Bien entendu, cette expression n’est pas de M. Renan
NOTICE SUR M. ERNEST RENAN
Chez les anciens Égyptiens, le jour était assimilé à la vie, la nuit à la mort ; la vie d’un homme au cours diurne du soleil, la mort au soleil disparu, au soleil nocturne. En vous parlant de l’effet produit par l’œuvre de M. Renan, permettez-moi. Messieurs, de faire une comparaison.
Vous le connaissez bien, ce vent néfaste qui souffle du midi, le khamsin. L’air ést rempli dépoussiéré et de sable; on peut voir à peine à quelques mètres devant soi, on est, pour ainsi dire, aveuglé. Mais le vent tourne. Alors souffle le doux zéphyr du nord, la poussière et le sable disparaissent, l’atmosphère devient plus claire ; alors on aperçoit les deux, l’espace sans bornes, l’infini et le Sahara, l’immensité du Grand-Désert, le néant.
Certes, l’œuvre de M. Renan chassa bien des nuages mythologiques, des croyances fondées sur des lois méconnues de la nature, des terreurs superstitieuses, — monstres d’outre-tombe. Grâce à lui, l’atmosphère religieuse est devenue bien plus claire; mais, pour la destinée humaine, on n’aperçoit que l’avenir, le temps sans bornes, l’infini, comme un immense désert, le nirvana , le néant.
Quel était le but, tel qu’il l’entendait, des travaux de M. Renan? Un jour, je causais avec lui à propos de la science moderne. Nous remarquions comment, après de longues et pénibles recherches, on reconnaît que la plupart des questions relatives à l’humanité restent sans solution : « Il faut savoir ignorer », me disait-il. Une autre fois, nous parlions du résultat négatif des recherches bibliques, combien il aurait mieux valu qu’on eût trouvé intactes les bases des croyances religieuses, ou bien si, au lieu d’avoir détruit, on avait fondé1. « Mais, me disait M. Renan, il est bon que l’homme sache la vérité. »
1. Quand on réduit l'histoire ancienne à ce que le veut la critique moderne, presque tout ce que nous admirons, chérissons le plus, disparaît.
NOTICE SUR M. ERNEST RENAN
Mais est-il bon que l’homme sache la vérité?
Quant au passé, afin qu’on ne s’en serve pas dans le présent, pour exploiter des terreurs superstitieuses relatives à l’avenir, il est nécessaire que l’homme sache la vérité : « Nous sommes, je n’ose dire avons été, les dupes de l’antiquité. »
Quant à l’avenir, j’entends par l’avenir le sort de l’humanité après la mort, la question est bien délicate. La réponse dépend beaucoup de ce qu’est la destinée de l’humanité; l’immortalité, espérance sublime, ou le néant?
Reconnaissons bien que l’avenir, la destinée humaine, comme toute chose, appartient à Dieu. Peut-être, pour nous, mieux vaudrait l’ignorance que la désolante vérité. Rappelons-nous : autrefois on se figurait que les dieux habitaient aux cimes des montagnes, mais quand on y fut parvenu, on trouva que les dieux n’y étaient pas1 2.
Selon la légende, à l’origine, Dieu voulut que l’homme vécût dans un état d’ignorance, heureux, sans souci et sans peine. « L’homme, par son intempestive soif de savoir, dérange ce plan h » Une soif de connaître entraîna, pendant bien des siècles, la conscience humaine dans les égarements les plus étranges. Enfin on est arrivé, selon la science moderne et M. Renan, à la vérité : « Du présent on sait peu, du passé encore moins, de l’avenir rien », et la summa sapientia est : « savoir ignorer ».
Mais je veux vous parler de M. Renan sans éloge, sans critique, comme, je le crois, cela lui aurait fait plaisir, tel que je le connus, pendant bien des années, soit comme son élève au Collège de France, soit chez lui.