DES SOCIÉTÉS PATRIOTIQUES
marine immense et florissante, c*esl-à-dire, où la discipline, sans laquelle il n'existe point de force, est sévèrement observée ; où les équipages rebelles sont poursuivis par la puissance publique à quatre mille lieues de l'Europe ; où un jury, composé souvent des complices des accusés, n'est point chargé de décider de leur crime ; et cette nation n'appelle point patriotisme les pompeuses amplifications de rhétorique qui nuiraient à ses intérêts ; et celte nation nous hait, précisément comme si ses clubs n'entretenaient aucune correspondance avec noR clubs.
Lorsqu'on réfléchit sur l'efl rayante anarchie qui agite principalement nos plus beaux ports*, et qui, si elle continue, nous réduit sur mer à une telle impuissance de repousser les outrages, que trente victoires ne seraient pas plus avantageuses à nos ennemis ; et, lorsque ensuite on rapproche cela des discours de beaucoup d'orateurs, qui se sont emparés de nos affaires, et qui, nous excitant par de grands mots vides de sens aux plus aveugles défiances sur tous les objets, ne nous endorment et ne nous rassurent que sur celui-là, dont le danger est si évident, il semble qu'on serait excusable de leur rendre ce soupçon de trahison et de vénalité, qu'ils répandent si bêtement sur tous ceux qui ne parlent pas comme eux. Du moins est-il certain que, s'ils étaient payés par les puissances ennemies de la France, ils ne pourraient pas les servir d'une manière plus sûre et plus efficace. Mais il faut leur laisser les accusations sans preuve ; et je ne suis pas de ceux qui attribuent au crime ce que l'ignorance et la stupidité présomptueuses expliquent suffisamment bien.
Hommes libres et droits qui ne vous êtes inscrits sur aucune liste, qui n'avez d'autre bannière que la constitution et les lois, et que la justice et l'humanité, sans lesquelles il n'est point de lois durables, ne vous découragez point. C'est à vous
1 Surtout le port de Brest, qui était très-agité par les sociétés patriotiques, et dont l'émigration avait éloigné presque tous les officiers.
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qu'il appartient de détruire tant de germes de maux et d'afflictions. C'est à vous qu'il appartient de démêler les trames des brouillons, de les épier, de les poursuivre, de les démasquer, de les flétrir, sans ménagement, sans relâche. L'intrépide vérité, parlant par votre bouche, réchauflera tous les cœurs. Cette immense majorité de la nation, qui est vraiment le peuple français, se reconnaîtra et parlera enfin ; et les per* vers, épouvantés de leur petit nombre, rentreront dans leur boue après vous avoir honorés de leurs outrages.
Quand un pays est dans Tétat où nous sommes, rien ne peut égaler Teffronlerie des hommes de parti à nier ce qui est et à soutenir ce qui n'est pas. Quelque chose qu'ils disent ou qu'ils fassent, ils sont toujours sûr que tout le parti lèvera la voix pour crier qu'ils ont eu raison, sans examiner ce que c'est qu'ils ont fait ou dit, et même sans le savoir.
Vous serez accusés de vénalité par cette foule de miserablcs qui n'attendent qu'un acheteur, et qui, étrangers à tout sentiment honnête, ne conçoivent pas qu'on aime sa patrie assez pour les haïr par cette seule raison.
Us diront qu'en prêchant les lois et la paix vous ne cherchez qu'à semer le trouble, puisque vous cherchez à soulever tous les citoyens contre leur tyrannie, et que vous ne les laissez point régner en paix.
Ils appelleront vos écrits des écrits infâmes^ comme si la raison, le courage, l'amour des lois et de la liberté, l'horreur pour les tyrans, et surtout pour la pire espèce de tyrans, je veux dire ceux qui tyrannisent au nom de la liberté, pouvaient être des choses infâmes ; mais ces messieurs se sont promis d'altérer toute la langue, comme ils ont déjà perverti le sens des mots patriotisme, civisme, liberté, égalité^ république, etc.; et, dans leur nouveau jargon, un ouvrage est infâme lorsqu'il dévoile des infamies.
