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SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES

André Chénier, né h Constantinople le 30 octobre 1762, d'un père français et d'une mère grecque, s'enorgueillissait de tenir par son origine à deux belles patries*. Sa mère appartenait à la famille Sauti-rHomaka, issue de Tillustre maison de Lusignan ; elle était belle, distinguée, et alliait aux grâces du visage les charmes impérissables de Tesprit^. Ce fut elle qui prit soin de la première édu-

* Pour la biographie d'André Chéiiier, nous renvoyons le lecteur au volume des Poésies, 2* édition, 1872. Nous ne reviendrons ici que sur quelques détails rectificatifs ou complémentaires, et nous n'insisterons que sur les laits qui se rapportent à sa vie et à ses écrits politi(|ues.

■ Voyez les Poésies, 2" édition, page 196.

' On doit à madame de Chénier deux lettres adressées à Guys, l'auteur du Voyage littéraire de la Grèce, et insérées dans la 2* édition de cet ouvrage. La première, sur les danses grecques, est datée de janvier 1774; la seconde, sur les enterrements, du 20 février 1774. « Je suis redevable à M. Tllomaka, disait Guys, dans l'Avertissement, de quelques nouvelles recherches dont j'avais besoin pour rendre cette édition plus complète... Je n'ai pas moins profit^ des remarques de madame et de M. Cliénier, consul de France à Bfaroc, que j'avais connus à Constantinople. Ces derniers connaissent les Grecs modernes aus.^i bien que M. et madame Dacier connaissaient les anciens. » Ces deux lettres ont été réimprimées, en 1826, à la ^uite des Œuvres de Maiie- Joseph et d'André Chénier. Nous signalerons une troisième lettre, sur les tombeaux, insérée, en 1805, dans le tome IV du Petit magasin des dames, que publiait Fayol!e. — C'est sans doute le père de madame de Chénier que nomme Guys, dans son Avertissement. Un Santi-l'Homaka (peut-être le frère, en tout cas un parent de madame de Chénier) était premier drogman, ù Alexandrie; il prêta serment, le 9 août 1791. (Procès-verbaux de la Constituante, p. 39.)

X ANDRÉ GHÉNIER.

cation de ses enfants. M. deChénier, après quelques années passées à Constantinople, avait été envoyé au Maroc, comme chargé des affaires de France. Ce poste important lui permit de subvenir pendant longtemps aux besoins d'une famille nombreuse et à l'éducation de ses quatre fils. Ceux-ci entrèrent au collège de Navarre. Ils en sortirent successivement de 1778 à 1780, et durent immédiatement faire choix d'une carrière.

M. de Chénier était d'originç poitevine et avait peut-être quelque prétention nobilinire. Madame de Chénier avait, de son côté, des instincts et des goûls aristocratiques. Tout cela se modifia bien par la suite ; mais alors la famille de Chénier ne dédaignait pas quelques-uns de ces dehors qui sentent son gentilhomme. Marie -Joseph, le futur coryphée des Jacobins, qui ne rougit pas, en 1792, d'accoler son nom à ceux de Collot-d'Herbois et de Théroigne, signait alors: le chevalier de Chénier*, et cachetait ses lettres à ses armes : un chêne et une tour surmontée d'une étoile. André Chénier, pendant toute sa jeunesse, porta le nom de Chénier de Saint- André*, et, même en 1792, on le désignait encore souvent ainsi*. Personne toutefois n'était plus simple que lui et ne faisait aussi peu de cas des distinctions qui ne tiennent pas au mérite.

Mais les visées aristocratiques, plus ou moins fondées, de M. et de madame de Chénier durent avofr une influenee sur le choix des carrières de leurs enfants. L'aîné entra dans la diplomatie, les trois autres suivirent la carrière des armes. Constantin, Taîné, accompagna son père au Maroc, en 1778, en qualité de secrétaire, et bientôt fut nommé consul en Espagne *. Plus tard il occupa quelques postes importants, fut consul général en Italie, en Grèce et en

* On trouve celte signature au bas d'une lettre, datée du 24 janvier 1785. et adressée aux artistes de la Comédie-Française. Il continua de signer ainsi jusqu'en 1786.

* On trouvera cette signature au bas d'une lettre, insérée dans ce volume, et datée du 24 novembre 1789. Son père le désigne ainsi dans une lettre à^a fille, du mois de décembre 1791. Mais tous ses articles du Moniteur et du Journal de Paris, ainsi que le Jeu de paume et l'Avis aux Français, sont si<2nés de son nom : Andu£ Chénier, ou de ses initiales A. C. Dans quelques notes plus intimes, qui n'étaient pas destinées à voir le jour, il ajoutait volontiers, à la façon des Grecs, le nom du lieu de sa naissance à son nom, et signait : Andréas Btzantinus.

=* Voyez la Correspondance politique des véritables amis du roi et de la patrie, n* du 28 février 1792, dans un article que nous citerons plus loin.

* Il était vice-consul de France à Alicante, quan 1 il prêta le serment civique, le 18 janvier 1791.

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Prusse, et prit sa retraite sous l'empire. Il vécut jusqu'à près de quatre-vingts ans, et mourut assez misérablement, en 1837, dans un état voisin de Taliénalion mentale*. Louis-Sauveur, entra, en 1780, comme cadet-gentilhomme au régiment d'infanterie de Bassigny; Marie-Joseph, en 1783, aux dragons de Montmorency. L'année précédente, André Chénier s'était décidé à servir au même titre au régiment d'infanterie d'Ang^oumois; mais il ne put supporter celte existence, tomba malade et renonça à Tétat militaire.

Ce fut un an après, au sortir d'une longue convalescence, qu'il accompagna les frères Trudaine dans le voyage qu'ils firent en Italie et en Suisse. Ils avaient de plus vastes projets, mais ils ne purent les mettre à exécution.

Cependant, en 1784, M. de Chénier perdit sa position à la suite, dit-on, de quelques intrigues de bureau, et fut mis à la retraite. Ses appointements modestes ^ ne pouvaient dès lors permettre à aucun de ses enfants une studieuse oisiveté, et André Chénier entrevit la nécessité d'aliéner de nouveau sa liberté. Toutefois, quelques années s'écoulèrent encore sans qu'il pût se décider sur le choix d'une carrière ; ce furent peut-être les plus belles années de sa vie, celles de la première ivresse poétique. Ce fut le règne de Camille. Madame de Bonneuil exerça sur lui le tendre et souverain ascendant que donnent à une femme la beauté, la grâce et le talent '.

» Voyez le Moniteur de» 25 et 27 juillet i 836, et du 14 lévrier 1837.

* Etat nominatif des pensions sur le trésor royal (4 vol. iii-8, t. 1*', p. 171) : Chénier (Louiti), département de la marine, soixante-sept ans, 6,000 livres. Ci-devant chargé des affaires de Sa Majesté près le roi de Maroc. En récompense de !»es bons services, et pour sa retraite, à cause de sa mauvaiae santé.

' En 1786, madame de Bonneuil avait environ trente-trois ans. Elie était ravissante, et peignait, dit-on, très-habilement. Arnault a célébré 5a beauté et son talent. Dans ses Œuvres (1824) se trouve (t. IV, p. 429) une pièce adressée à madame de Bonneuil, qui avait fait un tableau de fleurs, que le poète regardait comme un triomphe. Elle se termine par cette strophe :

Mais de ce triomphe, entre nous, Ne tirez pas trop d'avantage; La nature a fait mieux que vous, Bonneuil : vous êtes son ouvrage.

Elle avait fait un portrait de Marie-Antoinette; à cette occasiion, Arnault coinpoha les vers suivants (t. IV, p. 517) :

Les talents ont tracé l'image des vertus La plus grande respire ici par la plus belle;

C'est Juiion peinte par Vénus, On ne sait qui des deux on admire le plus Ou de l'artiste ou du modèle.

ANDUÉ GIIÉNIEB. 1

Ce Tul en 1786 que mademoiselle Hélène de Chénier épousD le comte de la Tour Saint-Igest. Elle suivit son mari à Tîle de France *; et un an après environ, André quitta à son tour le toil p!>tei nol et partit pour F Angleterre.

' Au mois de janvier 1788, M. de la Luzerne fui nommé ambassadeur de France à Londres ; André Chénier lui fut attaché conime secrétaire. Cest dans cette position qu'il passa trois années, pendant lesquelles il se lia avec M. Aragon, qui était premier secrétaire de M. de la Luzerne, et surtout avec M. de Barthélémy, ministre plénipotentiaire^. Nous avons dit, dans la biographie qui précède les Poésies, qu'il revint définitivement en France vers le milieu de 1790 i mais nous croyons qu*il faut reculer d'un an son retour et le reporter à Tété de 1791 ^. Toutefois, il paraît avoir été, vers la fin, aussi souvent à Paris qu'à Londres ; il y avait peu d'affaires à Fambassade, et il obtenait facilement et fréquemment des

congés.

C'est en 1789, avant son retour, que nous voudrions nous arrêter un instant et esquisser en quelques traits le milieu social et politique où vivait alorsi André Chénier, dire quel était son entourage et dans quelle communauté d'idées il pouvait se trouver avec les siens.

Il avait contracté au collège de Navarre de précieuses amitiés avec les de Pange et les Trudaine.

