BRISSOT ET LE PATBIOTE FRANÇAIS
un ton de victoire et de menace très-remarquable, et plus digne de réponse, quoique non moins digne de mépris, que ses autres bêtises et insolences journalières. Il promet de pulvériser la doctrine parricide des suppléments^. Il est bien clair que cet homme n'entend point par pulvériser réfuter avec des raisonnements et avec des preuves : si c'était là ce qu'il entend, il aurait au moins essayé de pulvériser les arguments de ceux qui, ayant dévoré Tennui de lire ses fastidieux bavardages , et le dégoût de les citer, Tout sans cesse opposé à lui-même, et ses adulations pour les despotes à ses adulations pour la populace, et sa férocité royaliste à sa férocité démagogique ^, et, à Taide de ce parallèle, lui ont assuré une place parmi les imposteurs les plus lâches et les plus versatiles qui aient jamais rampé autour de la puissance, et trafiqué de leur plume et de leur infamie. Les piques, les assassinats, les violences de toute sorte, sont les seuls moyens de pulvériser qui soient à l'usage de cette espèce de raisonneurs. L'espoir d'une domination sans bornes perce aujourd'hui plus que jamais dans l'arrogance de sa joie. Jadis, en rappelant à
^ Dans le Patriote français, du 26 juillet, Brissot, rendant compte de la séance du 25 et du discours qu'il avait prononcé, s'était exprimé ainsi : < Il (Brissot) a terminé, en justifiant le projet de M. Gensonné des reproches qu'on lui faisait de rétablir l'inquisition et les lettres de cachet. Nous citerons demain un fragment de cette dernière partie, où il a pulvérisé la doctrine parricide des faiseurs de suppléments et dé placards. ^ Ce mot fait partie du style déclamatoire de l'époque. En voici un autre exemple de Brissot. Dans son discours du ^27 avril 1792, aux Jacobins, il s'écriait, en parlant de Condorcet : « 11 attaque dans un journal qui fait le désespoir du modérantisme, cette faction dangereuse... il pulvérise ses petits sophismes. d le voici encore dans la bouche de Legendre, toujours au club des Jacobins, dans la séance du 9 novembre 1791, dans un discours contre les prêtres : « Aussi l'illustre Brissot a-t-ii pulvérisé cette classe de mauvais citoyens dans son discours contre les émigrations, d
* C'est Morellet et François de Pange. Voyez l'article de Morellet dans le Journal de Paris, du 6 mars 1792, vingt-quatrième supplément. Pour les articles de F. de Pange, voyez ses OEuvreSf page 165 et suivantes.
quiconque essayait de le faire rougir qu'il était Vhomme du 10 mars^, il semblait promettre le séjour d'Orléans à tous ceux qui le haïssent et qui le méprisent ; et cette promesse, si elle eût eu son effet, faisait d'Orléans la ville la plus peuplée qu'il y eût jamais eu sous le ciel. Aujourd'hui, des projets plus vastes. Aujourd'hui qu'il est bien démontré à l'Assemblée nationale que tous les juges de paix, tous les tribunaux, tous les corps administratifs de l'empire, sont contrerévolutionnaires , il n'est d'asile que dans la dictature de M. Gensonné*. Que les visites inquisitoriales, les saisies de papiers, les emprisonnements, fassent une prompte justice de tous ces pamcides qui ont conspiré contre l'orgueil, contre l'ambition, contre l'avidité des décemvirs d'Auteuil' et de la Gironde, contre tous ces ennemis publics qui abhorrent également la tyrannie de la Bastille et celle des clubs. L'auteur du Patriote ne doute pas de son succès. J'ai le malheur d'être en cela de son avis ; et, comme il faut que chacun reste fidèle à son caractère, puisqu'il a choisi ce moment de sa toutepuissance pour nous menacer du glaive, il faut de notre côté choisir ce même moment pour le poursuivre plus que jamais de ses affreuses vérités. Ainsi, pour le repos de sa conscience, et pour l'encourager s'il en est besoin, lorsqu'il écrira ses tables de proscription, je veux qu'il sache que, parmi les auteurs des suppléments^ il en est sans doute plusieurs, mais au
* Sur la , dénonciation de Brissot contre Delessart, qui fut renvoyé devant la haute cour nationale siégeant à Orléans, voyez ci-dessus pages 200, 204, 210. Dans un article, intitulé : Un mot nécessaire à François Pange et compagnie, et inséré dans le Patriote français, du 20 mars 1792, Brissot s'était écrié, en terminant : a Le 10 mars m'a vengé d'une foule de libelles, et Vhomme du 10 mars ne s'éleindra dans moi qu'avec la vie. »
* Sur la proposition de dictature municipale de Gensonné. Voyez note 1, page 220.
