XYI SUR LES SOCIÉTÉS DES AMIS DE LA CONSTITUTION
Depuis quelques mois on a vu se développer un plan régulier ïttaques, dirigé contre les Sociétés des Amis de la constitution. !S journaux' ouvertement contre-révolutionnaires, les journaux morateurs, le club constituant, les cinq ou six minorités qui donnent ns cesse le nom de factieux à Timmense majorité de la nation, tout itait réuni pour cette grande affaire. Le cri paraissait universel, et > nombreux ennemis des Jacobins se promettaient hautement leur ssolution prochaine. Une petite maladresse a déconcerté tant de mœuvres savantes. Le ministre de Fempereur dénonce à son tour ) Jacobins -, coume des hommes intraitables qui ne veulent point
Chambre Hau 3, qui défendront jusqu'à la mort Tégalité politie et la souveraineté du peuple, cette partie accessoire de notre nslitution. Des hommes trop méfiants ont douté de Tintérêt sinre que la liberté française inspirait à Léopold; et cette dénonciam diplomatique leur semblait réfuter suffisamment toutes les auîs. Cependant il est nécessaire d'examiner à fond des accusations i se multiplient chaque jour, et de combattre des déclamations par
c Cet écrit fui composé dans les derniers temps de l'ancien ministère. Je fais annoncé et je me préparais à le publier, quand le roi choisit de noulux ministres. Voyant le mauvais succès de la petite guerre faite aux Jacois, je me crus dispensé d'entamer une discussion polémique avec mon frère, jendant, les attaques se renouvellent, et l'on semble ])rovoquer ma réponse.
voici. » (Note de Marie-Joseph Chénier.)
:et article, écrit, en effet, le 7 mars, sous le minislère Delessart, quelques irs avant Tavénement du ministère girondin, fut publié dans le Moniteur
11 mai 1792. C'est la réponse à l'article d'André Chénier, inséré, le tQ féer, dans le dix-neuvième supplément du Journal de Paris (voy. p. 119). ' Voyez la note 3 de la page 190.
doa raisonnements. Entre les ennemis des Jacobins, je ne m qu*à ceux qui font profession d'aimer la liberté, de chérir stitution toute entière. On a distingué, dans ce nombre, un qui m*est uni par les liens du sang et de Tamitié. La conn que j'ai de son caractère moral me donne le droit d'affirn n'a énoncé son opinion que d'après une conviction intime; le crois dans Terreur et je crois cette erreur dangereuse. Ai revêtu ses accusations d'une forme plus énergique. C'est do surtout que je vais répondre avec les ménagements que je d frère, à un citoyen digne d'estime; mais avec le respect qui à la vérité, qu'un homme libre ne peut ni dissimuler ni a quand il s'agit de l'intérêt public.
Ce qui doit frapper d'abord, ce qui doit sembler étrange ( celte dénonciation, c'est de voir quelques faits isolés, les de quelques individus, servir de prétexte à des généralit rieuses contre sept ou huit cents Sociétés. Ces assemblées, sées de députés, de magistrats, déjuges, de philosophes, d1 de lettres, de commerçants, d'artistes, d'ouvriers, de culli sont dénoncées à la France et à l'Europe comme des écoles < songe, de brigandage et d'homicide. On les accuse de prêcl cesse la violation des lois et le mépris des propriétés, et hi d'assertions de cette nature ne sont étayées d'aucune prc c'est l'ouvrage d'un homme de mérite qui se plaint d'enten» vent dénoncer, sans preuve, des ministres et d'autres foncli< publics! Ce qu il Irouve injuste à leur égard, sera t-il louabi il s'agit de quatre cent mille citoyens, qui non commis crimes que de s'intéresser 'a la chose publique, et de jou droit garanti par la constitution?
