I. — LE SOLEIL LEVANT
Selon une légende, lorsque l’homme fut créé, les dieux furent malveillants envers lui, car l’homme était doué d’une faculté cpie les dieux, eux-mêmes, ne possédaient pas : il était susceptible de progrès. La vieille légende fait écho à un pressentiment qui s’est réalisé : le progrès de l’humanité a été bien funeste aux dieux, mais ce que la légende ne dit pas, c’est qu’il y avait des bornes à ce progrès. Arrivé à un certain point dans son développement progressif, l’esprit humain s’arrête, recule sur lui-même et avoue son impuissance. Aucune intelligence humaine ne peut saisir, concevoir l’immensité de l’espace, l’éternité qui n’a ni commencement ni fin, la grande force créatrice, la puissance cosmogonique. Dieu, si l’on veut, cpii, de tout temps, s’est manifesté dans
1. Bulletin de l'Institut égyptien, 1893, p. 149 et suiv., 3GÜ et suiv. ; voy. 1894, p. 179 et suiv., 221 et suiv.f; cf. p. 171-180, 190-196, 221- 224, 225-227, du présent volume]. L’inclinaison de la pyramide n’est pas rigoureusement exacte, ainsi que je l’ai constaté à un autre coucher du soleil à un solstice d’été.
2. M. Daressy, Notes sur un signe hiéroglyphique, dans le Bulletin de l'Institut égyptien , 1894, p. 253 et suiv., et planche.
LE SOLEIL LEVANT
l’espace, enfin cette grande triade qu'on désigne par un mot, qui est lui-même incompréhensible, l’infini. Mais, là où s’arrête la puissance de l’intelligence humaine, à recevoir à faire des conceptions directes, se trouve la faculté qui permet de faire des raisonnements par induction, d’où naissent des suppositions, lesquelles, sous l’influence de l’imagination, nous permettent d’admirer dans l’espace le spectacle grandiose des oeuvres de la transformation éternelle.
Supposons que nous sommes au désert. Autour de nous règne un morne silence; au-dessus de nous est le ciel, parsemé d’étoiles. Des raisonnements par induction nous ont enseigné que ces points lumineux sont de lointains soleils, qu’autour d’eux gravitent des mondes et, de même que sur la terre ou bien dans notre système solaire, qu’ils sont soumis à la même loi que nous, celle de la transformation éternelle. Tandis que nous admirons ce spectacle grandiose, nous remarquons à l’orient, sur la voûte céleste, une lueur, d’abord indécise, puis de plus en plus prononcée. Nous apercevons les objets autour de nous ; les étoiles disparaissent, le ciel, à l’orient, est illuminé, ou, pour mieux dire, nous y voyons le reflet d’une lumière aux couleurs les plus vives, aux teintes les plus délicates, puis apparaît un cône rougeâtre, au-dessus duquel est le ciel bleu. Sur la voûte céleste, à l’occident, un peu au-dessus de l’horizon, est une zone lumineuse, où diverses couleurs semblent être confondues, de sorte qu’on ne peut les distinguer les unes des autres. Tandis que cette zone descend lentement vers l’horizon, apparaît un point lumineux de couleur bleuâtre; il devient plus brillant, se change en couleur verdâtre, grossit, devient blanc, et alors surgit l’énorme disque du soleil. Les ténèbres fuient devant la lumière, la nuit est devenue le jour.
Nous allons maintenant étudier, puis faire en quelque sorte l’histoire du rôle qu’a joué, dans les croyances des anciens Egyptiens, le plus grandiose phénomène que la nature ait permis à l’homme de voir, — le soleil levant.
