‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 70 sur 121 · LES CONSÉQUENCES DU 10 MARS · texte numérisé non relu

LES CONSÉQUENCES DU 10 MARS

Sur tout cela, et sur toutes les conséquences qu'entraînent de tels discours et une telle conduite, les grands scrutateurs des prévarications ministérielles, les hommes du 10 mars, ne disent rien ; mais, pour qu'on ne soit point frappé de leur silence, et pour que l'attention publique n'ait pas le temps d'examiner les actions ou l'inaction de leurs protégés, il faut Toccuper à d'autres objets ; et, alors, tous les grands mots, tous les grands moyens sont mis en œuvre. Des conspirations ! des trames ! des contre-révolutions ! Un comité, vendu à r Autriche, creuse sourdement notre ruine ; il est découvert : deux ex-ministres sont à la tête de la conjuration *. Les preuves les plus évidentes sont annoncées, sont promises solennellement *. Tous les bons citoyens attendent avec impatience et» avec effroi ; tous appellent la loi sur les coupables ; le grand jour arrive : l'importance de la matière fait que l'Assemblée nationale surmonte la fatigue et l'ennui d'écouter jusqu'au bout deux immenses discours^, où, à travers des volumes de

* Qu'cntendait-on par comité autrichien? Pour le rédacteur des liévolittious de Paris (n® 150), c'était une assemblée de conspirateurs, dont )a reine était Tâme. Pour Guadet, ainsi qu'il le dit dans la séance du 20 mai, < c'est la réunion de ces hommes qui cherchent à |)crdrc nos fmances, à porter dans nos armées des semences de divisions et de désordres, à exciter la méfiance du soldat contre rol'Gcier. » Pour Gcnsonnc, ainsi^ qu'il le dit le 23 mai, c'était « une coalition, dont les principaux agents s'efforcent... d'avilir et de dissoudre l'Assemblée nationale..., de renverser ou de modifier la constitution..., de favoriser les projets de la maison d'Autriche contre la France..., de préparer la pruorrc civile. » Le même jour, Brissot disait : a C'est une faction d'ennemis de la liberté qui, tantôt gouvernant au nom du roi qu'ils trompaient, tantôt dirigeant son ministère, ont constamment trahi le peuple et sacrifié les intérêts de la nation à ceux d'une famille, d Les deux cx-ministres qu'on accusait d'être à la tê'e de cette conspiration, c'étaient M. de Montmorin et M. Bertrand de Molleville.

* C'est dans la séance du 20 mai, que Gensonné et Brissot annoncurent leur intention de dénoncer le comité autrichien, Brissot promettant d'apporter une preuve, qui ne serait pas chimérique, de son existence. On verra plus bas, dans ce même article, comment cette question avait été introduite à l'Assemblée nationale.

' Prononcés, dans la séance du 23 mai, par Gensonné et Brissot.

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cilations tronquées, d'interprétations et de rapprocliements faux et perfides, d'assertions appuyées sur des assertions, d'injures et de grossiers sophismes, on tombe enfin dans cette admirable conclusion \ que, « puisqu'on a démontré l'existence d'un comité autrichien et la complicité des deux accusés, il faut ouvrir un tronc pour toutes les délations secrètes et anonymes, afin que l'existence d'un comité autrichien et la complicité des deux accusés soient démontrées, i Voilà quels sont les cinq ou six hommes qui commercent entre eux de la vie, de l'honneur, de la tranquillité des citoyens! Voilà quelle morale, voilà quelle logique gouvernent le pays qui a vu naître L'Hôpital, Bayle, Montesquieu !

Je ne puis rien ajouter à l'excellent écrit publié il y a peu de jours dans ce journal *, et où l'incroyable série de déraisonnements, de mensonges et d'atrocités qui composent les discours des deux accusateurs est si nettement analysée avec toute l'éloquence et le dédain qu'inspiraient les hommes et les choses; mais je veux observer que ces discours si méprisés ont pu cependant n'être pas écoutés sans quelque fruit. Les deux orateurs se sont réunis à dire que les deux ex-ministres ne sont pas moins coupables que M. Delessart * ; et, dans cet aveu, ils ont donné une grande leçon à l'Assemblée nationale et à tous les hommes capables de réfléchir. Ils leur ont bien montré la vérité de cette maxime, quune chute toujours attire une autre chute '; ils ont bien dévoilé cet art des am-

^ C'est Tesprit de la conclusion de Brissot et non le texte même de aon discours que donne Chénier. a Ouvrez un registre d'information, s'était écrié Brissot, en développant assez longuement celte idée, ouvrez un registre d'information, et bientôt vous aurez porté la lumière sur toutes les manœuvres de ce comité, etc., etc. d

* C'est l'article intitulé : Sur le comité autrichien et sur ses dénonciateurs, que, le 27 et le 29 mai, Suard fit paraître sous ses initiales J. B. A. S. dans le soixante-dix-septième et le soixante-dix-liuitième supplément du Journal de Paris. Voyez encore sur cette question deux articles de F. de Pange, pages 201 et 206 de ses Œuvres,

' Sûr M. Delessart. Voyez plus haut note 4, page 20O.

* Boileau, Satire x.

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