‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 67 sur 121 · RÉPONSE A M.-J. CHÉNIER · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M.-J. CHÉNIER

Toutes mes dénonciations sont d'abord accusées d'invraisemblance, parce qu elles attaquent des assemblées composées de députés^ de magistrats, déjuges, de philosophes, d'hommes de lettres, de commerçants, d'artistes, à"* ouvriers, de cultivateurs. J'observerai premièrement que si, comme je le prétends, ces Sociétés ontusur-pé tout le pouvoir qui existe en France, parmi le petit nombre de magistrats et de juges qui s'y rendent, il peut en exister dont les motifs sont excusables et même lonables. Ayant dessein de faire leur devoir, et voyanf, par de tristes exemples, que cela n'est pas sans danger et n'est pas même toujours possible, ils peuvent avoir pensé qu'il fallait être ou détruit ou appuyé par ces Sociétés ; et, en conséquence, ils ont, pour servir la chose publique, cherché la force là où elle est effectivement, quoiqu'elle ne dût pas y être. J'observe, en second lieu, que ces corporations se plaignent tous les jours de re|ifermer des membres qu'elles appellent intrus, et qui, disent-elles, étant des modérés, des amU de V ordre et de la paix, des honnêtes gens, etc., etc., sont, par ces raisons, jugés indignes de s'asseoir au milieu d'elles. Quant aux commerçants, ceux dont la fortune est assez considérable et assez solide pour qu'ils puissent donner plusieurs heures par jour à des discussions de club, ceux-là y sont traités d'agioteurs, d'accapareurs, d'aristocrates, etc. Si l'on parle des commerçants en détail, dont la fortune n'est bien établie qu'après de longues années de constance et d'économie, je doute que l'attrait des clubs puisse détourner de ses occupations cette classe industrieuse et active, à qui les soins de mari et de père de famille, et le travail réglé de chaque jour, font regarder comme de véritabks jours de fêtes ceux où ils peuvent se reposer et se réjouir en famille, avec les parenis et les amis. J'en dis autant deà cultivateurs , qui d'ailleurs habitent peu les villes ; et, quant aux ouvriers, n'est-ce pas une moquerie de les citer en pareille occasion? Des hommes

qui ne peuvent vivre et songer à quelque établissement que

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par un travail pénible et assidu, vonl-ils perdre le temps de l'ouvrage, ou celui du repos, à écouter des discussions que le manque d éducation ne leur permettrait pas d'entendre, si elles étaient décentes et sages ; si elles parlaient à l'esprit au lieu d'attiser les passions ; si> en flattant la fainéantise, elles ne faisaient compter sur des moyens de subsistance, moins honnêtes peut-être, mais plus doux et plus abondants ? Et n'a-t-on pas, dans tous les temps et dans tous les pays de la terre, reconnu des ambitieux, Iialetant vers le pouvoir et la tyraimie, dans tous ceux autour desquels on voyait se rattrouper cette classe d'hommes simples et robustes que l'on mène facilement, d'abord par l'intérêt, et ensuite en leur persuadant qu'il s'agit de la liberté, que le cœur de l'homme chérit ; en aiguisant mille captieuses subtiUlés, pour leur faire chercher, dans le mot égalité, le remède à leur indigence ; en ne leur parlant jamais de justice et d'équité, et toujours de vengeance et de pouvoir; en n'épargnant ni délations, ni machines, ni découvertes de dangers et de complots, pour leur procurer ces émotions fortes, dont tous les hommes sont avides ?

Enfin, pour que cette liste fut exacte, il n'aurait pas fallu oublier les farceurs et bouffons de tréteaux ^, les chevaliers d'industrie, les déserteurs, les hommes flétris par des décrets de prise de corps, repris de justice, condamnés comme voleurs effractaires*, etc.; et, alors, la France et l Europe auraient demandé ce que font là des philosophes, des hommes de let* très, lis disaient jadis qu'ils y allaient dans Tespoir de tempé-

* CoUot-d'IIcrbois. Voyez une lettre de Roucbcr, dans le Journal de Paris, du 14 avril,

* Allusion à Carra, le rédacteur des" Annales patriotiques. Voycî dans le Spectateur cl modérateur, du 21 février 1792, un article de Ghns, intitulé : a Carra, accusé, décrété de prise de corps, et constitue pri5onnier pour vol avec effraction fait à la dame Reboul, veuve du sieur Tisserand, de la viile de Macoii. » Si l'on est curieux de voir Tanipliatiun de l'arrêt du tribunal de Mâcon» on la trouvera dans la Gazette universelle, de Cer'si'r.