LE SOLEIL LEVANT
Nous venons de voir que le premier rayon1 du soleil levant est bleu ou vert, mais cela n’a lieu que quand l’atmosphère est pure. S’il y a des nuages ou du brouillard à l’horizon, le premier rayon est ordinairement rouge et le disque entier surgit de cette couleur. Lorsque le brouillard est moins épais, le premier rayon peut être rougeâtre, c’està-dire orange ou jaune. Alors, généralement, le disque surgit de cette couleur ; pourtant, quand le premier rayon est rougeâtre, le disque peut apparaître de couleur rougeâtre, jaunâtre ou même argenté. Si l’atmosphère à l’horizon est pure, le premier rayon peut être vert ou bleu ; le disque peut apparaître légèrement jaunâtre, verdâtre ou blanc. Dans tous les cas, au fur et à mesure que le soleil s’éloigne de l’horizon, généralement sa couleur devient de plus en plus claire. Constatons ici ce fait capital : la couleur du premier rayon et du disque du soleil à l’horizon dépend de l’état de l’atmosphère2. Les mêmes phénomènes que nous venons de constater pour le soleil levant ont lieu naturellement pour le soleil couchant, mais en quelque sorte en sens inverse3.
1. Nous disons rayon, mais il serait plus correct de dire zone lumineuse, zone lumineuse rouge, orange, jaune, verte, bleue (indigo ou violet), qui s’appliquerait à la lumière (en apparence) émise par le disque du soleil à l’horizon, et que différentes personnes, sur une même méridienne, observaient simultanément.
2. Voy. Bulletin de V Institut è g j/ptien, note, p. 149 et suiv.; cf. 1894, p. 181, note, et p. 222, notef; cf. p. 171-180, et p. 224, n. 6, du présent volume].
3. Selon que l’atmosphère est plus ou moins pure, le disque disparaissant peut être ou bien rouge, rougeâtre (orange ou jaune) ou verdâtre, le dernier rayon est alors ordinairement de la couleur du disque; mais, quand le disque à l’horizon est de couleur rougeâtre ou jaunâtre, le dernier rayon peut être vert ou même bleu. Quand le disque â l’horizon est blanc, le dernier rayon peut être vert ou bleu, mais, ordinairement, très court. Le rayon vert (ou bleu) le plus long et brillant a lieu quand le disque à l’horizon est de couleur verdâtre. Dans tous les cas, pour bien constater le rayon de couleur verte ou bleue (sauf, peut-
LE SOLEIL LEVANT
Quant aux explications proposées pour ce phénomène : 1° celle que j'ai indiquée, le phénomène étant dû à l’atmosphère, sera discutée plus loin; 2° la théorie d’après laquelle « la coloration verte parait être, dans ce pays du mirage, » l’effet do la réunion des couleurs bleue du ciel d’Égypte » et jaune du désert qui l’enveloppe1 », me paraît avoir besoin d’être appuyée par des preuves avant d’être discutée; 3° selon M. le Dr Abbate pacha, lorsque le soleil se couche, quand aucune brume ne voile l’horizon « dans le » moment où la partie supérieure de son disque, effleurant » la ligne de l’eau en pleine mer, ou sur le désert plane et » uni, va disparaître, dans cet instant, au lieu d’un rayon » rouge qui viendra frapper la rétine de l’observateur, ce » sera un rayon vert... qui est la couleur complémentaire » et qui se forme dans la perception intérieure des éléments » rétiniens de l’œil.
» Newton, je crois, a été le premier à parler de ce phé- » nomène intraoptique, tout en le rapportant au change- » ment qui survient du rouge intense à la couleur complé- » men taire, le vert3. »
Je doute que la couleur du soleil à l’horizon soit causée par le phénomène des couleurs complémentaires, pour les raisons suivantes : 1° parce qu’il y a une autre explication ;
être, quand le soleil à l’horizon est de couleur verdâtre), il faut que l’horizon où apparaît ou disparaît le disque du soleil soit net, c’est-àdire, sans arbres, broussailles, fumée, brouillards ou nuages ; il n’est pas nécessaire qu’il y ait une plaine très vaste entre l’observateur et l’horizon. Le vent, sauf la poussière qu’il peut soulever, obscurcissant ainsi le ciel, ne m’a paru avoir aucun effet sur le phénomène de la couleur de la lumière du soleil à l’horizon. Quand il y a un peu d’humidité dans l’atmosphère, le rayon vert m’a paru plus brillant, et, quand l’atmosphère est plus sèche, le rayon bleu m’a paru plus brillant ; quand l’atmosphère est très pure, le phénomène est extrêmement court, la lumière blanche prédomine et la décomposition de la lumière est peu frappante.