Enfin des législateurs journalistes, que des lâchetés mal calculées ont perdus, et qui n'emploient désormais beaucoup
d'esprit, de lumières et de renommée, qu'à déguiser ce qu*un vil mensonge a de plus absurde, pour envenimer ce qu'il a de nuisible et d'atroce, ne manqueront pas de dire en cent manières différentes, que vous èi^ pensionnaires de la liste civile, que vous voulez rétablir la noblesse, que vous êtes des intrigants, puisque vous abhorrez leurs basses intrigues. Ils vous harcèleront chaque jour de cent autres impertinences aussi ingénieuses, qu'ils savent assaisonner d'un fiel, à travers lequel perce la rage de s'être avilis sans ressource et surtout sans profit : duperie qui est la seule chose dont ils soient humiliés. Vous ne ferez aucune attention à toutes ces turpitudes, persuadés quq tôt ou tard la raison, la justice, la vertu, l'emportent sur les clameurs des sycophantes ; que les calomnies périssent avec les calomniateurs ; que la vérité demeure ; et que les fourbes ambitieux et menteurs finissent toujours par
être aussi méprisés que méprisables.
André Chénier.
Ce 3 mai.
Citoyens français, aujourd'hui qu'un événement déplorable et honteux*, au commencement de la guerre, vient de nous avertir sévèrement de quel prix est la sagesse et la rai-
' Publié, le 5 mai 1702, dans le soixante-deuxième supplément du Journal de Paris; et, le même jour, dans le n* 31 de l'Ami des patriotes.
^ La guerre qui venait d'être déclarée à rAulrichc commença sous les plus fâcheux auspices. Outre un plan mal combiné, l'indiscipline des troupes et les méfiances qu'elles nourrissaient contre leurs officiers, amenèrent les plus tristes résultats. Le 28 avril, le général Théobald Dillon, ayant dirigé ses troupes sur Tournay, rencontra les Autrichiens inopinément. Les soldats, pris de panique, se débandèrent. En voulant
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son, gavdons-noiis de celle mobilité d'espiit qui a toujoui*s semblé le caractère de notre nation. Le moindre succès élève nos espérances jusqu'à un degré qui tient delà folie. Le moindre revers nous plonge dans rabattement. Mais si, au milieu d'une juste douleur, nous voulons enfin mûrement examiner les causes des malheurs qui viennent de nous afiliger, et prendre fortement les remèdes sûrs que ces malheurs mêmes nous indiquent, nous n'avons point lieu de nous décourager. Ouvrons seulement les yeux; souvenons-nous que fortune, hasard, bonheur, ne sont que de vains mots ; que le succès est la récompense de la bonne conduite ; que les revers sont les châtiments de l'imprudence. Puisque nous avons négligé les conseils de la sagesse, mettons au moins à profit les fautes qu elle nous avait prédites. Que le passé corrige l'avenir, et alors non-seulement les tristes scènes dont nous gémissons ne seront point un augure sinistre, mais plutôt elles auront été comme un épouvantail placé à l'entrée d'une route dangereuse, pour nous apprendre à la quitter au plus vite.
Jusqu'ici tous les hommes qui voyaient avec effroi le relâchement de toute discipline dans nos armées, l'insubordmation et la révolte réduites en système, et devenues notre code militaire ; les soldats encouragés à aller puiser dans les clubs les principes les plus détestables, ou les conséquences les plus pernicieuses et les plus fausses de principes vrais ; les chefs dégoûtés de mille manièn s, outragés, chassés, frappés, assassinés impunément, et toujours condamnés sans être entendus ; les soldats toujours excusés, justifiés sans examen, applaudis,
les rallier, Dillon fui blessé; et ses troupes regagnèrent Lille dans une retraite tumultueuse et désordonnée. Aux portes de la ville, la population se mcla aux fuyards ; les cris de trdbison se firent entendre. Le général, blessé, s'était réfugié dans une ferme : les soldats l'en ari-achèrent; et il fut massacré, ainsi qu'un utticier du génie, un curé et six prisonniers autricbiens. Ces malbcureux événements furent connus à Paris le !•' mai. Le ministre en rendit compte à l'Assemblée, en demandant une loi qui rendit la justice militnire, à la suite des armées, plus prompte et plus énergique.
