A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
Août 1792.
Messieurs, Je suis amené au milieu de vous par la profonde douleur que m'inspire l'état horrible où je vois Paris et la France : la patrie opprimée par des factions qui ne connaisseni plus ni bornes, ni frein, déchirée par des discordes intestines, menacée par des étrangers que nos discussions seules enhardissent à un langage si hautain et si injurieux pour une nation indépendante, et à la veille des plus effroyables catastrophes. Mon cœur, accablé sous le poids de tant de maux présents et de tant de maux à venir, m'a porté vers vous pour essayer par un dernier effort de mettre enfin un terme à nos divisions, de donner quelque force aux lois et à la puissance publique, et
* Ce projet de discours fut publié pour la première fois dans l'édition 1840; mais il y est daté de juin 1792, ce qui est très-certainement une mauvaise lecture. Si le manuscrit est daté, il doit porter : août 1792. Les circonstances relatées dans ce projet permettent de donner avec certitude, à cet article, la date du 9 août 1792. On s'aperçoit, d'ailleurs, facilement que ce projet de discours est à peu près de la même époque que le projet d'adresse précédent, qui est daté du 51 juillet. Tous deux sont le double produit d'une même inspiration, et plusieurs des expressions qu'on remarque dans Tadresse se retrouvent dans le discours.
1792] PROJET D*UN DÎSCOÛRS DtJ ËOI. 20S
de nous opposer, en assurant la liberté, au torrent qui emporte la France et Tentraîne à sa ruine.
La démarche que je fais aujourd'hui ne peut qu'irriter encore les haines et les fureurs dont je suis l'objet. Elles peuvent une autre fois avoir plus de succès qu'elles n'en ont eu la nuit dernière ^ Je ne crains pas pour moi, le sacrifice de ma vie est fait depuis longtemps, et je n'en parle que pour prier plus instamment l'Assemblée nationale d'écouter avec la plus grande attention les choses que j'ai à lui proposer, et peut-être les dernières paroles qu'elle entendra de ma bouche.
Lorsque je rae suis vu chaque jour exposé aux calomnies et aux insultes, sous les yeux des tribunaux et des magistrats; lorsque j'ai entendu chaque jour, sous mes fenêtres, les plus grossières injures vomies publiquement contre moi, ma femme, ma sœur, mes enfants, je ne me suis pas plaint ; j'ai eu tort, et c'est le seul reproche que la constitution ait à me faire depuis le jour où je l'ai solennellement acceptée. Comme homme, comme citoyen, comme roi, je devais me plaindre hautement. Je devais rappeler à vous. Messieurs, et à tous les Français, qu'une nation dont le premier magistrat, le chef suprême du pouvoir exécutif, le représentant héréditaire, celui qu'elle a
*■ Allusion à la nuit du 8 au 0 août. À l'issue de la séance du 8, la question de l'insurrection avait été agitée au club des Jacobins. Les plus pressés youlaienl que le signal en fût donné immédiatement, mais les chefs du mouvement, dont toutes les dispositions n'étaient point prises, maintinrent jusqu'au lendemain les impatiences populaires, a On assure (dit le Courrier français, du 10, dans un article daté du 9 août) qu'on a fait cette nuit une petite tentative pour soulever les faubourgs, mais toutes ces manœuvres ont été inutiles, s C'est ainsi, le 9 août, qu'André Chcnier traça, sans doute, à la hâte les paroles qu'il aurait voulu que le roi eût lui-même le courage de faire entendre à l'Assemblée. Car, dès le matin de ce jour, le bruit courait que l'intention du roi était de se réfugier à l'Assemblée. Voyez la lettre de Sainle-Foix, datée du 9 août, dix heures du matin, et lue dans la séance du 3 décembre 1792. Mais c'est en roi, et comme chef du pouvoir, qu'André eût voulu que LouisXYI se rendît auprès des représentants.