Nous avons dit ailleurs ce qu'était François de Pauge, connu dans

* Le comte de la Tour Saint-Igestavail près de soixante ans, cl était veuf de deux femmes, dont il avait eu cinq enfants. Ce ne fut que dix ans plus tard environ, le 1" avril 1797, que madame de la Tour Saint-lgest mit au monde un enfant, M. Gustave dt! la Tour Saint-lgest (mort à Paris en 1853). Madame de la Tour mourut quelques mois après la naissance de ce fils. Le comte de la Tour Saint-lgest avait eu une grande fortune qu'il avait compromise. Il avait levé à ses frais et commandé une compagnie de dragons dans la guerre contre Tippo-Saïb. 11 avait pour gendre M. Barbé de Marbois, le frère du marquis Barbé de ïlarbois qui fut déporté au 18 fructidor, et avait avec lui un long procès pour des intérêts considérables.

* Voyez l'interrogatoire d'André Chénier, par Guénot. Ce fut M. de Barthélémy, qui communiqua, en 1819, à M. de Latouche, les deux brochures de l'Avis aux Français et des Réflexions sur Vesprit de parti.

' Au mois de janvier 1791, ir^'avait pas encore quitté ses fonctions; c'est ce qu'il est facile, de constater par ce passage d'une lettre de M. de Chénier à sa fille, datée de Paris, 21 janvier 1791 : « Nous nous trouvons ici tous rassem* blés, mais vous n'y êtes pas. Saint-André, par congé, ainsi que Conslantin. » Enfin, M. Egger, Histoire de l'hellénisme, t. il, p. 354, a signalé une Ijltre d'André Chénier à M. de Pange, datée de Londres, lin mai 1791. i

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le monde à cette époque sous le nom de chevalier de Pange*. Sa nature sympathique et modeste, réservée, mais bien faite pour les épanchements de Tintimité, plaisait à la nature sérieuse et réfléchie d'André Ghénier. Tous deux, à Tâge des tendres enthousiasmes et des plaisirs faciles, trouvaient cie longs moments pour les graves entrctiens de Tbistoire et de la philosophie. Voués au culte des saintes Lettres, ils y puisaient Tamour des vastes travaux. Dédaigneux de cette gloire facile, qui est aussi éphémère que bruyante, ils n'aspiraient qu'à laisser des œuvres utiles et durables.

La même amitié unissait André Ghénier aux deux frères Trudaine. Ceux-ci étaient les petits-fils de Daniel-Charles Trudaine, qui avait été intendant des finances, et auquel on doit ces belles routes qui sillonnent la France. Leur père, Jean-Charles-Philibert Trudaine, avait épousé, en 1762, mademoiselle Bouvard de Fourqueux. 11 avait une grande fortune territoriale >, et possédait, entre autres, cette belle terre de Montigny, située dans la Brie, à dixliuit lieues de Paris, dont André Chénier a célébré dans ses vers^ les beaux et séculaires ombrages, et où il allait souvent passer Tété avec ses jeunes amis. M. Trudaine était conseiller d'Éiat, intendant des finances, et avait le département des Fermes et des Ponts et Chaussées. Il avait récemment acheté un des plus beaux hôtels de la place Louis XV, et, grâce à madame Trudaine, sa maison était devenue une des plus recherchées de Paris. Il voulait, nous dit Dutens *f appuyer son existence du parti des philosophes. Madame de Trudaine « avait tous les soins imaginables pour rendre sa maison agréable et y attirer la meilleure compagnie de Paris parmi les hommes. Deux grands dîners par semaine, qu*elle prenait la peine d'arranger, et un souper tous les soirs lui assuraient en effet une société d'autant plus intéressante qu'elle était très-bien diversifiée : les ducs et pairs, les ambassadeurs et autres étrangers de distinction, la première noblesse, le simple gentilhomme, le poëte, les gens de lettres, la robe et la finance, tout s'y trouvait rapproché

par Tesprit et les talents. Les sots y étaient rares, parce que, s'y

* Voyez la biographie de François de Pangc, dans le volume qui contient sei Œuvres.

* Son contrai de mariage, du t) janvier 1762, existe au\ Arrliivrs. il était seigneur de Montigny, Salins, Villeneuve-le-Comte, Laleu, La Jarry, Fronsac, la Sablière, la Guimenière, riléruudicrc, le To.iaiilon, elc.

' Elégies, 1, xxi, p. 203 de la 2* édition.

* Dutens, Mémoires d'un voyageur qui se repose^ t. Il, p. 30.

iiv ANDRÉ CHÊNÎER.

trouvant déplacés, ils s'en excluaient eux-mêmes, en sorte que cette maison était Tune de celles où Ton trouvait la conversation la plus solide et la plus piquante. »

Telle était la maison de M. de Trudaine vers 1775 : c'est dans ce milieu que grandirent et furent élevés les jeunes amis d'André Chénier. Us recevaient de leur père, avec ces exemples d'urbanité et d'aimable philosophie, les principes du plus pur désintéressement *. Ils le perdirent de bonne heure. M. de Trudaine mourut subitement à Tâge de quarante- quatre ans, dans sa terre de Montigny, le 5 août 1777 *. Quelques années après, les deux jeunes Trudaine furent nommés conseillers au Châtelet', et vers 1785 et 1786 ils entrèrent comme conseillers au Parlement *. En 1790 ils étaient, l'aîné, conseiller à la deuxième chambre des requêtes; le plus jeune, conseiller à la première chambre ^.

Héritier d'une grande fortune, Trudaine de Montigny continua les traditions paternelles, et devint un protecteur éclairé des lettres et des arts. Ce fut lui qui, en 1787, commanda à David le beau ta-

' «( Trudaine fut désintéressé, et il le fut sans faste. Nommé à toutes les places de son père, il demanda au roi de n'en pas recevoir les appointements. « On me demande si rarement de pareilles grâces, dit le roi, que, pour la singularité, je ne veui pas vous refuser. » Journal encyclopédique, t. m, p. 2U (15 avril 1789).

* « Avant-hier, M. de Trudaine, conseiller d'État, se trouva incommodé dans son château de Montigny : on lui conseilla de prendre l'air; il moula dans sa voiture, et se flt conduire dans ses avenues. Après queFques moments, il se sentit plus mal; on le descendit, il perdit connaissance et mourut.» Journal de Paris, du 7 août 1777.

' Journal de Paris, du 31 mai 1782, sceau du 29 mai : • Louis Trudaine de Montigny, pourvu de l'office de conseiller avocat du roi, au Chûtelet et siège préâidial de Paris. » — Journal de Paris, du 20 juin 1783, sceau du 18 juin : « Charles-Michel Trudaine de la Sablière, à l'office de conseiller du roi, avocat de Sa Majesté au Châteh t et siège présidial de Paris. »

* Journal de Paris, du 13 octobre 1785, sceau du 11 octobre : « Ch.-L. Trudaine de Montigny, conseiller au parlement de Paris, en remplacement de J.-B.'A. Malartic. » — Journal de Paris, du 16 juin 1786, sceau du 14 juin : « G. -M. Trudaine de la Sablière, conseiller au parlement de Paris, en remplacement de A.-G. Guillemain de Courchamp. v

* Almanach royal de 1790. — Trudaine de la Sablière n'habitait pas, place Louis XV, avec son frère; il demeurait rue des Francs-Bourgeois. L'hôtel Trudaine, situé sous la colonnade de la place Louis XV, aujourd'hui place de la Ck)ncorde, était à côté de celui qu'occupait M. Pastoret. En 1793, Trudaine de Montigny avait fui cette place, témoin de tant de sanglantes exécutions, et il' occupait, avec son frère, un hôtel de la rue Taitbout, au coin du boulevard. (Contrat d'entretien et de réparation, aui Archives, parmi les papiers Tru* daine.)

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bleau des Horaces * ; et Tannée suivante Delille lui adressa un poëme de six cents vers *. Il forma en outre une riche bibliothèque ouverte aux savants et aux gens de lettres. Son jeune frère suivit ses traces ; il avait, dit-on, plus de moyens encore. Il aimait la poésie, s'y essayait même et témoignait par ses études le désir d'être utile h son pays'.

André Chénier était uni avec eux d'une amitié vraiment antique, dont bientôt une étroite communauté d'idées politiques devait encore resserrer les liens. « Le fond de son âme, a dit Lacretelle*, se révélait par sa vive amitié pour les frères Trudaine, modèles de tendresse fraternelle après Tavoir été de piété filiale pour un père, l'un des plus dignes amis et des collaborateurs les plus distingués de Turgot. Ces trois amis étaient inséparohles. Même toit, même table, même goût, même ardeur pour le bien.

L'un ne possédait rien qui n'appnrtint à l'autre.

« André Chénier était riche de la richesse de ses amis et s'en faisait gloire. »

Cette société dont les Trudaine étaient le centre et qu'on désignait dans Paris sous le nom de la Société Trudaine^ accueillit avectransport la révolution. 1 789 trouva ces jeunes âmes ouvertes au bien et enflammées de généreuses ardeurs. A la prise de la Bastille ils tressaillirent d'espérance et d'orgueil ; et, des cendres inanimées de ce grand tombeau, ils virent réellement surgir

... la belle Liberté, Altièrc, étincelante, armée.

Il partagèrent l'enthousiasme universel; d'un même bond, avec toute la France, ils- s'élancèrent vers un avenir alors sans nuages. Un instant ils entrevirent le triomphe pncitique de la philosophie, et conçurent une humanité renouvelée, rajeunie, digne des bienfaits delà Hberté et soumise k la toute-puissance delà raison.

