‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 71 sur 121 · LES CONSÉQUEN'CES DU \0 MARS · texte numérisé non relu

LES CONSÉQUEN'CES DU \0 MARS

bilieux intrigants qui savent que, pour conduire les hommes à son gré, il faut d'abord en obtenir un premier pas éclatant, et qui paraisse les engager à un certain genre de démarche ; que la confiance qu'on obtient dans une occasion est comme les arrhes d'une égale confiance pour des occasions pareilles ; et qu'il est facile d'intéresser l'amour-propre à soutenir une action par d'autres actions semblables.

Est-ce tout? Non : on s'était couché tranquille; on se réveille en alarme. Qu'y a-t-il donc eu de nouveau pendant la nuit? Dix Suisses ont pris, dit-on, la cocarde blanche^. Sontils arrêtés ? oui. Des gardes du roi, ivres, ont tenu quelques mauvais propos*. Ces événements sont-ils donc la véritable cause de tant d'inquiétudes et de tout cet étalage de crainte, d'activité et de force, qui est le signal des extrêmes périls? Chacun, ignorant où est précisément le nouveau danger, le cherche dans ses préjuges, dans ses haines, dans ses ouï-dires : l'un prétend qu'il faut changer de dynastie' ; l'autre ne veut plus que les lois soient soumises à la sanction royale*. Le peu de faibles barrières qui semble s'opposer encore au parti dominant sont menacées. On propose d'interrompre tout le cours ordinaire des choses*, et de 'confier une magistrature univer-

^ Le 27 mai, une douzaine de Suisses avaient arboré la cocarde blan^ chc à Ncuiily, et avaient élc immédiatement arrclés par la garde nationale. Ce fut dans la séance du 28 mai que Merlin vint dénoncer ce fait, et donner lecture du procès-verbal dressé par la municipalité de Kcuilly.

* Voyez la longue dénonciation contre la garde du roi par Bazirc, dans la séance du soir du 28 mai. Il termina, en demandant à TAssem' bléc le licenciement de cette garde, licenciement qui fut définitivement voté dans la séance du lendemain soir. Dans la même séance, M. de Coï=sc-Brissac, commandant de la garde du roi, fut décrété d'accusation.

^ c Le moment d'un changement de dynastie pour la monarchie française paraît mûr, » avait dit Carra, le rédacteur des Annales patriotiques, répétant, pour la deuxième ou troisième fois, une idée qu'il avait émise aux Jacobins. Voyez page 187, note 1.

* Il fait peut-être allusion à quelques paroles de Couthon à l'Assemblée, dans la séance du 29 mai.

* Gcnsonné, dans la séance du 28 mai, proposa d'organiser la police

ilO (ËÙVRÈS POLltlQUES. (5 juin

selle et dictatoriale à des hommes dont la nullité artificieuse peut s'élever quelquefois jusqu'à une cruauté niaise, et qu'on a eu soin de faire passer pour vertueux, parce qu'on leur a reconnu une soumission parfaite aux volontés du parti qui daigne les employer ; et, aux yeux d'un parti, il n'existe pas d'autre vertu. Partout la terreur, la défiance, la dissimulation, le silence, l'espionnage, en un mot, tous les symptômes de la tyrannie et tous ceux de la servitude. Qui peut nier que nous ne soyons trahis*?

Et des hommes qui pensent, parlent, agissent ainsi, accusent ceux qui les méprisent de vouloir avilir l'Assemblée nationale' ! Des hommes qui, chaque jour, emploient toutes les violences et tous les outrages pour réduire au silence leurs collègues courageux, révoltés contre leur oppression, crient qu'on avilit l'Assemblée nationale ! Des hommes qui attentent à la liberté des individus par des lettres faussement écrites au nom d'un comité'; des hommes qui, dans l'Assemblée nationale, se déclarent les auteurs de diffamations dont ils avouent n'avoir point de preuves, et se vantent de communiquer ce qu'ils savent et ce qu'ils ne savent pas à des folliculaires à qui

de sûrelé. Il présenta son rapport à la séance du 50. Il en sera reparlé un peu plus bas.

* On peut rappeler ici ce que dit Beaulicu [Essais historiques star. ta révolution, t. III, p. 312), à l'occasion d'un discours de Bazire, qui avait prononce le mot de trahisons, o Le mot de trahisons, lancé ici avec adresse, dit Beaulieu, peut être comme l'expression qui signale le parti dont M. Bazire est l'organe; il caractérise cette faction sombre et toujours inquièlc, qui ne voit que vipères et serpents dans tous les élrcs qui l'environnent. »

^ Voyez, par exemple, le discours de Guadet, dans la séance du SO mai.

3 Chabot, membre du comité de surveillance, avait, dans la séance du 28 mai, accusé M. de Montmorin de s'être enfui en Angleterre. Le lendemain, sur une réclamation de M. de Montmorin lui-nréme, il fut obligé de montrer une lettre de la municipalité de Boulogne i celle de Paris, et transmise par Pélion au comité de survcillunce, lettre dont la date du prétendu embarquement suffisait à démontrer la fausseté.

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il ne manque aucun genre d*infamie * ; des hommes qui, à force d'effronterie, de mensonges et de tumulte, conlraignent le Corps législatif à épouser leurs querelles privées, et à devenir le champion et le vengeur de ces folliculaires, leurs amis ; des hommes qui aveuglent la loi au point de l'armer contre elle-même, en dirigeant son glaive sur la tête d'un juge de paix intrépide qui n'a fait qu'exécuter la loi : ces hommes-là se plaignent qu'on avilit l'Assemblée nationale! Les patriotes de club, réunis aux héros de Coblentz, pour se réjouir de ces événements, accusent ceux qui s'en affligent de vouloir avilir l'Assemblée nationale; et, sous peine de passer pour contre-révolutionnaires, il faut voir avec satisfaction la vérité étouffée par mille manœuvres impures ; tous les gens de bien diffamés; la calomnie la plus lâche professée, applaudie, récompensée; les hurlements des tribunes devenant les lois de Fempire; l'impartialité sévère des tribunaux traitée de conspiration contre les patriotes ; et les plus vils* d'entre les vils barbouilleurs de bêtises atroces, cités au Corps législatif

* Le folliculaire, c'est Carra (voy. ci-dessus page 194, note 2), qui, rcdaclcur des Annales patriotiques^ fut rînslrument de trois membres de TÂssembléc, MM. Merlin, Bazire et Chabot, faisant tous trois partie du coiTiité de surveillance. 11 inséra dans son journal, après avoir déjà porté le fait à la tribune des Jacobins, un article dans lequel il accusait MM. de Montmorin et Bertrand de Molleville, tous deux anciens ministres, d'être à la tête du prétendu comité de conspiration, qu'on appelait le comilé aulrichien. Pour couper court à celte calomnie, qui, par-dessus leur tcte, atteignait le roi et la reine, MM. de Montmorin et Ijertrand portèrent une plainte en diffamation contre Carra devant Larivicrc, juge de paix de la section d'Henri lY. Celui-ci fit comparaître Cana, qui se retrancha derrière les affirmations de Merlin, Bazire et Chabot. Le juge de paix lança un mandat d'amener contre eux, et les interrogea. Mais, dans la séance du 19 au soir, Romme dénonça l'action de rintrépide juge de paix, comme altenlatoirc à la dignité et à Tinviolabililé des rcpré>entants. Les tribunes appuyèrent bruyamment la dénonciation ; et le lendemain, 20 mai, sur le rapport de Guadet, l'honorable et courageux juge de paix fut décrété d'accusation et envoyé a Orléans. Il devait, trois mois après, dans le trausfèrement à Versailles, être assassiné avec tous les prisonniers que l'Assemblée nationale avait dclérés à la haute cour.

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comme Aes patriotes et comme des publicistes^ par des hommes qui tiennent parmi les orateurs précisément le même rang que leurs protégés parmi les écrivains, et qui, depuis huit mois, ne s'étant jamais souvenus qu ils sont représentants du peuple français que pour couvrir de ce titre de^ actions qui les ont montrés aussi indignes qu'incapables de l'être, semblent au moins vouloir servir la patrie en une chose : je veux dire, en inspirant par leur conduite une honte et un repentir salutaires, et peut-être un peu de prudence pour l'avenir, à tout citoyen dont le suffrage les a élevés à ce poste qu'ils occupent et qu'ils ne remplissent pas.