5 Par les décemvirs d'Auteuil, André désigne le parti de la cour (voyez note 2, page 221), co qu'autre part il a appelé les talons rouges.
moins un*, dont les méchants, heureux, n'intimideront jamais ni le cœur ni la bouche ; qui, dans les cachots et sous le fer des bourreaux, ne cesserait pas d'en appeler aux lois, aux autorités légitimes, à la justice, à l'humanité, et de dévouer à Texécration publique les tyrans déguisés sous le nom de patriotes ; qui est prêt à mourir pour cette doctrine impudemment traitée de parricide; et qui mourra content de n'avoir plus sous les yeux Tavilissement d'une grande nation, réduite par ses fautes à choisir entre Coblentz et des jacobins, entre les Autrichiens et Brissot.
ANDRÉ Chenier.
ADRESSE k L'ASSEMBLÉE NATIONALE '
Ce 31 juillet 1792.
Messieurs, Les .expressions de notre douleur ne vous détourneront pas longtemps des discussions auxquelles la patrie en danger a confié son salut, et, d'ailleurs, n'arrêteront vos regards que
* Voyez plus loin le beau frnfçmcnt où il a tracé un portrait de luimême : « A. C. fut un des cinq ou six, etc. »
* On connaît tous les détails de la rixe sanglante qui signala l'arrivée des Marseillais à Paris. Le 30 juillet, une centaine de gardes nationaux du bataillon des Filles-Sainl-Thomas et de celui des Petits-Pères étaient réunis dans un banquet, chez un restaurateur des Champs-Elysées. Les Marseillais, après avoir déjà commis des excès dans la ville, vinrent boire dans un cabaret voisin . Les grenadiers lurent hués et insultés, et bientôt disperséa. Plusieurs furent grièvement blessés; un d'eux, nommé Duhamel, fut tué rue Saint-Florentin. Le lendemain 31, une députation du bataillon des Filles-Saint-Thomas se présenta à l'Assemblée; et, le i" août, plusieurs bataillons de Paris envoyèrent une nouvelle députation à TAssemblée. L'adresse, rédigée par André Chénier, et qui ne fut pas remise à l'Assemblée, fut publiée pour la première fois, d'après le manuscrit de l'auteur, dans l'édition de 1840.
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sur des objets qui sont encore plus d'un intérêt général que d'un intérêt privé.
Nous sommes ici un grand nombre de citoyens de Paris, la plupart faisant le service dans le bataillon des Filles-Saint- Thomas S nous présentons devant vous des hommes blessés, des cadavres ', comme si notre ville eût été assiégée, comme si nous sortions d'une brèche où nous eussions cherché une mort honorable en repoussant des ennemis étrangers, et cependant notre ville n'a point été assiégée par les ennemis : et ces blessures et ces morts ne nous laisseront point le doux souvenir d'une victoire, mais au contraire le douloureux souvenir des outrages que nous ont faits des concitoyens fraternellement reçus dans nos murs. Messieurs, on s'est efforcé, par tous les moyens, de rendre formidable et sinistre, en l'an quatrième de la liberté, l'époque de la fédération, qui n'eût jamais dû réveiller que des idées de concorde et de gloire dans tous les cœurs français. Des factions, pour qui rien n'est sacré, comptaient sur les fédérés, qui nous sont venus des provinces, comme sur une armée à leurs ordres, qui allait affermir leur empire. Cette horrible attente a été trompég ; et la plupart de nos frères d'armes, en entrant dans Paris, ont reconnu les pièges qu'on leur tendait, et sont partis pour se rendre au camp où les appellent la patrie et les lois ', et non .
