ANDRÉ GHÉNIER
Après le 21 jaqvier, André Ghénier rentra dans le silence et dans la retraite. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme^ il se réfugia à Versailles et c'est là qu'il passa Tannée 1793, protégé peutêtre par le nom de Marie- Joseph, représentant de Seine-et-Oise. C'est là qu'il composa la belle ode à Versailles, les élégies à Fanny, l'ode à Charlotte Gorday et quelques pièces que la vue des saturnales ré?oh(tionnaires arrachait à sa muse indignée. Il allait souvent à Luciennes chez madame Pourrai, qui salait enfermée dans ce refuge avec ses deux filles, madame Hocqûart et madame Laurent Lecouheux, auprès de laquelle il retrouvait quelque prétexte d'aimer encore la vie.
Ce fut après de longs mois passés à Versailles, que, de retour à Paris dans le commencement de 1 794, il fut inopinément arrêté à Passy, chez M. Pastoret.
Dans rintroduction qui précède les Poésies d'André Ghénier, nous avons discuté longuement les circonstances de son arrestation*. Nous les rappellerons succinctement. Le 17 ventôse an II (7 mars 1794), le nommé Guénot, accompagné d'un autre agent du nom de Duchesne, se présenta au comité révolutionnaire de^^h commune de Passy ^, et exhiba un ordre du Gomité de sûreté générale, daté du 14 ventôse, en vertu duquel il devait être procédé à l'arrestation de la citoyenne Piscatory (c^est-à-dire de madame Pas* toret, née Piseatory). Le comité délégua deux de ses membres, Boudgoust^ et Gramoisin, en qualité de conomissaires, pour accompagner Guénot et Duchesne et opérer Tarrestatlon. Tous les quatre se transportèrent chez madame Pastoret, mais ils ne la trouvèrent pas chez elle. Trois personnes étaient dans la maison, M. Pastoret, M. Piscatory et André Ghénier. Celui-ci, parait-il, aurait été informé du mandat décerné contre madame Pastofret, et, dans la soirée du 17, se serait rendu à pied à Passy pour l'avertir du danger qui la menaçait. U l'aurait immédiatement fait quitta cette maison,
' Voyez Poésies d'André Ghénier, t édition, p. l-liii.
* Les autorités de Passy comprenaient la municipaHlé et le comité de surveillance. La municipalité était composée de : P. Deveze, maire | de Bou'chy et Grandin, officiers municipaux; et de Guérin, commissaire; Les mem*bres du comité de surveillance étaient Bouchet, Gramoisin, Louis Magniant Boudgoust, etc.
' C'est Boudgoust et non pas Boucherai, comme nous l'avions dit par erreur. Ce Boudgoust (Jean-Honoré), qui était secrétaire du comité, était chaudronnier, et demeurait à Passy, rue de la Raison.
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. w
l'aurait conduite au bureau du cociie de Yersailles, oili madame Pastoret aurait pris une .voiture. Il serait ensuite revenu rendre compte à M. Pastoret et à M. Piscatory du départ de madame Pastoret, et c'est- à ce moment que les agents auraient pénétré dans la maison.
Quoi qu'il en soit, les soupçons des agents se portèrent immédiatement sur André Chénier ; c'est lui qu'ils rendirent responsable de la disparition de madame Pastoret. Ils se firent accompagner par lui dans toutes les perquisitions et recherches qu'ils dirigèrent aux environs de la maison. Ce ne fut qu'à dix heures un quart du soir, à la porte du bois de Boulogne, en face du ci-devant château de la Muette, qu'André Chénier, sans doute pressé par quelque témoignage compromettant, leur donna l'explication de sa présence à Passy. Mais cette dame qu'il avait conduite à Passy, puis au bureau du coche, et qui était partie en voiture, n'était autre, aux yeux des agentS) que madame Pastoret. Ceux-ci, confirmés dans leurs soupçons, mirent André Chénier en état d'arrestation dans cette maison même où ils Pavaient rencotitré ; et le lendemain, 18 ventôse, aptes avoir obtenu du comité révolutionnaire de Passy (conformément à la loi des suspects, du 17 septembre 1795) Tordre de conduire André Chénier à Paris, pour y être détenu par mesure de sûreté générale, ils procédèrent à son interrogatoire» dont ils dressèrent le procès-verbal.
Voici ce procès-verbal *, que nous publions textuellement. On verra en quelles mains ignobles était tombé le malheureux André, et à quelle suite de questions stupides il dut répondre.
Le 18 vantos l'an second de la République française une et indivisible
En vertu d'une ordre du comité de sûreté générale du quatorze vantose qu'il nous a présenté le dix-sept de la même anée dont le citoyen Guenot est porteur de laditte ordre, apprest avoir requis le membre du comité révolution et de surveillance de laditte commune de Passy les Paris nous ayant donné connaissance dudit ordre dont les ci-dessus étoit porteurs, nous nous sommes transportés, maison quaucupe la ciloyene Piscatory ou U0U8 avons trouvé un particulier à qui nous avons mandé qui il était et le sujest qui! Tavoit conduit dans cette maison il nous a exibée sa carte de la section de Brotus en nous disant qu'il retournaist apparis, et qu'il
* Celte pièce éminemtnent curieuse fut publiée poUr la première fois par Sainte-BeuYe, dans les Causeries du lundi, tome iV, 3* édition, 1S80. Il en devait la communication à H. Merruau, secrétaire général de la préfecture dé la Seine. Ce procès-Yerbal était dans les archives de la ville de Paris. Aujourd'hui, sans doute, il n'existe plus.
