‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 40 sur 121 · SUR P. MANUEL · texte numérisé non relu

SUR P. MANUEL

sujet, l*liorreur si légitime qu'inspirera toujours le souvenir de ces donjons d'où elles sont écrites, et un grand nombre de morceaux dignes du nom de l'auteur, inspireront pour ce recueil une juste curiosité. L'éditeur, M. Pierre Manuel, la fait précéder d'un pompeux discours préliminaire, que je regarde comme une des pièces les plus propres à montrer un jour l'esprit du moment où nous vivons. C'est donc sur ce discours préliminaire uniquement que je crois utile de publier quelques remarques ; car les talçnts, la vie et le caractère de l'auteur des lettres seront connus par assez de monuments pour que la postérité puisse le juger. Ici, c'est l'éditeur surtout qu'on aura lieu d'apprécier.

Je commencerai par l'endroit où il admire son héros d'avoir secoué tous les despotismeSy jusqu'à celui des langues (page 58). Tous les hommes qui jugent avant de louer, et chez qui l'admiration n'est pas l'ennemie de la raison, avaient en effet remarqué dans ses écrits, étincelants d'ailleurs de grandes beautés, une affectation pénible à forger des mots nouveaux entièrement inutiles. Cette ruse produit toujours son effet. Elle persuade au plus grand nombre des auditeurs que des phrases si obscurément entortillées doivent cacher un sens bien profond, et que les pensées qu'on leur débite doivent être bien neuves, puisque la langue n'a pas pu fournir de quoi les exprimer. Mirabeau n'était pas l'auteur de ce charlatanisme, qu'il a beaucoup perfectionné, quoiqu'il n'en eût pas besoin ; mais c'est ce qu'on semble vouloir le plus imiter chez lui. Aujourd hui, surtout, que les plus ignorants se mettent en avant

dans le Moniteur du 9 février, il en parut à Leipsick une traduction allemande. Le Discours préliminaire, empreint du plus mauvais goût et écrit dans un style cynique, attira à son auteur de sévères critiques. Le Mercure, la Feuille du jour, le Journal de la cour et de la ville, ne lui ménagèrent pas leurs sarcasmes. Plus modéré est l'article du Moniteur du 1 7 février. Les Observations d'André Ghénier paraissent avoir inspiré directement celui que publia le Spectateur et modérateur, du 17.

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pour instruire les autres, tous prennent un ton prophétique; tous pensent, comme Téiliteur (page 4), que c est la justice éternelle qui les a choisis pour leur mission ; tous, prêcliant sur les toits les choses les plus triviales, croient les révéler an genre humain.

Par exemple, Téditeur s'écrie (page 18) : «Si je faisais jamais riiisloire philosophique de l'éloquence, je trouverais, fen suis sâr, qu'il n y eut jamais d'hommes vraiment éloquents que ceux qui furent honnêtes et sensihlcs. »

Si, dans les recherches que lui coûtera la composition de cet ouvrage, il daigne jeter les yeux sur les écrits que tous les âges ont admirés, il y trouvera, fen suis sûr, que tous les philosophes, les orateurs, les rhéteurs, grecs ou romains, anciens ou modernes, sans s'élever, j'en conviens, à la sublimité de ce ton d'oracle, lui avaient cependant ravi Thonneur d'une si profonde découverte. Je ne veux citer qu'un mot de Caton, qui définissait l'orateur un homme de bien qui sait parler^. Je souhaite qu'on ne trouve point à appliquer chez nous la parodie que fit de ce mot un des plus vertueux citoyens de Rome contre un de ces misérables qui vivaient de délations et de calomnies sousDomitien. Cet orateur, disait-il, est un méchant homme qui ne sait point parler*. Je doute, de plus, que si M. Manuel se livre à cette étude, que je lui conseille, il trouve que Démoslhène, ou Eschine, ou Cicéron, eussent secoué le despotisme de leur langue.

Nous apprenons cependant plus loin que Mirabeau était persuadé quHl est impossible d'écrire correctement une langue qui nest pas apprise par principes, et quil réduit à vingtcinq pages toutes lesrègles essentielles du français (page 35). Il est fâcheux qu'il n'ait pas toujours eu ces vingt-cinq pages

* 0 Vir bonus, diccndi perilus. » Quintilien, XII, i. Cf. Cicéron, De oratore, Ilf, xv.

' Le mot est de Sénécion ; il est rapporté par Pline, dans ses Lettres, IV, vil : <r Orator est vir malus, dicendi imperltus. »

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