DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
Ce 6 juillet 1792.
Beaucoup de ciloyens, au nombre desquels je suis, n'ont pas trop compris pourquoi PAssemblée nationale a mis, il y a peu de jours, tant de chaleur à s'informer si le ministre de rintérieur avait fait réimprimer l'arrêté du département de la Somme*, et s'il l'avait envoyé dans les aufres départements. Us demandaient si, dans le cas où ce ministre aurait fuit ce dont on Taccusait, il aurait commis quelque délit. Le ministre a répondu qu'il n'avait point envoyé cet arrêté dans les départements. Soit; mais je dis que, s'il l'y avait envoyé, il aurait fait une chose très-louable, quoique inutile, puisque, d'nn bout de l'empire à l'autre, le même sentiment de justice et d'humanité s'est exprimé avec la même indignation, avec le même courage, et a produit subitement ce concert unanime et spontané qui aigrit la r.ige des misérables affamés de puissance et d'ignominie, mais qui ne parvient pas à les faire rougir.
* Publié, le 10 juillet 1792, dans le cent-soptième supplément du Journal de Paris.
* Ce fut dîins la séance du 2 juillet que le ministre de Tintéi-ieur, Terrier-Monlciel, fut somme de s'expliquer sur une. réimpression, faite à l'Imprimerie royale, de l'arrêté du département de la Somme. Par cet arrêté, daté du 22 juin, le directoire du département de la Somme avait décidé d'envoyer deux députés à Paris pour remercier le roi de sa fernielé dans la journée du 20 juin, de charger ces députée de le tenir au courant des agissements des factieux; et, pour parer à tous les événements, il avait constitué la garde nationale du département en étal de réquisition permanente. Cet arrêté se trouve dans le Moniteur du 27 juin. Mais le Journal de Paris, tiu 20 juin, dans le quatre-vingt-dixneuvième supplément, donna, en outre, l'extrait du registre des arrêtés du directoire et l'adresse au roi.
On assure, et, à dire vrai, bien des circonstances permettent de croire qu'il existe en elfet, au sein même de TAssem^ blée nationale, un parti de furieux qui veulent renverser les barrières que la constitution oppose à l'ambition et à Tava* rice, et, s'ils trouvaient à Paris quelques obstacles, transport ter violemment TAssemblée nationale et le roi dans des lieux qu*ils jugent plus favorables, en abandonnant les Parisiens récqlcitrants à la vengeance et au glaive^. Tous n'ont pas Tindiscrète folie d'avouer de tels projets, comme certain prêtre jadis connu, m'a-t-on dit, pour avoir mêlé les adulations delà plus abjecte servitude à tout l'insignifiant bavardage qui, de tout temps, a fait retentirles chaires ecclésiastiques. Le comité autrichien, tant dénoncé et jamais prouvé, n'était pas aussi ^ vraisemblable ni aussi redoutable que ce nouveau complot. Et (. ce sont des hommes dont les discours et la conduite ne dé* ,^ mentent pas le soupçon de[complicité à ces détestables trames qui répètent hautement que Farrêté du département de la
* D*après Beauliea (Essais historiques sur la Révolution^ t. III, p. 42U], ce serait la connaissance de ces projets qui, lors du manifeste du duc de Brunswick, aurait amené la rédaction de la Déclaration additionnelle, a Quelques membres de l'Assemblée, dit Beaulieu, se défiant de la fidélité des habitants de Paris à leur égard, avaient projeté de faire sortir l'Assemblée de cette ville, |t d'entraîner le roi avec eux pour leur servir d'otage. » Mais c'est à la séance du 5 juillet que Chénier fi.it allusion. L'évêque conslilutionnel du Cher, Torné, avait fait un discours pour prouvera l'Assemblée qu'elle devait s'emparer du pouvoir et agir par des mesures dictatoriales. Quand il descendit de la tribune, un membre de l'Assemblée, Marans, se leva pour dénoncer le projet de Torné. et apprit que, six semaines environ auparavant, Torné lui avait dit « que pour sauver la France il fallait fermer la constitution, il fallait que rÀssemblée s'emparât de tous les pouvoirs^et que, s'il y avait des récalcitrants, elle se transférât dans le Midi, afin de mettre la Loire entre eux et l'Assemblée. » André Chénier ne se trompait pas dans son appréciation sur l'abbé Torné, ci-devant chanoine dcXÉgUse d'Orléans et aumônier du roi de Pologne. En 176 i, il avait prêché le carême devant le roi Louis XV, et, l'année suivante, avait fait paraître le recueil de ses sermons. Dans le Journal de Paris^ du 26 juillet 1792, centquinzième supplément, on publia un long extrait du Sermon sur la fidélité aux souverains,