Mais tout cet appareil menaçant, ce pouvoir inmiense, ces dictatures, ce talent de faire soi-même du tumulte pour pouvoir dire qu'il y en a ; cet art d'entretenir la multitude dans les obscurités d'une agitation dont elle ignore la cause, et dont, par conséquent, il devient facile de diriger les effets ; et les prisons d'Orléans * prêtes à s'ouvrir ; et les tables de proscriptions qui tapissent nos murailles ' ; tout cela ne fermera point la bouche aux vrais citoyens déterminés à périr plutôt que de continuer à voir la France gémir dans l'agonie qui la tourmente. Ils n'en poursuivront pas moins leur noble tâche ; ils n'en mettront même que plus de force et d'amertume dans

^ C'est Carra qui fui d<^igné par Chabot à l'Assemblée comme uû journaliste patriote.

^ C'est à Orléans que siégeait la haute cour nationale, et c'était là qu'étaient détenus tous ceux que rAssembléc avait accusés du crime de lèse-nation.

^ c[ Tous les journaux révolutionnaires de Brissot, de Gorsas, de Carra, de Maratj de Fréron, étaient remplis de dénonciations contre le comité autl'ichien; au coin de toutes les rues, on ne voyait que des placards dirigés contre l'invisible comité ; toutes les pages du journalaffiche de Tallicri étaient couvertes d'appels à l'insurrection contre les conspirateurs autrichiens; le ministre de l'intérieur lui-môme, H. Roland, faisait faire par M. Louvct un journal-affiche de même nature, appelé la Sentinelle, qui contenait les mêmes principes, déTcioppés seulement avec un peu plus d'adresse et de ruse. > fieaulicu, Essais historiques sur la Uévolutionf t. III, p. 319.

leurs cris contre les usurpateurs qui nous foulent aux pieds, et dans leur appel à la constitution et aux lois. C'est surtout qua!id les sacrifices qu*il faut faire à la vérité, à la liberté, à la patrie sont dangereux et difficiles qu'ils sont accompagnés aussi d'inappréciables délices. C'est au milieu des délations, des outrages, des proscriptions; c'est dans les cachots, c'est sur les échafauds que la vertu, la probité, la constance, savourent la volupté d'une conscience orgueilleuse et pure. Leur supplice est même à leurs yeux un véritable succès : car, outre que la mort délivre les bons du tourment de voir prospérer les méchants, ils pensent encore que, si, en attaquant la tyrannie sous le dais, ils n'ont pu parvenir à la renverser, ils l'ont au moins forcée à multiplier ces actes de fureur et de vengeance qui ne tardent pas à la perdre et à dessiller les yeux des moins clairvoyants en leur montrant ce qu'elle peut, ce qu'elle veut, ce qu'elle ose, et combien son joug est honteux et pesant.

André Chénier.

10 juin 1792.

On lit dans un journal d'hier un morceau ironique ' destiné à confondre ceux qui n'approuvent pas le plan de dictature

^ Publié, le 14 juin 1792, dans le supplément du Journal de Paris, portant le n» 89 bis,

^ L'article auquel A. Chénier fait allusion, intitulé : IjCS inconsé" quenceSf parut, le 9 juin 1792, dans le n° 162 de la Chronique de Paris. Il n'est pas signé, mais il n'est pas de Condorcet. Il ne méritait pas, d'ailleurs, l'honneur d'une réplique.

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municipale proposé, il y a quelques jours, au Corps législatif *, Ou veut démontrer que, si ce plan n'est pas adopté, il e^t impossible de punir les ennemis de TÉtat ; et, pour le prouver, on met dans la bouche d'un homme à cocarde blanchey d'un Autrichien, les paroles suivantes : « Vous ne pouvez pas même me dénoncer, car il faut des preuves, et je n'en laisse aucune après moi ; et si vous osez nous accuser, ou écouter les accusations contre nous, nous vous appellerons Tibère. »

Mais vraiment il me semble que, si Tacite revivait parmi nous, il serait de ceux qui flétriraient du nom de Tibère tout homme aux yeux de qui les accusations sans preuves et les dépositions de témoins qui cachent leurs noms, ne sont pas des choses méprisables et infâmes. De toutes les inconséquences que renferme cet article, intitulé les Inconséquences, la plus originale, à mon gré, est ce sincère aveu que ce projet, dont on veut bien faire sentir les avantages, est commode surtout pour dispenser les délateurs de fournir des preuves. Je ne crois pas être le premier à observer que, pour bien connaître combien une chose est mauvaise, il ne faut pas négliger d'examiner de quelle manière on la loue.

On a oublié dans cet article un exemple qui, selon moi, aurait embelli cette énumération àHnconséquences-^ et qui me semble présenter un merveilleux phénomène de confiance extrême soit à faire, soit à souffrir.

Lf^s derniers hommes de France, que l'hypocrisie et l'intrij^ue ont, pour la honte de la France, élevés au plus haut poste

* Allusion au projet de décret présenté par Gensonné, le mercredi 30 mai au soir. Le premier article du projet, qui en a dix-huit, est ainsi conçu : 9 Les directoires de déparlement, ceux de district, et les municipalités des villes au-dessus de 20,000 âmes de population, seront à l'avenir chargés des fonctions de la police de sûreté générale pour la recherche des crimes qui compromettent la sûreté extérieure ou intérieure de l'Etat, et dont la connaissance est réservée à l'Âssenablée nationale. » Les articles suivants organisaient cette dictature municipale qui, dans l'article 2, notamment, faisait appel à la délation.

où un citoyen français puisse atteindre S dénoncent à T Assemblée nationale et à tout l'empire des conspirations , des contre-révolutions, une affluence énorme d'ennemis déguisés, des conciliabules nocturnes à Paris, à Saint-Denis, à Auteuil* ; en un mot, tous les dangers que l'imbécillité, l'inhumanité, Tinjustice des héros de Coblentz et des héros jacobins ont rendus possibles et vraisemblables. La terreur et l'agitation générales, les cris, Temphase, la venimeuse violence des dénonciateurs, n'empêchent pas que tous leurs faits ne soient niés par des démentis nombreux, leurs raisonnements siffles, leurs conclusions bafouées, leurs plans rejetés par la risée ou l'indignation universelle. Dans le même instant on propose de former à la haie une armée de volontaires sous les murs de Paris*. Ceux qui voient fort bien en quoi cela peut être mauvais, et qui ne voient pas en quoi cela peut être bon à la chose publique, demandent où est la nécessité d'une telle mesure : on leur répond, en la motivant sur les conspirations, les contre-révolutions, les assemblées nocturnes à Paris, Saint-Denis, Auteuil, etc. ; et cette proposition est accueillie, adoptée, admirée au même instant par les mêmes personnes qui avaient nié, sifflé, rejeté ces faits et ces raisonnements sur lesquels seuls elle est appuyée.

' Merlin, Bazirc et Chabot.

^ On voyait le comité autrichien partout. Toutes les maisons fréquentées par les personnes appelées aristocrates étaient devenues le rendez-vous de ce comité. On le découvrait jusque dans la petite maison de Bagatelle, située dans le bois de Boulogne, et qui appartenait au comte d'Artois. Gensouné, dans son discours du 23 mai, avait dénoncé CCS prétendus conciliabules : « Il se fait habituellement des rassemblemenls nombreux de ces nouveaux émigrés avec les gens de la cour, à Saint-Denis, à Auleuil, à Bagatelle, et, dans la liste qu'on a donnée des affiliés de ces conciliabules, on cite presque toujours MM. Bertrand et Montmoiin. » Voyez, pour plus de détails, le rapport présenté par Chiihot dans la séance du 4.

5 Ce fut dans la séance du 4 juin que le ministre de la guerre, Servan, proposa à l'Assemblée de solliciter « de chaque canton cinq fédérés, vôtus et équipés, qui se réuniraient, au 14 juillet, à Paris, pour former ensuite un camp de 20,000 hommes au nord de la capitale. »

22S ŒUVRES POLITIQUES. [14 juin

Cette mesure, qui n*a pas eu le temps d'être examinée, est décrétée. La sanction pourra ne pas tarder *. L'examen alors sera inutile ; il ne restera qu*à souhaiter, suivant la formule romaine, que les dieux la tomment à bien*.

