Exode , vi, 3; Gen., iv
NOTICE SUR M. ERNEST RENAN
une négation, l’Ancien Testament étant infaillible, le Nouveau Testament devait l’être également ; mais « quand l’infaillible numéro deux citait l’infaillible numéro un, il devenait infailliblement faillible ». Raisonnement à peu près de la force de celui qui voudrait, quoiqu’on ne puisse démontrer l’inspiration, y croire cependant, sur l’autorité des conciles de l’Eglise qui, dans leurs décisions à cet égard, furent inspirés1.
1. M. Renan aimait à rire des fausses traductions des textes bibliques dont les prédicateurs du moyen âge se seraient servis, et d’après lesquels ils prêchaient de beaux sermons, — de Bossuet, qui admirait Isaïe mentionnant Cyrus deux cents ans avant sa naissance; Bossuet ne savait pas que cette partie d’Isaïe avait été écrite à une époque peutêtre contemporaine de Cyrus, — du mot hébreu ’èbion dont on avait fait un personnage, un saint Ebion.
Dans ses leçons, M. Renan avait l’habitude de se servir d’expressions telles que, par exemple : « Le début de la Genèse est une » belle page qui a séduit le monde. — Balaam était un aboyeur puis- » sant, comme des journalistes intransigeants. — Amos était un radical » enragé. — Le livre de Daniel, c’est le père de toutes les apocalypses;
» c’est un gros personnage qui a écrit le livre de Daniel, il a mis une » grosse pierre dans le christianisme. — Les prophètes qui prophéti- » sent le malheur. Ah! ceux-là, par exemple, ils ont toujours raison; » le malheur est sûr d’arriver, — On aime passionnément ce que l’on » va perdre; on aime passionnément celui qui va mourir. »
Quand on essaye de décrire quelqu’un, on doit le faire tel qu’il était. Il faut bien admettre que quelquefois les histoires que M. Renan nous racontait à ses cours étaient bien banales. Tels, par exemple, les simples faits du jour. Je n’en citerai qu’un seul comme exemple ; Une fois, la nouvelle arrivait au Collège de France qu’on avait trouvé, je ne me rappelle plus maintenant où, mais je crois que c’était vers la Russie, non loin de la mer Noire ou de la mer Caspienne, des textes hébreux, très anciens, de la Bible, écrits peut être, disait-on, de la main de Moïse. M. Renan nous disait qu’une personne lui avait donné des renseignements à ce sujet. Il paraîtrait qu’un vieux capitaine de navire aurait joué un rôle très important dans l’affaire. « Ah! disait M. Re- » nan, un vieux capitaine de bateau est un homme fort respectable » sur le pont, mais c’est un bien mauvais critique biblique. » Mais M. Renan croyait peut-être que l’affaire ôtait destinée à avoir un cer-
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J’aurais dû vous parler de l’origine des récits qui sont conservés dans l’Hexateuque \ du livre de l’Alliance, du Deutéronome, du Code lévitique, etc.
Notons toutefois un incident à propos du Deutéronome. Selon M. Renan, le Deutéronome, sauf le commencement et la fin, est le livre trouvé sous le règne de Josias, en l’an 622 avant l’ère chrétienne, et dont il est question au IIe livre des Rois2. Ce livre fut bien vite introduit dans le texte, à la place qu’il occupe actuellement. Voilà un point fixé, un livre parfaitement daté, qui servit comme de base à toute une série d’hypotlièses.
Puis l’exactitude de la thèse fondamentale devint assez douteuse. La trouvaille de ce livre fut inséparablement associée avec la réforme de Josias, et un personnage bien important de cette époque fut le grand prophète Jérémie. Or, fait bien embarrassant : le livre des Rois ignore Jérémie, et, ce qui est plus incompréhensible encore, le livre de Jérémie ignore la réforme de Josias3. Comment sortir de ce dilemme? Maintenir l’authenticité du récit du livre des Rois, et alors rejeter comme faux le livre de Jérémie ? Et que deviendrait Jérémie lui-même? Maintenir l’authenticité du livre de Jérémie et rejeter comme fausse la réforme de Josias, et par suite la trouvaille du livre de la Loi ?
M. Renan était bien embarrassé ; le Deutéronome devenait le livre trouvé sous le règne de Josias, « n’en doutez pas ». Quand M. Renan disait : « N’en doutez pas », c’est
tain retentissement, car, chez nos voisins d’outre-Manche, les canards religieux prennent facilement leur essor.
1. Peut-être M. Renan exagérait-il l’origine assyrienne; assurément, le document jéhoviste en contient beaucoup d’origine égyptienne.
2. Voyez II Rois, xxn et suiv. Selon M. Renan, ce livre nous est parvenu à peu près tel qu’il fut écrit, peut-être, par le grand prêtre Helcias, qui prétendait l’avoir trouvé; mais, pourtant, le prophète Jérémie ne doit pas avoir été étranger à la fabrication de ce livre.
3. Voy. Vernes, Une nouvelle hypothèse sur la composition et l'origine du Deutéronome, particulièrement page 31.
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qu’il fallait précisément avoir de très graves doutes. Puis le Deutéronome devint le livre trouvé sous Josias, « probablement, voyez-vous ». Puis, faisant table rase de toutes les objections, le Deutéronome redevint le livre trouvé sous Josias, l’an 622. Je soupçonne qu’il y avait encore d’autres raisons, outre celle que cette thèse était la bonne, qui portaient M. Renan à la soutenir.
Mais l’enseignement de M. Renan ne passait pas sans des protestations. Si on lui objectait que l’âge patriarcal n’a jamais existé, que c’était une époque idéale, il répondait : « Rien dans l’histoire d’Israël n’est explicable sans l’âge patriarcal. » Aux objections que les Hébreux ne furent jamais en Égypte, et, par suite, qu’il n’y eut jamais d’Exode, il répondait : « La prise d’Hésébon suppose un Exode ; la prise d’Hésébon est historique, elle est mentionnée, mentionnée dans le livre des Guerres de Iahvé \ » Si on lui objectait que, s’il a jamais existé1 2, le livre des Guerres de Iahvé n’était guère plus ancien que l’époque de la Restauration, il répondait : « Oui, le livre des Guerres de Iahvé a existé ; il est cité, cité dans les parties très anciennes de l’Hexateuque. » Mais si, lui disait-on, l’Hexateuque luimême est très moderne, sa rédaction ne date que de l’époque de la Restauration. « Non, répondait-il ; la langue n’est pas celle de l’époque d’Esdras, mais plutôt celle du temps d’Ézéchias 3 », et alors, dans un de ces élans d’éloquence qui lui furent familiers, il disait, à propos des beaux récits « écrits d’un seul coup de qalam », qui nous sont conservés par la Genèse : « Ce qui permet d’affirmer qu’ils sont anciens, c’est qu’on n’aurait pas trouvé un homme, à l’époque de la décadence, qui aurait écrit ainsi : sa main aurait tremblé. » Façon bien poétique de dire qu’on n’aurait pas
1. Nombres , xxi, 27 et suiv. Voy. Renan, Hist., t. I, p. 213.