* André Chénicr ne faisait pas partie du bataillon des Filles-Saint- Thonriâs. Le motif qui |e portait à rédiger cette adresse n'avait rien de personnel; il était plus élevé et d'ordre tout politique.
* On remarquera le côté théâtral de celte adresse. Dans Is pensée d'André Chénicr, les blessés devaient accompagner la députation; le cadavre du malheurcnx Duhamel devait être traîné devant les yeux des représentants. Il paraîtrait, d'après les Souvenirs de Mathieu Dumas, t. II, p. 418, que, dans la journée du 31, quelques députés, et parmi eux Dumas, qui avait eu deux parents blessés, conçurent l'idée de cette tragique mise en scène. Mais le temps leur manqua pour mettre ce projet à exécution; il n'était réalisable que tant que le cadavre de Duhamel était encore chez le limonadier de la rue Saint-Florentin. L'occasion perdue ne pouvait plus se représenter.
' La plupart des fédérés s'étaient rendus à Soissons, où avait été éta-
les intérêts d'une faction tyrannique et usurpatrice. Ils n'ont pas feint de croire que la ville de Paris eût besoin de bras venus de si loin, pour se garder elle-même et repousser les diverses espèces de conspirateurs qui nous environnent ; et ils ont méprisé ce prétexte aussi absurde qu'injurieux à la garde nationale parisienne. Mais ceux qui arrivèrent hier de l'extrémité méridionale de l'empire étaient annoncés d'une manière plus menaçante. Des hommes connus par les maux qu'ils ont faits à la France, et par les maux qu'ils lui préparent encore, ne dissimulaient pas leurs sacrilèges espérances, et les hommes de bien par conséquent ne pouvaient se défendre de la crainte à l'approche de ces nouveaux venus : un séjour de quelques heures dans la capitale leur a suffi pour justifier ces craintes et ces espérances.
Leur entrée a d'abord été marquée par leurs insultes envers des passants qu'ils ont jugé à propos de soumettre à des fantaisies capricieuses, que nulle loi n'autorise^; bientôt se sont
bli le camp de la réserve. Mais les Jacobins avaient d'antres vues sur les Marseillais, qui étaient entrés à Paris avec le projet formel de peser sur les décisions de l'Assemblée, et d'obtenir de vive force, s'il était nécessaire, la déchéance du roi. L'insurrection, d'abord fixée au jour de leur arrivée, fut, par diverses circonstances, retardée jusqu'au 10 août.
* Journal de Paris, du 31 juillet : < On a arraché aux citoyens les cocardes quand elles étaient de ruban, quoiqu'aux couleui^s nationales. Un citoyen paisible a été maltraité au Palais-Royal, à quatre heures après-midi, pour avoir voulu défendre sa cocarde à ruban. Entré chez un chapelier, rue Saint- Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin, et le sabre à la main, on a bouleversé sa boutique, et jeté dans la boue les cocardes de ruban, objets de son commerce. » Il est dit dans l'édition 1840, que Tarlicle Variétés^ dont ces lignes sont extraites, pourrait bien être d* André Gliénier. Cet article est de Regnaud de Saint-Jeand'Angély. D'une part, il lui est attribué par le rédacteur des Bévolutions de Paris, n* 160; d'autre part, il est clair que le citoyen paisible, maltraité, à quatre heures, au Palais-Royal, pour avoir voulu défendre sa cocarde, n'est autre que Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. Lui-même nous le laisse clairement entendre dans la lettre qu'il adressa à Brissot, le 51 juillet, et qui fut insérée le 2 août dans le cent dix-septième supplément du Journal de Paris. Dans celle lettre, en effet, où il nie avoir assisté au banquet des Champs-Elysées, il dit : a Hier 50, j'ai dîné
