‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 78 sur 121 · SUR LE PROCÈS DE LOUIS IW · texte numérisé non relu

SUR LE PROCÈS DE LOUIS IW

(attribuée a ANDRÉ CH^MER]

En accordant une place dans votre journal à mes premières reflexions sur le procès de Louis XVI que j*appclle bien volontiers Louis le dernier, vous m'avez autorisé à vous en adresser de nouvelles. Je n'abuserai point de la parole ; je sais que le secret de ne dire que ce qu*il faut n*est pas toujours celui de tout dire*.

Je me suis bien attendu ^ que les défenseurs de Louis ne saisiraient pas ma méthode *. L'intérêt qu'inspire un accusé qui fut roi, sur la tête duquel est suspendu le glaive de la juslice nationale, a dû entraîner leur conscience à vouloir tout justifier, tout prouver, même son entière innocence. Eh bien,

* Publié, le 29 décembre 1792, dans le n" 65 du Mercure français. Celle lettre fut écrite après la plaidoirie de de Sèze.

^ a Comme ce qui se dit bien en trois mots n'est jamais si bien dit en quatre, et qu'un bon livre n'est pas celui qui dû toutj mais qui fait beaucoup penser. . . » {Chapitre sur la décadence des lettres).

' « Je n'en ai pas attendu de bien grands effets. Je n'en attends pas davantage... -o [p. 53).

* Phrase qu'on doit mûrement peser. André Chénier s'y dénonce involontairement comme l'auteur de ces deux lettres. Sur quoi les défenseurs de Louis n'ont-ils pas saisi sa méthode? Sur la manière de présenter la défense du roi, sur le degré convenable de justification à opposer aux accusations. Or, c'est ce qui fait le sujet de celte seconde lettre; il n'en est nullement question dans la première. Cette phrase fait donc allusion à quelque entretien verbal entre les défenseurs de Louis et l'auteur de ces lettres. Or, bien qu'André Cbénier n'ait été, à aucun degré, un des conseils de Louis XVI, il eut, avec Malesherbes et de Sèze, des conférences, où il donna librement son avis sur ce qu'il lui paraissait convenable de faire dans les intérêts du roi. Cette phrase établit donc nettement le rôle de l'auteur de ces deux lettres, rôle qui fut bien celui d'André Chénier.

274 ŒOYRES POLITIQUES. [29 décembre

moi, je serai plus franc, je dirai qu'il n'a pas fait tout ce qu'on lui impute ; je crois de plus que, dans les écarts qu'on peut lui reprocher, l'erreur la plus grave vient de ce que Ton prend pour une attaque contre la liberté ce qui me paraît être une défense de ses droits constitutionnels ; je m'explique.

Je me garderai bien de m'appesantir sur la convocation des états généraux ; tout le monde sait que ce fut Taffaire de la nécessité. Les horribles dilapidations^ de Galonné et de ses prédécesseurs ont plus fait pour cette mesure que le sentiment réel des droits du peuple. Ceux qui ont un peu observé les causes de cet événement savent très-bien qu'on parlait depuis longtemps d'états généraux à la cour et qu'il était fort douteux qu'on eût l'intention de les convoquer. L'opinion publique, Necker, et surtout le besoin décidèrent de tout '•

Mais je dirai : Louis* a eu le malheur d'être élevé comme l'héritier d'un trône, c'est-à-dire qu'on ne lui a appris que ce qu'il fallait pour être gouverné par les courtisant, telle a toujours été l'affreuse politique de l'éducation des rois*. Ce qu'il sait, Louis se l'est donné lui-même. Malgré les vices de son éducation, dès son avénemeut à ce que l'on appelait alors la couronne, il a montré le désir de réparer les désordres du règne aussi immoral que prodigue de son prédécesseur. Il a cherché à s'entourer de bons ministres et il a été souvent trompé * par les intrigues de cour. Économe, sévère pour lui-

* « Un luxe prodigue épuisait dans leurs mains des déprédations immenses » (p. 10). <r Après 8*étre engraissé vingt années du pillage du Trésor public x» (p. 56).

* Expression tout à fait dans la manière d'André Chénier a Tous veulent veiller au tout » (p. 2^ a La France a de tout » (p. 11). « Donnant à tout de nouveaux commencements » [infra) . « Un peu d'espérance se mêle toujours au milieu de touts) (Écrit daté de Londres).

^ Cette appellation n'est pas étrangère à Cbénier. Il a dit : « Ceux qui n'en veulent point à la vie de Louis ni de sa famille » (p. 285).

* « Si les rois s'égarent, ceux qui les élèvent et qui les entourent sont plus coupables qu'eux » (p. 59).

