‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 28 sur 121 · I791J A THOMAS RAYNAL · texte numérisé non relu

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cette promesse, honorable pour vous et pour elle, a excité encore plus de satisfaction et de confiance. Nul ne doutait de vos principes : c'eût été vous faire outrage. Ceux qui profitent de leurs lectures se rappelaient surtout dans le livre, qui a fait votre gloire (t. H, p. 407), cette adresse au roi, que la postérité pourrait prendre souvent pour une prophétie faite après révénement et pour un tableau historique des travaux de TAssemblée nationale, tant vous y indiquez avec précision toutes ses opérations et Tespritquiles a guidées, et la nécessité absolue de faire ce qu*elle a fait. Hais comme, au milieu de son vaste et rapide ouvrage, il est impossible qu'elle n'ait pas omis ou tronqué plus d une chose importante, qui cependant peut n'avoir point frappé les yeux des spectateurs vulgaires, chacun attendait de vous, soit de nouvelles conséquences des principes reconnus par vous et par elle, soit de nouvelles vues sur l'organisation du corps politique, soit de nouveaux moyens d'exécution, en un mot, des leçons où tous les citoyens puiseraient le respect et l'obéissance aux lois, et les législateurs, des lumières sur l'art de faire des lois dignes de l'obéissance.

Quel a donc été Tétonnement général, quand on a vu qu'un écrit présenté sous votre nom, sous le nom d'un homme qui conseillait jadis au roi défaire le bien par des réformes totales et rigoureuses, sans avoir nul égard aux cris et aux murmures, ne renfermait que des plaintes vaines, que des déclamations vagues et communes, sans aucune réflexion profonde, sans aucune idée dont il soit possible de profiter ! Quel a étél'étonnementde vous voir prendre le ton de vos anciens persécuteurs, de vous voir regarder comme ami et comme allié par ceux qui jadis ne parlaient de vous qu'avec ces expressions injurieuses qu'eux et leurs pareils prodiguaient à quiconque baissait le fanatisme et la tyrannie et voulait le bonheur du genre humain ! Et cet alliance n'est pas venue d'eux ; car ce n'est pas eux qui ont changé d'esprit et de langage.

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Qui jamais eût pu s*attendre à vous compter parmi les détracteurs de la Déclaration des droits^? Que des hommes qui ne réfléchissent point confondent sans cesse avec des principes toutes les détestables équivoques auxquelles on fait servir les principes ; qu'ils attribuent à la connaissance des droits de Thomme tous les excès qui blessent le plus ces mêmes droits, et qu'on ne punit qu'en vertu de ces mêmes droits ; mais vous ! vous ! regarder comme un système de désorganisation et de désordre Tactequi, pouvant seul assurer les droits et la liberté de tous, peut seul être la base d'une société durable! Car je ne pense pas que vous accusiez rAssemblée d*av(Mr donné aux hommes des droits qu'ils n'avaient pas en effet. Et qu'avez-vous invoqué pour les Américains, si ce n'est les droits de l'homme? Et qu'avez-vous trouvé dans le livre de Payne {le Sens commun)*, que vous avez extrait et loué, si ce n'est les droits de l'homme ? Et qu'avez-vous cité aux nations * européennes pour les faire rougir de l'esclavage des nègres, si ce n'est les droits de l'homme? Sur cette matière même vous vous êtes livré à des emportements éloquents, mais pas assez prudents peut-être. Vous avez appelé à grands cris un Ubérateur qui mît le fer à la main de ces malheureux opprimés ; vous l'avez nommé d'avance un héros, un grand homme ; vous avez tressailli de joie en prévoyant le jour où les champs américains s'enivreront avec transport du sang européen (t. VI, p. 221) ! Que diriez-vous de l'Assemblée nationale si elle eût tenu un pareil langage ?

* c Vous avez fait une Déclaration de droits, et celte Déclaration est parfaite si tous la dégagez des abstractions métaphysiques qui ne tendent qu'à répandre dans l'empire français des germes de désorganisation et de désordre. »

* L'ouvrage de Payne, intitulé : le Sens commun, avait paru en 1776. On sait que l'Anglais Thomas Payne, obligé de quitter l'Angleterre, avait passé en Amérique, où il avait été secrétaire d'État. Venu en France, il reçut en 1792 les droits de citoyen français, et fut élu membre de la Convention.