récompensés, quand on eût dû les punir : ceux qui voyaient avec eiïroi toutes ces choses et mille autres semblables, et qui en gémissaient hautement, et qui voulaient nous en faire envisager les funestes suites, passaient, sinon pour des traîtres et des perfides, au moins, aux yeux des plus modérés, pour des hommes imbus de vieux préjugés, incapables d'ouvrir leur esprit à des institutions nouvelles, et de s* élever à la hauteur de la révolution. Mais, bien loin de là, ces hommes, injuriés chaque jour par une foule de scélérats mercenaires, étaient et seront toujours des amis de la patrie, des amis de l'humanité et des lois, qui, au lieu d'aller, par des déclamations furieuses, caresser les passions d'une multitude oisive et ignorante, emploient leurs loisirs et leurs réflexions à étudier et l'histoire et la nature des choses. Ils savent que, lorsque des hommes armés et réunis ne sont point contenus dans les règles et dans les limites d'une exacte discipline, la débauche, l'insouciance, une fainéantise contagieuse, ne tardent pas à énerver leurs âmes et leurs corps. Us savent que l'insubordination dans les armées est de l'essence des empires despotiques, où les soldats au moins vengent quelquefois les maux de tous, mais toujours par des maux encore plus grands ; et que les peuples libres, qui ont fait de plus grandes choses que les autres dans la guerre, ne l'emportaient sur leurs rivaux que par la rigide austérité de leur discipline. On croit citer en exemple contraire les ennemis mêmes contre lesquels nous combattons; mais, ces Allemands, sont-celeurs pères qui leur ont transmis leur art militaire, où s'ils l'ont emprunté d'ailletkrs? L<îurs armées ressemblent-elles à celles des antiques hordes septentrionales, ou sont-elles gouveniées par des règles semblables à celles des armées romaines? Qu'on ne traite donc puis avec une dérision aussi insensée qu'orgueilleuse la discipline allemande ou prussienne ; et qu'on sache imiter les despotes dans les choses où les despotes ont imité les peuples libres.
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Jetons même, puisqu'il le faut, un coup dœil sur riiorriblc et honteux événement dont nous avons souillé le commencement de cette guerre. Je ne remarque point que des soldats >Q français ont fui ; car les choses qui suivirent furent telles qu'on ne songe point à reprocher leur fuite à des soldats français. Ils ont assassiné leurs chefs ; ils ont massacré des prisonniers désarmés. De pareilles horreurs ^omposent-ellesThifr toire des peuples libres, ou celle des tyrannies orientales? C'est là que les armées ressemblent à ces animaux féroces que Ton apprivoise dans les mêmes pays pour lés dresser à li ||» chasse, mais qui, lorsqu'ils manquent leur proie, revieiment furieux et font trembler leurs conducteurs ^. C'est là que les généraux sont égorgés, que les prisonniers sont mis en pièce, que les prisons et les châteaux forts sont le seul asile où Ton puisse soustraire les ambassadeurs et les étrangers paisibles aux emportements d'une populace forcenée. Est-ce là qœ nous voulons choisir nos exemples, et les troupes françaises vont-elles devenir des janissaires?
Si quelque chose pouvait encore aigrir la douleur de tons les cœurs vraiment patriotiques, ce serait le ton et les discours de tous ces fanatiques odieux, de tous ces vils brouillons qui peuplent les clubs', et que le mauvais génie de h France a suscités et entretient contre elle. De là sont partis tous nos maux. Là, s'est fomentée Tindiscipline, la sédition; là, s'est déclarée la rébellion contre toutes les autorités légitimes, la haine pour tous les hommes vertueux, la protection pour tous les malfaiteurs. Ils ont déjà vomi sur la tombe du
* Voyez ci-dessus, dans les Autels de la Peur y p. 76, la même comparaison employée.
^ Si, à l'Assemblée, l'indiscipline des troupes frappa tous les esprits, il n'en fut pas de même aux Jacobins, où, dans la séance du i*' nui [Journal des Jacobins, du 4 mai), Chabot, Gollot-d'Herbois et Robespierre ne craignirent pas d'attribuer ces insuccès à la trahison des généraux, et de rejeter sur Dillon la cause du désastre. Il en fut de mêffle au club des Cordeliers, qui, le lendemain, envoya une députationt i 'Assemblée pour dénoncer la trahison des généraux.