Somme est inconstitutionnel ^ 11 est vrai que, suivant leur usage, -ils se contentent de le dire ; car ils ne doutent pas que oe ne soient eux que l'on choisisse pour leur donner le privilège d'être crus sur parole. Il est fâcheux qu'ils n'aient pas au moins tenté de balbutier quelque preuve : ils auraient prouvé en même temps qu'à la réserve des clubs, des groupes du Palais-Royal et des brigands du 20 juin, toute la France est inconstitutionnelle, puisque tonte la France admire et partage le courageux patriotisme de tous ces dignes administrateurs qui, traités d'hommes corrompus* et de contre-révolutionnaires par tous les ennemis de Thonnêteté et des lois, ont déjà goûté une des récompenses de la vertu, je veux dire la haine et les outrages des fripons.
Allons, cruels imposteurs, injuriez bien tous ceux qui, pour le salut et l'honneur de leur patrie, élèvent encore une voix véridique et pure, font encore entendre lesnomsde prudence, d'équité, de commisération, appellent tous leurs concitoyens à la liberté, et s'efforcent de prouver que la France n'est point entièrement peuplée de frénétiques. Mais vous aurez beau faire, ils périront, ou ils arracheront leur pays à votre tyrannie insolente ; ils feront triompher la constitution et les lois, malgré votre amas d'écrits perfides et féroces, qui vont partout éteindre la morale, réveiller toutes les passions, offrir au crime l'impunité et même la gloire.
Si le ministre de l'intérieur avait fait circuler dans les provinces quelqu'un de ces pamphlets qui irritent l'orgueil et l'envie, enhardissent les vengeances, montrent des 'richesses à la fainéantise avide, nourrissent de poisons le noir entliou-
^ « C'est l'inconstitutionnel arrêté du département de la Somme qui .
nous a valu ce bon décret (la publicité des séances des directoires des |
déparlements).» Patriote français, du 3 juillet. j
* C'est ce que Brissot, dans le Patriote français, du 2 juillcti ap- |
pelait a la coalition des directoires. » Il avait dit dans le numéro do *
24 juin : « Le directoire du département de la Mayenne est du petit |
nombre de ceux que \e ^ewWWW.'&tiv^Ti'^'^^^ corrompus. > i
siasme des fanatiques atrabilaires ; s'il eût envoyé aux déparrtements quelques-unes de ces Adresses convulsives, toutes fabriquées aux mêmes ateliers, toujours applaudies par leurs propres auteurs en présence du Corps législatif, où une poignée de bandits et d'imbéciles est appelée le peuple j et où ce peuple est excité à la révolte et aux armes ; s'il eût envoyé ces déclamations contre un des pouvoirs que la constitution a créés, souvent écoulées dans le lieu même où la constitutiou a été faite ; s'il eût envoyé ces nuées de dénonciations vagues et homicides, dépourvues de toute espèce de preuve ; s'il eût envoyé des libelles niaisement atroces où des magistrats disent que le spectacle du 20 juin était beau, et où ils rendent grâces à VÊtre Suprême^ ; s'il eût envoyé une lettre de son prédécesseur Roland', où la désobéissance du roi aux volontés de quelques intrigants est présentée comme un attentat à la souveraineté nationale, où le roi est menacé d'incendies et de massacres au nom de la constitution, s'il ose user d*uu pouvoir que la constitution lui donne et dans une occasion où c'était un des grands bienfaits de la constitution'; si le ministre de l'intérieur eût aidé à répandre toutes ces feuilles contagieuses, c*est alors que la constitution, la justice, la
^ Les membres de phrase soulignés par André Cbénier sont extraits d'un mémoire de Pétion, intitulé : Conduite tenue par le maire de Paris f à V occasion des événements du 20 juin 1792. Il contient, en effet, celte phrase : a Le spectacle était beau ; beaucoup de joie et de gaieté; les propriétés étaient respectées, et nulle plainte particulière, i Et il se termine par ces mots : a Pas un citoyen n'a reçu une blessure au milieu de cette grande fermentation. Voilà le plus bel éloge de la municipalité. Rendons grâces à VÊtre Suprême! » On trouvera ce mémoire dans le tome XV de V Histoire parlementaire ^ de Bûchez. Il est, d'ailleurs, dans les journaux du temps. \\ fut reproduit, entre autres, le 27 juin, par le Courrier français^ dans un supplément, au n** 179.