J'ouvre cette constitution, si souvent éludée par les enni peuple, et j'y trouve ces paroles dès les premières pages, premier titre : « La constitution garantit pareillement, comi naturel et civil... la liberté à tout homme de parler, d'éc publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soum cune censure ni inspection avant leur publication, et d'ex< culte religieux auquel il est attaché ; la liberté aux citoyens sembler paisiblement et sans armes, en satisfaisant aux loii lice. »
Que font les Sociétés dont il s'agit? Elles s'assemblei blement et sans armes ; les membres de ces Sociétés parlei vent et publient leurs pensées. Comment donc un homme < qui certainement a bien lu la constitution, peut-il propoî
néantir des Sociétés qui n'existent qu'en vertu des dispositions fondnmentales de cette constitution?
Je suppose un moment que Ton ne puisse nier les faits reprochés avec tant d'amertume à tel ou tel membre des Jacobins, à telle ou telle Société des Amis de la constitution : de pareils faits, quand ils seraient beaucoup plus nombreux, ne prouveraient rien conlre la masse entière de ces assemblées patriotiques; ils ne tiennent point à leur essence. Lorsqu'un individu viole les lois, il faut le punir; lorsqu'une Société entière outrepasse les droits garantis par la constitution, il faut la réprimer et la contenir dans ses limites; mais, au nom de la raison, quelle proportion peut-il y avoir entre ces délits parti :uliers et la proposition de détruire' huit cents Sociétés dont l'existence est légale ? Lorsqu'un ministre est coupable, faut- il punir tous les agents du pouvoir exécutif? Une pareille proposition paraîtrait d'une absurdité révoltante. La nature des choses change-t-elle selon les individus? et ne faut- il pas être juste, même envers les Jacobins?
Aiec de la justice et de la logique, on ne jugera pas une Société entière, encore moins huit cents Sociétés, d'après l'opinion d'un de leurs membres, et Ton ne se permettra pas de dire qu'une Société adopte cette opinion en la faisant imprimer. Quelques formes d'éloquence, quelques idées qui peuvent mériter l'examen, suffisent trèssouvent pour déterminer le vœu de l'impression. On peut reprocher aux Sociétés d'être un peu faciles sur ce point; mais cette facilité n'a rien de coupable. Souvent elles ordonnent à la fois la publication de deux opinions contradictoires : il est évident qu'elles n'adoptent pas à la fois ces deux opinions.
Est-ce bien sérieusement que l'on accuse les Sociétés des Amis de la constitution de penser ou d'avoir l'air de penser que leurs tribunes forment le peuple, dans le sens où ce mot veut dire la nation, le souverain? Un aussi étrange reproche peut-il mériter une réponse? Les Jacobins ont-ils proposé h leurs tribunes de faire des lois ou d'élire des autorités constituées? Telles sont les fonctions.de la souveraineté. Quant au droit d'approuver ou d'improuver ce qui se dit, ce qui s'écrit, c'est un droit qui appartient, non pas seulement à tous les citoyens, mais à tous les hommes. C'est à quoi se réduit, jusqu'à présent, la souveraineté des tribunes, aux Jacobins comme ailleurs, et je ne vois rien là qui doive entraîner la ruine de la chose publique.
Non : les principes des Jacobins ne menacent point les propi'iélés; les Amis de la constitution savent très-bien que, là où les
propriétés ne sont point protégées, il n'y a plus de liberté, plus de lois, plus même d'industrie. Non : Vindustrie et le commerce ne sont point représentés comme des délits, au milieu de ces assemblées patriotiques, dont Timniense majorité est industrieuse et commerçante. Non : toute absurdise n'y est point admirée, pourvu qu'elle soit homicide ; tout mensonge n'y est point accueilli, pourvu qu'il soit atroce. A de simples assertions, de simples dénégations suffisent. Il reste maintenant à s'étonner qu*on ait osé se permettre des allégations si graves, sans fournir des volumes de preuves. On pourrait encore s'étonner qu'uncertain parti trouve de la logique et de la modération dans ces injures variées avec éloquence, si les hommes qui ont exercé leur raison n'étaient pas convaincus que les passions sont toujours absurdes dans leurs jugements.