Ce fut à cette époque de séduisantes illusions que les philosophes,

* Mémoire en faveur des veuves Micautl et Trudaine, et du citeyen Micault-Courbeton, parMorellel (1795).

* Journal de Paris, du 15 novembre 1788.

^ 11 traduisit de l'anglais un recueil de pièces qu'il publia, sous le titre du Fédéraliste, en 1792 (Paris, 2 vol. in-8») . Ces pièces étaient des écrits en faveur de la constitution américaine, par MM. Haniilion, Madisson et Gay.

* Lacretelle (Ch.), Dix années d'épreuves pendant la Révolution. Paris, 1842; iii-8-, p. 81.

zvi ANDRÉ GHÊNIER.

décorés du titre pompeux d'amis des hommeSf imaginèrent un art social où tout était réglé dans des formules harmoniques, et où tout était préTU comme dans une république de Salente, sauf la réalité du personnage humain dont ils faisaient ainsi mouvoir les ressorts. Sans doute, dans un esprit de la trempe d'André Chénier, le rêve fut de courte durée. Le séjour qu il oTait fait en Angleterre l'avait mis en contact avec les pratiques difficiles de la liberté. 11 avait trop >'ondé les plaies humaines pour les croire guérissables au simple toucher d'une baguette magique, fût-ce celle de la philosophie. Cependant, dans les beaux jours de 1789, toute la génération d'André Chénier marchait, comme en triomphe, à la suite de Condorcet. Dans celui-ci, l'optimiste précéda et enlanta le sectaire. Plein de foi dans les progrès indéfinis de l'esprit humain, enflammé d'un sentiment de fraternité, admirable tant qu'il s'allie à l'indulgence et à la charité, il conçut la transformation des sociétés comme un problème qui, résolu, doit s'imposer k tous, et il apporta à la réalisation d'une idée scientifique la rigueur intolérante du sectaire. Mais, alors, il n'était pas encore Thomme de 92 et .de 93. Appartenant par sa naissance à la noblesse, au monde par ses rebtions, doublant son prestige de l'autorité de d'Âlembert, dont il professait les principes, il se développait à l'aise et sans résistance, au milieu de l'ivresse et de l'enthousiasme général. Il exposait ses idées; il ne les imposait pas encore. La société française n'était point alors dispersée ou cachée; on causait, et dans tous les salons de Paris l'ironie du siècle tempérait ce qu'il y avait de £aiux, d'excessif et d^absohi dans l'optimisme de Condorcet.

Yeut-on se former une idée de cette société où l'on agitait avec enjouement et non sans grâce les problèmes les plus obscurs de la vie? rious pouvons pénétrer dans un salon modeste où nous rencontrerons, par un hasard singulièrement heureux, madame Pourrat et sa fille, madame Laurent Lecoulteux, celle qu'André Chénier célébra sous le nom de Fanny.

C'était en 1789, chez'Suard, qui avait, on le sait, épousé la sœur de M. Panckoucke; il recevait beaucoup de gens de lettres, et sa maison passait pour une des plus agréables de Paris. Lacretelle était présent, et c'est lui qui nous a laissé une esquisse de la conversation qu'il avait entendue * et que nous abrégeons un peu.

* Lacretelle (Ch.), Testament philoeopkique et littéraire. Puis 1840 z wi. iD-8»; t. !•', p. 355. • •

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M. de Condorcet avait dirigé la conversation sur le progrès illimité des sciences; il voyait la raison et la verlu croître d'âge en âge et rhumanité s'acheminer vers un nouvel âge d'or. S'nnimant en parlant et comblant nos descendants de tous les dons magnifiques que lui fournissait son imagination, il en arriva, de degré en degré, jusqu'à Tinfaillible découverte qui assurerait aux hommes rimmortalité sur la terre. Ce fut madame Pourrat qui l'interrompit avec une légère pointe d'ironie. Cette promesse de vieillesse éternelle était bien faite pour effrayer une femme qui avait connu tout le prix de la grâce et de la jeunesse, a Trouvez-nous donc, s'écriat-elle enfin, une fontaine de Jouvence, sans quoi votre immortalité me fait peur. — C'est donc la résurrection chrétienne que vous préférez? reprit M. de Condorcet. Je crains bien que les anges et les saints ne se sentent un peu plus portés à favoriser le chœur des vierges aux dépens de celui des douairières. » La conversation prenait un tour sceptique ; c'était maintenant l'esprit de Voltaire qui s'agitait en Condorcet. Ce fut cette fois madame Laurent LecouUeux qui lui répondit, avec une teinte de mélancolie qui convient bien à cette image de Fanny dont le poète a célébré

La grâce, la candeur, la naïve innocence.

a Je ne sais pas, dit- elle, de quel prix serobt ces pauvres charmes formés du limon delà terre, aux yeux des anges et des saints; mais je crois que la puissance divine saura mieux réparer les outrages du temps, s'il en est besoin dans un tel séjour, que votre physique et votre chimie ne pourront y parvenir sur cette terre. Il me semble que tout s'embellit avec une auréole céleste. »

II y avait sans doute dans tout cela du badinage et un jeu d'esprit. Mais, au fond, que d'illusions dans cet homme formé aux rigoureuses leçons de d'AIembert ! Et qu'il est facile d'entraîner à sa suite toute une légion de jeunes enthousiastes que la lumière éblouit! La génération de 1789 s'élançait ainsi en plein azur, inconsciente du naufrage. Bien peu surent prévoir la catastrophe ; un Mirabeau peut-être, avec la toute-puissance de son génie, osa seul prédire la tourmente.

André Chénier, s'élevant sans effort jusqu'aux devoirs du citoyen, mais ignorant et dédaigneux des manœuvres de la politique, ne connaissant pas les ardeurs décevantes de l'ambition, n'avait jamais habitué son regard aux mouvements complexes de ce colosse

xviii ANDRÉ GHËNIER.

que Ton nomme un État. Il s'était, d'ailleurs, jusqu'alors renfermé dans une poétique retraite, où il méditait sa réputation à venir, et qu'il ne pouvait' faire si profonde que le bruit de ses travaux n'éveillât déjà l'attention du monde des lettres*.

Cependant, il ne se d^isintéressait nullement du mouvement qui emportait les esprits vers une réformation nécessaire. Il connaissait toute l'étendue des maux sous lesquels succombait l'antique société française, et il appelait de ses vœux le moment où la justice, l'égalité, la liberté régneraient enfin sur une France régénérée. Si l'on voulait avoir une vue très-nette des idées d'André Chénier, à la date de 1789, sur les réformes politiques et sociales qu'il considérait comme nécessaires, on pourrait lire une brochure publiée à cette époque par M. de Chénitr et intitulée : Idées pour un cahier du tiers état de la ville de Paris. On sait qu'André Chéuier et son père vécurent toujours dans une étroite communauté d'idées politiques ; et c'est précisément cette similitude d'opinions modérées," justes et véritablement libérales qui donne, relativement à André Chénier, une grande importance à cette publication.

Pour lui, il n'avait pas encore abordé la politique militante. Sincère dans ses vœux de citoyen, il suivit avec un patriotique intérêt les grands travaux de l'Assemblée nationale. Mais pendant la seconde moitié de 1789 et les premiers mois de 1790, il n'écrit pas; ses vues ne se font jour que dans les lettres qu'il échange avec ses amis de France, avec son père et son frère, avec de Pange et les Trudaine, avec Alfieri et la comtesse d'Àlbany.

Marie-Joseph l'éclipsait alors; c'était sur lui seul que se concentraient tous les regards. En novembre 1789 il avait fait représenter Charles IX j et André était venu à Paris pour applaudir au succès de son frère. Marie-Joseph était certainement de tous ses frères celui qu'il préférait et vers lequel l'attiraient les mêmes goûts et de communes occupations d'esprit ; et cependant, dans leurs relations on n'est pas sans observer une certaine réserve, quelque froideur qui étonne; ce n'est point là, il semble, la véritable affection fraternelle. Dans sa liaison avec de Pange et les Trudaine il y avait plus de chaleur, surtout plus d'abandon, plus de mutuelle confiance.

En 1192, nous verrons l'amitié des deux frères déchirée profondément par suite de graves discussions politiques; en 1791 nous

* Voyez dans les Œuvres de Palissot (1788), 11 J, p. 125, une notice sur A. Chénier, et, II, p. 523, une lettre k H. de Saint-André.

SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. m

constaterons sinon des dissentiments, au moins des divergences d'opinions entre les membres de cette famille; mais, dès 1789 même, on peut apercevoir des sujets de discorde.

Au mois de jmn 1789, deux mois après que M. de Chénier avait fait paraître ses sages Idées pour un cahier du tiers état de la ville de Paris, un de ses fils, Louis-Sauveur, publiait une brochure intitulée : Lettre à M. le comte de Mirabeau, Vun des représentants de V Assemblée nationale, sur les dispositions naturelles, nécessaires et indubitables des officiers et des soldats français et étrangers, par un officier français * . La qualité d'officier français, que prenait Sauveur et qu'il possédait en effet, était choquante au bas d'un écrit destiné à provoquer une insurrection militaire. C'était un de ces procédés imités du Bas-Empire et que les nations modernes flétrissent avec juste raison. André Chénier, dans ses lettres relatives aux Suisses de Châteauvieux et au massacre de Dillon, s'est nettement prononcé sur la nécessité de maintenir scrupuleusement la discipline militaire ; et nous ne devons pas douter que M. de Chénier ait désapprouvé son fils, comme André dut blâcner sévèrement son frère, trop oublieux du'sermcnt qu'il avait prêté.