^ André désigne ici la lettre célèbre, écrite au roi par Roland, à la date du 10 juin, et que, dans la séance du 13, oi^ elle fut lue, Roland avait fait parvenir à l'Assemblée, en l'informant qu'il avait reçu l'ordre du roi de remettre son portefeuille à Mourgues.
' Tout ce membre de phrase a été omis dans les éditions 1826 et 1840.
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morale éternelle, eussent prononcé sa condamnation ; mais c'est alors qu*il n'eiit pas été accusé.
Il est impossible qu un bon Français ne gémisse pas et n*ait pas quelque bonté pour la France et pour ses représentants, quand la partialité, Tinconstance, la versatilité de plusieuis délibérations législatives lui montrent avec quel aveuglen:cnt TAssemblée nationale s'abandonne à quelques brouillons, qui la font seivir d'instrument à leurs haines et à leurs projets. J'en veux citer deux ou trois exemples, auxquels tous les citoyens qui n'ont pas été endormis pendant cent ans, comme le liéros d'un conte orienlal, pourront malheureusement en fijouler beaucoup d'autres.
On demande à rassembler une armée de vingt mille hommes sous les murs de Paris ^ Ce plan, la manière inconstitutionnelle dont il est présenté', les moyens indiqués pour le mettre à éxecution, et plus encore le nom de ses auteurs et de ses défenseurs, excitent des alarmes générales. Ou répond qu'il faut avoir une armée de réserve en seconde ligne, dans le cas où les ennemis du dehors obtiendraient des succès inquiétants pour la capitale. Cette vue est prudente et sage. Le pouvoir exécutif, en rejetant un projet, d'ailleurs détestable, conserve, étend, perfectionne la seule bonne chose qu^oneùt présentée pour l'appuyer. D'après les formes que les lois prèsdoivent, il propose à l'Assemblée nationale de camper trentetrois mille hommes de troupes dans un lieu beaucoup plus
* Ce fut le 4 juin que le ministre de la guerre, Servan, proposa à TAssemblée la formation, sous Paris, d'un camp de 20,000 fédérés, envoyés par les djpartemei)ts. Ce projet fut discuté dans la séance du 8, et l'Assemblée décréta la levée des 20,C00 hommes, renvoi de cinq fédérés par canton, et la réunion des fédérés à Paris, le 14 juillet. C'est à ce décret que le roi refusa la sanction.