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A la yérité, comme autrefois vous faisiez amende honorable d'avoir été prêtre *, vous semblez aujourd'hui vous excuser d'avoir professé les maximes de la philosophie, et faire entendre que les discours des philosophes ne doivent pas se prendre à la lettre. Mais c'est là une chose qui doit faire baisser les yeux à tous vos véritables amis. Ils doivent gémir qu'à la fin d'une carrière que la philosophie seule a rendue illustre vous paraissiez abjurer d'aussi honorables succès, et prêter l'appui de votre autorité à l'ignorance ambitieuse et hautaine, toujours ennemie des hommes libres et studieux, et qui ne manijuera pas de dire suivant son usage : « Pourquoi écouter ces philosophes ? Leurs idées dliumanité, de liberté, de justice, sont des rêveries, dont eux-mêmes ne croient pas un mot. »

Les crimes de quelques brigands qui profitent de l'inévitable anarchie ont fait saigner tous les cœurs honnêtes ; mais était-ce vous qui deviez en accuser l'Assemblée nationale en corps? Quoi ! qumfd vous avez chanté, invoqué la liberté avec tant de force et de chaleur, ignoriez-vous que l'établissement de la liberté, surtout chez une nation détériorée par un long esclavage, entraîne toujours des désordres et des mal-

*■ La lettre de Raynal avait réjoui les royalistes; la réponse d'André Chénier les irrita. La colère du Journal général de France [numéro du 7 juin 1791) s'exhale dans l'entre-filet suivant : c Et M. Chénier, qui se mêle aussi de se mesurer avec M. l'abbé Rayna}!... Oh! c^est bien le coup de pied de l'âne, il faut en convenir ; André Chénier répond à ce grand homme, confine M. Robespierre, dans une longue lettre qui ne finit pas. André Chénier dit que l'abbé Raynal a fait autrefois amende honorable d'avoir été prêtre : quand André Chénier fera-t-il amende honorable d'avoir voulu être poète ?» On se demande d'abord si André avait déjà publié des vers, mais on ne tarde pas à avoir l'explication de l'énigme ; car le même journal revient, dans son numéro du 15 juin, sur la réponse d'André Chénier, et il appelle celui-ci « l'auteur de Charles IX, :» Il a confondu les deux frères ; et ce n'est pas le seul exemple d'une pareille confusion qu'offrent les journaux de l'époque. Enfin, ce second article se termine par cette phrase : « La lettre de M. Chénier n'étant composée que de mots insignifiants, une longue critique serait aussi difficile que déplacée. i>

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heurs d*un moment ? Et, si vos amis répondent que tous \m rignoriez, quelle pitoyable excuse pour un homme qui a passé sa vie à écrire, quoi ? l'histoire ! c'est-à-dire, de tous les ouvrages de l'esprit, celui qui exige, qui suppose le plus de maturité dans le jugement, la connaissance la plus approfondie de tous les événements humains, et de leurs causes et de leurs effets. L'histoire n'est pas une déclamation de rhéteur. Le grand historien n'est que l'homme d'État, k plume à la main, surtout lorsque, sachant fort bien qu'il n'existe point d'histoire qui ne doive être philosophique et politique, il écrit néanmoins ces deux mots sur son frontispice, et, par le faste même de ce titre, promet spécialement au lecteur l'étude la plus consommée de toutes les bases de l'art social et de la félicité humaine. U

L'Église de France vous arrache aussi des larmes ^. Je fais p gloire d'être de ceux qui, sans estimer aucun collège de prê- (% très, à quelque communion qu'ils appartiennent, auraient cependant voulu qu'on prît des moyens de changer les choses sans inquiéter les personnes ^ ; et qui ont vu avec bien de la joie l'Assemblée nationale rentrer autant qu'elle a pu, à roc* casion de l'arrêté du département de Paris ', dans le sentier deTimmuable raison. Mais en envisageant cette affaire sous son point de vue le plus défavorable, qu'y verra-t-on ? Un clergé forcé de céder la place à un autre clergé, mais avec un traitement de retraite dont un très-grand nombre a lieu d'être content. Je ne conçois pas en quoi ce destin peut vous parai- k tre si lamentable, à vous qui traciez d'un style si amer l'origine s des biens ecclésiastiques, à vous qui vous aviez le courage de !

^ a En gémissant sur l'état de désolation où est l'Église de France, on ne m'accusera pas d*étre un prêtre fanatique, v

* C'était la pensée qu'avait exprimée Sieyès dans l'ayant-propos d'un projet de décret sur le clergé. Voyez page 19, note 1.

^ Voyez les notes 1 et 2 de la page 70. Sur la séance du 7 mai, uù l'arrêté du directoire du département de Paris fut converti en décret, voyez le Moniteur du 9 et du 10 mai 1791.

