‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 63 sur 121 · SUR LES SOCIÉTÉS PATRIOTIQUES · texte numérisé non relu

SUR LES SOCIÉTÉS PATRIOTIQUES

Ce 27 avril 1792.

Lorsque des citoyens, étrangers à tout parti, à toute faction, et méprisant également la haine et l'amitié des méchants, ont appelé la sollicitude générale sur les excès de ces Sociétés où des fanatiques obéissent à des fripons, et qui, déchirant leur patrie de mille manières, ont le front de se nommer patriotiques^ une foule de réfutations furent annoncées avec le faste le plus menaçant, et avec ce ton de triomphe qu'il serait sage de ne prendre qu'après la victoire. Cependant, malgré de si hautes promesses, quelques injures bien viles et quelques atrocités bien stupides sont les seules réponses par lesquelles on ait essayé jusqu'ici de détruire les faits imputés à ces corporations tyranniques, et les raisonnements par lesquels il a été prouvé qu'il est de leur nature de faire tous les maux qu'elles font. En attendant qu'il paraisse quelque ré* ponse plus solide, tous les hommes qui savent lire, ce qui n'est pas, à beaucoup près, aussi commun qu'on le pense, sont priés de réfléchir sur quelques faits récents, auxquels l'agitation du moment et la foule innombrable de faits pareils, qui arrivent chaque jour, empêchent qu'on ne donne toute l'attention qu'ils méritent.

^ Publié, le 20 avril 1792, daos le soixantième 8U]>plément du Journal de Paris,

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Un membre csliméde FAssemblée constituante^ adresse au maire de Paris une lettre éloquente et vraie, dont tous les bons citoyens lui ont su gré : on propose dans un club de le traduire devant les tribunaux. Cette cent millième iaeptie ne serait pas remarquable, si elle n*était sortie de labouched'an homme qui, je ne sais comment, se trouve siéger à l'Assemblée nationale. Or rappelons-nous, je vous prie, avec queb cris ces mêmes gens-là invoquaient la liberté de la presse, lorsque tous les bons citoyens demandaient qu'une loi réprimât la licence calomniatrice des conseillei's de meurtre et de pillage. Sans doute la liberté de la presse consiste, selon eux, à protéger Taudace du crime et à punir le courage de la probité.

Un magistrat est dénoncé par des membres de ces mêmes confréries, pour avoir dîné chez un homme qui ne leur plût pas'. Cette incroyable dénonciation est discutée, vériGée; elle

^ Dupont de Nemours. Dans la $éance des Jacobins du samedi 14 avril 1792, M. Sillcry paria d'une lettre écrite par Dupont de Rernours à Pélion, et ce fut Merlin, député à l'Assemblée naûontle, qni demanda que cet écrit fût dénoncé à l'accusateur public, comme attaquant la liberté et les droits du peuple. Voyez le Journal des JacobitUf du 17. Marat, aussi, dans l'Ami du peuple^ du 22 avril, appela rattention sur a la lettre perfide de l'infâme Dupont au patriote Pétioa. i Voyez, au sujet de celle lettre, une lettre de Rouclier, inséiée, le 28 avril, dans le cinquante-neuvième supplément du Journal de Paris, et un article du n** 147 des Révolutions de Paris. Il y eut deux leUres de Dupont de Nemours à Pétion. On les trouvera dans le tome Y ds la Correspondance patriotique.

^ Séance extraordinaire des Jacobins, du 17 avili [Journal des JU' cobins, du 19) : « Je dénonce M. Rœderer, membre de cette sodété (dit un membre, dont le nom est resté inconnu), pour aToir diné chei M. de Jaucourt. Â ce sujet, voici les faits dont j'ai été témoin. Hier, je passais dans la rue du Théâtre-Français ; j'aperçois à une fenêtre M. de Rœderer, à côté de MM. Rnmond et Lacretelle. Je m'informe, et on me dit qu'ils sont cbez M. de Jaucourt. Pour bien connaître tous les personnages, et ne garder aucun doute, je vais me placer à uuefenè' tre qui est en face. Ces messieurs se retirent. Dans la persuasion que M. Brissot pouvait bien être de la partie, je me rends dans Tbôtel même, je frappe et je demanJe M. Brissot. On me répond ^'il n'est