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malheureux Théobald Dillon et des compagnons de son infortune les calomnies atroces et lâches S qui, depuis quatre ans, sont les seuls honneurs , les seules expiations qui aient suivi les meurtres de tant de victimes des amis et des protégés de ces sociétés infernales^. Ne doutons pas que les auteurs de tant de désordres ne mettent tout en œuvre pour les faire durer ; ne doutons pas qu'ils ne combattent pour la lévoUe et le brigandage^, comme pour leurs autels et leurs foyers. Ne douions pas qu^ils n'intéressent les droits de l'homme à l'impunité de ceux qui abandonnent et massacrent leurs généraux. Ne doutons pas que ces plumes mensongères et féroces*, qui font à la patrie Tinsulte de se nommer patriotiques, ne travaillent maintenant et ne s'évertuent pour venir, quand la première .douleur sera passée, nous intéresser au sort de soldats qui n'ont su manier leurs armes que pour des assassinats ; nous dire qu'à la vérité ils ont été égarés , mais que les
* Dans la séance du 1**^ mai, au club des Jacobins, Saint- Hurugue s'écria : a Dillon était un traître. Il a mené son détachement de 1,500 hommes de volontaires nationaux devant un bois où étaient embusqués 7,000 hommes, avec du canon chargé à mitraille. Ils ont été assassinés; et quand Dillon a vu la déroule, il s'est sauvé. » Chabot se contenta de dire : « Ce sont les grands généraux qui ont fait massacrer un petit traître ^Dillon), pour avoir l'occasion de solliciter la commission militaire qu'ils réclament aujourd'hui. «
^ La moitié de ce membre de phrase a été omis dans les éditions 1826 et 1840.
^ Voyez la pétition présentée, le 2 mai au soir, par Dufournil et deux autres citoyens, contre l'institution des cours prévôlales, dans le Journal de Paris, du 4, et non dans le Moniteur, qui ne nomme même pas le pétitionnaire.
* Celle, entre autres, de Carra, rédacteur des Annales patriotiqueSf et celle de Hnrat, rédacteur de VAmi du peuple. Â la séance du 3 mai, Beugnot, après avoir cité un article de Marat, dans lequel celui-ci conseillait ouvertement le meurtre des généraux, s'écria : « Ce sont les feuilles de Marat, de Carra; ce sont ces écrivains qui ont provoqué tous ces désordres. Si l'un veut coimaître quels sont les plus mortels ennemis de la patrie, les voilà : ce sont ces piétcndus amis du peuple, qui prêchent des maximes, qui distribuent des écrits tout dégouttants de sang. 9
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chefs étaient des aristocrates, qu'ils étaient vendus. Et il miel tiendra pas aux eiîorls de ces misérables que nous n'enteo- lol dions quelque bouflon, qui n'alira fait que changer de trfr ior teauxS nous proposer de décerner le triomphe à ces fujarà m meurtriers.
0 vous tous, dont Tâme sait sentir ce qui est honnête et bon ; vous tous, qui avez une patrie, et qui savez ce que c'est qu'une patrie; et qui saviez ce que vous disiez, quand vous jurâtes de la défendre, et pour qui vivre libre ou mourir si gnifie quelque chose ; citoyens français, vous tous qui avei des fils, des femmes, des parents, des frères, des amis, avec qui et pour qui vous voulez vaincre, avec qui ou avant qui Yous êtes rcsolus de mourir, jusqu'à quand parlerons-nous de notre liberté pour rester esclave de factions impies ! Elevez donc la voix , montrez-vous ; que la nation paraisse et ^ fasse rentrer dans le néant tous ces attroupements d'idiots qui in usurpent son nom, et qui, commandés par des fripons, vont ii nous perdre si vous n'y mettez tous la main ! Ce moment estjl le seul qui nous reste. C'est le moment précis où nous allons e décider de notre avenir. Malheur à nous si nous fermons l'o- p reille au premier avis que la guerre vient de nous donner ! Si i notre conduite est courageuse et sage ; si nos représentants | savent déployer en cette occasion ce grand caractère d'équité^ ' 1 de constance, de vigueur, qui est digne d'eux et de nous ; si ceux des régiments de ligne qui ont montré un courage français; si ce bataillon de braves gardes nationales*, que la ville
^ Allusion à GoUol-d'Ilcrbois, qui avait été comédien et avait coani la province avant de jouer un rôle politique, et qui, ainsi qu'on l'a vu i ci-dessus, s'était déjà déclaré le défenseur ofûcicux des Suisses de Ghâteauvieux.
