‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 104 sur 121 · ROI DE POLOGNE, GRAND-DUC DE LITHUANIE · texte numérisé non relu

ROI DE POLOGNE, GRAND-DUC DE LITHUANIE

Sire,

J'ai reçu des mains de M. Mazzei* la médaille dont Votre

Majesté m'a destiné l'honorable présent. 11 m'a fait connaître

s^ussiavec quelle indulgence elle s'est exprimée sur mon

compte ^y en jugeant digne d'une traduction en langue polo-

* Réflexions sur la délation et sur le comité des Recherches, par M. le chevalier de Pange. Paris, 1790, in-^». Voyez cet écrit dans les Œuvres de François de Pange y p. 41.

* i^a sœur, madame de la Tour de Saint-Igest, était fixée à l'île de France. Voyez une note de l'Introduction.

3 Publiée dans l'édition de 1819.

* M. Mazzeï était envoyé du roi de Pologne auprès de la cour de Versailles. Il avait été chargé de remettre une médaille semblable à Barère pour son journal le Point du jour. Barère l'a décrite dans ses Mémoires, t. II, p. 192. Elle portait d'un côté l'effigie du roi, et de l'autre l'inscription : René meritis.

* Au bas d'une copie autographe de cette lettre, dit l'éditeur de 1840, André Chénier avait transcrit cet extrait de la lettre du roi de Pologne à M. Mazzeï : a Le livre de M. de Chénier m'a paru si modéré, si sage, si propre à calmer l'effervescence, et si applicable même à d'autres pays, que je le fais traduire. J'ai pensé que la médaille cijointe serait une marque convenable du cas que je fais de cette production et de l'opinion que j'ai de l'auteur. »

naise VAvis atix Français que j'ai pubfa'é depuis quelques mois.

Ma surprise a égalé ma respectueuse reconnaissance ; mais, attentif depuis longtemps à tout ce qui se fait sur la terre pour le rétablissement de la raison et l'amélioration de l'espèce humaine, je n'étais pas assez étranger aux affaires de la Pologne pour ne pas connaître le caractère de Votre Majesté, et le prix dont un pareil suffrage doit être aux yeux d'un honnête homme : aussi dois-je avouer que l'inscription de la médaille ne peut manquer de m!enorgueillir un peu, car elle me rappelle que c'est uniquen^ent la pureté de principes que j'ai essayé de développer, et le désir ardent que j'ai eu d'être utile, qui m'ont valu l'honneur que je reçois, et qui vous ont fait chercher dans la foule un inconnu pour le prévenir par des marques aussi flatteuses de votre approbation. Vous avez, Sire, applaudi aux souhaits et compati aux chagrins d'un homme pour qui il ne sera point de bonheur s'il ne voit point la France libre et sage ; qui soupire après Tinstant où tous les hommes connaîtront toute l'étendue de leurs droits et de leurs devoirs; qui gémit de voir la vérité soutenue comme une faction, les droits les plus légitimes défendus par des moyens injustes et violents, et qui voudrait enfin qu'on eût raison d'une manière raisonnable.

Si l'ouvrage, quel qu'il soit, que j'ai publié dans ces intentions, survit aux circonstances qui l'ont fait naître (et il n'est pas impossible que le souvenir des distinctions dont Votre Majesté l'a honoré lui assure cet avantage), ce sera, je n'en doute pas, un des traits dont on se servira pour caractériser notre siècle et l'époque où nous vivons, qu'un pareil écrit ait été une recommandation auprès d'une tête couronnée. Mais cette particularité sera à peine remarquable dans l'histoire d'un hommeroi, dont la vie entière, animée du même esprit, n'aura été qu*un enchaînement d'efforts pour rappeler les hommes, ses concitoyens, à des institutions saines, et les élever à la hau-

teur de la liberté ; et qui, dans le dessein de poser ou d'affermir dans sa patrie les fondements d*une constitution équitable et forte, aura mis en œuvre autant de soins, de ressources et d'activité que les rois en auraient employé jusqu'ici à outrager la nature humaine, et à éterniser son esclavage et sa honte. Les fables nous racontaient de semblables choses d'un Thésée ; et si les historiens antiques y joignent les noms d'un ou deux rois, à qui elles attribuaient aussi cette divine pensée de rendre les peuples heureux par la liberté, et de circonscrire eux-mêmes volontairement leur pouvoir dans les justes limites de la loi et de la félicité publique, le spectacle de ce qui s'était passé dans notre Europe nous faisait rejeter ces histoires parmi les fables. Cette incrédulité ne sera plus permise à ceux qui de nos jours tourneront les yeux vers la Pologne.

Je reconnaîtrais mal la bienveillance honorable que Votre Majesté m'a témoignée, si je l'embarrassais ici par des louanges que ceux qui les méritent n'aiment pas à recevoir en face. Je crois d'ailleurs que les princes capables de concevoir et d'exécuter de si belles entreprises goûtent dans leur conscience une satisfaction trop au-dessus des louanges. Après ce témoignage intérieur, quel autre plaisir pourrait vous toucher, si ce n'est la réussite complète de ces vues humaines et bienfaisantes, et la douceur de sentir un jour et d'entendre tous^ les Polonais avouer que leur bonheur est votre ouvrage? Et il ne manquerait rien sans doute à la récompense qui vous est due, si ce noble exemple fructifiait à vos yeux dans tous les empires, et pouvait être imité par tous les rois. Puisse ce dernier succès vous être aussi assuré que les bénédictions de vos contemporains et de la postérité !