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donne lieu à une espèce de cause judiciaire où ce magistrat, homme recommandable d'ailleurs, descend jusqu'à plaider lui-même, et ne craint pas d'avilir la dignité dont il est revêtu, non par un club, comme il leur permet de le croire, mais par les électeurs représentants du peuple du département de Paris, en employant un discours étudié pour se justifier d'une pareille accusation devant un pareil tribunal. Or, quelle autre raison peut engager à une telle démarche un magistrat de cette capacité, si ce n'est l'idée qu'il se forme du crédit et de l'influence de ces Sociétés à qui il parlait? Et je demande si ce témoignage ne dépose pas contre ces Sociétés ; je demande si la liberté peut exister là où des particuliers ont un tel crédit et une telle influence ; je demande si l'on ne croit pas lire l'histoire des sénats de Tibère et de Domitien ; si l'on ne croit pas entendre Tigellin ou Narcisse dénonçant à Néron qu'un tel a dormi pendant qu'il chantait, ou n'a pas juré par sa voix divine.

On me répondra qu'au fond tous ces discours, toutes ces dénonciations, tous ces plaidoyers, se réduisent à un vain bruit de paroles ; que ces clubs, quelque importance qu'ils se donnent, parviennent, [après bien des efforts, à produire l'ignominieuse bambochade des soldats de Château vieux, ou telle autre comédie semblable, mais n'acquièrent aucun pouvoir sur la réputation, sur la vie, sur la liberté des citoyens. C'est ce qu'ont le courage de nous répéter encore aujourd'hui beaucoup de personnes, qui, sans doute, ignorent Télat de la ville d'Arles et de toutes nos provinces du Midi^ Mais, quand même j'accorderais cetle réponse, elle

pas ici ; et aussitôt les convives de M. de Jaucourt de se retirer par une porto de derrière. C'est tout ce que j'ai pu apprendre; j'ignore si M. Brissot était du nombre. » Goilot appuya la dénonciation. Le 22, Rœdcrer vint se justifier et fut applaudi ; mais, le 23, Coliot-^l'IIerbois remonta à la tribune pour lui reprocher encore son dîner.

^ Depuis plusieurs mois, tout le midi de la France était en proie à l'anarchie. Avignon, Mmes, Montpellier, Arles, avaient été successive-

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prouverait seulement rimpuissance de ces clubs; et mon observation n*en prouverait pas moins leur esprit, leur but, leurs prétentions. Et, si la Tengeance et le châtiment ne se mesurent que sur le mal qu*on a fait, la haine et le mépris se mesurent fort bien sur celui qu'on a voulu faire.

La guerre où nous entrons ^ et que plus de sagesse, de dignité, de prudence, auraient sans doute évitée, mais qni, de quelque prétexte que nos ennemis la colorent, n'est que la continuation de l'antique guerre des nobles et des rois contre les hommes, va ouvrir un nouveau champ aux intrigues, à Tactivité, aux fureurs, peut-être à l'agrandissement de cette ligue de confréries qui possèdent la France.

Quand de pareilles congrégations existent, les opinions de leurs chefs sont abandonnées comme opinions particulières lorsqu'elles ne réussissent pas ; mais, en cas de réussite, fussent-elles contradictoires, elles passent toutes pour les opinions de la Société. Ainsi, ne doutons pas que, quoi qu'il arrive, ils en profiteront pour leurs intérêts. Ils feront en sorte de trouver leurs propres succès dans les succès ou dans les revers communs. Nos biens ou nos maux augmenteront ou leur force ou leur crédit ; et ils continueront à s'appeler insolemment le peuple français.

Si la guerre est malheureuse, ils diront : Nous l'avions prévu ; nous ne voulions pas de guerre ; et ils citeront quelque bavardage de quelqu'un de leurs docteui^s.

Si elle est heureuse, ils diront : C'est nous qui avons fait la guerre ; et ils citeront encore.

Si la guerre est heureuse, si l'impétuosité française, animée

ment bouleversées par l'armée de Vaucluse, livrées aux excès de la contre-révolution; Icrriliécs par JourdaD, et parcourues par les batailloos marseillais. Voyez, entre autres, la séance du 13 et du 14 avril.

* La guerre contre l'Autriche, décidée par le ministère girondin, proposée solennellement à rÂssembléc par Louis XYI, dans hi séance du 20 avril, et décrétée par l'Assemblée, le même joiir^ dans la séance du soir.

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