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nommé son roi, peut rester en but à de pareils outrages, est une nation qui n'a évidemment point de gouvernement, et par conséquent point de liberté. Je devais représenter . , avec force (jue des furieux qu'une tolérance criminelle en- '\ courage à de tels excès , ne sauraient en demeurer là. La ' : nation n'apprendra point sans indignation et sans borreur que le Corps législatif, un jour où la justice ne s'est point trouvée I conforme aux volontés d'une poignée de ses auditeurs ^ a vu ses membres menacés, poursuivis, blessés, arracbés avec peine aux fureurs de cette troupe de forcenés qui regardent l'empire comme leur propriété, et qui ont bien montré dans cette occasion que vous et moi ne sommes à leurs yeux que les ministres de leurs caprices et les instruments de leur puissance. Quand les deux pouvoirs, sans lesquels l'État n'existe pas, sont ainsi traités, lois, morale, bumauité, ne peuvent plus être que de vains noms. Aussi partout, sous nos yeux, des fuites, des proscriptions, des assassinats ; des femmes outragées, des vieillards, des prêtres égorgés, des magistrats, des administrateurs massacrés en foule ; tout ce qui peut opposer un frein légitime aux passions populaires, dévoué au glaive ; tout le sol de la France abreuvé de sang français versé | par des mains françaises ; presque pas un point de l'empire oij l'homme de bien puisse reposer ses yeux avec joie ; chaque courrier apporte de nouveaux sujets de larmes ; chaque jour amène avec lui son crime et sa honte ^.
* Le 8 août, le décret d'accusation contre Lafayetle avait été re- j poussé à une majorité considérable. C'est à Tissue de cette séance que les membres du côté droit avaient été attaqués, poursuivis, maltraités et blessés. Dumolard et Girardin avaient même eu la plus grande peine à s'échapper aux poignards des assassins. Voyez la séance du 9, où furent lues les lettres de Mezières, de Regnaud-Beaucaron, de Dumolard, de FrouJièrcs, de Lacretelle, de Soret, de Calvet, de Quatremère, de Gi- ■ rardin, etc. a Ces moyens, dit Yaublanc, ne nous rendront pas plus parjures dans quelques jours que nous n'avons été injustes hier. » t
^ Dans l'adresse des gardes nationaux : « 11 n'est presque aucun poiul de l'empire, où les yeux des gens de bien puissent se reposer avec joie;
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Messieurs , je supplie tous les Français de ne consulter et de ne croire que leur conscience, sur ce que je vais leur dire ; je défie tout citoyen qui attache quelque sens aux mots qu'il emploie, d'oser nie dire qu'il se sent libre ; d oser me dire qu it pense au lendemain sans effroi ; d'oser me dire qu'il s'endort et qu'il se réveille dans la sécurité entière, qu'avant de se réveiller, ou de s'endormir une seconde fois, sa réputation n'aura pas été déchirée, sa femme, sa sœur, sa fille insultées, sa maison incendiée, sa fortune envahie, sa poitrine percée, son visage frappé impunément. Dans un pays oii de telles choses sont possibles, il n'y a que ceux qui les font qui puissent se vanter de la liberté, et il n'y a pour tous les hommes de bien que le plus dur et le plus avilissant esclavage.
S'il existe encore quelque remède à tant de maux, ce remède. Messieurs, n'est que dans vos mains. 11 ne s'agit point de créer des pouvoirs extraordinaires ; il ne s'agit point de recourir à des dictatuies*, moins favorables au bien public qu'à l'intrigue et à Tambition. La fidéhté scrupuleuse aux lois constitutionnelles, l'obéissance invariable aux pouvoirs qu'elles ont créés, voilà ce qui suffit pour nous tirer de l'abîme. Si les représentants élus de la nation veulent enfin s'urir constitutionnellement avec son leprésenlant héréditaire; si ces deux pouvoirs, en se respectant mutuellement, forcent tous les citoyens à les respecter ; si les ministres, magistrats, officiers chargés de l'exécution des lois, sont encouragés, protégés dans cette entreprise devenue si épineuse, et ne sont point chaque jour les jouets et les victimes des dénonciations les plus vagues et les plus absurdes ; si l'Assemblée nationale
chaque jour amène son crime et sa lionte. » On voit que c'est bien la même inspiration, la môme situation extrême, la même époque.
* Allusion au projet de Gcnsonné, sur ce qu'Audré a appelé plus haut les dictatures municipales. Voyez notcl, page 220. La discussion avait c iiuncn.é, le *24 juillel, par un long diicours upprobalifde Brissot.