' a Les gardes nationales et troupes de ligne ont marqué le plus grand zèle et li plus grande ardeur dans la marche sur Mons, quelque fali^^aiitc qu'elle ait été ; enfin, quoique ces troupes aient nianqué de beaucoup d'objets par la précipitation d'un pareil mouvement... clies méritent les plus grands éloges sous tous les rapports. > (CorrespoQ' dancc du Journal de Paris, du 2 mai 1792.) Dans l'adresse à rarmée
de Paris doit éternellement s'honorer d'avoir vu naître ; en un mot, si tous les guerriers qui ont agi en bons soldats, en bons citoyens, en hommes libres, sont loués et récompensés comme ils le méritent ; si ceux qui ont abandonné leur général sont chassés avec ignominie et interdits pour jamais de l'usage des armes et des droits du citoyen ; si les meurtriers de leurs chefs sont punis du dernier supplice; si les lâches qui massacrent les prisonniers sans défense sont livrés à la nation ennemie, afin que toute TEurope sache que la nation française désavoue ce droit des gens emprunté des cannibales^ et qu'elle n'est pas devenue libre pour faire la guerre comme les Barbares ; si la loi investit les généraux de tout le pouvoir nécessaire pour contenir leur armée dans une discipline exacte , et les punit de leur mollesse plutôt que de leur rigueur ; si la justice est toujours présente et suit immédiatement le crime ; si l'intolérable audace des confréries usurpatrices est réprimée; si les projets des généraux, la marche des armées, les plans d'attaques, ne sont plus, avant leur exécution, l'objet de discussions de clubs*, le mal peut se réparer facilement; nos généraux peuvent reprendre confiance, et nos troupes regagner leur propre estime et celle des étrangers. La perte d'un poste est peu de chose ; mais l'honneur de la France a été pins compromis par de détestables actions qu'il ne l'avait été depuis des siècles.
Mais si, au lieu de tout cela, on n'apporte qu'indolence et
iVançaise préscnloe à l'Assemblée nationale, le 8 mai, par M. Pastoreti les corps nommés comme s'étant distingués par leur bravoure et leur discipline étaient le 2* bataillon de Paris, le 6* régiment de chasseurs, ci-devant Languedoc, le Z* régiment de hussards, ci-devant Esterhazy, et le 49* régiment d'infanterie.
' Dans une lettre au président de l'Assemblée nationale, lue dans la séance du 9 mai, Rochambeau se plaignit, eu efi'et, de la publicité donnée au plan de campagne : < Les opérations de M. Biron et leurs dates, dit-il, ont été annoncées publiquement par tous les papiers vc^ nant de Paris, presqu'en même temps que je recevais les ordres dv conseil, dans le eecret duquel je n*éti*is a sûrement pjs. »
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que faiblesse, là où justice et fermeté peuvent seules nous sauver, quel officier, ayant de 1 ame et des talents, voudrait ri^ster dans une telle armée ! Quel général voudrait commander des troupes capables de l'assassiner, après l'avoir déshonoré! Quel citoyen ne frémirait pas de l'aire la guerre à des ennemis à qui le massacre impuni de leurs prisonniers donnerait ou un droit de représailles atroces, ou l'occasion bien honteuse pour nous de nous pardonner, et de nous vaincre en générosité et en vertu ! Et quel peuple ne se croirait pas juste en méprisant un peuple qui ne serait deveiiu libre que pour oublier sa civilisation et se dépouiller de l'humanité 1
Voilà ce que tout Français doit se dire à lui-même, et dire à tous les Français, en repoussant par la honte et l'ignominie tous les adulateurs infâmes qui voudraient rendre infructueuse cette première leçon du malheur*.
Et vous, à qui le vœu de vos concitoyens a confié les des- | linées de l'Empire, il est temps enfin de voir et de mesurer le précipice où nous courons à grand pas. Vous avez trop longtem[»s écouté ceux qui appellent patriotisme la haine de toute subordination, liberté l'impunité de tous les crimes ; qui n'ont des entrailles fraternelles que pour les brigands et les meurtriers , et qui cherchent une réputation d'humanité dans une pitié pour les scélérats, qui est une insolente, une homicide dérision des gens de bien *. Souvenez- vous que rien n'est plus humain, plus indulgent, plus doux que la sévère inflexibilité des lois justes ; que rien n'est plus cruel, plus impitoyable que la clémence pour le crime ; qu'il n'est point d'autre liberté que l'asservissement aux lois ; que rien n'est aussi despotique, aussi sanguinaire que l'anarchie. Législateurs, la France a entrepris avec courage et même avec joie une guerre dont le succès assurera sa hberté et celle de l'Eu-
* Paragraphe omis dans les éditions 1826 et 1840.