On dira peut-être que, voulant avoir cette armée prête pour la solennité du 14 juillet, il n*était pas possible de perdre plusieurs jours en discussions. J'en conviendrai; et ce sera une occasion de rendre justice aux auteurs de cette mesure, en admirant leur discernement et leur sagacité à bien choisir le moment.

Mais les citoyens qui, en disant qu'ils veulent être libres, ont quelque intelligence de ce qu'ils disent, feront sagement de comparer l'idée de la dictature municipale à celle de l'armée sous les mûrs de Paris ; d'examiner si ces deux propositions ne se correspondent pas avec exactitude ; si elles ue vont pas droit au même but ; si elles n'ont pas l'air des deux moitiés très-précises d'un seul et unique plan. Si, d'un côté, les inventeurs de la dictature nous en montrent la nécessité, en nous rappelant à grands cris que Paris est plein de capitalistes et de riches propriétaires'^; d'autre part, les inventeurs de la nouvelle armée s'expriment avec la môme franchise, sinon dans l'Assemblée nationale, où ils ont encore des ménagements

^ Le rapport fut présenté et le projet voté dans la séance du 8. Vais on sait que le roi refusa de sanctionner ce décret.

* Voy., dans Tite Live, IX, celte formule employée par Scipion : Dii Dexque... bene vertant Cf. Chateaubriand, Itinéraire, vers la fin.

^ On rencontre trop souvent dans le journal de Brissot des exemples de cette opposition dangereuse et blâmable entre les riclies et les pauvres. En voici deux que nous choisissons, bien qu'ils soient postérieurs de quelques jours à cet article, parce qu'ils sont saillants. Brissot disait, dans le Patriote français du 23 juin : « Tandis que les riches conspirent contre la liberté..., les pauvres versent leur sang pour la patrie... » Et, dans le numéro du 25 : « Que les sociétés feuillantines, que ces riches propriétaires... daignent donc enfin détacher quelque portion de leurs immenses fortunes pour le salut public. » On pourrait encore relever cette expression, toujours maladroite et dangereuse en temps de révolution, dan& \m dv&<io\iT« d'Unard, prononcé le 15 mai.

' à garder, au moins dans ces clubs si patriotiques où ils tien- ? npnt leur cour plénière. C'est là qu'on nous avoue sans détour : qu*il faut enfin châtier V insolence de quelques gardes natiO' naux de Paris ^ Il est en effet plus que probable que ces citoyens de Paris, armés pour la liberté, armés pour la constitution , auraient l'insolence de défendre leur liberté, de défendre leurs domiciles, de croire que les droits des hommes ne doivent pas seulement servir de thème à de plats bavardages, mais doivent cire la base des lois et du gouvernement ; de croire que la liberté, Tégalité, la justice, ne sont pas de vains noms, imaginés pour donner de l'argent et des places à quelques intrigants ; de croire, enfin, que les éternelles lois qui font un devoir à tout homme véritablement homme de résister à Toppression, les autoriseraient à repousser, le fer dune main et la constitution de l'autre, Taveugle tyrannie de cinq ou six brouillons que leurs amis honnêtes et trompés assurent être encore plus bêtes que méchants. Mais c'est une erreur. Ces messieurs ont une méthode ingénieuse pour déshonorer un homme : c'est de lui attribuer tout ce qu'ils font, et de raconter leur histoire en parlant de lui.

Ils se plaignent qu'on s'efforce de faire un corps de la garde nationale, de lui donner un esprit de corps, de la séparer du reste du peuple*. En effet, ce n'est pas eux qui établissent chaque jour cette distinction ; ce n'est pas eux qui, dans leurs conciliabules, déclament chaque jour contre ce qu'ils appellent

^ Le 8 juin, au club des Jacobins [Journal du 10), < MM. Tallien, Fabre d'Églantine et Saint-André ont répondu à M. Robespierre que ses craintes ctnicnt eiagérées, qu'il ne devait pas s'alarmer sur les dispositions de ses frères des départements, qu'il était important de réprimer l'insolence de plusieurs gardes nationaux de Paris, qui ont osé insulter jusque dans leurs fonctions les magistrats du peuple, et qui viennent de leur désobéir formellement en assistant en armes à des processions, s

^ On peut rapprocher de ce paragraphe l'énergique protestation faite à l'Assemblée nationale, dans la séance du 10 juin, par un courageux citoyen nommé Yasselin.

m ŒUVRES POLITIQUES. [14 jaio

les uniformes *; ce n*est pas eux qui ont inventé l'armée des piques en la proclamant Varmée du peuple ; ce n est pas eux qui viennent de témoigner d'injurieuses défiances sur celte partie de Tarmée nationale qui compose la ville de Paris ; ce n'est pas eux qui l'ont désarmée, quand ils ont voulu se divertir avec quarante galériens de leurs amis'; enGn ce n'est pas eux qui ont employé tour à tour le tumulte pour la fatiguer, les adulations pour la séduire, et qui, désespérant de réussir à Tun ni à l'autre, l'accusent aujourd'hui de partialité parce qu'elle ne sert aucun parti, et qu'elle sait que c'est elle et tous ses frères d'armes répandus sur la France qui font la nation française.

Us font de patriotiques doléances sur la division qui règne entre les citoyens ; et, en effet, ce n'est pas eux qui sèment celte division ; ce n'est pas eux qui, partageant la nation en peuple et en bourgeois^, appellent peuple tous ceux qui ) n'ont rien, et ajoutent que ceux-là seuls sont patriotes. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour nous donner la paix ; et, s'il arrive que tous les citoyens se réunissent pour tomber à leurs pieds, et leur abandonner crédit, argent, places, honneurs, tout ce qu'ils veulent, ils pleureront de joie de voir tant de concorde parmi les citoyens.

Dans leurs véridiques attaques contre des ministres, contre

*■ Lettre du maire de Paris à la garde nationale, du 31 mai 1792. a On voulait faire de vous une corporation... ; on voulait vous isoler de vos frèrci non armés et de ceux qui portent des armes diflerentes des vôtres; c'était commencer la guerre civile... t Voyez l'article de Pitra dans le Journal de Paris du 10 juin, le rapport de Couslard, et les discours prononcés dans la séance du 6 juin par Girardin, Lasource et Hamond. Le 13 juin, aux Jacobins, Merlin disait : <c II faut que rÂsseroblée déclare qu'il n'existe plus de nuances entre les citoyens, ni d'uniformes [on applaudit), plus d'nrmée de ligne; mais que, la patrie étant en danger..., tout citoyen... doit mourir pour la patrie. » •

* Allusion à la fête célébrée en l'honneur des quarante soldats de Châteaavieux.

^ Allusion à la lettre de Pétion à Buzot, sur laquelle il s'est étendu plus haut. Voyez page 128, et à la fin du volume.

le

des généraux, ils ne manquent jamais de leur reprocher Tindiscipline des troupes. En effet, comme des (roupes sans discipline sont toujours fatales à la gloire, et très-souvent à la vie de leurs chefs* , ces chefs ont évidemment un grand intérêt à les tenir dans cet état. Bien des gens accusent les accusateurs eux-mêmes; mais quoi! cen*est pas eux qui ont ouvert les cluhs aux soldats ; ce n'est pas eux qui ont établi des clubs au sein même des régiments ; ce n'est pas eux qui ont démontré que les soldats ne doivent pas obéir à un ordre, sans lavoir approuvé après une mûre délibération ; ce n*est pas eux qui ont applaudi aux dégoûts, aux outrages, aux meurtres dont tant d'officiers ont été victimes; ce n'est pas eux qui ont décerné le triomphe à tous les soldats que leur patriotisme^ a rendus, ou déserteurs, ou voleurs, ou assassins ; ou bien, si c'est eux qui ont fait tout cela, avouons-leur du moins que ce n'est pas là ce qui introduit dans une armée l'insubordination et 1q désordre.

