‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 60 sur 121 · DE LA LETTRE DU MAIRE DE PABIS · texte numérisé non relu

DE LA LETTRE DU MAIRE DE PABIS

En effet, laissez-nous faire, ne résistez à aucune de nos volontés, soumettez-vous et taisez-vous, et vous verrez que nous serons fort contents, et qu'il n'y aura point de bruit. La cour de Rome ou les Lits de Justice auraient-ils un autre langage ?

(( Il en résulterait, au contraire, un avantage sensible : c est que Tesprit public s'élève et prend un nouveau degré d'énergie au milieu des fêtes civiques. »

Je ne pense pas qu'il y ait sur la terre beaucoup d'hommes assez idiots pour méconnaître cette vérité-là. Or ce principe lui-même ne suffit-il pas pour démontrer que de pareils honneurs ne doivent point être prodigués? El lorsque c'est à des hommes indignes, à des hommes à qui la patrie a dû faire grâce, est-ce par les triomphes de la rébellion que Ton forme l'esprit public ? Est-ce par les récompenses du crime que l'on excite les hommes à la vertu? Voilà certes un admirable raisonnement ! Ainsi, quand les monstres qui ont ensanglanté Avignon* viendront recevoir des couronnes à Paris, si quelques hommes d^bien, avant d'être assassinés par eux, les dévouent à l'exécration publique, ou répondra avec une astuce niaise et une bénignité captieuse : De quoi s*agit'il ? des patriotes ont tué des aristocrates ; on les reçoit avec des fêtes : il ny a rien là que de simple et que d'innocent ; Vesprit public 8* élève au milieu des fêtes civiques.

M. le maire finit sa lettre en espérant qu'il ne restera aux ennemis de la liberté et de Vordre que la honte de voir échouer leurs sinistres projets. C'est ce que j'espère aussi un jour, malgré les clubs et leurs créatures.

J'aurais tort d oublier, en finissant, l'affectation qui règne dans cette lettre, comme dans tous leurs écrits^ de désigner quiconque s'est soulevé contre la turpitude de cette fête comme

* Les braves brigands de Varmée de Vauclttse, ayant à leur iétc Jourdan-coupe-tôle. Chénier fait allusion au massacre de la Glacière, qui avait eu lieu à Avignon, le 16 octobre 1791.

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un artisan de manœuvres et un intrigant^. Monsieur Pétion, les intrigants sont ceux qui se dévouent aux intérêts d'un parti, pour obtenir des applaudissements et des dignités ; les intrigants sont ceux qui font plier ou qui laissent plier les lois sous les volontés des gens à qui ils se croient redevables*; les intrigants sont ceux qui, étant magistrats publics, flattent lâchement les passions de la multitude qui règne et les fait régner, et injurient, et outragent, et appellent intrigants les citoyens courageux qui ne veulent ni régner, ni obéir à d'autres lois que les lois mêmes. Voilà quels sont les intrigants. Et ceux qui, détachés de tous les partis, seuls, éloignés de toute société tumultueuse, s'élèvent sans ménagement contre ces hommes avides et injustes, et les font connaître, et bravent leur haine, et méprisent leur amitié ; ceux-là, monsieur Pétion, ne sont pas des intrigants; ils sont des hommes probes et libres, estimés et honorés par tous les hommes probes, qui sont capables d'être libres. Us pourront bien, malgré leurs efforts, ne pas réussir à ramener leurs contemporains vers la justice et la vraie liberté ; ils pourront bien être livrés à la risée de ces hommes ou vils ou sans caractère, qui ne jugent que d'après les succès, et qui ne doutent pas que le plus fort n'ait raison ; mais ils se consolent avec le sentiment qu'ils font ce qui est bien ; et aussi avec l'espérance que leur nom et leurs travaux attesteront un jour qu'un même joug et qu'un mémo vertige n'avaient point abattu toutes les âmes et perverti tous les esprits; et ils s'encouragent eux-mêmes, en pensant que, quel que soit leur sort, ils ne feront point rougir leur patrie devant la postérité, qui rend enfin justice à tous.

^ André Chénier fait ici allusion à un écrit, intitulé : Observations sur la nécessité de la réunion des hommes de bonne foi contre les intrigants^ proposées à tous les Français, par Jérôme Pétion, maire de Paris, et Maximiiien Robespierre, accusateur public du département de Paris. Ou le trouvera inséré dans les numéros du Courrier français, du 15, du 16 et du 17 mars.

* Membre de phrase omis dans les éditions de 1826 et 1840.

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