‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 66 sur 121 · INSÉRÉE SANS LE MONITEUR SU VENDREDI 11 MAI · texte numérisé non relu

INSÉRÉE SANS LE MONITEUR SU VENDREDI 11 MAI

Ce samedi, 12 mai.

Il a paru hier une réponse de mon frère à ce que j'écrivis il y a deux mois sur et contre les Sociétés qui s'appellent patriotiques. Quoique plusieurs morceaux, que j'ai publiés depuis, me semblent avoir prévenu les objections qu'on me fait dans cet ouvrage, écrit et annoncé dès longtemps, je ne laisserai pas échapper celte occasion d'étayer encore, par de nouveaux développements, une opinion que je crois utile. Pour les éloges qui me sont donnés en quelques endroits, et qui devraient flatter Tamour-propre d'auteur, surtout vouant d'un homme dont le public accueille les productions, je dirai seulement que je les attribue à une ami lié de frère, et que je sou-

* Publiée, le 15 et le 1G mai 1792, dans le soixante-neuvième et le soixante-dixième supplément du Journal de Paris. Le premier article d'André Cbénier (voy. p. 119) était du 26 février. La réponse de Uarie-Josepli, dalée du 7 mars, ne parut cependant que le 11 mai 1792 dans le Moniteur (voy. a la fin du volume]. G'e$:t ce jour-là même que le Journal de Paris publiait Tarlicle précédent d'André Cbénier. La réponse fort longue qu'André fil à la lettre de son frère ne put pas être insérée dans un seul supplément. Aussi Audoin s'écriait, dans le Journal universel^ du 1"' juin : « Gomment font donc ces libellistes? Où trouvent-ils de l'argent pour payer tant de papier, tant de colonnes, tant de feuilles entières, tant de suppléments, dont le dernier, par André Cbénier, doit, suivant les conditions exigées pour l'impression, avoir coûté plus de quatre cents livres? » Le Courrier des quatrevingt-trois départements s'empara de l'observation; a el cependant, ajoutc-t-il, dans la même feuille le bon André se plaint de ne pas être ricbe... le pauvre bomroe! }i> Corsas se trompait : c'était Marie-Joseph qui s'était plaint de ne pas être assez ricbe pour faire les frais d*un supplément. Voyez l'Introduction, sur cette question des suppléments.

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Imiterais les mériter mieux que divers reproches qui me sont faits parla suite.

Puisque c'est surtout à moi qu'on voulait répondre, il était, ce me semble, bien inulile de parler si souvent de clubs conlituanls, de coalitions, de prêtres, d'empereurs, et d'adresse, et de maladresse, et de manœuvres savantes. Ceux qui ont en effet quelque connaissance de mon caractère moral savent fort bien que je n'ai rien à démêler avec tout cela ; que, la plupart du temps, j'en ignore l'existence ; que je n'ai jamais fait secte, même avec les gens que j'estime ; el que nul esprit de parti ne peut opérer en moi cette conviction intime que l'on reconnaît pouvoir seule me porter à énoncer une opinion.

Le hasard a fait que le même jour oii cette réponse a paru je publiais dans un autre journal un écrit* dans lequel je crois avoir suffisamment expliqué pourquoi tant d'hommes, qui diffèrent d'opinion et de sentiments sur tout le reste, se réunissent sur ce point-là seul, sans avoir assisté à la cx)nférence de Pilnitz '. Ceux à qui la dénonciation diplomatique de Léopold^ semblait réfuter suffisamment toutes les autres m

* Voyez l'article précédent.

> La conférence de Pilnitz eut lieu en août 1791. Voyez, dans le Moniteur, du 13 septembre 1791, la IcUre de Monsieur et du prince d'Artois au roi, suivie de la Déclaration, signée en commun par Vempereur et le roi de Prusse, le 27 août.

3 Pour bien saisir toute cette polémique entre Marie-Joseph et André, il faut se rappeler une note adressée à M. de Noailles, ambassadeur de France à Vienne, par le prince Kaunilz. Datée du 19 février, cette note fut lue à la séance de l'Assemblée nationale du 1*' mars, et insérée, avec d'autres pièces diplomatiques, dans le Moniteur du 3 mars. Or c'était le 26 février qu'André Chénier avait publié, dans le Journal de Paris, son article contre les Jacobins. Dans la note du prince Kaunitz, on lisait celte phrase : a L'empereur croit devoir au bien-êlre de la France et de l'Europe entière, ainsi qu'il y est autorisé par les provocations et les dangereuses menées du parti des Jacobins, de démasquer et de dénoncer publiquement une secte pernicieuse, comme les ennemis du roi très-chrétien et des principes fondamentaux de la constitution actuelle, et comme les perturbateurs de la paix et d< la constitution, d Les Jacobins, et Marie-Joseph qui se fit leur cham-