* Ce dernier n cmbrc de phrase a été omis dans les éditions 18*26 et 1840.
rope entière. C'est à la France à fournir son armée; mais c*est à vous à la faire; et pour cela, vous avez à créer et à réparer. Vous êtes chargés d'empêcher que les Français, en jurant de défendre leur liberté contre leurs ennemis, n'aient fait un serment frivole et vain. Des despotes étrangers, tout en disant qu'ils ne veulent point nous faire la guerre, osent nous dicter la constitution sous laquelle il leur plaît que nous vivions. Législateurs, c'est vous qui déciderez si ces outrageantes propositions sont en effet des ordres, ou si elles ne sont que des bravades ridicules. Souvenez-vous enfin qu'une armée indisciplinée n'est redoutable qu'à son pays.
André Ghëinier.
Ce 8 mai.
Un citoyen de Lille me demande, dans une lettre que j'ai reçue aujourd'hui, « par quelle inconcevable et incompréhensible singularité les meilleurs amis de la constitution et ses ennemis les plus acharnés ont à peu près la même façon de penser et la même aversion pour le parti des Jacobins ; ce qui, ajoute-t-il, lui paraît un paradoxe, qu'il serait charmé de me voir résoudre dans le Journal de Paris. » C'est ce que je puis faire très-aisément, en admettant la vérité du fait sur lequel il m'interroge, et en prévenant que par ces mots : le parti des Jacobins, je n'entends point tous les individus qui se sont assemblés jusqu'ici dans l'église de ce nom, mais ceux qui forment véritablement un parti, qui président à toutes les
*■ Publié, le il mai 1792, dans le soixante-siiième sapplément du Journal de Parit,
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Opérations de ces Sociétés ; qui ont des plans et une administration, et qui, entretenant une vaste correspondance avec une .multitude de Sociétés semblables, éparpillées sur la France, ont composé et font vivre cette corporation, la plus destruc< tive, la plus antisociale qu'il y ait jamais eu sur la terre, et que je ne cesserai de poursuivre tant quelle existera, ou tant que j'existerai.
Si, comme vraisemblablement il n*en doute pas, et comme aucun homme clairvoyant ne peut en douter, c'est à ce partilà seul qu'il faut attribuer l'anarchie qui nous tourmente, et la désorganisation complète vers laquelle la France s'achemine à grands pas ; si c'est ce parti-là qui, en aiTectant de se nommer Amis de la constitution^ ne s'est encore signalé que par des attaques ouvertes ou cachées, et par des déclamations violentes contre la constitution ; qui, en parlant toujours des lois, s'est mis au-dessus des lois, fait les lois, protège qui- 1 conque se dit patriote et désobéit aux lois ; qui, en parlant toujours de la liberté, altaque violemment, dans les assemblées, dans les places pubhques, dans les spectacles, dans les églises, et jusque dans les domiciles, la liberté de tout le monde ; qui applaudit chaque jour de fougueuses inepties, menaçantes pour les propriétés, et défend ou excuse toutes les hordes de brigands par qui les propriétés sont ravagées ; si c'est ce partilà qui a semé partout la terreur, les soupçons, les défiances ; qui hait et dénonce tout corps, tout magistrat, tout général, tout citoyen fidèle à son serment et exécuteur des lois ; qui arme et soulève les soldats contre leurs chefs, appelle civisme une ignominieuse indiscipline, et a seul causé et déjà pallie" et vantera dans peu les atrocités, honteuses pour le nom français, dont la ville de Lille vient d'êlre le théâtre * ; si c'est ce parti-là qui fait tout cela, on ne peut nier qu'il inspire une juste haine à tous les vrais amis de la con-
* Voyez ci-dessus note 2 de la pag«î 175,
stitution, c'est-à-dire à tous les amis de la justice, de Thumanité, des lois et de Thonneur national.
