Voir plus haut, p. 171-180 du présent volume
NOTES SUPPLEMENTAIRES
J’ai maintenant quelques observations supplémentaires à ajouter (j’espère que vous serez d’accord avec moi) qui confirmeront, s’il en est besoin, les conclusions que j’ai eu l’honneur de vous communiquer dans la séance du mois de mars dernier.
Après ma communication, j’ai continué mes observations sur le soleil à son lever et à son coucher. Au fur et à mesure que le soleil se couchait de plus en plus au nord, chaque soir, les rayons ultimes verts devenaient de plus en plus courts ; le rayon bleu, généralement très faible, était rarement visible. Peut-être ces phénomènes provenaient-ils de ce que la distance entre l’endroit de l’horizon où le soleil disparaissait et celui que j’avais choisi pour faire mes observations devenait de plus en plus grande, et qu’il y avait plus de terrains cultivés entre l’endroit où j’étais et l’horizon.
Je décidai donc d’aller à Saqqarah, ou plus exactement sur l’emplacement de Memphis, là où aurait été gravée et peinte la stèle dont je vous ai parlé. Je voulais observer le coucher du soleil tel qu’auraient dû le faire les anciens Egyptiens. Le 20 juin, je me rendis sur l’emplacement de Memphis; je crois y avoir fait une constatation qui servira non seulement à confirmer ce que je vous disais, mais qui aura une certaine importance au point de vue astronomique, et peutêtre aussi historique.
Je m’étais placé, pour observer le coucher du soleil, juste au nord du village de Mit-Rahineh. Le soleil, descendant de plus en plus, semblait aller disparaître derrière la grande pyramide à degrés. Le disque, de couleur verdâtre, resta un instant, comme une énorme boule, juste sur le sommet de la pyramide, puis, au lieu de disparaître derrière le monument, l’énorme disque sembla glisser tout le long du côté nord de la pyramide ; au fur et à mesure qu’il approchait de la terre, le disque du soleil prenait une couleur verte de plus en plus foncée qui, lorsque le soleil arriva
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au sol du désert, se changea en couleur bleue, brillante et éclatante.
Examinons maintenant cette question au point de vue astronomique ou scientifique.
L'inclinaison de l’axe de la terre, de 23 degrés et quelques minutes, fait’ que, pendant le cours annuel de la terre autour du soleil, depuis le solstice d’hiver jusqu’au solstice d'été, le soleil paraît se lever et se coucher à des endroits sur l’horizon de plus en plus au nord,, et, à l’inverse, depuis le' solstice d’été jusqu'à celui de l’hiver, à des endroits sur l’horizon de plus en plus au sud. Le soleil, pour nous, chaque jour après son lever, paraît aller de l’horizon à la méridienne vers l’ouest et au nord, de sorte que les endroits du cours apparent du soleil, pour nous, chaque jour, plus au nord, sont à l’horizon et l’endroit le plus au sud se trouve à la méridienne. Ainsi, chaque jour, le soleil semble suivre ou tracer sur la voûte du ciel une trajectoire différente. Celle qui passe le plus au nord serait celle du solstice d’été; celle qui passe le plus au sud, celle du solstice d’hiver, et ce pour les habitants de l’Égypte1.
Cette année, le soleil entrait dans le Cancer le 21 juin, à 5 heures 17 minutes du matin, temps moyen deParis2. Par conséquent, le coucher du soleil que j’ai observé le 20 juin, de l’emplacement delà ville de Memphis, eut lieu à l’époque du solstice d’été.
Voyons maintenant quelles conclusions on peut tirer, ou plutôt quelles hypothèses on peut fonder sur le fait que le soleil, vu de Memphis au solstice d’été, paraît, au coucher, descendre juste sur le sommet de la pyramide à degrés, puis que la trajectoire apparente du soleil suit l’inclinaison
1. Bien entendu, je ne parle que relativement à l’Égypte, car cette ligne, ou cet arc, serait différente non seulement suivant les saisons de l’année, mais selon la place occupée par l’observateur.
2. Voy. Annuaire pour Van 1893 , p. 141 et 142, publié par le Bureau des longitudes, Paris.
NOTES SUPPLÉMENTAIRES
de la pyramide, ou à peu près. Je fus tellement surpris par ce spectacle que j’oubliai de noter s’il y avait exactement autant du disque visible au moment où le soleil arrivait en bas qu’il y en avait en haut ; mais je crois qu’il y en avait à peu près la même partie visible.
Supposons que je me fusse placé un peu plus au sud de l’endroit où j’étais, je crois que j’eusse vu une partie encore plus petite du disque solaire, qui aurait disparu aux coins des étages de la pyramide; le disque verdâtre du soleil eût semblé se reposer un instant au sommet de la pyramide, puis, en son cours descendant, eût disparu à chaque étage, de sorte que j’aurais aperçu le soleil vert plusieurs fois, puis un soleil bleu. Si la partie du disque eût été encore plus petite, j’aurais vu peut-être plusieurs fois le bord du disque de couleur bleue, ou bien le rayon bleu.
