M. ERNEST RENAN
Discours prononcé à V Institut égyptien dans la séance du 6 janvier 1893 1
Messieurs,
Dans le palais cle Versailles, on voit une statue du fondateur de rinstitut d’Égypte, Napoléon Bonaparte. Il est représenté assis, et sur ses genoux est étendue la carte de l’Europe ; il est censé la méditer, réfléchissant à ce qu’elle était avant lui, ce qu’il l’avait faite, ce qu’il aurait voulu la faire. Remplaçons, par la pensée, Napoléon Ier par feu M. Ernest Renan2, membre honoraire de notre Institut, la carte de l’Europe par la conscience humaine, et réfléchissons à
1. Publié dans le Bulletin de l’Institut égyptien, 3e série, t. IV, p. 29-42; avec tirage à part non mis dans le commerce. — G. M.
2. La présente notice a pour base mes notes prises au cours de M. Renan au Collège de France. Je les ai complétées, augmentées et contrôlées par mes souvenirs personnels et les ouvrages de M. Renan : Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, Vie de Jésus, Le Livre de Job , L’Ecclèsiaste , Histoire du peuple d’Israël, Souvenirs d’enfance et de jeunesse et Pages choisies. Calmann Lévy, édit., Paris. J’ai essayé de me servir, autant que j’ai pu, des idées et des expressions avec lesquelles M. Renan m’a familiarisé; je ne suis pas sûr d'avoir toujours cité les paroles exactes de M. Renan, mais je ne crois pas en avoir dénaturé le sens.
NOTICE SUR M. ERNEST RENAN 135
ce qu’elle était avant lui, ce qu’il l’a faite, ce qu’il aurait voulu la faire .
Écrire l’histoire de la conscience humaine, de ce sentiment indéfinissable, intimement associé avec la pensée, l’imagination, par lequel on peut voir l’invisible et s’élever dans un monde idéal, serait écrire l’histoire de l’humanité. Lorsque cette narration sera faite, on reconnaîtra qu’une négligence, ou une incapacité à distinguer entre connaissance et croyance, entre connaître et croire, a permis à la conscience humaine les égarements les plus étranges.
Connaissance est la conception claire et distincte, par l’intelligence, d’une vérité ; croyance n’est qu’une présomption. Connaître, savoir, provient de la connaissance d’un fait, un fait est immuable ; croire provient, par induction, d’une supposition, et « combien on voit mourir d’hypothèses ! »
Les grandes religions du passé furent censées être des connaissances, mais, en réalité, elles ne furent que des croyances ; fondées sur de fausses cosmogonies, sur des phénomènes de la nature, mal compris, mal interprétés, elles s’écroulèrent devant le progrès de la raison humaine et n’ont pas laissé de trace plus durable que le sillon d’un navire sur la mer.
Les grands réformateurs virent bien que l’on faisait fausse route, mais eux ils s’arrêtèrent à mi-chemin et là essayèrent de fonder. Voltaire avait raison aussi, à sa manière. Volney fut, peut-être, plus que lui, un philosophe.
Les hommes meurent, mais leurs idées vivent, elles continuent leur marche, mais d’une façon souterraine. La révolution française ne fut qu’un cyclone qui passe; le fruit des germes semés n’était pas encore mûr. Enfin, le moment psychologique arrive; alors M. Ernest Renan « écrit tout haut ce que beaucoup de personnes pensaient tout bas1 ».