Et si, d'autre part, tous ceux à qui le nouvel ordre de choses déplaît, et que la loi seule doit punir lorsque leur mécontentement ose aller jusqu à la révolte, et beaucoup d'autres encore, qu'on n*a accusés de mécontentement que parce qu'ils étaient riches ou d'un nom illustre, ont été en butte à mille fantaisies tyranniques de ce même parli-là; si ce parti-là a inventé exprès pour eux une jurisprudence autre que celle de la constitution et de la justice ; s'il les a poussés au désespoir, à la fuite, au crime ; si des troupes d'assassins ont incendié, pillé, dévasté leurs maisons; si, en beaucoup d'endroits, ils ont été frappés, massacrés, déchirés, et quelquefois mangés*, et leurs femmes et leurs filles injuriées, fouettées, violées, et quelquefois égorgées ; et si ce parti-là, lorsqu'il n'a pas osé approuver entièrement toutes ces actions, a du moins lâcli^ d'inspirer de l'indulgence pour les scélérats qui les avaient commises, en les appelant le peuple, et en disant que le peu- 'pie était égaré; et si, ensuite, quand la première impression a été un peu affaiblie, il les a niées avec l'impudence la plus dérisoire; et lorsqu'aujourd'hui de bons citoyens, des hommes qui ont une âme et des entrailles, et qui aiment leur patrie, et qui n'aiment pas les hypocrites diseurs de grands mots et fauteurs d'actions détestables, veulent ramener leurs conci-
* Les fails que dénonce André Chénier sont empruntés à une lettre de M. Favreau, adressée à M. RegnauU-Beaucaron, député à l'Assemblée nationale, et insérée, le 19 avril 1792, dans le cinqua nie-troisième supplément du Journal de Paris. M. Favreau y énumère les crimes des brigands d'Avignon : a L'incendie, le pillage, le meurtre, le viol, etc., jusqu'aux habitudes des anthropophages, i II cite un marchand de Garpentras, dont le frère fut pillé, assassiné, évenlré et mangé ; et une autre victimç, auquel les brigands arrachèrent les entrailles pour les faire rôtir et les manger. Puis suivent des exemples d'assassinats et de Tiuls. On pourrait aussi rappeler l'horrible affaire Guillin-Monlel. qui avait eu lieu à Polémieux, près de Lyon, le 26 juin 1791. Voyez la pétition de la veuve de la victime, lue, à l'Assemblée, le 13 &o^V.\1^\,
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toyens au joug des lois, à un gouvernement équitable et ferme, c'est-à-dire à la liberté, et leur rappellent avoc amertume et avec douleur tous ces amas d'horreurs dont un petit nombre de cannibales ont souillé le nom français ; si ce môme parti-là dénonce ces hommes à l'inimitié publi(jue, les accuse de haïr la liberté, la constitution, de calomnier le peuple, il n'est certes pas étrange que les victimes, ou que les parents et les amis des victimes de tant d'excès impunis, détestent le parti qui les a tous causés, tous justifiés, et que les ennemis de la constitution haïssent par crainte ou par vengeance ceux que les bons citoyens haïssent par amour pour la constitution et pour l'humanité.
Mais la seconde partie de la question qui m'a été faite mérite bien quelques éclaircissements. Il n'est |)as exactement vrai que les ennemis de la constitution, et surtout que ses ennemis les plus acharnés, haïssent si fort ce parti qui menace de ruiner et la constitution et la France elle-même. Et, si l'on veut se rappeler les discours échappés à des généraux ennemis, ou à des Français peu dignes de l'être, qui disaient : « Ce parti-là périra par lui-même ; ce sont les constitutionnels dont on viendra difficilement à bout; » et, si l'on veut jeter les yeux sur un misérable pamphlet publié celte année par un ex-ministre*, qui, soit au contrôle général, soit dans ses écrits, soit dans ses projets contre-révolutionnaires, semble avoir toujours pensé qu'une fatuité sémillante et présomptueuse tenait lieu de talent, on s'assurera que parmi nos ennemis il en est plusieurs à qui leur instinct dit fort bien
* M. de Calonne, qui, en oclobre l'/91 (Moniteur, du 13), avait fait paraître un pamphlet, intitulé : Lettre cVtin publiciste de France à un jmbliciste d'Allemagne, relativement au projet d'assembler un congrès pour délibérer sur l'incendie qui embrase la France et menace VEurope entière. Dans cet écrit, qui avait pour épigraphe : Romœ delihcvatur dum ardet Saguntium (Journal général de France, du 15 janvier 1792), il repoussait toute idée de congrès, et comptail sur les dissensions intestines de la France pour assurer déûnilivcment le triomphe aux princes fuglUfs.