Les monstres d'Avignon n*ont point trouvé, parmi les Jacobins, des amis, des défenseurs, des jaloux. Mais la raison a trouvé, dans cette Société, comme au sein du Corps législatif, des hommes qui, jetant les yeux sur les troubles d'Avignon, se sont convaincus que cette malheureuse ville a vu dominer tour à tour deux partis acharnés l'un contre l'autre et luttant de crime à succès égal. Ils ont considéré que toutes les familles d'Avignon renfermaient des coupables de Tun ou de l'autre parti ; que, par conséquent, juges, témoins, accusateurs, tout serait récusable, et que l'amnistie convenait ndeux en de pareilles circonstances, pour ramener l'ordre et la* paix, qu'une procédure criminelle, qui serait elle-même une suite de forfaits et de vengeances.
La Société des Jacobins ne regarde point comme des perfides tous ceux qui ne sont point au nombre de ses membres et de ses amis. Elle sait distinguer, parmi ses adversaires, les hommes faibles qui se laissent entraîner par les déclamations d'un journal; les hommes ardents et prévenus qui l'attaquent avec fureur, en avouant qu'ih ne Vont jamais vue; les ennemis de l'égalité, les amis d'une Chambre Haute, les ambitieux qui trouvent en elle une barrière insurmontable ; enfin les perfides qui Vont abandonnée quand ils ils ne pouvaient plus la tyranniser ; les factieux que Mirabeau voulait combattre dans les derniers temps de sa vie ; les intrigants qui ont insulté ce législateur d'une manière atroce, dans le moment mêniC où il s'arrachait aux adulations du club de 89 pour se réunir aux Jacobins calomniés.
Certes je ne disconviendrai pas que le gouvernement est plongé dans une effrayante inertie; mais ce n'est pas aux Jacobins "qu'il faut l'imputer. Cette inertie du Gouvernement cessera quand il vou-
dra prendre de l'activité; quand les hommes qui parlent sans cesse du respect qu'on doit aux autorités constituées, ne décrieront pas sans cesse la preinière des autorités constituées, TAssemblée nationale ; quand une certaine coalition ne se fera plus un plaisir de la contrarier dans toutes ses mesures ; quand les membres d'un Directoire ne se présenteront plus entre le Corps législatif et le roi pour protéger des prêtres conspirateurs ; quand des amis de la liberté succéderont dans le ministère à des hommes qui ont perdu la confiance nationale ^
Les citoyens un peu au fait de ce qui se passe dans Paris, pourront trouver étrange qu'on reproche aux Jacobins, des intrigues et des trames obscures dans les Assemblées primaires ou électorales. Les intrigues et les trames obscures appartiennent à ceux qui complotaient secrètement des choix indignes, mais non point à ceux qui appelaient à leurs discussions et le public et leurs adversaires. Tout lecteur, qui a quelque notion d'une constitution représentative, sait très-bien que les assemblées populaires, au moment des élections, sont toujours divisées par deux partis : ceux dont le patriotisme est fervent et ceux qui sont modérés^ sinon dans leur conduite et dans leurs écrits, du moins dans leur zèle pour la liberté. Le parti modéré, toujours condamné à la minorité dans les Assemblées primaires, avait une influence marquée dans le corps électoral de Paris , en 1791. Ce n'est pas lui cependant qui a choisi pour députés MM. Condorcet, Brissot, Garran-Coulon ; ce n'est pas lui qui a nommé M . Rœderer procureur-syndic du département ; mais c'est lui qui, dans le centre des lumières, élevait aux fonctions législatives cette foule de citoyens sans talents, sans moyens, sans idées, législateurs dont l'ineptie compromet à chaque instant la chose publique et fait rougir la France entière pour le département de Paris.