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rer par leur sagesse reffervescence naturelle à ces Sociétés naissantes : fort bien ; mais qu'y Ibnt-ils maintenant qu'ils n*ont assurément plus cet espoir; maintenant que cette partie de Tassociation, que Tauteur avait passée sous silence, semble s'être exclusivement emparée des délibérations? Et si Caton fut blâmé pour être sorti d'un théâtre obscène ^, où l'on jugeait qu'il n'aurait pas dû entrer, mais où sa présence avait empêché un spectacle de prostitulian d'oser se produire, quel blâme ne méritent pas des hommes de bien qui s'obstinent à paraître assidûment à ces assemblées, où leur présence n'empêche rien et où ils ne restent que pour être témoins de si tristes infamies?

On croit bien me confondre en me citant la constitution, qui « garantit à tout homme la liberté de parler, d'écrire..., et aux citoyens, la liberté de s'assembler paisiblement et sans armes. » Eh bien, ai-je attaqué aucun de ces droits-là? Mais que font de plus les Sociétés dont il s'agit ? Tout homme qui n'aura pas tenu ses yeux fermés depuis trois ans répondra : Voici ce qu'elles font et ce qu'elles ont fait ; et ce qui n'a jamais été ni pu être garanti par aucune constitution quelconque, à moins que ses auteurs n'aient voulu la voir périr le lendemain de sa naissance, et n'aient été dignes des petitesmaisons. Et alors il répétera précisément la même énumération que j'ai faite, par laquelle il montrera les infatigables efforts de ces Sociétés pour s'emparer du gouvernement de la France, pour faire trembler tour à tour et le roi, et le Corps législatif; leur tentative pour subjuguer ou dissoudre l'Assemblée nationale au mois de juillet, l'année dernière* ; leur

* Aux jeux floraux. Voyez Valère Maxime, II, x; Sénèque, Epist., XLVii; Martial, I, m.

* Par la pétition qu'ils avaient préparée, au 14 juillet 1791, demandant la déchéance du roi, et par celle qu'ils poussèrent le peuple à signer, le 17, sur l'autel de la patrie, demandant non-seulement la déchéance du roi, mais encore l'annulation d'un décret rendu la veille par l'Assemblée. Voyez note 1, page 141, et note 2, page 151.

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ligue offensive et défensive ; leurs commissaires envoyés aux tribunaux, aux administrations, pour demander compte, envoyés sur les vaisseaux dont les équipages se soulevaient à l'instant même, envoyés aux régiments, aux garnisons, etc.; les prisons ouvertes ou fermées par elles; enfin tout ce qui peut convaincre tout homme capable d'être convaincu qu'il y a un État dans Œiat, Et voilà ce que ne permet pas la constitution, que/ai en effet bien lue, et à laquelle nulle considération ne m'eût fait prêter serment d'anwur et de fidélité, si elle avait institue dépareilles choses. Ainsi, quand je demande, au nom de la constitution et au nom du sens commun, que Ton détruise celle ligue puissante qui menace de détruire l'État, que l'on ne feigne donc plus d'entendre que je veux empêclier les citoyens de s'assembler dans une salle pour causer ensemble sur les affaires publiques.

On dit partout dans cette réfutation que je n'ai cité aucune preuve de tous les faits que j'avance. Et, en preuve de tous ces faits, j'ai attesté la conscience de tous les Français, et, de plus, les procès-verbaux de toutes les administrations, et ceux de l'Assemblée nationale, et surtout les journaux mêmes de toutes les Sociétés que j'attaque. J'avais bi'en prévu, en l'écrivant, que l'aveu que je fais, de ne les avoir jamais vues, fournirait la matière d'un argument. Je les ai vues dans leurs journaux ; je les ai vues dans le récit de leurs débats ; je les ai vues dans leurs correspondances ; et toutes ces choses sont telles, qu'il faut que les contemporains assurent à la postérité, qui les lira, que tous ces écriU^ sont aullientiques, qu'ils sont publiés par les Sociétés elles-mêmes, et non supposés ou falsifiés par leurs ennemis.

