‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 68 sur 121 · RÉPONSE A M.-J. CHÉNIER · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M.-J. CHÉNIER

En finissant, on me presse de nouveau d'adopter cette con" séquence^ que , puisque les ennemis de la liberté et de la constitution haïssent les Jacobins, il est démontré^ par cela seul, que les Jacobins sont amis de la constitution et de la liberté'. J'ai suffisamment répondu ù cela plus haut et dans un autre écrit ^

On termine en me conseillant de ne pas aimer mieux écouter ma haine qu£ ma raison. Je ne nie point celle haine, et je dis qu'en la suivant je ne suis que ma raison. Je hais ces hommes, parce qu'au nom de l'égalité ils veulent être maîtres et qu'ils le sont. Je les hais fortement, parce que j'aime foitement la liberté, qui ne peut exister auprès d'eux, et que je n'ai point pour elle ce zèle modéré qu'on suppose à quiconque ne les aime pas. Je les hais, parce qu'ils sont un parti et qu'ils dénigrent tout ce qui n'est pas eux. Ceci est un fait que Ton me nie; et, dans le même écrit où on le nie, tous les ennemis de la domination des clubs sont désignes en vingt endroits comme des gens à Chambre haute, qui attaquent Tegalité politique et la souveraineté du peuple, et qui regardent ces principes comme une partie accessoire de la constitution. Il n'est pas possible que mon frère, avec qui j'ai passé une partie de ma vie, prétende m'adresser de telles inculpations. Si quelques lecteurs affectaient de me reconnaître dans cette peinture, c'est à lui que je les enverrais pour qu'il leur apprît que l'égalité de droits entre les hommes, et la

dame de Slael. Madame de Condorcet, Brissot, Guadet, Lacroix, Narbonnc et l'évêque Fauchcl s*y trouvèrent ; il y eut un petit souper, et ce fut au dessert que l'on prépara la dénonciation contre M. Delessart. i> Dans le numéro du 22 mars, on parle de conciliabules secrets tenus par Drissot, Condorcet, Vcrgniaud, Guadet, Fauchct, au n? 5 de la place Vendôme [chez madame Dodun, nous apprend le numéro du 18 juin de la Nouvelle correspondance politique}. Un des fragments, trouvés dans les papiers d'André Cliénier, où il parle « de procès intentés par dos intrigues de câlins, » montre bien que le trait est, dans ces deux passages, dirigé conlre madame de Staël. * Voyez rarticle précédent.

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souveraineté du peuple et tous ces principes, éternels d'une société heureuse et libre, étaient dans mon cœur et sur ma bouche longtemps avant qu'ils fussent devenus la sainte base I de nos lois*; longtemps avant qu ils eussent servi de thème aux absurdités atroces d*un tas de pervers, qui ne sont point parvenus à les déshonorer par les fausses conséquences qu'ils en ont tirées et par les exécrables applications qu'ils en ont faites.

Et quel intérêt particulier puis-je avoir à cette haine qu'on me reproche ? Ai-je trouvé quelque part sur mon chemin lès hommes dont il s'agit? Ai-je demandé, désiré, cherché quelque poste, quelque emploi? Ai-je été leur rival à quelque tribune, dans quelque assemblée primaire ou électorale, dans quelque cabinet ministériel? Je n'ai paru même à ma section que lorsque des affaires vraiment publiques et ma qualité de citoyen exigeaient de moi un vœu. Inconnu et pauvre et content de l'être, je vivais dans la retraite, dans l'étude et dans l'amitié. La seule vue des maux dont ces corporations sont la cause, et le silence de beaucoup d'hommes, trop timides, qui le voyaient et qui n'osaient le dire, m'a pu faire renoncer sitôt à ma paisible obscurité. Aucun de mes désirs, aucun de mes projets, n'avaient besoin de l'appui ou ne redoutaient l'opposition de la ligue que j'ai attaquée. Je ne veux exciter aucune méfiance sur les motifs de ceux qui défendent cette ligue ; mais, enfin, si leurs ennemis voulaient révoquer en doute leur bonne foi, seraient-ils en peine de donner à ce soupçon quelque ombre de vraisemblance, et de découvrir à quels intérêts particuliers de telles associations peuvent rendre d'assez grands services pour s'assurer la reconnaissance et les suffrages d'hommes plus ambitieux que sincères? Et certes, un parti bruyant et puissant, qui jette une immense quantité de rameaux, qui soutient tous ses amis, qui dispose, au moins

* Voyez, dans les Mélanges, le fragment daté de 1788.