'^ « Un homme qui fut leur roi, qui a pu se tromper souvent » (infra), •

1792] Sttl LE PROCÈS DE LOUIS Xtl. 275

même, il versait à pleines mains la subsistance du peuple par faiblesse, par importunité, par ignorance, par cette insouciante apathie dans laquelle on s'est fait une étude * de le tenir plongé. Il a fait des lois utiles ; mais il lui manquait de cette force d'âme, de ce caractère supérieur, de cette ' étendue de lumières, sans lesquelles un roi n'est plus que le premier sujet de ses ministres. Il eût voulu bien gouverner ; mais il ne le savait pas, il ne le pouvait pas. C'est un grand malheur pour une nation, c'en est un aussi pour un roi ; mais ce n'est pas un crime. Voilà ce que c'était que Louis à l'ouverture des états généraux.

Alors s'éleva cette lutte terrible entre les droits du peuple et les privilèges de deux castes insolentes, entre les lumières dont on ne se doutait pas à la cour et les préjugés de l'orgueil et de l'ignorance qui y régnaient. Le plus grand des malheurs de Louis, c'est qu'il ne se trouva pas à ses côtés, je ne dis pas un ami, les rois sont condamnés à n'en point avoir, mais un homme ferme et éclairé, qui sût calculer les événements, mesurer l'opinion, détourner les orages et oubherune poignée de privilégiés pour ne voir que l'intérêt et les droits d'une grande nation'. La cour ne fit plus que des sottises*, parce que la noblesse et le clergé qui la dirigeaient n'avaient cessé d'en faire. Les passions s'aigrirent ; les deux ordres conservèrent des espérances et les communiquèrent à la cour. On s'obstina à ne voir le nouvel ordre de choses qu'avec les yeux de l'ancien et à ne juger de l'opinion publique que par celle des personnes qui environnaient le trône. On persuada à

*■ a Des hommes qui semblent faire leur unique étude (Vempoisoip ner mes paroles et mes actions » (p. 266).

* € Mêlant aux éloges et aux reproches de ces aperçus lumineux, de ces conseils... » (p. 85).

3 Expression fréquente. Yoy.p. i, p. 98 eipassim,

* Terme familier dont il se sert irolontiers. m Leur mobile est Pargent ou une sotU persuasion p [p. 12). c Des prélats livrés à de sottes superstitions » (p. 60). « Lea mêmes sottises » [p. 240).^

276 ŒUVRES POLITIQUES. [29 décembre

Louis que la constitution ne marcherait jamais et^qu'elle n'avait pas le vœu du peuple. Louis le crut et il partit pour Varenues.

De ce moment, le roi tua la royauté. En vain TAssemblée constituante voulut la rehausser ; la fonction resta avilie, parce qu'on la confondit avec le fonctionnaire. En vain le roi accepta la constitution, la nation n'accepta Louis qu'avec défiance. L'Assemblée eut beau dire au peuple : respectez le pouvoir exécutif afin qu'il ait de l'énergie ; le peuple ne vit plus que la personne. C'est de cette inhabileté de l'Assemblée à prévoir cette discordance que sont nés tous les malheurs de Louis.

Il eût fallu des efforts extraordinaires et des talents plus qu'humains * pour se ressaisir de la confiance. On n'en laissa pas même le temps à Louis. Déjà, il faut le dire, on méditait une seconde révolution. Les premiers pas du Corps législatif furent marqués par dgs actes d'avilissement * envers la puissance exécutrice et ce plan d'avilissement fut suivi avec une infatigable persévérance. Dénonciations perpétuelles contre les ministres, défiances toujours renaissantes ' et souvent exagérées, contradictions, obstacles, dégoûts * de tous les genres. Ce fut la marche de l'Assemblée législative. Quel en était le résultat dans le public? Des écrits incendiaires, des placards injurieux, des motions séditieuses dans les groupes, deschan-

* Expression remarquable, qu'il a employée dans l* Aveugle, v, 166 :

El le sang j^/t/s qu'humain venant rougir la terre.

2 Voyez, page 105, la lettre d'André Chénier à la nouvelle Assemblée nationale.

^ a C'est alors qu'ils entassent contre les agents publics ce qu'ils aj»pcUent des dénonciations» (p. 75). Ce parti-là, qui a semé partout les défiances, qui hait et dénonce tout corps, tout magistrat» (p. 184). « Si c'est le pouvoir exécutif qui se fait dénoncer à toute heure par des discours turbulents dans les clubs..., et qui sème partout contre ses agents... des soupçons et des défiances » (p. 201).

* « Embarrasser les établissements nouveaux par des obstacles et des désordres» (p. 103). •< Et les embarrasser d'obstacles, de dégoûts, de violences » (p. 48).

Page 1