Mais, dit-on, si ces Sociétés sont coupables, punissez-les, réprimez-les. Et si elles sont plus fortes que les lois ? Je me souviens d'avoir lu l'écrit d'un rhéteur qui prétendait que Brutus et Gassius, au lieu de tuer César, devaient le citer devant un tribunal.

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Avec de la justice et de la logique on ne jugera point une Société entière^ encore moins huit cents Sociétés, d'après V opinion d'un de leurs membres.

Avec de la justice et de la logique, on examinera les débats, les écrits, les actions de huit cents Sociétés; et si tout cela, ou presque tout cela porte un même caraclère, un même esprit, avec de la justice et de la logique, on décidera que le caractère et l'esprit de ces Sociétés est tel.

Est-ce bien sérieusement quon les accuse d'avoir l'air de penser que leurs tribunes forment le peuple, dans le sens où ce met veut dire la nation, le souverain? Oui, c'est trèssérieusement. Mais est-ce sérieusement qu'on le nie? Ou a-t-on employé son temps assez bien pour ne pas daigner lire toutes les rapsodies qui se débitent dans ces confréries que Ton défend? Je n*en ai ici, à la campagne^, aucune sous la main ; mais je prie tout lecteur attentif d'ouvrir au hasard quelque journal de quelqu'un des clubs dont il s'agit; et, s'il peut en achever une feuille sans y trouver énoncé ou supposé que le club, ou les tribunes, ou les groupes du Palais-Royal, ou les piques, sont le peuple, dans le sens où ce mot veut dire la nation, le souverain, je me tiens pour battu *.

On me renvoie à De Lolmc', pour connaître l'influence politique des clubs anglais. Je lis fort peu De Lolme, parce que je n'aime point les livres oii des pensées communes et indigestes sont ensevelies dans un langage plus confus encore que les pensées. Mais j'ai vu l'Angleterre pendant trois ans; j'y ai assisté non-seulement à des séances de clubs, dont le plus

* André Ghénier était probablement alors à Passy, chez M. Pssloret, ou chez les Trudaine.

* C'est ici que s'arrêtait la partie de Tarlicle insérée dans le soiiantcneuvième supplément; tout le reste fut renvoyé au lendemain, et parut dans le soixante-dixième supplément.

' Deloimc, auteur d'un Traité sur la constilution de l'Angleterre^ publié pour lu première fois en 1771. C'était un des ouvrages les plus lus et les plus souvent cités au commencement de la révolution.*

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grand nombre ne sont pas délibérants ^ et sont composés d'hommes d'une éducation soignée, mais encore à des débats oh le premier venu entre pour une modique somme et peut parler sur les questions proposées. Je puis assurer que je n'ai rien vu de plus calme et de plus décent ; rien où le respect pour les lois du pays et pour riionnêtetc publique soit plus scrupuleusement observé. On cite M. Fox^. Je voudrais qu'il fût à Paris et qu'il voulut jeter les yeux sur les journaux jacobins et sur leur correspondance ; et je ne craindrais pas qu'il me démentit, quand j'affirmerais devant lui que, si pareille chose existait en Angleterre, il la dénoncerait au Parlement. J'ai connu un peu le docteur Priée ; je n'ai point connu personnellement le docteur Priestley, ni M. Willberforce* ; mais j'affirmerai, sans aucun doute, qu'aucun de ces philanthropes sages, et de mœurs graves et austères, ne resterait (rois minutes dans un lieu où plus d'une fois des femmes ont accueilli, avec une joie et des hurlements de sauvages, des infamies énoncées en style de portefaix.

On me parle des immenses services que les Jacobins ont rendus et rendent tous les jours à la liberté. J'ai toujours bien vu jusqu'ici le mal qu'ils lui ont fait ; mais les immenses services, je ne les ai pas encore aperçus. J'en entends, il est vrai, parler tous les jours, et je supplie ceux qui sont de cette opinion de vouloir bien nous les indiquer et nous les expii-

* Fox se montra toujours le défenseur de la liberté. On se rappelle la célèbre séance du Parlement (voy. note 1, page 64), où il prit contre Burke la défonsc de la révolution française.

