‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 105 sur 121 · VI · texte numérisé non relu

VI

A M. BRODELET^

Paris, ce 28 octobre 1792.

Citoyen, J'ai appris «ivec étonnement, par la lettre que vous m'avei écrite, que mon existence était parvenue jusqu'aux oreilles de l'illustre Wiéland*, dont je ne connais que le nom et la célébrité, car je n'ai pas le bonheur de comprendre la langue al-

* Publiée dans rédition de 1840, mais sans rindication du nom de la personne à qui cette lettre était adressée. M. Brodelet (Jean-Louis) avait rempli l'office de conseiller-secrétaire du roi, comme l'indique le Journal de Paris, du 7 décembre 1787, qui enregistre sa nomination faite à la date du 29 novembre.

* Wieland rédigeait alors le Nouveau Mercure allemand.

. Quoique je ne devine pas quel motif peut l'intéresser

•mer de moi, je vais répondre en peu de mots aux

is que vous me faites de sa part.

nande si je suis encore en vie, et ce que je fais dans

le et dans la révolution^

s encore en vie. Je pourrais ajouter qu'ayant fait du

3lus d'un homme et n'ayant jamais fait de mal à qui

îoit, je ne dois avoir couru aucun risque ni avoir eu

raindre. Mais M. Wiéland, qui connaît les hommes et

lutious, me répondrait sans doute que ce n'est pas une

\ieje fais dans la révolution? Rien, grâce au ciel, abit rien. C'est ce que je m'étais bien promis dès le comlent, sachant déjà que le moment des révolutions n'est ;elui des hommes droits et invariables dans leurs prinui ne veulent ni mener ni suivre des partis, et qui nt toute intrigue. Affligé des maux que je voyais et que je prévoyais, j'ai, dans le cours de la révolution, le temps en temps des réflexions que je croyais utiles, ai point changé d'opinion. Cette franchise, qui n'a péché, ne m'a valu que beaucoup de haines, de péris et de calomnies. Aussi suis-je bien déterminé à me ujours à l'écart, ne prenant aucune part active aux publiques, et me bornant dans ma solitude à faire, liberté, la tranquillité et le bonheur de la répubUque, IX qui, à dire vrai, surpassent de beaucoup mes espé*

isiort embarrassé pour répondre à la troisième question, je fais dans le monde. Si je voulais être sincère, je réis, comme à la question précédente, rien. Cependant, aux yeux de M. Wiéland un loisir employé aux lettres tude ne saurait passer pour une oisiveté complète, je li que, me livrant tout entier aux goûts que j'ai tonus, je m'attache, dans la retraite, à une étude appro-

iondie des lettres et des langues antiques, et je consacre ce qui me reste de jeunesse à me mettre en état de suivre un jour ses traces : heureux si je puis, comme lui, faire quelque hormeur à ma langue et à mon pays et à moi-même.

L*élégante et ingénieuse lettre de madame votre fille, que vous avez jointe à la vôtre et que je vous renvoie, me fait voir qu elle est fixée à Gotlingue, et qu'elle aime les hommes de talent. Pourrai-je la prier de faire parvenir mes respectueux compliments au savant et judicieux M. Heyne, professeur eu cette ville. Je ne suis point connu de lui, mais je voudrais qu'il sût que, dans un coin de la France, il existe un homme | qui, sans l'avoir jamais vu, oserait presque se dire un de ses disciples, tant il se flatte d'avoir profité à la lecture de ses écrits pleins d'une érudition immense, d'un goût exquis et d'une critique infaillible.

Je voudrais bien aussi qu'elle ne m'accusât pas d'indiscrétion, si je lui demandais la permission de m'adresser quelquefois à vous pour obtenir par son moyen des livres qui sont communs dans le pays qu'elle habite et qu'on ne peut pas se procurer dans celui-ci.

Je suis charmé que des occasions aussi imprévues m'aient procuré votre connaissance, et je vous prie d'agréer mes salutations.

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