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pour un temps, des places, du crédit, de la faveur, de la réputation et môme de cette partie des succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissements de la multitudes sera toujours beaucoup loué, même par plusieurs dont il ne sera pas beaucoup aimé.

Je finirai cet écrit, qu*il ne m'a pas été possible de faire plus court, par une observation sur l'amertume de style qu'on me reproche. Ce procès-là se réduit à deux mots : si les faits sur lesquels je me suis fondé ne sont pas vrais, ou s'ils ne présentent point les conséquences que j'en ai tirées, il est incontestable que celte véhémence de style n'est qu'outrage et qu'injure, et que je suis très-répréhensible ; mais si le contraire est la vérité, alors, si l'on pouvait trouver des expressions plus dures, plus amères, ce serait de celles-là qu'il faudrait faire usage. Les pièces du procès existent : l'histoire jugera. On peut, en attendant, continuer à m'inscrire parmi les ennemis de l'égalité, de la souveraineté du peuple, etc. Il faudrait cependant tâcher de ne pas trop ressembler au jésuite Hardouin qui, dans ses grands Athées découverts* , comptait Arnaud, Pascal et tout le Port- Royal parmi les athées'^.

André Cuénier.

' Allusion aux tragédies patriotiques de Maric-Joscph. Un journal avait déjà dit qu'il avait pris parti contre son frère, par le besoin qu'il avait des Jacobins pour soutenir ses tragédies.

^ C'( st un ouvrage posthume, intitulé Alhei detecti et compris dans les Opéra varia, imprimés à Amsterdam en 1733. J. Hardouin y range en effet parmi les athées, Jansenius, Descartes, Malebranche, Arnauld, rsicole et Pascal.

5 Marie-Joseph répliqua à cet article de son frère; mais sa lettre datée du 20 mai ne parut que dans le Moniteur du 19 juin. Voyez à la fm du volume.

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LES CONSÉQUENCES DU iO MARS '

Ce 30 mai.

Oui, sans doute, nous sommes trahis, et nous vivons environnés de traîtres et de perfides. Nous voulons les lois et un gouvernement ; et la foule des énergumènes, qui ne veulent ni Tun ni l'autre, sert avec tant de zèle toutes les puissances armées contre notre liberté, que, salariés ou non, nous pouvons bien les regarder comme les plus redoutables auxiliaires de nos ennemis. Si, contre toute apparence, nous résistons avec succès à tant de formidables attaques, cVst moins des étrangers que la France triomphera que d*un nombre immense de ses indignes enfants qui se la partagent en lambeaux.

Oui, sans doute, nous sommes trahis. Jamais Toreille des tyrans les plus enivrés d'opulence et de gloire ne fut aussi fermée à toute vérité utile et sévère, né fut aussi avide d'adulation et de mensonges serviles que le sont aujourd'hui les oreilles de la multitude toute-puissante, et dont chaque groupe isolé s'appelle fièrement la natioUy le souverain. Ses courtisans surpassent en l'ausselé et en effronterie tout ce que les cours des despotes ont jamais vu ramper de plus vil. Cacher ou maître ce qui est, lui attester ce qui n'est pas, le louer des vertus qu'il n'a pas, ou les déprécier comme indignes de lui, justifier tous ses excès, vanter sa clémence, lorsqu'il n'a pas été aussi injusle qu'il pouvait l'être, est un art qui n'a fait que passer des antichambres de Versailles à la tribune des clubs.

Nous faisons la guerre ; mais, quelles que puissent être les

* Publié, le 3 juin 179'2, dans le quatre-vingt-troisième supplément du Journal de Pans, et réimprimé, le 9 juin, dans le n» 36 de rAnii des patriotes.

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suites de l'ignorance ou de Tindifférence générale sur Tétat de nos troupes, il faut bien se garder de dire au hasard toute la vérité. Il est bien permis de couvrir de tout l'opprobre qu'ils méritent ces officiers qui ont dissiiTulé jusqu'après le payement d'une gratification pour devenir ensuite de vils transfuges* ; mais si les soldats de l'armée du Nord vivent dans l'indiscipline la plus crapuleuse ; s'ils sont la risée de Tenneini et la terreur du citoyen honnête; s'ils pillent, violent, insultent ; s'ils commettent dans leur pays des horreurs que les nations civilisées ne se permettent pas chez des ennemis, il faut se taire là-dessus ; il faut le nier ou l'approuver : car un saltimbanque*, défenseur officieux de tous les soldats qui ont été aux galères on qui sont dignes d'y aller, a promis de dénoncer comme calomniateur quiconque ne parlerait pas d'eux avec respect, et quiconque sommerait les lois de punir tous CCS crimes, et de laver la tache faite au nom français, et quiconque appréhenderait que de pareilles lioupes fussent propres seulement à ajouter une nouvelle preuve au chapitre de Montaigne, que couardise est compagne de cruauté^.