qiri!s doivent beaucoup plus compter, pour nous détruire, sur les secoiirables folies de cette faction que sur les armes étrangères. Et certes, si quelque jour on venait à découvrir que plus d'un orateur de ces bruyantes cohues entretient une correspondance lucrative avec les ennemis de la France, je ne serais pas du nombre de ceux qui s'en étonneraient. L'un dit qu'il faut appeler au Irône de France un des fils du roi d'Angleterre ^ L'autre veut qu'on fasse une armée de tous les soldats chassés de leurs corps avec des cartouches jaunes*. Cent infamies et cent extravagances pareilles y sont débitées tous les jours. Je ne conteste pas que la sottise, exaltée par des passions turbulentes, ne puisse atteindre ce degré de démence ; mais il ne serait pas impossible non plus que les hommes qui se dévouent ainsi de gaieté de cœur à l'exécration et à l'opprobre ressemblassent à ce Zopyre qui se coupait le nez et les oreilles pour gagner une ville à son maître'^. En
* C*esl Carra, le rédacteur des Annales patriotiques, qui, dans la séance des Jacobins, du 4 janvier, disait que « si Louis XVÏ fuyait uneseconde fois pour aller se joindre aux émigrés, ou si la trahison de ses ministres pouvait être soupçonnée dans la guerre proposée, il fallait placer un prince anglais sur le trône constitutionnel de France. » Carra, interrompu par Danton, fut rappelé à l'ordre.
' C'est Robespierre qui lit celte étrange proposition dans la séance des Jacobins, du 1" mai [Journal des Jacobins, du 4). Il proposa « de former une légion patriote de tous les soldats renvoyés de leurs corps depuis la révolution, et dont il porte le nombre à soixante mille, au moins. » Il demanda encore « que l'Assemblée nationale, proclamant )e danger auquel la patrie est exposée, invitât tous ces soldats à venir s'inscrire au comité mililaire, en rapportant leurs cartouches. » Il devait la repioduirc le 7 juin [Journal des Jacobins, du 10) : « L'armée que nous ne craindrions pas, s'écria-t-il, ce serait une armée composée de tous les soldats renvoyés avec des cartouches jaunes ou infamantes pour lait de patriotisme. » On sait que jusqu'en l'année 1792 on délivrait des cartouches (papier de congé) jaunes aux soldats qui avaient mérité d'être passés par les verges.
5 Voyez Justin, I, x. Au moyen de celle mutilation, Zopyre put pénétrer dans Babylone, gagner la confiance des assiégés, et livrer la ville à Darius. Dans une lettre écrite plus lard, le 9 août, et insérée dans le cent vingt-deuxième supplément du Journal de PariSj les mêmes soupçons sont exprimés et dirigés, comme ici, sur Carra.
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un mot, comme nos ennemis n'ont pas beaucoup à craindre de ce parti, et peuvent lui devoir beaucoup, il n'est pas bien assuré quils le haïssent ; et ceux d'entre eux qui le haïssent n'ont besoin pour cela que des raisons que j*ai indiquées.
Quelques citoyens honnêtes gémissent de voir une aversion insurmontable diviser ceux qui aiment leur patrie et ceux qui la déchirent et qui disent l'aimer. Ces citoyens veulent des choses impossibles ; car quelle alliance peut-il y avoir entre la franchise, l'industrie, les mœurs publiques, et l'hypocrisie, la fainéantise et tous les vices qu'elle entraîne? Quel lien peut rapprocher ceux qui ne veulent obéir qu'aux lois et ceux qui veulent que les lois leur obéissent? ceux qui ne veulent point de maîtres et ceux qui crient à l'esclavage s'ils ne sont pas mnîtres ? Ce n'est point de ce que les hommes de bien ne sont pas réunis aux brouillons qu'il faut gémir, mais de ce qu'ils ne le sont point entre eux ; car alors les brouillons seraient étouffés ou réduits au silence, et la France n'aurait plus d'ennemis.
Je prie le citoyen de Lille, à la demande duquel je crois avoir satisfait, d'agréer mes remercîments pour les choses obligeantes qu'il a bien voulu me dire. Plus il y réfléchira, plus il restera persuadé que notre patrie sera heureuse et libre, seulement lorsque tous les citoyens seront comme lui, et qu'ils ne seront d'aucun club, d'aucune société politique, parce qu'ils haïront tout esprit de corps et de parti, pour me servir des judicieuses expressions de sa lettre.
André Chénier.
1793] RÉPONSE À M.-J. CHEMER. 180