La publication de cette brochure fut accompagnée de manœuvres plus graves encore, de tentatives d'embauchage exercées sur les troupes rassemblées à Paris et aux environs. Mais ce qui dénote une absence complète de sens moral, c'est que Tanteur de ces actes répréhensihles ne rougit pas de s'en faire un titre auprès du directoire du département de Paris pour obtenir un emploi de capitaine dans la gendarmerie. Voici, en effet, le Mémoire* qu'il adressa à ce sujet, le 25 mai 1 791, aux membres de ce directoire :

Me*sieurs, Voici mes Titres pour demander cet Emploi en 1789 des le mois De février et mars, Convaincu par Les rassemblement de Troupes au tour de la capitale, que le gouvernement Ne Comptoit que sur Les bayonneites pour empêcher une révolution inévitable ; je conçus Le projet d'opérer une Défection parmi Les Soldats, ^'ayant pas assez de fortune pour Tenter cette opération sur lous les régiments de L'armée, je me boi nois à L'exécuter sur les Gardes Françoise^ et sur Tous les détachements De Toutes

* Barbier attribue cette brochure à Marie>Joscph ; il se trompe. Mais son erreur, on le voit, est bien proche de la vérité, puisqu'elle est de Louis- Sauveur.

' Nous empruntons ce document, que nous transcrivons littéralement, au Carnet historique, 8' année, mai 1862, pages lU-146. i

XX ANDRÉ CHÉNIER

les armes répandus Dans la Capitale, et aux environs jusqu'à trois lieues, pour cet eflet, au mois d'avril 1789, je vendis Tous mes effets Les plus précieux et j'engageai jusqu'à mes livres. Je me procurai ainsi la somme de quatre mille huit cent soixante A treize livres qui lurent employés jusqu'au dernier sou à donner à manger aux gardes Frnnçoises et à Tous les soldats indistinctement que je connoissois soit à paris soit hors de- Paris, ayant acquis leur confiance je leur tattai la tête et pour accélérer une insurrection, je publiois le 9 juin 1789, un ouvrage adressé à M. de Mirabeau, et dont je joins ici un exemplaire, cet ouvrage Le plus propre De tous ceux qui ont précédé la révolution, à remplir mes vues, eût Tout l'effet que je désirois. J'en distribuai moi-même 30 exemplaires dans les casernes des Gardes Françoises : 30 parmi les Suisses campés au champ de Mars : 50 parmi les ouvriers des faubourgs S* Antoine et S* Marceau ; 50 parmi les boutiques et parmi les Groupes du palais-royal et 50 dans les Différends Carfours de Laville.

Ayant reçu avis qu'on avoit fait une descente chez mon libraire pour arrêter tous les Exemplaires de mon ouvrage, et que les suppôts de La police me recherchoient, je me pourvus d'une cachette, vieille rue du temple^ au coin de Im rue du pefche^ chez la personne qui réparoit mon linge; pour my retirer au cas qu'il me parvint De nouveaux avis Très-alarmants.

Au mois de juillet 1789, j'allois avec D'autres patriotes, chercher les canonniers qui étoient postés aux Invalides, et je les Menois au Palais- Royal. Le 14 j'accompagnai Les gardes-Françoises au siège de Labastille et j'enrevins avec eux. Ma conduite Depuis Cette époque, prouve Victorieusement que je n'ai point agi par un calcul d'intérêt; car je n'ai jamais paru chez les personnes en place; mais me Trouvant sans ressources après m'être sacrifié pour la cause publique. Dans un Temps où les moindres démarches étoient si périlleuses ; avant de mettre fin à ma carrière, je sollicite Les bontés de mes concitoyens. J'ai mille fois risqué ma vie ; je demande maintenant L'emploi de capitaine dans la gendarmerie nationale du dép* de Paris, en résidence à Paris.

Je suis dans le cas des décrets ^, et je prends La liberté de rappeler que j'ai fait les premières démarches pour assurer l'insurrection du 12 juillet 1789.

Louis Chénier

rue Sainte -Hyacinthe n* 17, près du Luxembourg,

On est vraiment étonné de trouver au bas cle cette étrange pétition, que nous avons reproduite avec toutes ses incorrections, le

* Article 6 du décret du 16 janvier 1791 : • Les places de capitaine (de gendarmerie) seront données moitié aux officiers de la ci-devant maréchauss^..., moitié à des sujets ayant servi au moins dix ans en qualité d'ofliciers, et le choix en sera fait par les directoires des départements. » Sauve.ur, comme

SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. xxi

nom du frère d'André et de Marie-Joseph. On avait conscience dans la famille de celte infériorité morale de Sauveur ; aussi M. de Chénier disait-il de lui : « Je ne sais ce qu'il pense, ni s'il pense. »

Toutefois, à cette époque, ces divergences d'opinions étaient ignorées. Elles ne se manifestaient pas publiquement, comme trois ans plus tard entre Marie-Joseph et André. André n'avait encore i ien publié, et c'était comme poëte dramatique que Marie-Joseph avait acquis de la notoriété, de la célébrité même. Aucun nuage n'était alors venu troubler leur amitié; et deux ans plus tard nous verrons André prendre encore la défense de son frère contre les attaques injurieuses de Burke.

Apres avoir fait connaître l'entourage d'André Chénier, nous arrivons à son début dans la politique. Ce fut dans le courant de 1790, au mois d'août, qu'André Chénier publia dans le Journal de la Société de 1789 son premier écrit intitulé : Avis au peuple français sur ses véritables ennemis.

C'était au printemps de l'année 1 790 que s'était formée ou plutôt transformée une réunion qui portait le titre de Société de 1789. Elle n'était point, comme l'ont dit à tort plusieurs historiens, le résultat d'une scission entre les membres du club des Jacobins ; mais elle Vivait pris, à la vérité, une extension et une importance soudaines par suite de la réunion des premiers députés qui quittèrent les Jacobins ; on comptait parmi eux les hommes qui, jusqu'alors, avaient le plus fait pour la révolution et avaient le plus efficacement contribué au travail constitutionnel. Le but que se proposaient les membres fondateurs de cette société était de développer, de défendre et de propager les principes d'une constitution libre, et de contribuer aux progrès de ce qu'ils appelaient ambitieusement l'Art social. Le 12 mai et le 17 juin eurent lieu deux assemblées générales de cette société^, la première pour inaugurer le local dans lequel elle s'était installée au Palais-Royal , la seconde, à laquelle avait été invité Paoli, pour célébrer la constitution de la Chambre des communes en Assemblée nationale. Ces deux réunions avaient été brillantes et fastueuses, et avaient même déplu par l'élalage d'un luxe aristocratique. Néanmoins, celte société aurait pu exercer une heureuse in-

nous Tavons dil, était entré, en 1780, au régiment d'infanterie de Bassigny, comme cadet-gentilhomme. 11 n'obtint, en 1791, que le grade de lieutenant dans la gendirmerie. {Almanach royal de 1792, p. 400.) * Voyez le Moniteur, du 15 mai et du 22 juin 1790.

xxii ANDRÉ CHÉNIER.

fluence sur Topinion publique, parle caractère et par Je talent de plusieurs de ses membres ; mais on ne pouvait espérer fonder une société populaire en fixant à une cotisation de cinq louis Tadmission de ses membres, et en s'attacbant à Tétude abstraite de questions métapbysiques. L*esprit public portait son attention sur des questions plus politiques, plus actuelles et surtout plus pratiques ^.

Quoi qu'il en soit, celte société réunit les membres les plus célèbres de l'Assemblée nationale et les publicistes les plus éminents. Nous avons dit, dans la biograpbie d'André Chénior, qu'il n'en avait ja.nais fait partie. Ce qui nous avait induit en erreur, c'est d'abord qu'il était, à cette époque, en Angleterre, et qu'ensuite nous avions attaché une valeur trop absolue à ses propres affirmations. « Je veux fjire savoir (disait-il dans le Journal de Paris du 7 mars 1792) à tous les lecteurs qui ne sont pas aveuglés par leurs passions ou par celles d'autrui, que je n'ai et que je n'eus jamais aucun rapport politique direct ou indirect avec aucun ministre, que je n'en connais particulièrement aucun, que je ne vais à aucun club, que je n'appartiens à aucune société, à aucune personne, à aucun parti. » Or ce qu'il disait pouvait être vrai au moment où il écrivait, en février 1792, mais ne Tétait pas pour les années 1790 et 1791.

Et en effet la Société de 1789 fit imprimer à Paris, en 1790, une brochure intitulée : Règlements de la Société de 1789 et liste de ses membres. Le total des membres est de 416, et André Cbénier y figure avec la mention « en Angleterre. » C'est le seul de tous les membres qui réside à l'étranger. Son frère Marie-Joseph^ et ses amis de Pange et Trudaine s'y étaient fait inscrire. Cette liste est d'ailleurs curieuse, car à son nom elle réunit ceux de Brissot et Condorcet, dont bientôt il aura à flétrir les excès démagogiques^.

* Voyez l'Ami des patriotes, du 4 décembre 1790, p. 40.