* Price, écrivain libéral anglais. Il élait mort le 19 avril 1791. C'e^t lui qui avait rédigé l'adresse que la Société des Amis de la révolution^ de Londres, envoya à l'Assemblée constituante, et qui fut lue dans la séance du 25 novembre 1789. Le Moniteur du 18 novembre 1791 et le Moniteur du 27 avril 1702 contiennent une notice et une lettre sur le docteur Price et sur ses écrits. — Le docteur Priestley s'était fait connaître en France par ses Lettres à E. Burke^ au sujet de ses réflexions sur la révolution de France, parues en 1791. — On sait que Wilbcrforce s'était surtout fait remarquer en 1789 par les efforts qu'il déploya pour l'abolition de la traite des noirs.

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mer clairement; car je désireiais fort d'entrer là-dessus dans une discussion qui me paraît devoir être intéressante et utile. Oui, je le répète, îes monstres d* Avignon^ ont trouvé là des mniSj des défenseurs, des jaloux. Oui, c*est là qu'avec une dérision impie de tout ce qu'il y a de sacré sur la (erre ils ont été nommés les braves brigands d'Avignon^, Oui, c'est de là que sont parlis les hommes qui les ont arrachés à la prison et à la loi. Oui, c'est de là que sont sorties les armées qui les ont fait entrer comme des triomphateurs dans Arles et dans Avignon '. Oui, c'est là que les fauteurs, complices, amis de ces voleurs et de ces homicides, la lie de l'espèce humaine, étaient appelés les patriotes, et que les victimes de tels scélérats étîiient désignées comme des ennemis publics. L'Assemblée nationale n'a pas voulu accepter les apologies qu'on essayait de faire d'une amnistie, où on ne peut croire, sans l'outrager, qu'elle. ait prétendu comprendre de tels coupables. Elle vient, par une justice solennelle, de les remettre sous le

* Jourdan et ses créatures qui, le 16 octobre 1791, avaient massacré soixante-dix personnes, et les avaient précipitées à demi expirantes dans une des tours du palais d'Âvii^noD, appelée la Glacière. On lit, dans la Correspondance polttique des véritables amis du roi, du 21 janvier 1792 : a Les meneurs de la cabale vauciusicnne ont trouvé des protecteurs et des amis aux brigands d'Avignon, non-seulement à Paris, mais... à Marseille, d

^ Au sujet de la réunion à la France de l'Etat d'Avignon et du Conitat- Venaissin, un antagonisme avait éclaté entre Avignon et Carpcntras. Une armée, composée de patriotes d'Avignon et des départements voisins, et de déserteurs français, ayant Jourdan à sa tête, avait mis le siège devant Carpentias et dévasté le pays. Les soldats de cette armée portaient écrits sur leurs chapeaux : Braves brigands de V armée de Yaucluse.

^ Dans la séance du 13 avril, une lettre du ministre de l'intérieur avait annoncé à l'Assemblée que Jourdan et ses complices avaient été enlevés de la prison d'Avignon, et soustraits à la justice. C'est dans cette même séance qu'un membre apprit qu'à la suite de cette évasion les prisonniers avaient été portés en triomphe dans Arles. Quinze jours après, une lettre d'Avignon, insérée dans le Moniteur du 10 mai, annonçait que Jourdan était rentré en triomphateur dans Avignon.

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pouvoir de la loi^ Au récit de ces atrocités, qui font baisser les yeux à la race humaine, Tordre du jour était réclamé par des hommes pour qui, sans doute, Thumanité, Thonnéteté, la justice ne seront jamais à l'ordre du jour*. Us liaient de la puérile faiblesse de ceux à qui le nom de ces monstres crispe les nerfs^; et des rhéteurs pompeux, des prédicateurs verbeux, qui, pour perdre un ministre à qui il leur plaisait d'attribuer toutes ces horreurs, ont essayé d'agiler l'Assemblée nationale, en lui faisant entendre les cris des malheureux entassés dans la glacière de meurtre *, n'ont trouvé rien à dire

*■ L'Assemblée avait dccrélé, le 19 mars, que l'amnistie générale, prononcée par la Constituante, serait étendue jusqu'au 25 novembre pour tous les délits politiques commis à Âvi^^non. Les crimes de Jourdao étaient de droit commun, et ne devaient pas être compris dans l'amnistie. Dans la séance du 8 mai, le ministre de la justice avait informé l'Assemblée qu'il avait donné des ordres pour qu'on remit sous le pouvoir de la loi les prisonniers évadés. Et, cependant, le 14 mai, la veille du jour où paraissait l'article d'André Chénier, un coujrrier, arrivé le malin, annonçait aux Jacobins que Jourdan était a fort tranquilleaicnl cbez lui, au sein de sa famille. »

' Allusion à la séance du 16 avril. Dumolanl ayant interpellé Roland, qui avait été ministre par intérim de la justice, sur l'exécution du décret qui ordonnait de remeltrc sous le pouvoir de la loi Jourdan et ses complices, Yer<çniaud se tut, comme va le faire remarquer André, mais plusieurs membres, entre autres Lecointe, Albitte, Duheni, Thuriot, réclamèrent avec insistance l'ordre du jour.