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nous dire (t. VI/p. 203) : iSt cette religion existait, nen faudr ait-il pas étouffer les minisires sous les débris de leurs autels ? Et ailleurs (t. X, p. 145) : S* il existait dans un recoin d'une contrée soixante mille citoyens enchaînés par ces vœuo: (chasteté, pauvreté, obéissance), qu aurait à faire de mieux le souverain, que de s'y transporter avec un nombre suffisant de satellites armés de fouets, et de leur dire : Sortez! canaille fainéante, sortez! Aux champs! à lagricul" turet aux ateliers! à la milice! On extrairait de votre livre vingt pages de ce ton, qui, suivant beaucoup de bons esprits, n'est ni celui de l'humanité, ni celui de Thistoire.

Tant et de si frappantes contradictions doivent embarrasser beaucoup les vrais amis de votre gloire, et je suis de ce nombre plus que vous ne pensez. Que pourront-ils répondre à celui qui jugera votre démarche d'après Timportance que votre renommée attache à tout ce qui vient de vous ? Il observera (jue, pendant deux années entières, les plus grandes questions ]ui puissent occuper des hommes se sont succédé dans des liscussions d'où dépendait le sort de Tempire, sans quunefois ^ous ayez présenté à la patrie le fruit de vos veilles et de vos ravaux ; sans qu'une fois vous ayez offert votre aide à l'Âssemilée nationale pour la diriger dans une difficulté, pour lui nspirer ou lui éclaircir un doute, pour lui épargner une erreur, pour lui indiquer un écueil ^. £t c'est au moment où lous sommes près de donner de l'importance à de misérables querelles ecclésiastiques ; c est au moment où quelques mé- [;hants et quelques insensés affichent, follement à la vérité,

^ Robespierre, dans son discours du 31 mai [Moniteur du 2 juin], ivait fait la même critique à la démarche de Raynal : c Cet homme célèbre, qui> à côté de tant d opinions qui furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagération, a cependant publié des vérités utiles à la liberté, cet homme, depuis le commencement de la révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence? Dans le moment où les ennemis de la révolution réunissent leurs ciTorts pour l'arrêter dans son cours. 2>

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des espérances parricides, et où des brouillons et des factieiu de tous les partis n'épargnent rien pour ébranler l'édifice nais sant et discréditer les lois sous lesquelles nous devons vivre que votre lettre paraît ! Un tel ouvrage, dans [de telles cir constances, ne semble-t-il pas arraché à votre vieillesse trom pée^, dans l'intention d'étayer des projets sinistres de l'auto rite de votre nom, et d'obtenir par là ce désordre et cett anarchie dont vous vous plaignez, ainsi que tous les gens d bien? 11 est incontestable que votre lettre peut produire ce effet ; et je vous demande si cette idée vous laisse tranquille et si vous croyez un pareil succès capable d'honorer vos vieu: jours.

Je n'ai pas la prétention extravagante de vous offrir mei conseils ; mais je ne puis me refuser quelques réflexions soi la belle occasion qu'avait l'abbé Raynal de servir encore la liberté, et d'illustrer son retour dans une ville dont le despotisme superstitieux lui avait fermé l'entrée. C'est ce qu'il eût fait, s'il eût exactement rempli la promesse donnée en son nom à l'Assemblée nationale ; s'il eût soumis l'ouvrage de nos législateurs à un examen critique et judicieux, sans passions et sans flatterie, tel qu'on devait l'attendre de lui. 11 n'aurait pas répété qu'on a tout détruit, au lieu de se borner à la réforme des abus ; il aurait cherché si cela était possible ; il aurait discuté si beaucoup de vieilles institutions, très-

*■ On voit qu'André Ghénier soupçonnait, avec raison, dans )a lettre de l'abbé Raynal une ruse et une perfidie des ennemis de l'état de choses actuel. Ghénier n'était pas le seul à penser ainsi. Le rédacteur des Révolutions de Paris, dans le n*> 99, le 4 juin, rappelant la motion du 15 août 1790, disait : a On était surpris de telles avances de la part d'un membre aussi gangrené qu'un M. Malouet : on craignit une contremarche savante; et les bons esprits d'alors soupçonnèrent les armes d'Ulysse cachées sous ce piège. L'événement confirme aujourd'hui le soupçon. » L'Ami des patriotes ^ dans son n*> 28, exprime la même opinion : (( il est impossible, dit-il, de se dissimuler qu'en obtenant cette lettre d'un homme justement célèbre par son courage à proclamer la vérité, on a cru mettre un poids énorme dans la balance en faveur des mécontents. 2>

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