Agréez avec bonté, Sire, l'expression de mon respect et de

ma reconnaissance, et les vœux ardents que je fais pour votre

prospérité, que vous avez inséparablement attachée à celle de

votre brave nation.

Pans, 18 octobre 1790.

35fi LETTRES.

Paris, 21 avril 1792.

Comme j'ai passé la semaine presque entière à la campagne, je n'ai reçu qu'hier au soir, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au nom de plusieurs bons citoyens comme vous. Souffrez que je commence par les remercier bien sincèrement, ainsi que vous, Monsieur, de tout ce que vous voulez bien me dire d'obligeant. Il m'est trèsdoux de voir que je ne perds point mes peines, lorsque je travaille à mériter l'estime des hommes de bien, et des patriotes qui ne sont ni Jacobins ni Feuillants, mais simplement constitutionnels, pour me servir de vos excellentes expressions.

Je vais maintenant vous exposer en très-peu de mots quelles sont mes idées sur le projet dont vous voulez bien me faire part*. Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point j'en approuve l'esprit et le but; mais je ne sais pas s'il renferme tout ce qui pourrait en assurer le succès, et, dans le moment où nous sommes, lorsqu'on tente une chose de cette nature, il faut absolument réussir. Un grand nombre de citoyens, imaginant ne voir là qu'une espèce de rivalité, prendraient vivement parti pour ou contre,' et cela même donnerait un certain lustre au plat triomphe qui s'est vautré dans la fange dimanche dernier. Tout cet amas de drôles, qui prétendaient qu'on voulait exciter la garde nationale contre les autres citoyens, ne manqueraient pas d'exciter la populace contre la

* Nous ignorons à qui est adressée cette lettre, publiée en 1840.

* Les personnes, à qui André Chénier répond, dit l'éditeur de 1840. proposaient une fétc civique en l'honneur des gardes nationales, en opposition à la scandaleuse fête des Ghâteauvieux.

garde nationale. Ce triomphe des assassins, s'il a été sot et plat, a du moins été paisible. Vous sentez combien il serait facile à ceux qui en ont été les auteurs d'empêcher que celui dont vous me parlez le fût également, et combien cette comparaison jetterait de défaveur sur cette fête, aux yeux de ceux qui réfléchissent peu, ce qui n'est pas le petit nombre. Beaucoup de brouillons, parmi lesquels se trouvent plusieurs magistrats, se verraient attaqués indirectement, et ils auraient, pour nous faire reculer, tous les moyens que les fripons auront toujours pour l'emporter dans toutes les petites choses, et quelquefois dans les grandes, sur les honnêtes gens qui se respectent et qui respectent leurs concitoyens.

Mais il me semble qu'en attendant un peu, il ne tardera pas à se présenter des occasions de fêtes, toutes naturelles, dans lesquelles on pourra d'une manière éclatante repousser les insultes de ces gens-là, en même temps qu'on honorera la patrie et les bonnes mœurs. Se voyant attaqués de toute parts, ils ont eu la bêtise de dire que la fêle qu'ils donnaient n'était point en l'honneur des Suisses voleurs et assassins, mais en l'honneur de la liberté ; or, le 21 juin, jour anniversaire de la séance du Jeu de Paume, est le vrai jour oh l'on doit donner une fête en l'honneur de la liberté. Que des citoyens la proposent, d'autres citoyens s'écrieront qu'une pareille fête ne doit pas être une fête privée, etc. Vous sentez avec quelle amertume et quelle dérision on peut rappeler alors ce qui s'est passé. L'Assemblée nationale, aucune administration, aucun corps constitué ne pourront se refuser d'y assister et de la rendre imposante et magnifique, et voilà déjà l'injure que ces polissons ont faite à la liberté, en prétendant qu'ils la fêtaient, entièrement lavée. D'autre part, pour honorer la mémoire du frère de M. de Gouvion, et de Désilles, et des gardes nationales, etc., le 51 d'août, jour anniversaire du combat de Nancy, est l'époque du monde la plus favorable. C'est là que Ton peut et que l'on doit honorer la mort de ces

braves gens, maudire la perfidie du général Bouille, etc. Cette fête devient aussi une fête publique, où la garde natio- ^ nale joue le rôle qui lui convient, et où les assassins et ceux ^ qui les fêtent sont mis à leur place ; et observez qu*il n^est pas un magistrat qui puisse se refuser à cette fête, sous peine de se perdre et de se démasquer sans retour.

Veuillez excuser, Monsieur, tout ce griffonnage, que je vous ai écrit fort à la hâte, et qui n'est pas aussi court que je vous l'avais annoncé ; si vous le croyez digne d'être communiqué aux personnes, au nom desquelles vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et si vous jugez à propos de me faire connaître leurs observations et les vôtres sur ces réflexions que je vous soumets, ayez la bonté de m'adresser votre lettre chez M. Tru- I daine, place Louis XV; elle me sera rendue à la campagne, où je retourne ce soir.

Agréez, je vous prie, et faites agréer à vos amis mes remerciments et ma reconnaissance.

Page 1