* Voici les noms les plus connus qui figurent sur cette liste : Bailly, Barbantane, Barère, Beauharnais, Bôaumetz, Bitaubé, Brissot, Broglie, me Saint- Dominique, 42; Broglie, rue de Varennes, 66; Cabanis, Castellane, Chamfort, Chapelier, Château-Giron, Chén er, rue de Cometlle, Chénier, en Angleterre^ CoUot, Condorcet, Grillon. Gustine, David, Desmeuniers, Dupont de Nemours, Duquesnoy, Emmery, Franklin, Carat jeune, Girardin, Gramont, Grouvelle, Guillotin, Hassenfratz, Jaucourt, Kersaint, Lacépède, Larretelle, rue Feydeau, 18, Lafayette, la Bochefoucau't, la Trémouille, Lavoisier, plusieurs membres de la famille Lecoulteux, Mazzéi, Mirabeau l'aîné. Montmorency, Monge, Narl>onne, Pange, rue Vivienne, 19, Pastoret, colonnade de la place Louis XV, Piscalory, Pitra, Bamond, Récamier, Rulhières, Rœderer, Sieyès, Staël, Suard, Thouret, Toulougeon, Tracy, Treilhard, Tronchin, Trudaine, place Louis XV, Trudaine de la Sablière, place Louis XV, Villette.

SA VIE ET SES ÈCBITS t>OLÎTIQtES. xxiti

Entre les deux réunions générales, la Société avait fondé un organe de publicité sous le titre de Journal de la Société de 1789. Il paraissait tous les samedis en brochure in-8 ; le premier numéro est daté du 5 juin 1790. Le but que s'étaient proposé les fondateurs manquait de clarté et de précision « La Société de 1789, était-il dit dans le prospectus, doit être considérée comme un centre de correspondance pour tous les principes généraux, et non pas comme un foyer de coalition pour des opinions particulières. Ce n'est ni une secte, ni un parti, mais une compagnie d'amis des hommes et, pour ainsi dire, d'dgents du commerce des yérités sociales. » Ainsi, de i*aveu des^ rédacteurs, le journal devait se maintenir dans une sphère élevée d'études et de théories ; la politique actuelle et courante ne devait y tenir qu'une place restreinte : c'était d'avance se condamner à l'impuissance et renoncer à la direction de l'esprit public. Ce recueil n'eut véritablement de succès que parce qu'il fut, pendant trois mois, l'organe presque exclusif de Condorcet, et qu'il publia deux articles remarqués de François de Pange et VAvis au peuple français d'André Chénier ^

VAvis aux Français, écrit k Passy et daté du 24 août 1790, parut, le 28, dans le numéro xiii. Il est sous les yeux du lecteur; nous n'en ferons pas ici l'analyse. André Ghénicr s'y distingue par ces qualités de clarté et de précision qu'on remarque dans (outes ses productions. Il s'efforce de discerner, au milieu de tous les ennemis extérieui's et intérieurs qui menacent LÉtat, quels sont ceux qui sont véritablement à redouter, et il démasque « cette nombreuse race de libellistes sans pudeur, qui, sous des titres fastueux et des démonstrations convulsives d'amour pour le peuple et pour la patrie, cherchent k s'attirer la confiance populaire. » Pour lui, il n'y a de véritable remède k l'état d'inquiétude, de malaise et d'anxiété dans lequel un peuple use vainement son énergie, que dans l'union

* Les i*é>lacteut's furent Condorcet (8 articles), Grouvelle (4 art.\ Uu&scnrr.*tz (4 art.), de Pange {1 art. et une le(tre), Kersaint {^ art.), Guiraudet (2 art.), André Cliénier (1 art.), Dupont de Nemours (1 art.), Ramond (1 art.), Pastoret (1 art.), Âlarron (1 art.), Huskisson (1 art.), Canaux (1 art.). Le journal publia, en outre, une lettre du docteur Pricc à M. de la Rochefoucauld, et, dans le n* 6, le 10 juillet, l'Hymne de Ma^ie-Jo^cptt Cliénier pour la fête de la révolution du 14 juillet l'I'O. On trouvera les deux articles de François de Pange : Observations sur le crime de lèse-nation, et Observations sur la loi relative aux délits qui peuvent se commettre par la voie de la presse^ et sa Lettre au rédacteur, pages 100) 141 et 143 de ses CEuh-ret.

XXIV ANDRE CllEMlËH.

de tous les bons citoyens et dans le développement de la raison nationale. Ce qui manque à la France, et ici André Ghénier pensait certainement à TAnglcterre, c'est un bon esprit public, c'est-à-dire « une certaine raison générale, une certaine sagesse pratique et comme de routine. » Or le seul moyen, à ses yeux, de créer cet esprit public et d'en faire en quelque sorte « une habitude innée, i c'est d'instruire le peuple, de lui apprendre qu'il n'y a de bonheur e^ de liberté que dans l'accomplissement de ses devoirs, de rendre enfin familiers à tous les citoyens de toutes les classes les vrais prin- • cipes d'un État libre, principes dont il fait une rapide énumération, « vérités étemelles, dit-il, et devenues triviales parmi tous les hommes qui pensent, i

Le succès, le retentissement même de cet écrit fut très-grand, non-seulement à Paris, mais encore à Tétranger, où tout le monde avait les yeux fixés sur la France et espérait ou redoutait le contrecoup de la révolution qui avait ébranlé la monarchie absolue. Le roi de Pologne, Stanislas-Auguste, fit traduire Y Avis aux Français en langue polonaise, et pour marquer à l'auteur le cas qu'il faisait de cette production, il chargea son représentant, M. Mazzéijilauteur des Recherches sur les États-Unis, de remettre k André*^hénier une médaille accompagnée d'une lettre flatteuse.

En France, cet écrit, où le courage s'alliait à la force du raisonntnncnt, tomba inopinément au milieu des libellistes qu'il dénonçait. Camille Desmoulins y fit une réponse ^ et se désigna ainsi naïvement comme un de ces brouillons faméliques qu'André avait flétris sans les nonuner. André Ghénier dédaigna de répliquer à l'auteur des Révolutions de France et de Brahant.

On a dit, et nous avions répété à tort, que VAvis aux Français avait causé une espèce de schisme dans la Société de 1789 et amené la suppression du journal, ainsi que la retraite de Gondorcet. Eh bien, non ; la Société de 1789 dura encore assez longtemps ; si, peu à peu, elle perdit toute influence, c'est, comme le dit avec raison la Feuille du jour, du 10 décembre 1790, parce que, « n'ayant qu'une couleur indécise, elle n'en faisait pas assez pour les démagogues et en faisait beaucoup trop pour les royalistes. » Quant à Con-

* Dans le n' -41 des Révolutions de France et de Brabani, Voyez Tarlicle de Camille Desmoulins, à Ja lin du volume. Camille Desmoulins conserva toujours une grande animosilé contre André Cliénier. En mai 1792, dans le n* 2 de 2a Tribune des patriotes, il le représentait comme tm hypocritt j d^humanité, qu'il soutenait être plus sanguinaire que Marat*

SA VIE ET SES ECRITS POLITIQUES. xxv

dorcet, cest beaucoup plus tard qu'il s'en sépara; et la preuve, c'est que ce fut sur sa proposition que la Société de 1789, dans sa séance du 2 février 1791, prit un arrêté par lequel elle excluait de son sein tous les membres du club des Amis de la constitution monarchique}. Le journal, en effet, cessa de paraître ; mais s'il tomba, ce fut uniquement faute de vitalité. Déjà, au numéro xii, il .avait pris le titre plus convenable de Mémoires de la Société de 1789; et, dans le xv' et dernier numéro, qui parut le 15 septembre, il était formellement annoncé que le journal était, non supprimé, mais seulement suspendu, pour reparaître sur un nou?eau plan et avec des développements considérables. Mais ce fut vraiment là l'entreprise où échoua cette Société ; après s'être créé un organe insuffisant de publicité, auquel elle dut renoncer, elle ne trouva pas en elle les éléments nécessaires à former la rédaction politique d*un journal quotidien. Il était d'ailleurs impossible d'atlacher et d'intéresser à la même tâche Duquesnoy, le rédacteur deTAmi des patriotes, Brissot, le directeur du Patriote français^ et Condorcet, le futur rédacteur de la Chronique de Paris.

I^s les derniers mois de 1790, André Ghénier garda le silence, par '^ité sans doute de la disparition du journal de la Société ; il suivit d'ailleurs en cela son penchant naturel, car, s'il était sorti de sa studieuse retraite, ce n'était point par le désir de soulever un vain bruit autour de son nom, mais pour remplir ce qu'il croyait un devoir de bon citoyen, en éclairant le peuple sur ses vrais intérets, et pour donner cours à la généreuse indignation qu'allumaient en lui les fauteurs de désordre et d'anarchie.

Ce fut le même sentiment qui lui dicta les Observations sur Ves' prit de parti qui parurent en brochure au commencement d'avril 1791, et après lesquelles il composa presque immédiatement les Aviels de la Peur, Mais ce dernier écrit, trop court pour être publié à part, resta inédit. C'était le moment où les Jacobins ameutaient-le peuple autour des réunions du club monarchique. Une prétendue liste avait couru Paris, et chaque jour le Moniteur enregistrait les réclamations de ceux qu'on avait nommés comme en faisant partie. Nous ne savons si le nom d'André Chénier figurait sur cette liste apocryphe que nous n'avons pu retrouver ; cela est probable, car on y avait porté celui de Trudaine, qui infligea un dé-

' Voyez le Moniteur du 6 fcvriM- 1791

îxv! ANDRÉ CIIENIER.

menti à Tauteur de ce libelle dans le Moniteur du 7 février i 791 *. Et Taffirination de Trudaine suffirait à prouver, s'il en était besoin, qu'André Gbénier ne fut jamais membre de cette société.