Sur cet article, ils ont une double réponse : si les généraux se plaignent de l'indiscipline de l'armée, alors il est faux que l'armée soit indisciplinée ; mais si des excès déplorabh s et honteux, et trop bien prouvés, ne permettent pins la consolation du doute, alors c'est aux généraux eux-mêmes qu'il faut s'en prendre.

Ceux d'entre leurs coryphées dont l'esprit et les talents peuvent inspirer des regrets et donner du poids aux mensonges, tracent des portraits brillants et fidèles des ambitieuses

*■ Allusion au meurtre de Dillon. Il est à peine nécessaire de faire remarquer l'ironie de ce passage. -

^ Dans la séance des Jacobins du 7 juin, Robespierre, revenant à sa proposition de former une armée de tous les soldats renvoyés de leur corps avec des cartouches infamantes, et préférant cette armée à celle de 20,000 hommes qu'on voulait amener sous Paris, s'écriait : « L'armée que nous ne craindrions pas, ce serait une armée composée de tous les soldats renvoyés avec des cartouches jaunes ou infamantes pour fait de patriotisme. » Nous avons souligné l'expression de Robespierre, qu'André Gbénier flétrit avec juste raison.

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fureurs de la maison (l'Autriche ; et puis ils déclarent que tout ''^ homme qui n'est pas de leur parti, qui n*a point pensé comme eux, qui aurait voulu qu on évitât la guerre, est un ami delà maison d'Autriche. Ils se vantent avec faste d*ètre ses ennemis, de s'offrir à sa vengeance. Certes, malgré leur sinistre démence, et malgré toutes nos fautes, je ne crois pas encore que nous ayons à voir la maison d'Autriche exercer ses vengeances parmi nous ; mais si cet avenir nous menaçait, si nous leur devions ^core cette honte et ce malheur, et si la maison d'Autriche portait dans ses vengeances le discernement que les despotes n'ont pas toujours, de qui devrait-elle se venger? Serait-ce de ceux qui, satisfaits de lui avoir prodigué les injures, ne permettant aucun examen, n'employant que les déclamations et les hravades, nous aveuglant sur tous nos dangers, ne nous parlant que de nos forces, qu'eux-mêmes détruisaient chaque jour, auraient, par une guerre imprudemment provoquée, offert de nouveaux succès à sou ambition? ou de ceux qui voulaient que la liberté fût consolidée, les lois bien établies, le gouvernement bien fixe, l'armée bien organisée, avant de déclarer .la guerre, afin que le glaive d'un peuple libre ne sortît pas inutilement du fourreau, et que, si l'Autriche ne se fût pas contentée de haïr la liberté d'un tel peuple, et eût essayé de la détruire, elle vît enfin réprimer celte ambition qui l'a, pendant plusieurs siècles, rendue odieuse et formidable à l'Europe?

Lâches et cruels imposteurs, bourreaux de votre patrie, il vous sied bien d'imputer les maux que vous lui avez faits, et les maux que vous lui faites, et les maux que vous lui préparez, aux hommes qui ont voulu les prévenir ! Il vous sied bien d'affecter ce courage et cette iiuiocence d'hommes opprimés avec ceux qui, pour faire entendre à leurs concitoyens la voit delà vérité, de l'humanité, sont contraints de lutter chaque jour contre vos calomnies et contre votre oppression ! Vous, ennemis secrets de la constitution, que vous n'exécutez pas,

lî VOUS empêchez d'exécuter, ennemis déclarés de toute istitulion, parce que vous n'avez d'autres lois que votre érêt, et d'autre justice que vos passions, il vous sied bien les accuser d'incivisme, eux toujours fidèles à la constiion et aux lois, toujours fidèles au devoir d'hommes libres, i est d'être équitable et vrai, quoi qu'il en puisse arriver ; X enfin qui, s'ils n'étaient pas assez justifiés par le nom il de leurs accusateurs, et s'ils avaient besoin de citer leurs iuves de civisme, mettraient avec raison au premier rang courageuse haine qui les arme contre vous ! Et ces gens-là, dans l'ivresse de leur vanité et de leurs îcès, vont cherchant dans toutes les histoires à quels permages respectés ils pourront faire l'outrage de les dénoncer 'indignation du genre humain, en les accusant de leuravoir vi de modèle.

Ils se comparent à Caton^ ! Gaton avait-il réduit le vol et le gandage en principes de droit*? Caton avait-il tour à tour igué le dédain des rois par les adulations les plus stupidcs irrité les passions d'une multitude ignorante par des apludissements sanguinaires'? Âvait-il aiguillonné le génie des urreaux à inventer de nouvelles tortures pour les régici-

Tout ce paragraphe est dirigé contre Brissot, qui, dans le Patriote mçaiSy du 9 mai, terminait un article dirige contre Robespierre par

paroles : « Agcndo non dicendo, c'était la devise de Gaton et c'est mienne. » Déjà, le 25 avril> dans une séance fameuse du club des obins, sur laquelle nous allons revenir à propos du paragraphe sutit, il avait déjà fait allusion à la devise de Galon, qu'il revendique ir lui-môme.

» Allusion à un ouvrage de Brissot, intitulé : De la propriété et du

(1782), que Morellet avait rappelé dans un article du Journal de ris. Voyez ci-dessus page 138, note 2.

' Dans un discours, couronné, en 1780, par l'Académie de Ghâlons- -Marne, Brissot avait, en effet, fait preuve envers la monarchie olue de la plus servile adulation, et, comme le relève André Chénier, avait approuvé, contre les régicides, l'emploi des tortures les plus elles. Dans les articles publiés alors contre Brissot par François de ige (p. 165 et suiv. de ses Œuvres), on trouvera de curieux extraits ce mémoire de Brissot.

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des? Et avait-il ensuite ameuté au Champ- de-Hars desbaudes de prolétaires ^ et les collèges des musiciens de place y vendeurs d'orviétariy mendiants y baladins y bateleurs*? Et eLxaiiiil enseigné à ce grave cortège qu'ils étaient fepewp/e romain? Et les avait-il excités à des violences contre les lois et contre les chefs de TÉtat? Caton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres, implacable ennemi de tout parti, de toute faction, de quiconque voulait faire de lu chose publique sa chose privée, dut la plus glande paît de sa renommée et de sa gloire à la (>ersévérance de ses poursuites contre les hommes semblables en talents et en probité à ceux qui osent aujourd'bui écrire leur nom à côté du sien.

Us se comparent, ils comparent leurs complices à Phocion'!

* C'est Brissot qui avait rédigé la pétition du Ghamp-de-Mars, qu'on devait signer sur l'autel de la patrie, en juillet 1791. On sait par quelle Fuitc d'événements celte pétition lut non avenue, remplacée par une nouvelle, improvisée, séance tenante, le 17 ; et comment ce mouvement populaire fut sévèrement et rapidement réprimé par Lafayette et Bailly.

* Traduit d'Horace, Sat,, I, u :

Âmbubajarum coUegia, pbarmacopols, ' Mendici, mimsc, lialatroues...

5 Ce paragraphe est à la fois dirigé contre Brissot et contre Gondorcct. Tous deux nvaieut été violemment attaqués, le 23 avril, aux Jacobins, par Collot-d'llerbois et Merlin, soutenus par Robespierre. Brissot leur répondit dans la séance du 25. Le Journal des Jacobins, du 27, reproduisit le discours de Brissot, dont le Patriote français, du 2 mai, publia les principaux fragments. Dirigeant contre Robespierre et Gollold'IIerbois les mêmes Irails qu'André Chénier lance ici contre lui, Brissot s'était écrié : a Aristide et Phocion n'assiégeaient pas sans cesse la tribune ou les places publiques... Ils ne parlaient jamais d'eux-mêmes; ils parlaient peu, mais ils taisaient beaucoup. Ils ne flattaient jamais le peuple... Pliociun fut même victime d'un de ces flatteurs du peuple, qui l'accusa d'avoir conjuré contre sa patrie, lorsqu'il s'occupait du soin de la sauver. El ce trait me rappelle l'horrible calomnie élevée contre M. Condorcet. C'est au moment même où ce respectable patriote, luttant contre une maladie cruelle, se livre aux travaux les plus opiniâtres, etc., etc.; c'est alors qu'on vient l'accuser, dans celle enceinte d'intrigues, de conjuration contre la liborto, contre la patrie, etc. »