^ En effet, c'est de sa propre autorité, en son nom et nullement au nom du roi, que Servaa avait fait cette proposition à PAssemblée législalivc. Or, en vertu de l'article l®', de la !'• section du chapitre ni, du titre 111 de la constitution, les propositions de lois n'appartenaient qu'à l'Assemblée el au toi.
convenable*; et l'Assemblée nationale a laissé écouler plusieurs semaines sans avoir encore délibéré sur cette proposition, c'est-à-dire sur la seule idée d'utilité publique que renfermait une mesure qu'on lui avait fait décréter comme urgente. Et ces maîtres de l'Assemblée nationale et de la France ne veulent pas même nous permettre de croire qu'ils ont besoin de se déguiser ; ils ne veulent pas nous cacber que ce prétexte d'utilité publique n'était qu'un appât éblouissant, et qu'au fond ils prétendent avoir une armée contre leurs ennemis, c'est-à-dire contre tous les gens de bien; et, pour nous le bien prouver, en même temps qu'ils laissent à Técart la proposition des trente-trois mille hommes, ils poursuivent leur plan de rassemblement '. Us en ont d'abord commencé l'exécution avec éclat par le moyen de leurs cavernes affiliées ; puis ilsont fait justifier, par des décrets, des démarches violentes, illégales, contraires à toute espèce de bon gouvernement ; et ils se flattent d'un triomphe sanglant pour le 14 juillet, jour qui ne devrait rappeler aux Français que des idées de concorde et de gloire ; et leurs amis, et des infâmes, que l'indolence parisienne doit éternellement rougir d'avoir laissé élever aux magistratures municipales, n'ont pas dissimulé leurs espérances d'être ce jour-là les chefs d'une fédération cimentée par des meurtres, et de se rassasier à plaisir du sang
* Ce fut le 22 juin que le ministre de la guerre, I^jard, proposa de former une nouvelle réserve de quarante-deux bataillons de la garde nationale volontaire, et de placer cette armée dans un camp établi à Soissons. Celte fois, c'était le roi lui-même qui avait fait cette proposition dans une lettre contre-signée par Lajard.
* Voyez, dans le n' 156 des Révolutions de Paris, un article qui commence ainsi : « La patrie est en danger... Ce cri s'est fait entendre dans les quatre-vingt-trois départements, et les patriotes n'ont pas attendu le décret et la sanction pour se lever, lis arrivent, tous en armes, et la plupart avec leurs munitions de bouche et de guerre ; etc. » Le 2 juillet, l'Assemblée avait voté les dispositions à prendre par la municipalité de Paris, au moment de l'arrivée des gardes nationaux envoyés par les départements.
de. tout honnête homme qui affiche pour eux le mépris et Texécration qu'ils méritent.
Au reste, de tels propos ne sont pas moins, dans ceux qui f les tiennent, une marque de terreur que d'insolence ; et il ne ? faut pas croire que la France entière se soit donné le mot pour se choisir de pareils chefs, et pour ne nous envoyer ici que des hommes dignes des certificats de patriotisme de H. Lasource ^
Des ex-ministres, enfants des clubs, sont accusés, devant l'Assemblée nationale, d'avoir fait sciemment et à dessein des marchés désavantageux au trésor public*, d'avoir mis obstacle à Tapprovisionnement d^une armée pour perdre le général ; d'avoir fait des reproches à des administrateurs qui ont détourné les effets de leur perfidie. Je n'ai aucune preuve que ces accusations soient fondées. Je ne les connais point ; je n'ai contre eux d'autre présomption que leur conduite, jointe au nom de leurs ennemis et à celui de leurs amis. Mais n'est-il pas étonnant qu'une Assemblée, si souvent agitée au delà de toute mesure par mille délations absurdes, quelquefois suivies
^ Les hommes dignes des certificats de patriotisme de M. Lasource sont des forçats libérés. André Chénier fait allusion à ce fait que, dans la séance du 29 juin, Lasource fut accusé d'avoir délivré et signé, au nom de la Société des Jacobins, un certificat de patriotisme à un nommé Penaud, condamné aux galères par un jugement du Parlement de Paris, en date du 3 mars 1789.