C'est vers cette époque qu'il revint d'Angleterre et se fixa définitivemint à Paris. Une correspondance de Bâle, insérée dans les Annales patriotiques et littéraires du il mai 1792, pourrait faire supposer qu'à son retour d'Angleterre il fut sur le point d'olitenir un poste diplomatique en Suisse*. Cela est possible. Nous croyons qu'André Cbénier, bien qu'en congé, dut rester titulaire de Isr place qu'il occupait auprès de M. de la Luzerne jusqu'à la movt de ce (1er nier, survenue en septembre 1791. Ce fut aussi vers la fin de cette année que M. de Barthélémy fut nommé ambassadeur en Suisse. André Cbénier, qui avait conservé un très-vif souvenir du voyage qu'il avait fait avec les Trudaine put caresser un instant l'espoir d'y retourner avec M, de Barthélémy; mais, si ce projet exista, il ;i'eut pas de suite, et André resta à Paris, auprès de son père, qui lui fit une modique pension annuelle de 800 à 1,000 livres^.

Nous avons déjà publié un extrait d'une lettre que M. de Cbénier adressa à sa fille, madame de la Tour Saint-lgest, à la date du 24 décembre 1791; mais le passage est assez important pour que nous le reproduisions ici.

« Votre mère [écrit M. de Cbénier] a renoncé à toute son aristocratie et est entièrement démagogue, ainsi que Joseph. Suint-André et moi, nous sommes ce qu'on appelle modérés, amis de l'ordre et des lois. G... * est employé dans la gendarmerie nalionale, mais je ne sais ce (ju'il pense ni s'il pense. Conslantin trouve qu'on n'a rien changé et que, quoiqu'il n'y ait plus de parlements, c'est comme du temps qu'il y en avait; il a raison, car on marche, on va, on vient, on boit, on mange, et pur conséquent il n'y a rien de changé. »

On ne pouvait, en moins de mots, exprimer d'une façon plus claire les opinions diverses des membres de cette famille, Opinions

* « Dans une prétendue liste du club monarchique je suis nommé comme membre de cette société; en quoi l'auteur de ce libelle a menti. » Chahles Trudaine.

* Extrait d'une lettre de Bâle : « André Ghénicr désirait beaucoup, l'année dernière, d'être envoyé ambassadeur en Suisse; il vient de remplir les journaux de longues déclamations, au sujet des Chateauvieux ; il est l'ami des Trudaine, ceux-ci le sont deMontmorin, et les Montmorin le sont de la reine. Ce sont là les amis de 1 ordre, que j'ai toujours appelés les amis des ordres» »

s Voyez l'interrogatoire d'André Cbénier par Guénot*

* C'est un surnom illisible de Sauveur.

SA VIE ET SES ÉCRITa POLITIQUES. xxvii

dont les événements accentueront de plus en plus les divergences. Mais bien qu'André fût resté modéré, tandis que Marie-Joseph était devenu démagogue, leur amitié n'était point encore altérée. Au mois d^vril, dans ses Réflexions sur Vesprit de parti, André avait pris avec chaleur et même avec passion la défense de son frère contre les atlaques de Biirke. Entre eux il n'y avait point encore eu de choc, non plus qu'entre André et Brissot, car dans le même écrit il avait donné un témoignage d'estime à une lettre célèbre du rédacteur du Patriote français. A cette même date, d'ailleurs, Robespierre et André Chénier pouvaient encore parler le même langage et se rencvintrer, Tun dans le discours par lequel il répondit à la lettre de Tabbé Raynal, Taulre dan§ Tarticle sur le même sujet, qui fut inséré dans le Moniteur du l'^'^juin. Mais le 21 juin devait tout précipiter. A partir du retour de Varennes, le parti républicain prit chaque jour de nouvelles forces, et la tentative du 17 juillet put faire/ prévoir la journée du 20 juin et l'insurrection du 10 août.

Du mois de juin au mois d'octobre, André Chénier publia dans le Moniteur quatre articles, A Thomas Raynal, Sur VActe constitua tionnel. Sur le choix des députés, Sur les dissensions des prêtres, qui parurent dans les numéros du 1*"' juin, du 9 août, du 4 septembre et du 19 octobre. Un cinquième article, destiné au même recueil, resta inédit.

L'insertion de ces quelques articles dans cette feuille ne constitue point une collaboration suivie et ne dénote point fchez André Chénier rintention de se vouer exclusivement à la politique. Ce sont uniquement les réflexions d'un citoyen qui, bien que voué aux lettres dans une studieuse retraite, ne peut rester indifférent à la chose publique et adresse de courtes observations, presque toujours générales, aux représentants de son pays. 11 ne suit pas au jour le jour letravail constitutionnel ; il n'entre dans la discussion d'aucune loi. Sur un point cependant il a et il exprime une idée politique; c'est dans son article du 19 octobre, Sur les dissensions des prêtres. 11 blâme la conduite de l'Assemblée dans ce qu'elle a fait et dans ce qu'elle se propose de faire, et son conseil est à la fois pratique et politique : il indique comme remède nécessaire aux conflits inséparables de toute dissension religieuse, la liberté absolue, c'est-à-dire la séparation de l'Ëglise et de l'État. Sur ce point, André Chénier a une vue très-nette ; et si sa voix, trop faible alors, eût été écoutée, bien des maux sans doute eussent été évités.

xxviii ANDRÉ CHÉNIER.

Un de ses contemporains, le poëte Ârnault, dit que, pendant la session de TAssemblée constituante, André Ghénier travailla^ de concert avftc Duquesnoy, Regnaud de Saint- Jean-d'Angély et Chéron, ^ VAmi des patriotes *. Arnault a très-certainement confondu deux phases distinctes de ce journal, dont la première va du 27 novembre 1790 au 28 septembre 1791, et la seconde du 8 octobre 1791 au 4 aoiit 1,792. Pendant cette dernière, qui commença avec l'Assemblée Irgislative, ce fut Regnaud de Saint-Jean-d'Angély qui eut la direction du journal et qui reproduisit plusieurs des articles publiés par André Cbénier dans le Journal de Paris. Pendant la première, ce fut Duquesnoy qui presque seul rédigea les quarante-huit'numéros de VAmi des patriotes. Quand il céda son journal à Regnaud de Saint-Jean-d'Angély,. à la fin de la Constituante, il répéta que tous les articles étaient de lui, sauf quelques-uns qu'il avait du reste indiqués comme lui étant communiqués, et dont quatre étaient du député Toulongeon. Ce n'est point du reste dans ces articles qu'on pourrait être tenté de voir la main d'André Chénier; c'est précisément dans ceux qui furent composés par Duquesnoy. A la première lecture de VAmi des patriotes on serait en effet tenté d'attribuer à André Chénier la rédaction de presque tous les numéros ; ce journal nous offre l'exposé fidèle de toutes ses idées politiques, et souvent.jusqu'au tour particulier de sa pensée, les mêmes principes soutenus par les mêmes raisonnements, la même sympathie pour les mêmes choses, les mêmes haines pour les mêmes hommes, la même hoiTeur des brouillons et des sectaires, le même amour de la justice et des lois. Mais il y manque précisément ce qui serait la marque caractéristique d'André Chénier, c'est-à-dire le style, la forme l'expression pleine et succulente, la précision des termes, ce jet d'éloquence nerveuse et concifie qui distingue les articles du Journal de PariSf cette sobriété nécessaire qui double la force du raisonnement en y répandant la clarté ; il manque enfin à tous ces articles, aussi bien pensés que sagement écrits, cet emportement qui décèle une nature enthousiaste, ce souffle généreux et puissant et cette fougue d'improvisation qui subjuguent en même temps qu'ils convainquent ; il leur manque, en un mot, le génie d'André Chénier. Duquesnoy est un esprit juste et clairvoyant, un citoyen éclairé, d'un sens droit, d'une âme honnête et élevée; mais ce n'est ni un ora-

' Arnault, Fables et poésies diverses, 18^; page 305.

SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. xxix

leur, ni un écrivain. L'assertion d'Arnault ne peut donc se justifier ; mais on peut expliquer la confusion qu'il a commise par la collaboration indirecte d'André Chénier à VAmi des patriotes de 17P2.

Jusqu'à la fin de la Constituante il ne publia pas d'autres articles que ceux qui furent insérés dans le Moniteur; et, pendant les élections, qui durèrent tout le mois de septembre, il se borna à émettre un avis sur le cboix ies députés.