' André s'empare ici d'une phrase étrange de Brissot dans son compte rendu de la séance du 10 mai [Patriote français du H) : c M. Français s'est trop exagéré l'importance de Jourdan; ôtez ce nom dans son discours, et on croirait lire le portrait d'un Néron, d'un Timur ou d'un Gengis. Cette exagération peut plaire aux hommes faibles, dont le nom de Jourdan crispe les nerfs; mais les sage? cherchent la proportion et la vérité. »

* Dans la séance du 10 mars, Brissot avait dénoncé M. Delessart, ministre de rintérieur, et demandé contre lui un décret d'accusation. Après lui, Yergniaud, le rhéteur pompeux^ prononça un discours véhément, auquel fait allusion André Chénier : «J'ajouterai un fait, s'écria-t-il, qui a échappé à la mémoire de H. Brissot. Et ici ce n'est plus moi que vous allez entendre : c'est une voix plaintive qui sort de l'épouvantable Glacière d'Avignon... M. Dclessart, alors ministre de l'intérieur, a gardé pendant plus de deux mois ce décret (celui de la réunion) dans son portefeuille... Dans cet intervalle, de nouveaux crimes ont

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en celte occasion ! Quoi ! Timage de ces cadavres ne troublait plus leur repos? Sans doute ces infortunés, massacrés au moment où ils devenaient Français, haïssaient plus M. Delessart que Jourdan. Sans doute ils étaient plus indignés de le voir ministre que de voir triompher dans leur ville les infâmes qui l'avaient remplie de deuil, qui les avaient précipités dans des gouffres de mort, qui leur avaient promis des successeurs. Ou plutôt n'est-ce point que ces grands évocateurs de mânes n'avaient plus besoin de la voix des morts ; et que leur commerce avec les ombres se borne à les faire sortir du tombeau pour qu'elles épouvantent et mettent en fuite les gens qui ne leur plaisent pas, et les contraignent à leur laisser vides les places où ils puissent asseoir leurs amis et leurs créatures ?

On dit et on répète partout que l'inertie du gouvernement cessera, quand il voudra prendre de V activité. Je ne saurais comprendre ce que c'est qu'un gouvernement qui ne veut point agir lorsqu'il le peut, c'est-à-dire, qui ne veut pas être. Si je ne le comprends pas, c'est que je ne borne point le sens du mot gouvernement autant que le fait l'auteur, qui me semble ne désigner par là que le pouvoir exécutif et ses agents. Mais je ne dispute pas sur les termes : si c'est le pouvoir exécutif qui invente et met en œuvre toutes les entraves qui se sont jusqu'ici opposées à son action ; si c'est le pouvoir exécutif qui se fait dénoncer à toute heure par des discours turbulents dans les clubs, et par de féroces placards, aiTichés au coin des rues, et par des feuilles sanguinaires, proclamées dans

souillé notre déplorable pairie ; c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent Tengeance contre Totre ministre. 9 Le lendemain, Drissot disait, dans le Patriote français, du 12 : a Cette évocation a fait frémir PAssemblée d'indi«niation contre le ministre. 9 Déjà Tabbé Fauchet, le prédicateur verbeux, avait, dans la séance du 3 décembre 1791, porté la même accusation contre M. Dele>sart : < C'est ce ministre détestable, »'étail-il écrié, qui est la cause des maux de ce pays. Je voudrais qu'on lui laissât la vie, mais pour souffrir, mais pour respirer l'odeur des cadavres égorgés a Avignon. 9