> Ce sont Servan et Roland. Dans la séance du 23 juin, Lajard, alors ministre de la guerre, vint consulter l'Assemblée sur des marchés conclus par Servan, son prédécesseur, en dehors de toute adjudication, et contre lesquels s'étaient élevés les administrateurs du département du Rhin, affligés de voir des fonds, destinés à la défense de l'État, livrés à la rapacité de quelques entrepreneurs. Il fut, en outre, inculpé par Blanchard, relativement à des marches passés. Il adressa, à l'Assemblée, des observations, le 29 juin; elles furent renvoyées au comité de l'examen des comptes . L'armée qui avait manqué d'approvisionnements était celle de Lafayette. Voyez plus haut note 4, page 211. Au sujet du conflit entre les administrateurs de Strasbourg et Roland, ministre de l'intérieur, voyez la plainte qui, dans la séance du 23 juin, fut portée devant l'Assemblée par deux députés de la commune de Strasbourg.
de coups de foudre aussi difficiles à prévoir qu'à justifier, soit d indifférente et si cilme sur les accusations les plus graves ît les mieux appuyées qui aient eîicore été faites contre aucun igent public? Ce qui n'est pas étonnant, c'est que des homnes faits pour trouver du talent et de la vertu dans ces acions, continuent de louer le talent et la vertu de ces minis* res.
Une section de Paris, ou, pour mieux dire, une centaine i'oisifs tumultueux, agissant et parlant dans une section au lom de leurs voisins qui n'en savent rien, s'arrogent le pou-* loir d'inviter tous les départements, par une lettre circulaire *, i telles et telles mesures, que nulle section de l'empire n'aurait le droit de provoquer, même si elles étaient conformes aux lois et au bon ordre. Le département de la Seine-Inférieure lénonce celte usurpation *, d'un si dangereux exemple ; et l'Assemblée nationale, à qui l'on fait croire que le ministre Je l'intérieur est un contre-révolutionnaire, s'il a envoyé partout l'excellent arrêté du département de la Somme, ne fait pas la plus légère attention à cette lettre du département de la Seine-Inférieure.
Des séditieux armés sont vingt fois venus insulter par leurs menaces et par leurs éloges l'Assemblée nationale à sa barre, et outrager avec elle le roi, la constitution, les lois ; et ils ont reçu des Jionneurs ; et dans celte môme Assemblée, les fougueux ennemis d'un général cher à Ja liberté ont voulu le dévouer aux supplices et aux poignards, pour être venu, dans une pétition civique et légale, rappeler à nos représentants et
* Adresse de la section des Lombards aux qualre-vingt-trois déparléments pour les inviter à envoyer chacun vingt-cinq citoyens par district à la fédération du 14 juillet. Rœdererj Chronique de cinquante jours y page 89. Voyez cette adresse, datée du 22 juin, dans Vllistoirc de là Terreur, i. I, p. 260.
* Ce fut dans la séance du 4 juillet que le directoire de la Seine-Infé^ rieure dénonça à l'Assemblée l'adresse de la section des . Lombards; Voyez le Patriote français, du 6 juillet,
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à tous les citoyens la fidélité scrupuleuse que nous avons tous jurée à la constitution ^ Oui, il a eu raison de s'en vanter ; en dénonçant au châtiment des magistrats indignes, en éveillant toutes nos craintes sur les projets et les fureurs de Thydre jacobine, il n'a fait que revêtir de l'éclat que donnent à ses paroles quinze ans d'une renommée acquise par le courage et parla vertu ; il n*a fait que proclamer, avec une solennité trop nécessaire, le langage constamment tenu par tous les honnêtes gens, et longtemps imité par ceux qui longtemps feignirent de l'être. Certes, pour nous faire mesurer l'abîme où nous précipite cette horde de tjrans impunis et d'énergumènes sans frein, il n'avait pas besoin d'emprunter d'autres lumières que les siennes, et d'autre témoignage que le sens commun et que la conscience de tous les Français. Et, s'il en avait eu besoin, ce n'est pas, comme l'a prétendu un journal ' que d'ingénieuses noirceurs et de tristes bouffonneries rendent piquant au goût de ceux qui ne sont point révoltés par l'imposture et la mauvaise foi la plus basse, ce n'est pas aux manifestes de Léopoldet de Kaunitz qu'il eût été obligé de recourir. Il eût allégué des autorités d'un plus grand poids sur les vrais citoyens
^ Le 28 juin, Lafayette, ayant demandé par une lettre au président Tautorisation de paraître à la barre, se présenta devant l'Assemblée, la rassura d'abord sur la situation de son armée et, au nom de celte armée dont il avait, par un ordre du jour, arrêté les adresses, il supplia TÂssemblée de punir les instigateurs du 20 juin, d'anéantir la secte des Jacobins, et enfin, au nom de tous les honnêtes gens [ce à quoi Chcnier fait allusion plus bas], il supplie l'Assemblée de faire respecter les lois. Le 28, Guadet et Isnard attaquèrent violemment le général; et, dans la séance du 50, à la lecture de la lettre par laquelle Lafayette apprenait son départ à TAsscmblée, Delaunay prononça un fougueux réquisitoire contre lui, le comparant à César, moins la gloire, et le dévouant aux poignards des modernes Brutus.