1792] DES MANŒUYRbS DES JACOBINS. 229

Phocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la morale et de la rertu, est ravalé au niveau d'hommes qui ont changé de conduite et d'amis dès qu'ils ont changé d'intérêts, et qui n'ont employé leur esprit et leurs talents qu'à faire plier toute morale à leurs vues et à leurs projets. Phocion boit la ciguë préparée par les délateurs et les sycophantes; et ces gens-là font métier et marchandise de mensonge et de calomnie contre tous les gens de bien. Phocion, après avoir dissuadé la guerre, la fait lui-même avec autant d'intelligence que de courage ; et ces gens-là, après nous avoir précipités dans la guerre, prennent, du fond de leur cabiuetS toutes les mesures propres à la mal faire. Ces gens-là ont sacrifié honneur, pudeur, vérité, patrie, aux applaudissements d'une multitude insensée ; et Phocion, applaudi par une multitude pareille, quoique moins méprisable, puisqu'elle n'était pas ameutée d'avance pour l'applaudir, s'interrompt et demande s'il a dit quelque sottise*. Voilà comment on cherche à en imposer par des rapprochements brillants et absurdes; et, ne pouvant s'associer à la gloire des grands noms, on s'efforce de les associer à son infamie.

C'est ici le lieu de désabuser plusieurs citoyens qui m'ont adresi>é tantôt des éloges, tantôt des objections, tantôt des injures sur des choses qu'ils ont, disent-ils, lues dans le Journal de Paris, mais qu'ils n'ont pas lues dans les articles qui sont de moi, et qui sont tous signés^. Je les prie de se

* L'allusion porte non-seulement sur firissol et Condorcet, mais sur les Girondins, qui avaient poussé à la guerre de tous leurs efforts, et sur le ministère du 10 mars. Mais le Irait final atteint Dumouriez, qui avait eu, en cITit, la prétention de dirij^er du fond de son cabinet les opérations militaires, et dont le pian défectueux fut en partie la cause des premiers revers qu'éprouvèrent nos armées. Voyez plus haut, page 210, note 2, les paroles de Rocliambeau, au club des Jacobins.

- Cette anecdote et les principaux traits du caractère de Phocion sont empruntés à Plulaïque, dans sa Vie de Phocion.

^ P.issage important, qui recommande uno prudence extrême dans

230 ŒUVRES POLITIQUES. [14 juin

souvenir que je ne suis point rédacteur de ce journal ; que je n'en connais même point les rédacteurs*; que plusieurs des personnes qui insèrent, comme moi, des articles dans le supplément lue sont pareillement inconnues ; que chacun est maître d'y publier ses réflexions, à ses frais'; que chacun ne doit répondre que de son ouvrage, et que nul n'y est solidaire pour la louange ou pour le blâme des ouvrages d'autrui. Je sais que la plupart des hommes ne sauraient comprendre qu'on ne tienne à aucun parti, à aucune secte, et qu^on ose penser tout seul; mais, sans nous arrêtera ce qu'ils peuvent ou ne peuvent point comprendre, tout lecteur qui se soucie d'être juste doit bien se persuader que, si mes amis et moi nous avons les mêmes principes et le même but, nous n'en conservons pas moins la plus entière franchise d'opinion sur les moyens d'atteindre ce but et de développer ces principes; que ni eux ni moi ne voudrions de ces amitiés qui imposent le sa-* crifice de son âme et de sa pensée ; que nous laissons de telles liaisons aux brouillons et aux intrigants que nous atta^ querons jusqu'à leur destruction ou jusqu'à la nôtre, et qu'il n'existe entre nous d'association que du genre de celles qui arment vingt villages contre une bande de voleurs.

Ce que je dis est uniquement pour attester ce qui est vrai, et non pour me justifier, comme d'un crime, d'une associa* tion qu'on nous impute comme un crime; car, s'il existe sous le ciel des Sociétés dont l'esprit et dont l'unique vœu soit de poursuivre, flétrir, exterminer la friponnerie, l'hypocrisie, l'imposture, l'ambition cruelle et lâche, je m'inscris haute-

l'altribution qu'on pourrait faire à André Chénier de quelques articles non signés du Journal de Paris.

* Il y a un peu d'exagération dans ce qu'avance André Ghénier. Il était lié avec Rcgnaud de Saint-Jean d'Angély, qui rédigeait l'article Assemblée, ainsi qu'avec François de Pange ; et il connaissait intimement Suard, Morcilet, Lacretelle, Ghéron, qui étaient les principaux rédacteurs du Journal de Paris.

* Voyez l'introduction sur cette question àcé suppléments.

ment dans toutes ces Sociétés, et je promets de les servir de tout mon pouvoir dans cette honorable entreprise. Et il faut, certes, que les clubs, nos maîtres nouveaux, nous aient bien familiarisés au spectacle de Timpudence, puisque nul ne s'étonne de les voir reprocher, à ceux contre qui ils se réunissent pour la violence, Tusurpation et la tyrannie, de se réunir à leur tour pour l'équité, la propriété et les lois.

Du reste, que les législateurs journalistes, que les philosophes libellistes, et qu'avec eux* tous les histrions, galériens, voleurs avec effraction, harangueurs de clubs ou de halles, continuent à me traiter (ï aristocrate, de courtisan, d'aufrichien, d^ennemi du peuple, etc., je ne leur réponds qu'une chose : c'est que je serai volontiers pour eux tout ce qu'il leur plaira, pourvu que leurs cris et leurs injures attestent bien que je ne suis pas ce qu'ils sont. Je n'ijmagine pas d'aussi grand déshonneur que de leur ressembler; et, quelque nom qu'ils me donnent, s'ils ne le partagent point avec moi, je le trouverai assez honorable.

André Ghénier.

Ce 24 juin.

Lorsque dans un pays qui se dit libre il existe iine faction qui ose avancer et soutenir les extravagances les plus atroces,

* Il avait d'abord écrit ; « Du reste, que les amis et les disciples de d'Alembert et de Turgot, devenus les amis et les valets de Bazire et de Brissot, et qu'avec eux... » C'est la seule variante qui nous ait paru mériter d'être relevée. C'est Brissot et Condorcet qu'il d'signe, et avec eux CoUot-d'Herbois et Carra. Voyez sur ce dernier la note 2 de la page 194.

> Publié, le 27 juin 1792, dans le centième supplément du Jouma de paris.

252 ŒUVRES POLITIQUES. [27 juin

etqiic les citoyens qui ne sont pas de cette faction, indignés et épouvantés, se contentent de gémir en secret, et n'osent pas élever une voie forte et terrible en faveur de la justice et de riionnôteté publique; quand surtout ils n'osent pas louer hautement de bonnes actions dans les personnes qui sont l'objet de la liaine et des violences de cette faction effrontée, il n'en faut pas davantage pour s'assurer que l'empire est entre les mains d'un petit nombre de maîtres, et que ce pays ne connaît la liberté que de nom*.

Un magistrat *, dont la cruauté niaise est passée en proverbe, n'a pas eu honte de se montrer, par son approbation, complice des barbares insolences de quelques milliers de tyrans qui forcèrent à main armée, il y a peu de jours, J'asile du représentant héréditaire de la nalion. Il n'a pas eu honte d'applaudir à leur abominable victoire sur le lieu même qui venait d'en être souillé. Devant ce même roi dont ces furieux imbéciles avaient longtemps menacé la vie, dont l'épouse, dont la famille avaient longtemps partagé avec lui leurs menaces, et leurs dérisions lâches et leurs injures viles, ce magistrat a eu la courageu^'c bassesse de leur dire qu'ils se sont conduits avec la fierté et la dignité d'hommes libres^. Les hurlements favorables des clubs qui l'on fait magistrat, et qui voulaient le faire miiître, joints aux subtilités platement ma-

* Ce premier paragraphe a été reproduit, le 28 juin, dans le n* 190 de la Feuille du jour (p. 1441-1442).

* Pétion, maire de Paris.

