‹ Œuvres égyptologiques de William N. GroffChapitre 197 sur 309 · Souvenir des raisonnements de M. Renan · texte numérisé non relu

Souvenir des raisonnements de M. Renan

2. Voy. Bull. dei’Instit. égyptien, janv. 1893, p. 34[; ef. p. 140-141 du présent volume].

LA FILLE DE PHARAON

On n’a pas affaire à un sarcophage qui fut destiné pour une personne déterminée, dès que le bloc de pierre fut extrait de la carrière; c’est, pour ainsi dire, un sarcophage, cuve et couvercle faits à l’avance pour être vendus. On a dû en avoir fabriqué encore d’autres analogues en même temps que celui-ci. On faisait des cuves et des couvercles d’après des modèles, on y gravait des textes usuels et arrêtés d’avance1 et on laissait en blanc les endroits où devaient se trouver le nom et les titres de la personne, et là où, sur le couvercle, devait être sculpté le portrait du défunt, on devait laisser la pierre à l’état d’ébauche.

Une fois le sarcophage vendu, on y mettait le nom 2 et les titres de la personne pour laquelle il était alors destiné; on taillait, sculptait sur le couvercle le visage du défunt, puis on livrait le tout.

On peut se figurer qu’à ou après la mort de la princesse, peu probablement pendant sa vie, on aurait acquis pour elle ce sarcophage, cuve et couvercle; alors, on aurait préparé la pierre et on y aurait mis son nom et ses titres3. Nous croyons qu’on aurait veillé soigneusement à ce que le portrait lui ressemblât. Les textes gravés sur le sarcophage étaient moins en vue, et il aurait fallu un peu de temps et les connaissances nécessaires pour les lire ; mais, s’il s’agissait de constater si le visage gravé sur le couvercle du sarcophage était res-

1. Ainsi, on voit des mots au masculin quand ils doivent être au féminin. Les lignes sur le couvercle ne correspondent pas toujours exactement à celles qui se trouvent gravées sur la cuve; celles-ci ont été gravées, probablement, d’après un autre modèle, et indépendamment, mais les divinités sur les couvercles et cuves correspondent.

2. Quelquefois même, on oubliait d’y mettre le nom ; voy., par exemple, au Musée de Ghizeh, n“s 1157 et 1262, voy. Catalogue.

3. Mais je doute que la princesse l’eût choisi pour elle-même. Peutêtre, au moment de sa mort, la princesse était-elle déchue et méprisée, peut-être au temps des troubles après la mort de Mer-en-ptah (voy. Maspero, Histoire , p. 258, ce qui peut, peut-être, servir à aider à expliquer certaines des anomalies du sarcophage).

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semblant \ s’il correspondait bien aux traits de la princesse, c’était à la portée de tout le monde qui la connaissait.

Nous croyons que les sculpteurs et les graveurs se seraient donc bien gardés d’avoir consacré à une princesse, comme demeure éternelle , un sarcophage qui n’eût pas été à son image et qui, au contraire, eût été à l’image d’un autre. Un pareil outrage devait être punissable par les lois de l’Égypte ancienne.

Quant à l’explication du fait que le nom et les titres se trouvent gravés, nombre de fois, dans des dépressions sur la pierre, ce qui s’est passé à cet égard, on ne le sait pas, et, probablement, on ne le saura jamais, mais on peut faire diverses hypothèses à ce sujet. A supposer qu’on eût effacé le nom et les titres d’une personne pour y mettre ceux de la princesse, on peut présumer qu’on aurait dû retoucher aussi le visage, s’il en existait déjà un, et s’il ne ressemblait pas à celui même de la princesse. Il me semble encore rationnel de supposer que, s’il y avait quelque chose d’écrit là où se trouvent actuellement le nom et les titres de la princesse, c’eût été par anticipation, alors qu’on croyait le sarcophage destiné à une personne quelconque, à laquelle, pour une cause que nous ne pouvons que soupçonner, il n’eût pas été définitivement acquis. Quand on le destina à la princesse, on dut le rectifier et on y grava son nom et ses titres ; si le visage avait déjà été sculpté, on dut veiller à ce qu’il ressemblât à celui de la princesse, et on dut le retailler s’il était nécessaire ; tout ceci est admissible.

Mais peut-être par avance l’explication la plus simple serait-elle de penser qu’on faisait des cuves et des couvercles, et qu’on y gravait les textes usuels, en laissant en blanc la place pour le nom et les titres. Quand le sarcophage fut définitivement destiné à la princesse, il y aurait eu une erreur quelconque qui aurait fait tout recommencer; alors

1, Sans cela il semblerait bien qu'on ne le lui aurait pas donné.