Après avoir peint énergiquement les désordres de la France, désordres qui sont trop réels, l'accusateur des Jacobins ne suppose pas qu'on puisse les imputer à cette horde de prêtres, de courtisans, de princes, de ci-devant nobles, d'opulents agioteurs, qui calculent les malheurs de l'empire et appellent ouvertement la guerre civile. S'il faut l'en croire, les Jacobins sont les vrais coupables. 11 part de cette proposition, comme si elle était nécessairement admise, et Von doit conclure avec lui^ à moins d'être un fripon ou un imbécile^ que ces clubs anéantiront la constitution ; que leur organisation est un système complet de désorganisation sociale; que leur
* « 11 ne faut pas perdre de vue que cet écril fui composé sous le dernier miniâlère. » {Note de Marie-Joseph Chénier.)
destruction est le sevl remède aux maux de la France, et que le jour de leur mort sera un jour de fête et d'allégresse publique. Voilà, certes, une décision effrayanlc; mais il est permis d'en appeler. Je vais citer, non pas un factieux comme Jean-Jacques Rousseau, Sieyès ou Mirabeau, par exemple, mais un publiciste à la Chambre Haute, un modéré. Lisez de Loline, Sur la Constitution de V Angleterre ^ y tome second, pages 178 et suivantes : vous y verrez jusqu'où s'étend Tinfluence politique des clubs anglais. C'est au milieu de cette désorganisation sociale que TAngleterre a fait, depuis cent années, Tadmiration et l'envie de tous les peuples du monde. C'est dans ces Sociétés que les Fox et les Sheridan, les Price et les Priestley, les Wilberforce, ont préparé l'abolition de la traite ; c'est de là qu'ils nous encouragent à la liberté ; c'est là que l'éloquence des orateurs, les méditations des philosophes, accélèrent chaque jour, la destruction des préjugés politiques et religieux, la perfection des lois sociales et le bonheur de l'espèce humaine.
Lorsqu'un membre de l'Assen^blée nationale a demandé qu'on lui citât les prétendus excès des Jacobins, l'on s'étonna que V Assemblée ne se soit pas levée toute entière pour lui répondre par une énumération de huit pages. Si quelque législateur s'était chargé de cette diatribe violente, voici ce que la France entière aurait pu lui répondre :
« Vous affirmez beaucoup et vous prouvez peu : ce qui n'est pas une bonne manière de raisonner, surtout dans un accusateur. Youi croyez que la liberté ne peut exister avec les Jacobins : c'est la doctrine que M. Mallet-Dupan prêche depuis trois ans. Les Aristides du club de 89, les Solons du Cabinet de lecture, l'empereur Léopold et M. Pitra, sont de cet avis. Voilà de grandes autorités. Cependant permettez-nous de ne pas regarder une amplification de rhétorique comme une démonstration mathématique. A travers une foule d'accusations trop vagues ou trop évidemment injustes pour mériter quelque attention, vous avez cité cinq ou six faits particuliers, qui sont véritablement répréhensibles s'ils sont prouvés ; mais à ces faits on vous oppose les nombreux, les immenses services que les Jacobins ont rendus et rendent tous les jours à la liberté. Vous demandez la destruction de ces Sociétés : cela prouve seulement que vous avez oublié le premier titre de la constitution ; mais s'il était pos* ' sible de les détruire, l'égalité politique s'anéantirait avec elles.
' Ce passage fit l'objet d'une réponse de François Chéion, insérée, le 1*' juin, dans le qualre-vingl-unièine supplément du Journal de Paris. Voyez la Jellre suivante de Marie-Joseph.
Ecoulez les gens de Coblentz : Les Jacobins perdent la France. Écoutez les prêtres réfractaires : Les Jacobins perdent la religion . Écoutez les gens à la Chambre Haute, les plats importants qui sont écrasés du poids de Tégalité : // faut détruire les Jacobins. Si tous les ennemis de la liberté, de la constitution, sont les ennemis déclares de Jacobins, n'est-il pas démonlré, par cela seul, que les Jacobins sont les meilleurs amis de la liberté, les plus fervents soutiens de la Constitution ? Ne devez-vous pas adopter cette conséquence, non pas à moins d'être un imbécile ou un fripon (les factieux ne se permettent pas ce style modéré), mais à moins d'être un homme qui aime mieux écouter sa haine que sa raison et ses lumières * ? »
Marie-Joseph Chénier.
Ce 7 mars, l'an IV de la liberté.