^ Arrivé tardivement aux Tuileries dans la journée du 20 juin, Pélion se décida enfin à engager la foule des émeutiers à quitter le palais, et voici dans quels termes il le fit : a Citoyens, vous tous qui m'entendez, vous venez de présentei* légalement votre vœu au représentant héréditaire de la nation ; vous l'avez fait avec la dignité, avec la majesté d'un peuple libre; retournez chacun dans vos foyers, vous ne pouvez exiger davanlage. Sans doute, voire demande sera réitérée par les quatre-vingttrois départements, et le roi ne pourra se dispenser d'acquiescer au vœu manifeste du peuple. Retirez-vous, je vous le répète; et, en restant plus longtemps, ne donnez pas occasion d'incriminer vos intentions rcspeclai)les. »

i79î] LA JOURNÉE DU 20 JUIN. 233

lignes de quelques sophistes, aujourd'hui ses amis, n*ont pas empêché les cris de Tiadignatiou universelle de parvenir jusqu'à son oreille. Il les a entendus; ils lui ont causé, sinon des remords, au moins de Tembarras. Il a affecté T espérance qu'un jour on lui rendra ce qu'il appelle justice * ; et tous les bons citoyens voient avec joie qu'une véritable justice a commencé à lui être rendue.

Mais cette journée, mémorable de bien des manières, ne réveillera pas seulement des souvenirs douloureux, puisqu'elle a montré aux Français le premier des fonctionnaires publics chargés de l'exécution des lois remplissant dignement et au péril de sa tête le poste oii ils l'ont placé*. Tous les Français qui n'ont pas perdu toute idée de justice, d'équité, d'humanité ; qui chérissent en effet et veulent observer cette constitution tant invoquée par les bons citoyens et par les hypocrites; qui gémissent de lu voir journellement outragée par ses prétendus amis, et méconnue par ceux dont le devoir est de l'exécuter et de la faire exécuter aux autres ; qui voient avec effi oi la loi de la sanction royale attaquée, et avec douleur l'Assemblée nationale justifier trop souvent, par une conduite inconsidérée et par des mesures inexcusables, la sagesse de cette mêmd loi ; enfin, tous les Français qui veulent et qui

* Le 21, une lettre de Rœderer ayant fait craindre un nouveau mouvement populaire, Pction fut mandé par l'Assemblée. Il la rassura, en lui apprenant que Tordre régnait partout, a Les magistrats ont pris toutes les précautions, dît-il. Ils ont fait leur devoir, ils l'ont toujours fait, et un jour viendra où on leur rendra quelque justice. i> En rendant compte de cette séance dans le Journal de Paris du 23, et en rapportant les paroles de Pétion, que a les magistrats ont fait leur devoir, » Regnaud de Saint-Jean d'Angély ajoute : « Et ne pouvant se dissimuler cependant que telle n'est pas l'opinion générale à beaucoup près, il se porte dans l'avenir pour y trouver respoiî* d'une approbation, et dit que le jour viendra où on leur rendra justice. »

* Dans cette journée du 20 juin, on sait que, pressé de donner sa sanction aux décrets sur les prêtres et sur le camp de 20,000 hommes, Louis XYI résista courageusement aux injonctions populaires, et maintint par son attitude les droits que lui donnait la constitution.

iS4 ŒUVRES POLITIQUES. [27 juin

savent être libres n'ont pu qu'éprouver une satisfaction vraiment patriotique, en apprenant la conduite mâle et ferme du roi dans cette occasion, et en lisant cette proclamation^ où, sans se plaindre des attentats commis sur sa personne, il s'enchaîne à ses devoirs avec le dévouement le plus noble et le plus civique.

Je ne crois pas qu'il existe beaucoup d'esprits assez -bornés et d'âmes assez dures pour ne pas sentir et pour ne pas reconnaître le bel et touchant exemple qu'a donné le roi à tous les fonctionnaires, à tous les magistrats, d'exposer même leur vie pour justifier la confiance publique, de repousser par une constance inaltérable les fureurs de ceux qui veulent commander aux lois, et de ne plus alléguer en excuse de leur condescendance à des volontés iniques les menaces qu'on leur a faites et les dangers qu'ils ont courus. Et, si tous les citoyens veulent se tenir par la main pour que cet exemple ne soit pas perdu, et encourager, par une obéissance éclairée et prompte, les magistrats à s'acquitter aussi bien d^ leurs fonctions, et intimider ainsi les brouillons qui vivent de désordres et de crimes, la fin de l'anarchie et l'établissement du gouvernement et des lois pourront dater du 2Ô juin 1792.

Il est fort peu de personnes qui ne sentent ces vérités ; et tant pis pour ceux qui les sentent, et qui, redoutant les cla- \ meurs d'aristocratie, de royalisme, de liste civile, et tout cet amas de calomnies bêtes lancées au hasard par les fripons qui feignent de croire qu'il faut être payé* pour les recon-

^ L'éditeur de 1840 l'attribue à tort à À. Chénier. Le Moniteur da 24 ne la donne qu'en note, dans son compte rendu de la séance du 23, au cours de laquelle Bazire l'avait dénoncée, aux applaudissements de la Montagne. Presque tous les journaux la reproduisirent, entre autres le Journal de Paris, du 24. Prudhomme, dans le n<> 155 des RénolutUmi de Pans, intercala entre ses paragraphes un commentaire courant, qu'il n*est pas sans intérêt de consulter.

* Il a déjà exprimé la même pensée dans sou article du 7 mars. Yoyei page 137.

naître, étouffent leur conscience et la vérité dans un silence pusillanime.

Pour moi, citoyen obscur, mçiis intègre et fidèle aux lois, j'élèverai la voix en leur nom et au nom de la patrie, et je remercierai le roi du service signalé qu'il vient de leur rendre. Je le remercierai d'avoir fait un usage prudent et judicieux du pouvoir que la constitution lui donne, et de n'avoir point cédé cette partie de la constitution, par conséquent la constitution entière et le salut de l'empire à des menaces sanguinaires, à des clameurs et à des intrigues puissantes. Je le remercierai de s'être souvenu qu'il est un de ceux à la vigilance duquel la constitution se recommande dans les dernières lignes du livre où elle est écrite ^ Je le remercierai de nous avoir appris comment on exécute les lois ; et je le remercierai encore d'avoir rendu justice à la nation française, quand il a jugé qu'elle n'apprendrait pas sans honte et sans douleur les outrages indignes auxquels il a opposé tant de calme et dé franchise, et l'insolence de vils brigands qui osent s'appeler la nation, pour tâcher de flétrir la nation elle-même de leur bassesse et de leur ignominie.

Si la persévérance du roi, dans une conduite aussi sage, aussi belle ; si sa fermeté à son poste, et si la constance et l'union de tous les bons citoyens parviennent à repousser les ennemis étrangers et à étouffer les ennemis plus dangereux qui serpentent au milieu de nous ; si la nation française se repose enfin à l'ombre de ses lois, et de la vraie égalité, et d'un bon gouvernement qui est la liberté, le roi devra se compter parmi les causes principales de ce bonheur. Il se rappellera alors avec joie la journée du 20 juin ; il se rappellera que, ce jour-là, de toutes les autorités qui commandent, lui

*■ a L'Assemblée nationale constituante en remet le dépôt à la fidélité du Corps légblatif, du roi et des juges, à la vigilance des pères de famille, aux épouses et aux mères^ à Taffection des jeunes citoyens, au courage de tous les Français. »

236 ŒUVRES POLITIQUES. [27 juin

seul, avec le Déparlement de Paris S fut rigoureusement fidèle à la constitution, la protégea lorsqu'elle semblait ne pouvoir plus le proléger, et empêcha, autant qu'il fut en lui, quelques forcenés, et surtout leurs chefs visibles ou invisibles, d*usurper la souveraineté nationale et d opprimer, sous la tyrannie d'une faction, le roi légitime d'un peuple souverain qui doit être libre. Il se rappellera que la constitution n'avait pas essuyé de choc aussi violent que cette attaque dirigée contre elle dans sa personne ; il se rappellera le danger qu'il a bravé pour êlre fidèle à son serment et pour soutenir les lois expirantes; et ce souvenir, mêlé aux bénédictions de tous les vrais citoyens français, viendra réjouir sa vieillesse, et lui fera regarder comme un bonheur d'avoir régné.