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un ouvrier graveur aurait ciselé la pierre pour le préparer, soit qu’il y eût ou non quelque chose d’écrit là où se trouvent les noms et les titres. En face de tant d’hypothèses possibles, il nous semble qu'il est bon de constater le fait que le nom et les titres de la princesse se trouvent écrits dans des dépressions sur la pierre, mais qu’il est sage de s’abstenir d’essayer de donner une explication définitive à ce fait.

Quant au portrait qui se trouve gravé à la tête du couvercle, nous avons vu l’importance que les Égyptiens y attachaient, ou mieux la nécessité, selon leurs croyances, que l’image reproduisît approximativement les traits de la personne, afin qu’il pût servir de support au double, ou à l’âme, chez les mânes. Il importe donc moins de savoir si le sarcophage fut ou non destiné dès le commencement à la princesse ; le fait important à retenir, c'est qu’au moment où ce sarcophage devint la demeure éternelle de la princesse, il semblerait que le portrait qui se trouvait sur le couvercle répondît à son visage, qu’il lui ressemblât. Alors, ainsi que nous l’avons déjà dit1, le portrait gravé sur le couvercle du sarcophage devait être semblable au visage et à l’image de la princesse Bent-anta, autrement dit Beth-ania, « la fille de Pharaon », qui, selon la légende, aurait sauvé Moïse des eaux, l’aurait fait élever et considéré comme son fils2.

Quand nous regardons le visage, le portrait, pour ainsi dire, que nous croyons être celui de la princesse et qui se trouve gravé sur le couvercle du sarcophage, nous croyons y reconnaître le type sémitique ; les pommettes saillantes font penser, sinon le rattacher, aux Hyksos dont on voit des statues au Musée de Ghizeh.

Le fait que le visage de la princesse sur le sarcophage est

1. Voy. la première partie de cette étude (Institut égyptien, dans la séance de Décembre 1895 ; cf. p. 282-284 du présent volume).

2. On voit ailleurs des représentations de la princesse ; comparé avec celle du sarcophage vue de profil, le portrait que nous avons pu comparer m’a semblé bien y correspondre.

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mutilé ne fait que le rendre encore plus intéressant, car la cause de ces dégr adations est explicable. Elles ont pour cause fondamentale précisément des croyances religieuses dont nous avons parlé précédemment.

Nous avons vu que chez les anciens Egyptiens le sarcophage, grâce au portrait qui se trouve gravé sur le couvercle, servait de support au double ou âme de la personne. La statue, le visage ou le portrait qui se trouvait gravé sur le couvercle d’un sarcophage était en quelque sorte animé, et cette croyance est restée vivace et forte chez le peuple en Égypte ; on la trouve encore jusque chez les Égyptiens modernes, car « aujourd’hui encore les fellahs imaginent que » les statues qu’ils découvrent dans les tombeaux sont le » support de génies qui se jettent sur quiconque vient les » troubler. Le seul moyen de prévenir une folie ou la mort » à bref délai est de briser la statue avant que l’esprit ait » eu le temps de mal faire. Cette crainte superstitieuse a » entraîné la destruction de plus d’un monument pré- » cieux 1 ».

Ainsi il est loisible de supposer qu’à une époque indéterminée, quand on découvrit le sarcophage de la princesse, la tradition faisait fidèlement l’écho de l’ancienne croyance que le portrait, en étant celui de la momie, servait de support au double ou à l’âme dans l’autre monde, et était intimement associé avec un démon, par suite, était, en quelque sorte, animé. Ainsi la croyance populaire voulait que le visage sur le couvercle du sarcophage fut, sinon vivant, intimement associé avec un génie et que ce fût un crime terrible de le déranger, qu’il fallait tuer le génie en mutilant, en rendant méconnaissable son portrait en pierre, qui, par suite, ne pourrait plus être le support et ne représenterait plus le génie, et peut-être, en ainsi faisant, on croyait le tuer.

1. Maspero, Bibliothèque ùguptoloqique , t. I, p. 91 ; cf. p. 77 s ; cf. Makmi, trad. Bouriant, Mèm. de la Miss, arclièol, du Caire , t. XVII, première partie, p. 325 et suivantes,

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Quand on regarde le visage mutilé de la princesse, on semble entendre la malédiction de l’ancien Égyptien, qui disait qu’on viendrait marteler le portrait qui se trouvait gravé sur le couvercle du sarcophage.