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joints à eux plusieurs de ces hommes saits domicile, sans industrie et sans morale, qui abondent toujours dans les grandes villes, et qui n'ont d*espoir qu'au désordre. A mesure que ce corlége avançait, il n'est personne qui n'ait vu de tous côtés les hommes, les femmes rentrer précipitamment, les boutiques se fermer, partout la terreur, la consternation, la fuite, j Eût-on deviné que c'étaient des Français qui traversaient une ville française ? Toute cette troupe marche aux Champs«Élysées, où plusieurs des nôtres étaient assis en un paisible banquet^. Ils sont assaillis, sépiarés, outragés; les sabres sont tirés, le sang coule. Enfin, au retour, dans une rue voisine, un de nos camarades est aperçu sur la porte d'un café ; on s'élance vers lui à grands cris, et dans l'instant même il tombe et meurt percé de coups*. Le voilà tel qu'il a été vu par des milliers de citoyens, ensanglantant le pavé des rues, expirant; et les derniers sons qu'il ait pu entendre ont été les applaudissements et les éloges donnés à ses meurtriers par des forcenés qui décernent les couronnes civiques, non plus, conmie à Rome, pour des citoyens sauvés , mais pour des citoyens assassinés. Les accusations les plus atroces et les plus absurdes ont été aussitôt vomies sur le cadavre d'un homme qui ne s'était fait connaître que par son civisme et par sa bonne conduite ; car, dans ces temps de haine et de mensonge, l'art que l'on a porté à la plus haute perfection, est l'art de calomnier
seul chez un restaurateur, au Palais-Royal ; je rentrais à quatre heures et demie, j'ai été attaqué par des gens qui ont voulu me faire ôtcr la cocarde nationale que je portais; j'ai résisté et je l'ai conservée, d
^ Le banquet avait lieu chez le restaurateur du Jardin-Royal ^ aux Champs>Élysées. Nous ferons remarquer ici la mauvaise foi des journaux dits patriotes. Dans le long article consacré à ces événements, dans le n® 160 des Révolutions de Paris ^ le rédacteur ose écrire, au sujet du dîner offert aux Marseillais, que Santerre a avait choisi pour cette fête hospitalière le salon d'un restaurateur des Champs-Elysées, comme VendroU le plus voisin des casernes de la Nouvelle-FrancCf où le maire de Paris trouva convenable de cantonner nos braves Marseillais. »
* n s'appelait Duhamel, et était agent de change; il demeurait rue des Yieux-Augustins, n» 30. Voyez VAlmanach royal, de 1792.
ceux qu'on assassine. On a osé souhaiter le même sort à tous les camarades de cet infortuné, à tous ces uniformes, disaiton, qui sont tous ennemis de la nation. Oh en sommes-nous donc venus? Et si les gardes nationaux, c'est-à-dire tous les Français qui ont une famille, une propriété, une industrie honnête, sont ennemis de la nation, qu'est-ce donc que la nation, et où est-elle?
II est bien temps que cette horrible anarchie finisse. La France semble plongée dans une lente agonie. La plus scandaleuse impunité réveille toutes les passions antisociales. H n'est presque aucun point de Tempire où les yeux des gens de bien puissent se reposer avec joie ; chaque jour amène son crime et sa honte.
Bfessieurs, nous savons respecter la nation dans le corps de ses représentants ; mais à cette barre, où votre indulgence n*a mis aucune borne à la liberté des opinions, des hommes Ijbres, aussi éloignés de Farrogance que de Fadulation, auront le droit de vous rappeler, sans défour, que les contemporains et la postérité sont justes quand ils accusent, de tous les crimes qui restent impunis, les hommes qui avaient le pouvoir de les punir.
Nous demandons avec les plus instantes prières, et au nom de tous les citoyens et de tous les hommes qui sont dignes de ce nom, que les tribunaux soient enfin sommés de faire parler les lois ; qu'il soit enfin bien prouvé que nous avons des lois, et que les mots de liberté et d'égalité sont parmi nous autre chose qu'un masque à l'usurpation et a la tyrannie.
Nous demandons, en outre, que les fédérés soient contraints de quitter Paris au plus tôt. Vos ordres et les dangers de la patrie les appellent dans nos camps et dans nos armées : c'est de là qu'on leur montrera l'ennemi ; c'est là que leur fer pourra se teindre d'un sang que la patrie ne pleurera point. S'il s'en trouvait quelques-uns qui, se refusant à une si no-
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ble carrière, s'obstinassent à rester dans la capitale, ik décèleraient assez par là même leurs intentions sinistres, et qu'en prenant les armes, ils n ont voulu porter le deuil que dans des familles françaises.