Puisse-t-il lire avec quelque plaisir ces expressions d'une respectueuse estime de la part d'un homme sans intérêts comme sans désirs', qui n'a jamais écrit que sous la dictée de sa conscience ; à qui le langage des courtisans sera toujours inconnu ; aussi passionne que personne pour la véritable égalité, mais qui rougirait de lui-même s'il refusait un éclatant hommage à des actions vertueuses, par lesquelles un roi s'efforce d'expier les maux que tant d'autres rois ont faits aux hommes! Puisse ce témoignage sincère, bientôt répété par tout ce que la France a de citoyens honnêtes, effacer dans son cœur la mémoire des outrages de quelques misérables, et se joindre, pour sa consolation, à la satisfaction intérieure d'à-

*■ La conduite du directoire du département de Paris contrasta avec celle de la municipalité. Avant le 20 juin, il employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour arrêter le mouvement qui se préparait. A la date du 19, il prit un arrêté, oi!i il rappelait le peuple et les autorités municipales au respect de la loi. Voyez cet arrêté dans le Journal de Paris, du 20. Après l'insurrection, sa conduite fut très-digne et trèsferme, et il fit peser la responsabilité de celte journée sur la municipalité. Voyez l'arrêté du département, du 24, et la correspondance échangée entre le président du conseil général et le maire; ils furent insérés, le 27 juin, dans le centième supplément du Journal de Paris. Voyez aussi le n° 155 des Révolutions de Paris, qui ne donne pas l'arrêté.

voir rempli avec candeur et avec courage son devoir d'homme, de citoven et de roi !

Hais que tous les citoyens dont les sentiments sont conformes à ceux que contient cet écrit (et il n'est pas douteux que ce ne soit la France presque entière), rompent enfin le silence. Ce n'est pas le temps de se taire : Thonneur français est compromis par toutes ces turpitudes et par les infâmes qui les approuvent. Élevons enfin tous ensemble une forte clameur* d'indignation et de vérité. Apprenons à la postérité et aux nations étrangères que la nation française n'est point complice de ces honteuses débnuches de licence que l'on ose appeler liberté. Apprenons-leur que , si Je maire de Paris trouve que nul excès n'a été commis, que la personne du roi a été respectée* le jour où le domicile du roi a été forcé à main armée, où sa personne s'est vue entourée de furieux, qui ont dirigé sur lui leurs injures, leurs menaces et même leurs armes, où ses jardins ont été remplis d'espèces de bêtes féroces qui, sous ses fenêtres, vomissaient contre lui des chansons impures et outrageantes, des imprécations, des vœux sinistres , cette opinion est particulière au maire de Paris, et que la France n'adopte pas plus ses opinions qu'elle n'approuve sa conduite ; que la France approuve la conduite, honore la probité du respectable Aclocque^ et des autres braves

* Il a déjà exprimé la môme pensée dans l'Avis aux Français (p. 38).

^ Dans le rapport verbal qu'il lit k l'Assemblée, le 20 juin au soir : a Plusieurs citoyens se sont transportés dans les appartements du roi... Ils ont prouvé qu'ils n'avaient aucun dessein de commettre des excès... Le roi n'a eu aucunement à se plaindre des citoyens qui ont défilé devant lui. » Au commencement de son rapport, il avait déjà dit : a Le roi sait combien depuis trois ans sa personne a toujours été respectée. » Regnaud de Saint-Jean d'Angély, dans le compte rendu du discours de Pclion (Journal de Paris du 22) : « Il rapporte son arrêté du matin; il assure que nul excès n'a été commis. »

3 Acloque était chef de la deuxième légion. Déjà, dans l'affaire des Châteauvieux, il s'était fait remarquer par sa raison, par son patriotisme éclairé ei par son respect pour la loi. Dans la journée du 20 juin, après

S58 ŒUVRES POLITIQUES, [5 juiUei

gardes nationales qui, dans cette occasion où tous les hommes de bien ont envié leur poste, manifestèrent des entrailles d'hommes et le courago de citoyens libres. Âpprenons-leur enfin que, si des législateurs libellistes^ aiTectent de parler des actions de cette journée comme de choses de peu d*im< portance, et de ne \oir dans tout cela qu'une visite faite au roi* et quelques vitres cassées^ ; si, sans aucune pudeur, ils assurent qu'on a traité le roi comme un autre homme^, lorsqu'il s*est vu en butte à un traitement dont tout le monde aurait été révolté, quand même il se serait adressé à eux ; s'ils ajoutent, à de si belles réflexions, des railleries qui ne les déparent point, ce n*est pas que la nation presque en^ tière n'abhorre et ne déteste un pareil langage ; c'est unique» ment que ces messieurs usent avec intrépidité du privilège que le mépris public leur a donné de tout dire, et de l'impossibilité où ils se sont mis depuis longtemps de s'avilir da* vantage. André Chénier.

avoir cherché en vain à empêcher l'invasion du palais, il fut un de ceni qui ne quittèrent pas le roi, lui faisant courageusement un rempart de leur corps, et qui l'aidèrent à se dérober à la foule. Voyez VHUtoire de la Tareur, de Mortimor-Tcrnaux, t. I, pp. 189, 191, 211.

^ Brissot et Gondorcet, qu'à la lin de Tarticle précédent il a désigna sous le titre de législateurs journalistes, de philosophes libeUistes.

^ Le Patriote français, du 21 juin, avait ainsi rendu compte de Ui journée du 20 juin : a En sortant de rÂssemblée nationale, les habitants des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ont été rendre visite au roi, et lui présenter une pétition. »

' Voici comment s'exprimait Condorcet dans la Chronique de. PariSj du 22 juin : « Il ne s'est commis aucun désordre dans le chftteau, car une ou doux portes forcées, quelques vitres casséest ne peuvent être comptées, lors(|ue vingt ou trente mille hommes pénètrent à la fois dans une habitation dont ils ne connaissent pas les issues. »

* Dans le môme numéro de la Chronique, Condorcet ajoutait : c On a pu voir avec douleur combien peu de gens... ont pu se persuader qu'un roi n'est qu'un homme. » Voyez, dans le cent-troisième auppl^ ment du Journal de Paris, 3 juillot, les réflexions qu'inspira à F. Chéron le récit de Condorcet.

1792] DE lA NÉCESSITÉ DE L'UNÎON. 23Ô

Ce i« juiUet 1792.

Quelle que soit l'audace et Tassurance Traie ou simulée des ennemis de la chose publique, l'âme des bons citoyens ne doit pas être entièrement fermée à l'espoir. La tentative faite, le 20 du mois de juin, pour soumettre le représentant héréditaire de la nation au joug des clubs et des tavernes , et renverser par là une constitution qui n'existera plus dès l'instant que la sanction du roi ne sera plus libre, ^a dessillé les yeux de ceux même qui jusqu'ici s'étaient montrés les plus aveugles sur les projets sinistres des bandits, qui veulent que l'unique fruit de quatre années de travaux et d'inquiétudes soit de leur livrer la patrie au pillage. Honneur et actions de grâces à tous ces administrateurs d'un grand nombre de départements qui, par des adresses* pleines d'une liberté courageuse et de cette éloquence qu'inspire le profond sentiment du devoir, nous ont hautement rappelé à tous que l'on n'est pas digne du nom de citoyen et d'homme libre, si l'on n'est pas toujours prêt à s'élever contre toute espèce de domination injuste, à repousser toute espèce d'usurpation, à périr, s'il le faut, pour être fidèle aux lois et à ses serments ! Ce concert vraiment ci* vique des adminisirateurs, des magistrats, des armées, de tout citoyen qui joint quelque probité à quelque lumière, en faveur d'un roi menacé, outragé pour avoir fait son devoir ; cette indignation générale du véritable peuple français, de voir sa souveraineté insolemment usurpée par une horde de

*■ Publié, le 5 juiUet 1792, dans le cent-quatrième supplément du Journal de Paris,

^ Entre autres celles de la Somme, de la Seine-Inférieure, de Seinecl-Oise, de l'Eure, de Tlndre, de TAisne, du GaWados, etc.