Résumons maintenant cette étude. Selon la Bible , un Pharaon aurait fait bâtir par des esclaves, en Égypte, deux villes nommées Ramsès et Pitliom. Il paraît bien que le Pharaon dont il s'agit fut Ramsès IP; il aurait, dit-on,

1. Il semblerait bien que ces deux villes fussent contiguës, peut-être, en réalité, ne fissent qu’une seule localité. Le nom complet de Ramsès était Pa-Ramses-ad-nahht « la ville (maison) de Ramsès (la) très forte » (c’est-à-dire la ville très forte de Ramsès) ; la forme apocopée de ce nom était aà-ncihht « (la) très puissante » et, selon le Papyrus Anastasi II (pl. I, ligne 1 et s. ; et Anastasi IV, pl. VI, lig. 1 et suiv.), elle aurait été construite par Ramsès II (Maspero, Du yenre cpist., p. 102 s.). C’est ce nom que les Grecs ont traduit et qu’ils ont conservé sous la traduction Iléroopolis (voy. Amélineau, dans la Revue de VHist. des Reliçj., nov.-déc. 1884, p. 373). On peut relever une sorte d’équivalence entre Héroopolis et Pithom ; la version des Septante traduit Goschen ( Gen . , xlvi, 28) par Héroopolis, la version copte thébain ( Mèm . de la Miss, française du Caire, t. VI, p. 26) suit le grec, mais la version memphitique (Ed. de Laçjardc , p. 114) traduit par Pithom ; cf. encore v. 29. Au verset 28, le pays de Goschen est traduit par pays de Ramsès; cf. les versions. Quant à l’emplacement de cette ville (cf. Anthony, Classieal Dictionary , p. 618), ondes villes de Ramsès, Pithom-Héroopolis, on croit que « Tell-el-Mashkoutah était sûrement le Pa-toum qu’à l’époque des traducteurs alexandrins on identifiait avec le Pithom de la Bible » (Renan. Histoire du peuple d’Israël , t. I, p. 156). Ainsi la ville ou les villes de Ramsès et Pithom-Héroopolis auraient été à Tell-el Mashkoutah actuelle. « Il est... vraisemblable que la cons- » traction ou la reconstruction de Pithom fut commencée sous le double » règne de Séti I" et de Ramsès II... Que Ramsès ait commencé seul ou » non à bâtir ou à rebâtir la ville, il n’en reste pas moins vrai que les » premiers grands travaux connus y sont de lui conformément au texte » biblique. Il est môme certain que ces travaux, continués un moment » sous les Bubastites, n’avaient pas été repris avec activité par les

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ordonné qu’on mît â mort les enfants mâles nouveau-nés des Hébreux. On raconte qu’une femme hébreue aurait donné naissance à un fils. Après avoir mis son enfant dans un panier, elle l’aurait exposé parmi les roseaux au bord du fleuve ; il aurait été trouvé par une fille de Pharaon et l’enfant fut élevé par ses soins. Il paraît bien que, selon la légende, cette princesse aurait été Bent-anta, autrement dit Betli-anta , la fille favorite de Ramsès II ; la tradition môme semble avoir gardé son nom sous la forme Bith-yct.

D’après l’étude que nous venons de faire1, il semblerait bien ressortir que le sarcophage en granit ayant appartenu à feu M. le duc d’Aumont et Villequier, et actuellement en possession de M. Gavillot, est celui de la princesse Bentanta, autrement dit Beth-anta, fille de Ramsès II. Sur le couvercle, se trouve gravée l’image d’une personne : vu la haute importance qu’on aurait dû attacher à ce que la statue ou représentation sur un sarcophage ressemblât à la personne à laquelle la statue ou sarcophage appartenait, il est probable que ce visage devait ressembler, sinon être le portrait de la princesse, « la fille de Pharaon », qui, selon la légende, aurait sauvé Moïse des eaux2.

» Ramessides qui succédèrent à Ramsès II, puisqu’aucun de leurs car- » touches ne se trouve dans les ruines et que le temple demeura ina- » chevé » (Lefébure, Reçue de l’Histoire des Relie) ions, 1885, p. 302 et s.). Sur la question des villes de Ramsès, Pithom-Héroopolis, etc., voy. Amélineau, dans la Reçue de l' Histoire des Religions, 1894 (nov.déc.), p. 373; Renan, Histoire du peuple d'Israël , t. I, p. 156, et Lefébure, Reçue de l’ Histoire des Religions , 1885, p. 302 s.

1 Voy. la première partie de cette étude, Bulletin de l’Inst. èggptien , déc. 1895 [et p. 273 sqq. de ce volume].

2. Note additionnelle. Après avoir bien médité cette étude, je crois qu’il y a à peu près 95 chances sur 100 pour que le sarcophage dont il est question ait contenu la momie de Bent (ou Betli)-anta, fille de Ramsès II, et qu’il y a à peu près 85 chances sur 100 pour que le portrait taillé sur le couvercle ressemble à cette princesse.

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