On a dit qu'André Chénier s'était présenté aux élections de 1791 , et Ton s'est appuyé, pour l'affirmer, sur un passage d'une lettre de Marie-Joseph à son frère, datée du 20 mai 1792 et insérée dans le Moniteur du 19 juin. Comme c'est aussi ce même passage qui a fait dire qu'André Chénier avait perdu deux ou trois années k composer des tragédies impartiales ou insignifiantes, il vaut la peine d'être cité et expliqué : « Quant à ces succès littéraires dont la nature est d* avoir besoin des applaudissements de la multitude, suivant l'expression de mon frère, avait dit Marie-Joseph, voici ce que je lui répondrai : Si j'avais perdu deux ou trois années à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes, et même deux ou trois matinées à écrire pour un journal quelques pamphlets modérés, y aurz.\s tr«)uvé un grand nombre de preneurs puissants et actifs ; et peut-être, en 1793, ils m'auraient consolé de n'avoir pu, en 1791 , me glisser dans la foule des députés de Paris, et siéger à l'Assemblée nationale entre M. Robin-Léonard et M. Thorillon. » Qui ne voit que Marie-Joseph parle ici de lui-même? S'il s'était contenté d'écrire quelques pamphlets modérés, veut-il dire, si surtout il n'avait pas composé Charles IX et Henri VIII, qui ne sont point des tragédies impartiales ou insignifiantes, il aurait trouvé un grand nombre de preneurs qui, aux élections de 1795, l'auraient consolé de n'avoir pu se glisser en 1791 dans la foule des députés de Paris, entre M. Robin-Léonard et M. Thorillon. Le parti modéré, comme l'avait dit Marie-Joseph, dans son article du 11 mai 1792, avait eu une influence marquée dans le corps électoral de Paris, en 1791. Or, par M. Robin-Léonard et M. Thorillon, il caractérisait les candidats auxquels « le parti modéré qui a fait la plus grande partie des élections, demandait des preuves de nullité. » Ainsi Marie- Josepb attribuait son insuccès en 1 791 à ses tragédies patriotiques, qui ne pouvaient point être, aux yeux des électeurs, des preuves de nullité. Au surplus , outre ce passage, qui est significatif, nous avons encore, en preuve de ce que nous avançons, les Procès-verbaux de VAssemblée électorale

ANDRÉ GHÉNTER.

du département de Paris , qui sont conservés aux Archives. Or Marie-Joseph y est plusieurs fois mentionné, avec le petit nombre de voix qu'il obtint *, sous le nom de Chénier et avec la mention à^ électeur; et nous savons par les listes que nous possédons que Marie- Joseph était, en 1791, électeur du département de Paris*.

A ces mêmes élections, Trudaine s'était présenté pour être député suppléant; mais, bien qu'il eût remporté dans plusieurs scrutins un nombre fort honornble de voix, il ne fut pas élu'^. Trudaine n'était pas cependant sans influence. Par sa fortune, par ses relations nombreuses, par son caractère bienveillant et attachant, il avait réuni autour de lui un groupe d'amis politiques fermement attachés k la constitution et décidés à la défendre par tous les moyens légaux. Il avait été nommé chef de bataillon dans la garde nationale; et il commandait le 5" bataillon de la 5* légion, qu'on appelait le bataillon des Capucins Saint-Honoré.

Le samedi 8 octobre 1791, Lafayette avait remis, aux termes du décret du 23 septembre, ses pouvoirs de commandant général au conseil de la Commune. Ce fut l'occasion d'une manifestation parmi plusieurs bataillons de la garde nationale. On lui offrit une épée d'honneur, dont, à la vérité, les emblèmes et les ornements n'étaient pas sans faste, et on lui remit en même temps une adresse signée de huit noms, au nombre desquels était celui de Trudaine^. Bientôt vint l'élection du maire de Paris. Lafayette se mit sur les rangs, et sa candidature fut appuyée par le parti constitutionnel. Les Jacobins portaient Pétion, que le roi finit presque par accepter, bien qu*à la

* Le 3 septembre 1791, Chenière, électpur : 5 voix sur 739; c'est Pastoret qui fut élu . Le 8, Chainier, électeur : 2 voix sur 663 ; Brissot, qui en avait le plus, en avait 143. Le 9, Chainier, électeur : 2 voix sur 662; Cretté de Pulluel en avait 213. Le 10, Chénier, électeur : 3 voix sur 697; Brissot en avait 9î.

* Almanach royal de 1792. Section de la Fontaine-Montmorency : Joseph- Marie Chénier, homme de lettres, vingt-sept ans, rue de Cléry, n* 73.

' Le 11 septembre, Trudaine avait' été nommé secrélaiie-ad joint de l'Assemblée électorale. Au commencement d'octobre, eurent lieu lis élections des députés suppléants. 11 ne fut pas nommé, comme l'annonça à tort le Journal général de France, dans bon numéro du 8 octobre; mais son nom figure, souvent a ec un nombre fort honorable de voix, dan^ pies<]ue tous les Procès-verbaux de rassemblée électorale du département de Paris; malheureusement, il échoua successivement contre Kcrsaint, contre Demoy, contre Dussault, et contre Billecocq. Du 21 octobre au 8 novembre, aux élections des administrateurs du département, il échoua aussi.

* Révolutions de Paris, n* 121.

XXXII ANDRÉ CHÉNIER

une société rivale, sous le même titre d'Amis de la constitution qu'ils revendiquaient pour eux, dans Tenceinte même de TAssemblée nationale, dans les bâtiments occupés par les Feuillants. D'abord nombreux, les membres de ce club virent bientôt leurs rangs s'éclaircir; ils perdirent Torgane de publicité qu'ils avaient eu un moment l'espérance d'accaparer, et ils ne surent pas relier les fils de cette immense correspondance que les Jacobins entretenaient avec les sociétés affiliées. La dispersion de la Constituante compléta rinsuccès de cette première tentative.

Cependant, dès les premiers jours de la Législative, les constitutionnels sentirent la nécessité de s'unir pour lutter contre le grand . parti d'opposition qui se formait sous l'influence de la députation de la Gironde. Deux partis se dessinaient alors : celui des Jacobins qui, conduit et dominé par la Gironde pendant toute l'année 1792, rêvait l'établissement de la république et par conséquent le renversement de la royauté; celui des constitutionnels, qui s'étaient dévoués à l'établissement de la monarchie tempérée par la constitu-' tion de 1791. Ce fut cette masse très-diversement composée de constitutionnels qui vint grossir le groupe qui restait des Feuillants de la Constituante, et former une société qui, par la notoriété et le talent de ses membres ainsi que par le nombre de ses adhérents, contre-balança un instant la pui^sance des Jacobins. Mais ceux-ci avaient pour eux la municipalité et cette partie du peuple qui met la main aux révolutions; les Feuillants avaient le. directoire du département et la partie la plus paisible de la garde nationale. Du côté des premiers étaient l'audace, l'énergie, l'entente politique et l'amour de h popularité. Du côté des seconds, la timidité, la faiblesse, la désunion et la crainte des débordements populaires. Les Jacobins n'avaient aucun scrupule; les Feuillants étaient embarrassés par les leurs. Aussi ce fut par l'intimidation que les Jacobins parvinrent, dans le courant de décembre, à chasser le club rival du lieu ordinaire de ses séances. Dispersés, divisés entre eux, les Feuillants perdirent Tinfluence qu'ils avaient un instant conquise et virent diminuer rapidement le nombre de leurs adhérents. Forcés d'abandonner l'enceinte de l'Assemblée, ils s'étaient réunis d'abord à l'hôtel de Lusignan, puis à Thôtel de Richelieu, sous la protection du bataillon des Filles-Saint-Thomas ; enfin, ils ne s'étaient plus trouvés que quarante lorsqu'ils s'assemblèrent dans l'église du Cloître-Saint-Honoré qu'ils avaient fait disposer pour tenir des séan-

et son caractère, énorgicpio et un peu altier, n'aurait su se plier et s'assouplir jusqu'au sacrifice de ses idées personnelles. Même avec ses amis il gardait son libre arbitre et maintenait son indépendance. Mris il savait que combattre isolément est presque toujours inutile à la cliose publique ; que c'est par Tassociation seule que des citoyens peuvent espérer agir efficacement sur les progrès delà raison publique et sur le développement des vertus sociales. Il savait que des efforts pour être puissants doivent être simultanés et liés en un faisceau étroitement serré. Il savait que toute voix isolée est immédiatement couverte par le tumulte populaire ; et c'est à pousser une forte clameur d'indignation et de vérité qu'il excitait tous ceux dont les sentiments étaient semblables aux siens. Il ne pouvait donc se refuser à cette mise en commun de toutes les volontés et à cette association des idées qui sont l'effet naturel des réunions patriotiques. D'ailleurs la déclaration que publièrent, le 19 janvier 1792*, les Amis de la constitution, ci-devant réunis aux Feuillants, est de tous points conforme à la manière de voir d'André Chénier ; ils ne s'annonçaient point comme formant un parti, ils ne voulaient être que l'association de tous les amis de l'égalité et de la liberté, et ils appelaient à eux tous ceux qui voulaient se dévouer sans réserve au maintien de la constitution.

Il n'y a point à douter du rôle important qu'a dû jouer André Cbénier dans les séances du club des Feuillants. Malheureusement ce club n'avait point, comme celui des Jacobins, un journal rédigé par ses soins et qui rendit compte de ses séances. Tous les discours qu'y prononça André Chénier sont perdus pour «les lettres ; toutefois, nous avons quelques lignes précieuses d'un témoin de cette époque de sa vie, qui fut à la fois son admirateur et son ami et qui, pendant l'année 1792, collabora avec lui au Journal de Paris» Ce témoin, c'est Lacretelle, qui, cinquante ans plus tard, avait encore conservé vivante en lui l'image d'André Chénier à la tribune des Feuillants. Ce fut là qu'il le vit pour la première fois ; il en reçut une impression ineffaçable. « Un homme y attira fortement mon attention, dit-il^, par la double annonce d'un grand talent et d'un

* Elle fut publiée, le 19 janvier 1792, dans le septième supplément du Journal de Paria; mais elle est datée du 6 janvier. C'est à ce moment que fut rédigée la liste de tous les membres, qui fut saisie, le 18 août, par ordre de la Commune.