âiO ŒUVRES POUTIQUES. [5 juillet

brigands, dont les chefs crurent en cette occasion n*aToir plus besoin d'être hypocrites ; ce mépris public versé à pleines mains sur les infâmes apologistes de ces infamies : tout cela semble permettre de présager enfin la chute de ces tyrans qui oppriment au nom de l'égalité, qui déchirent la patrie au nom du palriolisme, et qui foulent aux pieds tous les droits des hommes, en citant la Déclaration des droits. | §

Mais, dans une lutte aussi opiniâtre des intérêts particu- ^ liers contre l'intérêt de tous, de la violence contre la force légitime, rÉlat est perdu et dissous, si l'indignation générale ne se manifeste que dans les discours des citoyens, si elle n'est pas justifiée ou condamnée par les sentences des tribunaux. Le silence des lois, en pareil cas, n'est qu'un signe de leur défaite, un aveu de leur impuissance et de leur soumission à des volontés tyranniques.

En effet, les adresses de félicilations, d'adhésion, de dévouement, abondent dans l'un et l'autre parti. Il est bien vrai que les personnes qui réfléchissent, et qui jugent, et pour qui les cris ne sont pas des raisons, ne sont pas dupes de cette l ressemblance. Us voient, d'une part, des centaines d'oisifs attroupés dans le recoin d'une ville, et s'inlitulant les cUoyeni de cette ville ; une poignée d'habitants de quelque section de Paris se rassemblant à Tinsu de tous les autres liabitants de celte section, et s'appelant avec intrépidité les citoyens de telle section; les questions les plus épineuses décidées avec arrogance par des hommes qui ne savent ni lire ni écrire, et leurs décisions soutenues avec des piques, avec des insultes, , avec des menaces ; les mêmes sottises ^ et les mêmes atrocités ' répétées dans toute la France, au même instant, avec le même bruit, parles mêmes hommes, tous, ou presque tous, gens saus aveu, sans propriété, sans famille, sans aucun intérêt à quelque gouvernement que ce puisse être ; et lout cela s'appelant le vœu

* Le coiiiinenccnient de ce membre de phrase a élé omis daiis les éditions 1826 et 1840.

national ; de l'autre part, ils voient une foule de magistrats, d'administrateurs, de pères de famille, de citoyens actifs, vingt mille à Rouen S quarante mille à Paris', incoimus les uns aux autres, ne formant jamais d'attroupements séditieux, n'assistant jamais à des prédications frénétiques, mais tous réunis de sentiments et de vœux, tous déposant paisiblement leurs signatures chez des officiers publics, tous, au nom de la constitution et de la liberté, demandant et voulant ju.<>tice, réparation, respect aux autorités légitimes, force aux lois, fidélité aux serments. Et après une comparaison du fond et de la forme de ces différentes pétitions, et des moyens mis en œuvre pour les obtenir, il n'est assurément pas difficile de discerher de quel côté sont la justice, la raison, la loi, le véritable vœu national et la véritable opinion publique.

Mais le nombre des personnes qui réfléchissent et qui jugent est infiniment petit. La plupart, incertains de leurs sentiments, mal affermis dans ce qu'ils appellent leurs pensées, toujours prêts à reculer devant les emportements injurieux de ceux qui feignent l'enthousiasme, finissent toujours par croire que celui qui crie le plus fort a raison. Les discussions judiciaires et les éclatantes décisions des tribunaux peuvent seules diriger les esprits faibles dans la voie de la vérité, et, se joignant au cri de toutes les âmes honnêtes, peuvent seules réparer et conserver l'honneur national, en montiant aux étrangers et à la postérité qu'à travers l'esprit de vertige et d'ivresse, où l'on s'efforce de nous plonger de plus en plus, le

^ 11 y eut deux adresses signées par les citoyens aclil's de Rouen, au nombre de vingt mille : l'une, adressée au roi, et insérée dans le Journal de Paris, du 28 juin; Tautre, adressée à rAsscmbléc, et lue dans la séance du 29. Elle est dans le Moniteur du 1*' juillet.

* Cette adresse des citoyens de Paris avait été déposée chez tous les notaires. Quelques-uns, au nombre de quatorze (sur cent doux), refusèrent de prêter leur ministère à un acte politique. Voyez le Journal de Paris, du 26 juin. Elle fut remise et lue à rA.sscnibléc, dans la séance <lu 1"' juillet, par Guillaume et Dupont de Neniour», lous djux nieinbrei de l'A^seiublée constituante.

212 ŒUVRES POLITIQUES. [5 juillet

fond de la nation française n'a point perdu le sentiment de ce qui est bon et juste, et l'amour de l'ordre, et la haine des méchanls.

On connaîtra alors si, quand des magistrats, accusés ou de séduction ou de connivence, trouvent quelques amis qui les louent, les exaltent, les remercient, ils en imposent à tout / le monde ; ou bien si Ton sait ne voir en eux que des généraux qui se fout décerner lé triomphe par leur propre armée.

On connaîtra, de plus, si c'est en vain que tous les Français répètent ces paroles des administrateurs du département de la Seine-Inférieure : Nous n avons pas brisé nos chaînes pour en porter de nouvelles *^.

On connaîtra, en un mot, si les bons citoyens, les hommes industrieux et paisibles, peuvent enfin compter sur l'appui que les lois et le gouvernement leur doivent, ou s'il ne leur reste que les ressources du désespoir.

Citoyens, jamais instant ne fut plus décisif ; jamais l'union et la courageuse fidélité aux lois constitutionnelles ne furent plus nécessaires ; jamais votre patience ne fut plus poussée à bout ; jamais la tyrannie des brouillons ne fut aussi active, aussi effrontée. Écoutez-les accuser leurs adversaires de vouloir allumer la guerre civile. Et, par cette insolente menace, que font-ils autre chose que nous prévenir qu'ils sont déterminés à couvrir la France de ruines, plutôt que de rien céder de leurs prétentions désastreuses*, plutôt que de fléchir sous le joug de cette égalité qu'ils nomment sans cesse?

Citoyens, les lois, pour s'établir, ont besoin de notre secours ; c'est à nous de les protéger aujourd'hui, pour qu'elles acquièrent la force de nous protéger à jamais.

* Celte adresse au roi se trouve tout entière dans le Logographe, du 50 juin 1792. Elle se termine ainsi : « Toute tyrannie nous est insupportable. Nous n'avons pas brisé nos chaînes pour en porter de nouvelles Nous voulons, nous portons dans nos âmes la constitution, la loi et le roi. »

^ Membre de phrase omis dans les éditions 1826 et 18 iO.

Citoyens français, vous tous qui voulez que votre patrie soit libre et heureuse, que votre asile soit sûr, que votre propriété soit inviolable, que votre femme, que votre fille dorme sans crainte sous la garde de la loi, et qui savez que tous ces biens ne se trouvent pas au milieu des factions et de Tanarcbie ! réunissons-nous tous à ces dignes administrateurs dont Paris et une foule d'autres départements doivent s'honorer. Que chacun fasse son affaire privée de démasquer les fripons publics. Si chacun ne peut pas, comme le brave Lafayetle, servir la patrie à la tête des armées et près de l'Assemblée nationale % chacun peut, dans le poste où il est placé, porter des coups plus ou moins forts aux ennemis qui nous menacent tous. Que chacun épie, attaque, dévoile ce qu'ils osent, ce qu'ils préparent, ce qu'ils disent, ce qu'ils dissimulent. Le cri unanime de la France les renversera ; et le courage de ceux qui, les premiers, les ont désignés comme des pestes publiques, aura enfin une autre utilité que le noble mais vain plaisir de braver de vils tyrans sous le dais, de les accabler de l'opprobre de leur triomphe, et de se faire le représentant de leur conscience, en leur rappelant quelquefois qu'ils sont la lie et la honte de l'espèce humaine.

ANDRÉ Ghénier.

P. S. Je ne tarderai pas à faire paraître ma réponse aux nouvelles observations que mon frère a publiées sur les Sociétés qui se disent patriotiques *.

1 Allusion à la lettre de Lafayelte à TAssemblée nationale, lue dans la sii/incc du 18 juin, et surtout au discours que prononça le général à h barre de l'Assemblée, le 28 juin.

2* Les nouvelles réflexions de Marie-Joseph sur les sociétés patriotiques parurent dans le Moniteur du 19 juin 1792. La réponse annoncée par André Chénier ne parut pas.

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