D'autres disent qu'il ne faut pas révéler ces turpitudes de peur d'offrir au reste des troupes un exemple contagieux; comme si Ton pouvait tenir secrètes les actions d'une armée î De plus, l'exemple du crime n'est contagieux que lorsqu'il n*est pas accompagné de l'exemple du châtiment ; et alors il

* Depuis le commenccmenl de la campagne, les désertions se multipliaienl d'une manière inquiétante ; et, quelquefois même, c'étaient des corps entiers qui passaient à l'ennemi, entraînés par leurs ofûciers, comme les hussards de Bcrchiny. Dans la séance du 14 mai, plusieurs députés, dénonçant les a officiers de ligne qui passent chez reimenii avec l'argent de leur régiment, » et flétrissant ceux a qui, pour déserter, ont attendu qu'ils Tussent payés du supplément de traitement pour la campagne, » demandèrent à l'Assemblée un décret sévère contre les déserteurs de tout grade, décret qui lut volé le 17 mai.

* Collot-d'Herbois. Voyez note 1, page 494.

' Le chapitre xxvii du livre II des Essais est intitulé : « Couardise, mt're de la Cruauté. »

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ne faut attendre de la guerre que honte et que revers. Et comment la voix publique pourrait-elle demander justice de ces horribles fureurs, si ou parvenait à les lui cacher? Ainsi» les uns nous trahissent par méchanceté,^ les autres, par des craintes pusillanimes.

Les hommes du 10 mars sont mécontents du ministère : ils le renvoient ^ En un jour, leurs parents, leurs amis occupent un grand nombre de places lucratives ; et voilà enfin un ministère patriote. Et ce ministère, que fait-il ? Il conmience par nous précipiter dans une guerre qu'on pouvait éviter. S*est-il du moins assuré les moyens de la bien faire? Comme les ministres de Louis. XIV, il a Textravagante prétention de diriger des armées du fond de son cabinet*. Ses premiers plans n'ont d'autre base que la prétendue certitude que les troupes allemandes déserteront en foule à notre approche', et que les villes se rendront sans coup férir; comme si des sol-

^ Dans la séance du 10 mars, Brissot, Guadet, Yergniaud, tout le parli' girondin qui poussait à la guerre, avaient fait renvoyer M. Delcssart devant la haute cour nationale, et avait renversé le ministère. Les nouveaux ministres, Dumouriez, Roland, Clavière et, bientôt, Servan, tout dévoués aux hommes du 10 mars, s'appuyant sur les Jacobins, avait forcé le roi à prendre l'initiative et à brusquer la déclaration de guerre. I

* Bien que Dumouriez fût ministre des affaires étrangères, et Degrave, ] ministre de la guerre, c'était cependant Dumouriez qui avait préparé le \ plan de campagne. Degrave avait expédié aux généraux en chef des ordres qui réglaient leur marche, leur attaque, etc., sans leur laisser aucune initiative. Tout avuil été concerté à Paris. Le jour même, 30 mai, où André écrivait son article,' voici ce que Rochambeau disait, au club des Jacobin^ : a Les désastres de Mons et de Tournay ne viennent que de Tamour-propre désordonné de vos ministres ; ils s'imaginent que, comme autrefois, ils peuvent de leur cabinet diriger les armées... De plus, il n'est pas possible que les opérations militaires réussissent si elles ne sont gardées dans le secret le plus exact. Lorsque j'ai 6té mandé de Mnubeiige, le 25, pour recevoir les ordres du Conseil, tous les papiers publics parlaient du plan de la campagne, d

' Voyez le Journal de Paris du 6 mai. Une n©te, disait-on, avait été envoyée aux armées pour les informer que les troupes autrichiennes étaient prêtes à déserter, et qu'elles devaient se faire reconmutrc des tctcs de colonnes françaises en chantant un refrain convenu*

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