SUR LE JUGEMENT DE LOUIS XVP
(attribuée a ANDRÉ CHÉNIER)
Je ne me pique point* d'être jurisconsulte, mais j'ai toujours cru qu'avec du bon sens et des intentions droites'^, on pouvait donner son avis sur les questions les plus difGciles. Si j'avais l'honneur d'être membre* de la Convention, il me semble que la première chose que je ferais, dans le jugement de Louis XVI, ce serait d'examiner la nature des fonctions qui m'ont été déléguées. M'a-t-on chargé nommément de juger le roi ou bien la royauté, de le faire juger ou bien d'être son juge moi-même? Si je suis juge, puis-jc faire en même temps des lois et une constitution ? Cette réunion de pouvoirs,
* Publié dans le Mercure français, du 25 décembre ITOÎ. Oh sait que ce fut le 26 décembre que Louis XVI comparut devant la Convention, assisté de Malesherbes, Tponchet et de Sèze, et que celui-ci présenta sa défense.
* a Sans se piquer de dire des vérités neuves » (p. 38).
^ c Tout lecteur qui n'est pas ou un des fripons..., ou d'une imbécillité » (p. 130),
* < L'Assemblée nationale dont ils ont l'honneur d'élre membres » (p. 31). a Les derniers hommes de France, élevés au plus haut poste où un citoyen français puisse atteindre » (p. 172).
270 ŒUVRES POLITIQUES. [25 décembre
qui a toujours effrayé les hommes qui ont le plus médité sur la uature des^constitutions libres S ne laisserait pas que de ni'effrayer aussi, et quand même j'aurais reçu un mandat bien clair sur ce point, il est douteux que je l'eusse reçu de ma conscience.
Je me demanderais ensuite d'après quelles règles je dois me diriger daus l'instruction et le jugement; car, si elles n'existent pas, il est bien clair ' que je ne puis pas les créer tout exprès pour la cause : je serais juge et législateur tout ensemble. Or, si je consulte les formes établies pour toute instruction criminelle, même pour celle des crimes de haute trahison, je vois un juré d'accusation, un juré de jugement et des grands-juges pour appliquer la loi ; mais je ne vois nulle part ces trois fonctions bien distinctes concentrées dans ces mêmes personnes ; j'y vois également que l'accusé a le droit de récuser un certain nombre de jurés, et je ne me croirais pas en droit de lui refuser ce que la loi lui accorde.
Si, toutes ces difficultés résolues, j'entrais dans l'examen du délit en lui-même, j'écarterais d'abord tous ces faits indirects et insignifiants, toutes les pièces trouvées dans lesfippartements de l'accusé', et qui seraient émanées d'un tiers; car, au milieu du choc d'intérêts et d'opinions qui se manifestent dans une révolution, un roi n'est pas coupable parce qu'on aura adressé à lui, ou aux personnes qui l'entourent, des vues, des plans ou des systèmes plus ou moins répréhensibles. l\ le serait s'il les avait adoptés et mis à exécution.
Pour prononcer avec impartialité, je ferais abstraction de l'état actuel des choses et des opinions pour me transporter à
* Cet appel aux témoignages des hommes instruits est tout à fait dans le sentiment d'André Chénier : « Les principes fondamentaux du bonheur social sont aujourd'hui bien connus et familiers à tous les hommes de bien qui ont cultivé leur esprit » (p. 57). *
* Il est clair, il est bien clair, il est bien temps, il est bien vrai, expressions fréquentes dans Chénier. Voy. pp. 134, 215, 255, 261.
' Allusion aux pièces trouvées aux Tuileries dans l'armoire de fer.