« Dix années d'épreuves pendant la RÉvolution, par Ch. Lacretelle. 1 vol. in-8»; Paris, 1842. Voyez page 82.

SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. xxxv

grand caractère : c'était André Chénier. Frère d*un poète dont la muse tragique avait voulu traduire sur la scène les principes de la révolution, et qui déjà' s^engagcait trop dans les voies républicaines, il n'avait point voulu sacrifier à Tamitié la plus sincère des principes plus nobles, mieux médités, qui pouvaient conserver ou plutôt rendre à la révolution un caractère plus digne à la fois de la liberté antique et de la philosophie du dix-huitième siècle. L'avis le plus énergique et le plus éloquemment exprimé partait toujours de sa bouche. Ses traits fortement prononcés, sa taille athlétique sans être haute, son teint basané, ses yeux ardents fortifiaient, illuminaient sa parole*... Démosthène n'avait pas été moins que Pindare Tobjet de ses études... Chacun de nous regrettait que ce talent, plein de force et d'éclat, échau[fé par une âme intrépide, ne fût pas encore appelé à la tribune. Lui seul eût pu disputer ou ravir la palme de Téloquence à Vergniaud. »

Combien incomplète et pâle était Fidée que l'on se faisait d* André Chénier lorsque furent publiées ses premières poésies! Combien f*image qu'évoque son souvenir est aujourd'hui plus saisissante et plus vaste! La postérité a été lente à achever la statue de ce mâle et noble génie que la France alla ravir à la Grèce. Le poète se révéla le premier par sa grâce antique et par les lyriques accents de ses fureurs patriotiques. Quant à Técrivain, s'il n'était pas inconnu, il n'était pas apprécié à sa juste valeur. En lisant ses belles pages de prose, on était embarrassé de définir exactement le caractère et la nature de ce talent à la fois plein de fougue et d'éclat, toujours sobre d'images et alliant la vigueur de la pensée à la simplicité du style. Sainte-Beuve, à qui le témoignage de Lacretelle avait échappé, disait, en 1851 *, en parlant des articles d'André Chénier au Journal de Paris ; « On y sentirait par endroits le souffle éloquent et vé! ément de l'orateur plus encore que la veine du poète. » Sainte-Beuve ayait deviné et pressenti la vérité : André Chénier était animé et

*, Le portrait est frappant ufressemlilant. Madame Hocquart, comme nous l'avons rapporte dans la Biographie, disait d'André Clicnier, qu'il était ù la fois rempli de charmes et fort laid, avec de gros traits ci une tête énorme. Dans le portrait peint par Suvée, à Saint-Lazare, où André (.hénier est représenté assis, presque de lace, vêtu dune rediii«;ote {•rlsâtre, les boutons de la chemise défaits, et autour du "cou une cravate à trois couleurs, on est frappé de l'aspect un peu dévasté de la tète. Les cheveux sont pauvres et rares, et le teint est bilieux et olivâtre. David d'Angers n'a pas du tout saisit type puissant et athlétique d'André Chénier.

* Sainte-Beuve, Causeries du Iwuli, tome IV, article du 19 mai 1851.

zzxvi ANDRE CHENIËR.

possédé du génie de Torateur. Sans doute tous les discours qu'il prononça aux Feuillants sont perdus pour nous ; mais nous avons ses articles au Journal de Paris. Tous furent presque improyisés, écrits de verve et d'abondance ; ils ont le début brusque et rapide, le style sobre, la simplicité et parfois la familiarité de termes d'un discours prononcé a une tribune. Quelques phrases même à longue période, où il néglige de répéter les particules relatives, ont besoin, pour être mises dans tout leur relief et pour être éclairées, d'être coupées, ordonnées, mesurées par le geste et par la parole. La première et fondamentale qualité de tous ces articles est en effet Féloquence. On sent que la pensée générale et Tordonnance sont seules méditées et arrêtées d'avance ; le développement est oratoire : de là Fabondance sans ap[)rêl des tableaux et des idées, ces incises fréquentes et, dans les énuméiations, ces répétitions de la conjonction qui gagneraient h être accentuées par la voix et frappées par le geste. On comprend les regrets de ses contemporains, de ceux qui eurent Toccasion de Tenteadre à la tribune des Fouillants. C'est à Cille de l'Assemblée qu'eut été sa véritable place. Gomme le i9marque Lacretelle, il eût laissé bien loin derrière lui l'esprit facile de Beugnot, la métaphysique de Ramond et la monotone emphase de Vaublanc.

C'est eu l'entendant dans ces réunions bientôt proscrites du parti feuillant, c'est sous le feu de son regard et de sa parole que ses amis conçurent la pensée d'employer, dans un journal quotidien, ces facultés et ce talent remarquables à la défense des principes constitutionnels. Plusieurs journaux déjà soutenaient la même cause, tels que leLogographe, où se faisait sentir Tinfluence de Barnavo et des Lameth, VArgm patriotique de Morande, la Gazette universelle de Cerisier, le Spectateur et modérateur de Chas, et VAmi des patriotes de Regnaud de Saint- Jean-d'Angély ; mais aucun ne pouvait lutter ni contre la Chronique de Paris ^ où chaque jour Condorcel attaquait le parti constitutionnel avec son esprit acéré et sa logique inexorable,- ni contre le Patriote Français, que dirigeait Brissol avec toutes les i*essources de son esprit politique, et auquel Girey- Dupré prêtait souvent sa véhémence. Il fallait trouver'une feuille qui fût dégagée de toute atlache antérieure et qui ne fût pas absorbée et dominée par une personnalité politique.

Aucun journal ne pouvait mieux convenir que le Journal de Parisy à qui son ancienneté donnait une notoriété sufGsante, et qui

xxxYni ANDRÉ GHÉNIEK.

qu'un journal, penser que ces articles étaient une bonne fortune pour le Journal de Paris, et que, s'il Teùt fallu, les rédacteurs eussent mis un prix élevé à la collaboration d*un tel écrivain. Ils le savaient d'ailleurs; mais c'était une arme perfide dirigée contre la considération d'un adversaire qu'ils redoutaient. Et s'il fallait encore une preuve, il suffirait de faire remarquer que plusieurs des articles d'André Chénier furent publiés, non dans un supplément, mais dans le corps même du journal, entre autres, ï Hymne sur T entrée triomphale des Suisses de Châteauvieux, et ce dernier exemple est assez significatif.

Ce qu'il est d'ailleurs important de considérer, c'est Tensemble de la rédaction du Journal de Paris. Suard en avait pris la direction au mois de novembre 1791, et c'est depuis le 12 de ce mois que Regnaud de Sainl-Jean-d'Angély, le rédacteur de VAmi des Patriotes, rédigeait l'article Assemblée, Les noms qui reparaissent le plus souvent après celui d'André sont ceux de Suard, de F. de Pange, de Roucher, de F. Ghéron, de Dupont de* Nemours, de Lacrelelle, de Pitra, de Richer de Serisy, le futur rédacteur de VAc^ cusateur pubHc, etc. On y trouve un grand nombre d'articles anonymes dont plusieurs peuvent être attribués à Morellet, à Suard, à Dupont de Nemours et à Mazzéi. Les mêmes rédacteurs publièrent encore seize petits articles humoristiques sous le titre de Cabinei de lecture ^. Plusieurs de ces rédacteurs étaient les amis intimes d'An^

* Nous voudrions indiquer succinctement la part de collaboration que, de la fin de 1791 au 10 août 1792, chacun des principaux rédacteurs eut au Journal de Paris. André Chénier publia vingt-et-Un articles, dont nous n'avons point besoin de relever ici les dates. Suard, huit articles : % décembre, 1791, 13 janvier 1792, 19 février (16* supplément), 14 mai, 27 mai (77* supplément), 29 mai (78* suppl.)> It juin, 28 juillet, et les cabinets de lecture, IX, X, XI, XII, XIII, XIV, XVI; ses diverses signatures sont J. B. A; J. B. A. S; ibas, C. A. (Jean-baptiste- Antoine Suard, citoyen actif). François de Pange, huit articles : 15 mars (28* suppl.), 18 mars (31* suppl.), 25 mars (36* suppl.), 25 avrU (57* suppl.), 14 mai (68* suppl.), 23 mai (75* suppl.), 6 juin (85* supplément, 5 août (119* suppl.). Roucher, huit articles : 1*' avril, ||tavril (45* supplément), 11 avril (46* suppl.), 14 avril (49* suppl.), 24 avrtr(56* suppl.), 28 avril (59* suppl.), 10 mai (b5* suppl.), 5 juin. François Ghéron, huit articles : 6 mai (63* suppl.), 12 mai (67* suppl.), !•' juin (81* suppl.), 8 juin. 8 juin (87* suppl.), 22 juin (9G' suppl.), 5 juillet (105* suppl ), 6 juillet (105* suppl.). Dupont de Memours, quatre articles : 19 déceinbre (127* suppl.) 1791, 29 janvier (9* suppl.) 1792, 26 mai (76* suppl.), 13 juin. Chailes Lacretelle, quatre articles : 6 avril (43* suppl.), 12 mai (67* suppl.), 31 mai (80* supplément), 16 juin (91* suppl.). Baert, député, quatre articles : 23 mars (ô4* suppl.), 2 avril, 5 mai, 24 juin (98* suppl.). La Rochefoucauld, quatre articles, signés L. R. : 28 avril (59* suppl.), 22 mai (74* suppl.), H juia

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