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fait un crime aux tribunaux et à tous les fonctionnaires publics de leur indulgence plutôt que de leur sévérité ; si elle n'ouvre plus sa barre à des calomniateurs ennemis de la constitution et des lois ; si ses tribunes réduites au silence et à la nullité la pbis absolue , n'exercent plus sur ses délibérations un empire qui est la plus sacrilège usurpation de la souveraineté nationale ^ ; si elle ne tolère plus auprès d'elle et dans toute la France ces séminaires' de désordre et de turpitude où tous les crimes sont applaudis; si la licence venimeuse des libellistes est réprimée ; si vous renvoyez à leur poste' des hommes qui, sous prétexte d'une Fédération qu'ils ont rendue sinistre *, sont venus surcharger de calamités et de deuil cette capitale de l'empire ; si enfin des exemples trop nécessaires d'une rigueur éclairée, mais inflexible, font connaître à tous les citoyens que vous voulez que les lois soient exécutées, que la constitution soit suivie, que le gouvernement s'établisse : alors toute espérance n'est pas perdue; les méchants seront intimidés, les bons reprendront courage, et
* « si nous n'accoutumons pas le peuple à respecter la loi (s'écriait Rouyer, dans la séance du 51 juillet)» bientôt nous seront obligés de la faire fléchir devant lui. Que dis-je, devant le peuple? devant celte portioncule du peuple qui remplit nos tribunes... Nos départements nous ont-ils envoyés ici pour opiner au milieu des murmures et des huées des tribunes? »
* Plus haut, page 122, il a comparé la Société des Jacobins à une congrégation de moines. Plus loin, dans un fragment, il la comparera à la Société des Jésuites.
5 L'édition 1840 donne : « Si vous renvoyez à la porte; » leçon évidemment vicieuse. Celle que nous avons adoptée est confoime à ce qu'André Chénier a dit dans l'adresse précédente : « Nous demandons que les fédérés soient contraints de quitter Paris au plus tôt. Vos ordres et les dangers de la pairie les appellent dans nos camps et dans nos armées. » Ce qu'il entend par « leur poste, » c'est le camp de Soissons.
* Dans l'adresse des gardes nationaux : « On s'est efforcé par tous les moyens de rendre formidable et sinistre... l'époque de la Fédération. » C'est au même fait, à la collision sanglante des Champs-Elysées que font allusion l'adresse et le discours.
la France peut bientôt être glorieuse et libre. Mais, Messieurs, si notre sanglante anarchie continue ; si vous, qui seuls le pouvez, ne voulez pas , par les moyens que je vous indique, étouffer les germes de division que toutes les passions impunies ont jetés sur ce malheureux pays, je vous le dis avec la conviction la. plus douloureuse, notre dissolution est inévitable, et il n'existe plus de France.
Des hommes qui semblent faire leur unique étude d'empoisonner mes paroles et mes actions, je ne dis pas les plus indifférentes, mais les plus louables, les plus dignes d'estime et de reconnaissance, ne manqueront pas de voir dans ce discours un nouveau motif pour ma déchéance, à laquelle ils travaillent avec tant d'artifices et d'impostures ; ils diront que je suis venu régenter le Corps législatif, que je veux avilir r Assemblée nationale* ; enfin ils répéteront toutes les absurdités incendiaires qu'ils entassent depuis si longtemps. Je ne daignerai pas répondre à ces tristes infamies ; persuadé que vous et tous les citoyens probes et sages n'imiterez pas ceux qui ne voient jamais ce qui est dans mes actions et qui s'obstinent à y voir tout ce qui n'y est pas. Quoi qu'il en soit, et quelque succès qu'obtienne cette démarche, ma conscience, dont le témoignage me suffit, me la représente comme une des plus civiques qu'ait jamais faite aucun roi. Animé de l'amour des hommes, je m'applaudis d'avoir affronté la haine et peut-être les huées et peut-être les poignards de quelques forcenés, pour donner au peuple français une nouvelle marque d'une tendresse dont il me saura gré un jour. Messieurs, je vous en conjure mille et mille fois, réunissons-nous, marchons ensemble et sauvons la patrie. Je viens de vous en présenter
^ Il n*y avait pas de jours où les Jacobins ne criassent à l'avilissement de TAssemblée nationale, a li est évident, disait Brissot, dans la séance du 24 juillet, qu'il a existé, qu'il existe encore un projet d'avilir et de dissoudre l'Assemblée nationale, de semer la division entre la garde nationale et le peuple non armé, d'altérer la constitution » C'était une idée iixe, ou plutôt un mot d'ordre. Le peuple le répétait et le croyait.
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les uniques moyens. Si mon mauvais destin et celui de la France veulent que vous ne les adoptiez pas, et si, malgré les dangers qui environnent ma tête, je vis assez pour être témoin de tous les malheurs qu3 je prévois, au moins ce ne sera point moi dont les douleurs seront encore plus aiguës par le remords et les reproches intérieurs ; et quand le chagrin m'aura ouvert la tombe, ce ne sera point moi dont nos neveux, victimes de notre démence, maudiront la cendre et délesteront la mémoire.