DES SOCIÉTÉS PATRIOTIQUES
par l'enthousiasme naturel à des hommes qui combattent pour la liberté de leur pays, nous procure d'abord des succès, alors que de cris ! que de soupçons ! que de conspirations découvertes ! Cette victoire n'aura pas été remportée sur les ennemis, mais sur la constitution ; M. Ijafayette sera en chemin contre Paris à la tête de son armée ; et César et le Rubicon rempliront les pages de mille éloquents pamphlets.
Si, au contraire, l'indiscipline de nos troupes, la mésintelligence et d'autres causes nous attirent d'abord des revers , alors, d'autres cris, d'autres craintes ; des délations chaque jours : nos soldats auront été trahis; nos généraux seront des perfides, vendus aux ennemis, vendus à la cour* ; il faudra s'assurer de ceux-ci, emprisonner ceux-là, etc.
Observez que, dans ce moment où la guerre n'est pas encore commencée, la plupart de ces choses ont déjà été dites.
Les Carthaginois avaient presque pour usage de mettre en croix leurs généraux malheureux ; et les Romains consolaient un de leurs généraux qui, par sa faute, avait mis la République près de sa ruine. C'est que les premiers savaient qu'ils pouvaient devenir esclaves, et les autres sentaient qu'ils pouvaient être battus, mais non vaincus', et que, tant qu'il existerait quelques Romains, la République vivrait encore.
« De deux factions qui régnaient à Carthage, dit un grand homme peu estimé dans les clubs, l'une voulait toujours la paix, et l'autre toujours la guerre, de façon qu'il était impossible (T y jouir de Vune, et d'y bien faire Vautre^, »
Un parleur, connu par sa féroce démence et par une inexplicable haine contre un général dont on ne saurait le soupçonner d'être jaloux, a fajt, depuis quelque temps, de beaux
* Toutes ces craintes se réalisèrent. Voy. l'article suivant.
^ La même opposition dans ses Poésies, élég. I, xiv, ▼. 23 :
J'aurais su, finissant comme j'avais vécu,
Sur les bords africains, défait et non vaincu, etc.
* Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, cbap. it.
in ŒUVRES POLITIQUES. [29 iTra
sermons sur la Providence*, et assure qu'il compte beaucoup sur son secours. 11 faut qu'il la prie de nous conduire de ma* nière qu'on ne puisse nous appliquer ce passage de Montesquieu.
C'est elle aussi qu'il faut charger d'empêcher que nous n'ayons fait une imprudence funeste, en provoquant de mille manières le mécontentement des Suisses' : ce qui peut découvrir soixante lieues de nos frontières à un roi qui a des terres chez eux, et qui est notre ennemi.
Puisse aussi la Providence décréter que nous faisons sagement de n'avoir aucune défiance, et de compter même sur l'ami lié d'une nation avide, entreprenante, calculatrice et constante dans ses projets'; qui n'a jamais fait un pas que vers l'empire absolu de la mer, dont toute la prospérité est fondée sur le commerce ; qui n'a jamais vu qu'avec un œil d'envie celui que nous faisons dans les deux mondes, et à qui nos belles colonies des îles de France et de Bourbon semblent être le seul point d'où nous puissidhs encore songer à nous lancer sur ce qui fut à nous dans le continent de l'Inde, et d'où nos voiles puissent encore être connues sur les mers asiatiques, où ces colonies ne se défendent point par des arrêtés de clubs. Et cette nation est riche, et elle possède une
* Allusion à Robespierre, qui, dans la séance des Jacobins du 26 mars, aUaquô vivement par Guadet, pour avoir dit que la Providence, en frappant Léopold, avait déconcerté nos amis, remonta à la tribune et prononça un vérilablc sermon sur l'Être élcrnel < qui inQue essentiellement sur les destins des nations; » et sur la Providence, qui lui semblait « veiller d'une manière toute particulière sur la révolution française. » (Journal des Jacobins, du 28). Sa haine contre Lafayelte devait bientôt déborder à chaque séance des Jacobins; déjà, dans celle du 23 avril, il était allé jusqu'à dire que s'il pouvait se faire écouler des soldats, « ce moment serait le dernier de Lafuyette. »
' Par exemple, dans TafTaire du régiment d'Ernest, dont nous avons parlé page 152, nolei, et dans l'affaire même des Ghâteauvicux, puisque le décret d'amnistie avait, en quelque sorte, cassé une sentence rendue par un conseil de guerre syisse.
^ L'Angleterre. Voy., p. 1C4, le toast porté au dîner de la Râpée.