LETTRE DE MARIE-JOSEPH CHÉNIER
Paris, 13 février 1788.
Je n'ai pu, mon cher frère, répondre plus tôt à votre lettre du 4 de ce mois ; elle m'a été remise quelques jours après Tarrivée du courrier, et j'ai employé quelques autres jours à chercher la tragédie à' Agis * que je vous envoie, et qui ne se trouvait point chez la veuve Duchesne, à qui Ton s'adresse ordinairement pour les pièces de théâtre. Je n'ai, d'ailleurs, jamais eu tant d'occupations. Je faisais imprimer une ode sur la rentrée des Protestants en France, quand un petit événement m'a engagé à m*occuper d'un autre ouvrage. Il a paru, dans cette ville des facéties, une facétie intitulée: Almanach des Grands Hommes, On accuse de ce chef-d'œuvre anonyme un comte de Rivarol et un M. de Champcenets, que trop vous connaissez. C'est une longue satire en prose, où l'on insulte les vivants par ordre alphabétique. Dans cette liste de six cents auteurs, la plupart absolument ignorés, on en trouve quelques-uns qui ne le sont pas : l'abbé Delille, par exemple, et d'autres. Ces messieurs m'ont fait l'honneur de penser à moi ; ils n'ont point parlé des ouvrages que j'ai publiés jusqu'ici, mais ils assurent que je dirige les Êtrennes de Polymnie. C'est un recueil de vers qui paraît tous les ans au mois de janvier, et dont ils m'ont appris le nom. J'ai fait à l'occasion de cette satire, qui n'a pas laissé d'avoir de la vogue, précisément parce qu'elle blâmait quantité de personnes, j'ai
* C'est une tragédie de Laignelot, représentée en 1782 sur le Théâtre- Français.
5t)2 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
fait, dis-jc, un Dialogue du public et de V anonyme. C'est une pièce d'environ trois cents vers ; elle est d*un goût assez nouveau ; et ces messieurs, qui n'y sont point nommés, seront, à ce qu'on dit, passablement corrigés. Je me suis nommé, car c'est une satire. Je suis d'avis qu'on ne doit attaquer personne ; mais il est bon de se venger, surtout lorsqu'en se vengeant on peut se faire autant d'amis. Quelque forte que soit la vengeance, le tort est toujours à l'agresseur. Cela paraîtra dans la semaine, et ma nouvelle ode quelques jours après. Je vous enverrai les deux ouvrages.
Vous vous plaisez à Londres, et je m'y attendais. Je voudrais bien un jour pouvoir vous aller embrasser dans cette belle ville, avant de vous revoir à Paris. C'est de tous les ouvrages celui me plairait davantage; mais jusqu'ici mon espérance à cet égard est un peu éloignée.
Vous me paraissez indulgent pour Shakespeare ; vous trouvez qu il a des scènes admirables. J'avoue que, dans tous ses drames, je n'en connais qu'un seul qui mérite à mon gré ce nom, du moins d'un bout à l'autre : c'est l'entretien de Henri IV mourant, avec son fils, le prince de Galles. Cette scène m'a toujours semblé parfaitement belle. Ailleurs, et dans la même pièce, il y a des morceaux qui unissent la noblesse à l'énergie ; mais il m'a paru qu'ils étaient courts. Dans Jules César, par exemple, la scène vantée de Brutus et de Cassius, avant la bataille de Philippe, est, selon moi, trèsvicieuse. Ces deux philosophes, les derniers Romains, c'est tout dire, ont la colère de deux hommes du peuple. Ce que Shakespeare a copié de Plutarque est fort bon ; mais je ne saurais admirer ce qu'il y a ajouté. Les Anglais diront que c'est naturel : ce n'est point là le naturel des Œdipe et des Philoctète.
Je vous parle de Jules César, parce qu'il m'est fort présent. J'ai relu cette pièce attentivement à l'occasion de ma tragédie de Brutus et Cassius, que je fais aussi imprimer*. J'y ai fait des corrections qui, je crois, étaient nécessaires. J'ai trouvé le moyen de supprimer le long monologue de Porcie au troisième acte. Enfin, j'ai retranché beaucoup de fautes ; il en restera toujours assez. J'ai aussi changé quelque chose à l'épître dédicatoire qui vous est adressée : je pense qu'elle en vaudra mieux. Je m'étais exprimé sur Spartacus-
* La date de celle lettre nous donne donc celle de l'impression de Brutm et Cassius, celle de l'Epître dédicatoire, et celle de la réponse d'André Cliénier.
* Spartacus est une tragédie de Saurin; elle fut représentée sur le Théâtre-Français en 1760» Voyez, à propos de Saurin, la lettre de Palissot à André Chénier
d'une manière trop dure ; j'ai fort adouci mes expressions, sans rien changer à mon jugement.
Vous voyez que j'aime h vous rendre compte de mes travaux ; j'espère que vous en userez de même : vous savez combien je suis sensible aux marques de votre amitié, et combien vous devez compter sur la mienne; un des grands plaisirs que je puisse avoir, est de recevoir de temps en temps de ces beaux vers que vous savez faire. Adieu, prenez bien soin de votre santé, qui est précieuse aux lettres et à tous ceux qui vous connaissent. Je ne vous écris point de nouvelles politiques ; je présume qu'elles vous parviennent plus rapidement et plus sûrement, car je vois peu de monde. Je vous embrasse en bon frère, en bon ami.