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croient pas, sans doute, que jamais les passions aient intérêt à embrasser l'avis de la raison. Selon eux, une chose doit être innocente dès qu'elle déplaît à ceux dont on a lieu de se défier ; et les dénonciations d'Octave ou de Tibère leur auraient fait prendre Antoine ou Séjan pour des hommes vertueux. Au reste, cette manière d'argumenter, étant facile et à la portée de tous, sera toujours fort en usage ; elle n'exige point de bon sens ni crexamen ; elle flatte la paresse de lesprit et l'activité des passions ; elle est fort utile à ceux qui savent en tirer parti. Mais c'est aux hommes qui ont cultivé leur raison à détruire de pareils sophismes et à rappeler à ceux par qui et à ceux pour qui ces sophismes sont employés, que les passions sont toujours absurdes dans leurs jugements.

Cette haine de Léopold pour les clubs français revient trèssouvent. Dans un autre endroit, après avoir cité cet empereur avec plusieurs autres personnes, on dit : voilà de grandes autorités ! Mais ces autorités, grandes ou petites, je ne les ai point citées ; et citer des autorités n'est pas ma coutume. Je n'appuie pas mes opinions sur des noms, mais sur des raisonnements. Ils vous paraissent des déclamations, des amplifications de rhétorique : soit ; voyons comment vous les réfuterez. En attendant, observons que c'est la réfutation, et non pas moi, qui ne perd pas une occasion de faire sonner bien haut des noms célèbres et propres à éblouir les esprits. Je ne dirai pas : voilà de grandes autorités ! mais je dirai que parmi ces protecteurs des clubs, qu'on nous cite avec tant de pompe, il en est plusieurs que j'ai vus*, il y a lîn et deux ans, ne pas contenir leur colèrç au seul nom de ces mêmes clubs. Que si l'on me dit que c'était les^chefs qu'ils haïssaient, je le sais fort

pion, ne pouvaient manquer de faire remarquer la rencontre, naturellement foiluile, de la dénonciation diplomatique du prince Kaunitz et de Tarlicle d'André Chénier.

* Condorcci et Brissot.

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bien ; je sais que ces gens, ne haïssant la tyrannie que lorsqu'elle n'est pas dans leurs mains, voyaient avec un œil d*envie des rivaux qui avaient inventé un excellent instrument de domination, dont ils ne voulaient point leur faire part, lis poursuivirent ces rivaux avec un acharnement ulile à la chose publique, bien qu'il n'eût d'autre motif que de leur succéder, comme ils y sont parvenus. Ils les ont suivis sur le faite, et ils ne tarderont pas à les suivre dans leur chul(^.. Mais comment les attaquaient-ils, ces chefs ? Uniquement en attaquant l'instrument de leur puissance ; en dévoilant, comme moi, et de la même manière que moi, le caractère de ces Sociétés antipalrioliques ; en montrant leur esprit d'invasion, de turbulence, de révolte ; en citant des faits que l'on comptait alors, et qui sont devenus innombrables ; en prédisantune partie et une bien faible partie de ce qui est arrivé : et on les accusait d'exagérer ! Ils ont changé de langage ? tant pis pour eux. Les choses ont-elles changé de nature? Je prie les lecteurs d'examiner ce qui était alors, et ce qui est aujourd'hui; si ces Sociétés étaient plus pernicieuses qu'elles ne sont; si eiles l'étaient autant; et je les prie, après cet examen, de décider de quel poids doit être l'autorité des hommes que l'on allègue.

Si l'on voulait suivre cette méthode de raisonner, on opposerait au dénombrement de ceux qui attaquent les confréries dont il est question, l'énumération de ceux qui les approuvent et qui combattent pour elles. Il se trouverait que leurs défenseurs sont seulement leurs propres membres ; ceux qui les servent, et qui se servent d'elles ; ceux qui les font vivre, et qui vivent par elles. Et combien sont-ils? L'auteur les fait mouler à quatre cent mille citoyens ^ Sans vouloir contester cette évaluation, est-ce là ce que dans le début de son ouvrage il appelle l'immense majorité de la nation?

* Voyez pngc 121, note 3.

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