Les prêtres égyptiens, à Memphis, ont peut-être observé ce phénomène d’un temple situé de telle sorte qu’on le voyait tel que je le vis. On peut même supposer que quand, de ce temple1, on voyait le soleil à son coucher sembler parcourir l’arête nord de la pyramide à degrés, et qu’avait lieu le phénomène que nous venons de décrire, cela servait à indiquer le solstice d’été aux anciens astronomes de Memphis. Il est probable qu’on a dû observer les endroits de l’horizon où se couchait et se levait le soleil au solstice d’été, de même que les endroits de l’horizon où se levait et se couchait le soleil à l’équinoxe et au solstice d’hiver.
Reste la question de savoir si l’on aurait observé de Memphis, il y a quelques milliers d’années, les phénomènes tels que je les ai vus au coucher du soleil au solstice d’été, le 20 juin de cette année, et si la précession des équinoxes et la nutation auraient eu un effet sur le cours et la position
1. Le temple de Ptah (?). On suppose que ce temple fut situé près l’endroit qu’occupe actuellement Mit-Rahineh.
NOTE SUR LA PLUS ANCIENNE OBSERVATION 195
apparente du soleil ; elle me semble revenir aux astronomes, ainsi que la vérification de mes propres observations.
On a avancé que la pyramide à degrés de Saqqarah est parmi les monuments les plus anciens de l’Égypte, et on a remarqué qu’exceptionnellement elle n’est pas orientée d’après les points cardinaux. On est porté à se demander si la position qu’elle occupe relativement au coucher du soleil au solstice d’été est fortuite, ou bien si l’inclinaison et l’orientation de la pyramide ont quelque rapport avec le cours du soleil aux solstices et aux équinoxes. Supposons qu’il en soit ainsi ; en tous cas, il me semble qu’il serait intéressant de vérifier si l’inclinaison et l’orientation de la pyramide à degrés n’est pas identique avec celle des ziggourats ou pyramides à étages de l’Asie, et, dans le cas où ce serait, on aurait une indication de plus de l’origine asiatique des bâtisseurs de la pyramide, et, par suite, de l’origine asiatique des anciens Égyptiens.
En terminant, abordons la question qui se rattache encore plus directement au sujet traité au mois de mars dernier : La plus ancienne observation (T un phénomène naturel ou astronomique. J’avais, dès mes premières observations, remarqué que sur le désert, vu de Ghizeli, au coucher du soleil vert, le dernier rayon semblait être quelquefois de couleur bleue. Or, à Saqqarah, ainsi que je l’ai constaté deux fois au coucher du soleil, au 20 juin au solstice d’été et le 20 septembre' à l’époque de l’équinoxe d’automne, les avantderniers rayons étaient verts, mais le dernier rayon était bleu, brillant, éclatant; par suite, le premier rayon du soleil levant doit être bleu suivi de rayons verts.
Ainsi que je l’ai dit dans ma communication précédente.
1. Cette année, le soleil entre dans le signe de la Balance le 22 septembre, à 7 heures 55 du soir, temps moyen de Paris. Voy. Annuaire pour l’an 1893, p. 141 et 142, publié par le Bureau des longitudes, Paris.
NOTES SUPPLÉMENTAIRES
dans l’un des exemples du soleil levant, peint en vert et enbleu sur la stèle conservée au musée de Ghizeh, le disque, jliste à l’horizon, porte un point peint en bleu; le fait que le rayon bleu est très brillant à Memphis, là où fut gravée et peinte la stèle, semble indiquer qu’on doit interpréter le point bleu sur la stèle comme signifiant le premier rayon du soleil levant \ t
Tout cela viendrait donc en confirmation de ce que j’ai avancé à ce sujet au mois de mars dernier. Donc, il semble bien que les anciens Égyptiens à Memphis, et probablement ailleurs, ont observé que les avant-derniers rayons du soleil couchant et les seconds rayons du soleil levant sont verts, puis, que le dernier et le premier rayons sont bleus. C’est d’après ces constatations qu’on aurait peint en vert et en bleu les représentations du soleil levant sur la stèle gravée et peinte, il y a cinq mille ans, ce qui serait, par suite, la plus ancienne attestation d’un phénomène naturel ou astronomique conservé sur un monument original, celui du « soleil vert ».
1. Je connais ailleurs un certain nombre d’exemples où l’on voit la couleur verte sur le soleil représenté à l’horizon.
NOTE SUPPLÉMENTAIRE
SUR LE