* La Chronique de Paris. En parlant de la lettre de Lafayette, datée du 16 juin, Condorcet avait dit, dans le numéro du 19 : « 11 est assez j singulier qu'un homme... ait trouvé le temps de copier, dans le mani- ', festc de M. de Kaunilz, de mauvaises phrases contre les Jacobins. » Au j sujet de ces phrases de M. de Kaunitz contre les Jacobins, voyez la \ uote 3 de la page 190.
et sur les sages. Il eût, par exemple, cité Téloge de Franklin et une foule d'autres excellents écrits de ce même M. Condorcet, jadis son admirateur et son ami, quand cet homme, alors illustre, n^avait point encore cherché le profit et trouvé la honte \ devenir l'ami, le compagnon, l'émule de Brissot et de Marat ; quand il ne s'était pas encore condamné à rougir devant ses anciens écrits, et à souhaiter, pour réussir, que tous ces bommes ouhlient ses anciens titres à leur estime, comme il les
a oubliés lui-même.
Al^DRÉ CuÉrtiER.
P. S. Les réflexions qu'on vient de lire n'étaient pas encore imprimées, lorsqu'on apprit la nouvelle de la prétendue réconciliation des deux partis de TÂssemblëe nationale ^ Je crus devoir en suspendre la publication, afin qu'on ne pût point m'accuser de vouloir perpétuer des querelles dont on paraissait vouloir éteindre le souvenir ; non que j'aie jamais partagé celte espérance, ou que j'aie jamais cru, avec quelques personnes, qu'il puisse exister une paix sincère et durable entre l'ambition démasquée et la fidélité constitutionnelle ; ni que des factieux, après avoir sacrifié toute pudeur et toute renommée, puissent pardonner à ceux qui les ont dévoilés et flétris ; ni que des hommes qui ont tant de sujets de se haïr deviennent amis dès qu'ils s'embrassent. Au reste, la trêve n'a pas duré longtemps. Elle élait d'hier ; et aujourd'hui les discours des coryphées du jacobinisme, leurs journaux rédifjés par eux-mêmes, nous ont appris ce que c'est que l'olivier présenté par leurs mains, et quelle valeur ces messieurs attachent eux-mêmes à leurs embrassements et à leurs agapes.
* Allusion à la f.imeusc séance du 7 juillet, où, sur la proposition de Lamourctte, tous les partis semblèrent abjurer leur haine; où les députés les plus opposés de la droite et de la gauche se jetèrent dans les bras les uns des autres ; moment de concorde et de joie, auquel vint se uièler le roi, mais qui tut bien court, et ne dura pas une minute de plus <iuc la séance.
AU Ror
Paris, ce 19 juillet 1792.
On prétend, mais cela n'est pas possible, que le ministère va de no\iveau être abandonné à Roland, Clavière et Servan. Ah ! sire, voudriez-vous gâter le 20 juin ?
ANDRÉ GhÉNIER.