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les jardins publics ; et qui sème partout, contre tous ses agents, contre tous ceux qui ont quelque emploi, des soupçons et des défiances qui font craindre au citoyen ignorant et simple que le texte même des lois, lorsqu'il sort de bouches qu'on lui peint si corrompues, ne soit un piège qu'on lui tend ; à c'est le pouvoir exéculif qui a préparé, et qui dans un moment de guerre, ei^trelient, par d'infâmes apologies, l'indiscipline des troupes ; si c'est lui qui appelle aux discussions des clubs les soldats et les matelots, et leur désigne leurs cheb comme des traîtres^; si c'est lui qui a décerné le triomphe aux galériens de Château vieux ; si c'est lui qui calomnie et qui outrage les généraux assassinés ou abandonnés par leurs soldats*; si c'est le pouvoir exécutif qui fait tout cela et tout ce qui y ressemble, il n'est pas douteux qu'il ne soit coupable de la plus noire conspiration qui fût jamais et qu'il ne faille l'accuser seul de l'inertie du gouvernement, à moins qu'il ne se trouve quelqu'un sur la terre qui nie que ce soient là les causes de celte inertie.

On se plaint qu'il est des hommes qui décrient l'Assemblée nationale. L'Assemblée nationale doit s'attendre à être jugée par la raison et par les passions : il n'est rien sous le ciel qui ne soit applaudi par quelques-uns et décrié par d^autres. Hais quel individu ou quel corps a plus de moyens qu'une Assemblée nationale de justifier la louange et de détruire le blâme? Elle est présente à tous les yeux ; elle a sa conduite, ses lois, ses œuvres, qui ne sauraient être inconnues, et qui, seules, feront taire tous les jugements des passions pour rendre im« mortel celui de la raison.

Plusieurs membres de l'Assemblée nationale crient qu*on la méprise, lorsqu'on ne méprise qu'eux. Plusieurs ont dé-

^ A chaque séance des Jacobins, Chabot, Collot-d'Herbois et Robespierre accumulaient les accusations contre les généraux et surtout contre Lalayette. Voyez note 1, page 172.

* Dillon à l'armée du Nord; voyez page 175, note 2.

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crié tour à tour beaucoup de membres de TAssemblée conslituaute ; je ne les en blâme pas : ils pensaient que c'étaient des hommes dangereux pour la liberté et pour la prospérité publique. Eh bien, beaucoup de bons citoyens ont d*eux la même opinion.

On ne v.ul plus que des membres d'un Directoire exe'cutifse présentent entre le Corps léyislatifet le roi, pour protéger des prêtres conspirateurs ^. Avant de condamner celle démarche, qui, pour imiter le langage de mes advei^aires, a tant irrité un certain partie il aurait fallu monlrcr deux choses : d'abord , qu elle était illégale , et, ensuite, qu'elle n'a pas été utile à la chose publique et que la loi qu'elle a préTCnue était bonne et sage.

Des prêtres conspirateurs! Je crois, depuis longtemps, que tous les collèges de prêtres ont conspiré contre le bonheur et la tranquillité humaine; mais il serait digne d'un écrivain clairvoyant et impartial (je demande pardon aux grands patriotes d'oser exiger une qualité aussi odieuse'), je voudrais, dis- je, qu'un écrivain impartial nous mît à portée, par un pa-

*■ Le passage de la lettre de Marie-Joseph et celui de Tarticle d'André Chénier font allasion à une pétition présentée au roi par le directoire du département de Paris, et insérée dans le Moniteur du 9 décembre 1791. Elle avait pour objet de demander au roi d'opposer son vetowa décret de TAsseniblée sur les prêtres non assermentés, décret faisant dépendre le payement de leurs pensions de la prestation du serment. Celte pétition sjulera la colère des patriotes; et, dans la séance du dinuncbc 11 décembre, de nombreuses députations Tinrent la dénoncer à l'Assemblée. Ce fut Camille Desmoulins, au nom de trois cenls citoyens, qui se présenta d'abord ; après lui déGIèrcnt, chacune aTcc son discours, les di'pUlatioos des sections Hauconscil, des Quinze- Vingts, de la Halle, de l'Arsentl, etc. Dans le Moniteur àa 14 décembre, d'ailleurs, les signataires réclamèrent contre la qualiGcation trop générale de pétition du directoire donn'e I cette pétition, qu'ils avaient signée indi- Tiduc'Uement au nombre de dix seulement.

s L'épithète d'imjHtrtial était, comme celle de modéré, derenue injurieure dans U bouche des patriotes, depuis fessai de ctiib tenté par les modérés de la Constituante, sous le nom de club des Impartiaux, essai infructueux, qui aboutit, ao bout de quelques mois, à la fondation du dub roonarebique dispersé bientôt pnr la populace.

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