LU ANDRÉ GHËNIER.
étoit Bon citoyent et (fue cetoit la {Première foy qu'il venoit dans cette maison, qu'il etoit a compagnier d'une citoyene de Yersaille dont il devoit ia conduire audit Yersaille apprest avoir pris une voiture au bureaux du cauche il nous a fait cette de claration à dix heure moins un quard du soir à la porte du bois de Boulogne en face du ci-devant châteaux de Lamuetle et apprest lui avoir fait la deniande de sa démarche nous ayant pas répondu positivement nous avons décidé quil seroit en arestation dans laditlc maison jusqua que ledit ordre qui nous a été communiquié parle citoyent Genot ne soit remplie mais ne trouvant pas lu personne dénomé dans ledit ordre, nous lavons gardé jusqua ce jourdhuy dix-huit. Et apprest les réponse du citoyent PastourcM et Piscatory nous avons présumé que le citoyent devoit estre interrogés et apprest son interogation estrc conduit apparis pour y estre détenue par mesure de surette générale et de suitte avons interpellé le citoyen Ghenier denous dire cest nomd et surnomd âges et payi de naissance demeure qualité et moyen de subssittée. A lui demandé commant il sapelloît
A répondu quil senomoit André Ghenier natife de Gonstentinoble âgé de trente et un ans demeurant à Paris rue de Clairy section de Brutus A lui demandé de quelle ané il demeuroit rue de Glairy A lui répondue depuis environ mil sept cent quatre vingt douze au moins ' A lui demandé quel son ses moyent de subsisté A lui répondu que de puis quatre vingt dix^ quil vie que de que lui fait son père
A lui demandé combien que lui faisoit son père A répondu que son père lui endonnoit lorsquil luy ehdemandoit A lui demandé s'il peut nous dire a combien la somme qu'il demande à son père par an se monte
A répondu qu'il ne savoit pas positivement mais environ huit cent livre à mille livre par année
A lui demandé sil na auttre chose que la somme quil nous déclare cy-dessus A répondu qu'il n'a pas d'auttre moyen que ce quil nous a déclarée A lui demandé quelle manierre il prend son existance A répondu tenteau chez son père tenteau chez ses amis et tentot chex des resteaurateurs
* Pastoret.
* Dans la liste des jurés, dressée par Bœderer, en février 1792, André Ghenier est dit demeurer rue du Sentier. Selon toute probabilité, c'est donc au mois d'avril 1792 qu'il a dû quitter la rue du Sentier pour aller habiter rue de Cléry. Les deux rues étaient, d'ailleurs, dans la section de Brutus, qui était l'ancienne seclion de la Fontaine-Montmorency.
^ Cette réponse semblerait prouver qu'il a dû quitter Londres et son poste diplomatique en 1790, et cependant sa présence en Angleterre est constatée en 1791. Une lettre de son père, datée du 21 janvier 1791, dit formellement qu'il était alors à I*aris, mais en congé. Il est donc à supposer qu'il fut pendant presque toute l'année 1791 en congé sans traitement.
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lu:
A lui demandé quel sont ses amis ou il va mangé ordinairement
A repondu que cetoit chez pluzieurs nmis dont il ne croit pas nécessnirt* de dire lenom
A lui demandé s'il vien mangé souvent dans la maison ou nous lavons aretté
A repondu quil ne croyoit n'avoir jamais mangé dans cette maison ou il est aresté*, mais il dit avoir mangé quelque foy avec les mêmes personnes apparis chez eux
A lui demandé sil na pas de corrcpondance avec les ennemis de la République et la vous sommé de nous dire la vérité
A répondu au cune
A lui demandé sil na pas reçue des lettre danglaitaire depuis son retoure dans la République
A repondu quil en a reçue une ou deux ducitoyent Barthélémy * alorse ministre plénipotensière en Anglaitaire et nen avoir pas reçue dauttre
A lui demandé à quelle epocque il a reçue les lettre désigniés sy dessus sommé a lui denous les représentés
A répondue quil ne les avoit pas
A lui demandé ce quil en àfait et le motif quil lat engagé a sendeffaire
A repondu que ce netoit que des leltre relative à ses interrest particollier, comme pour faire venire ses livres et auttre effest laissé en Anglaitaire et du genre de celle que personne ne conserve
A lui demandé quel sorte de genre que personne ne conserve et surtout des lettre portant son interest personnelle sommé de nous dire la vérité
A repondu il me semblé que des lettre qui énonce l'arrivé des effest désigniés cy-dessus lorsque ses effest son reçue ne son plue daucune valeure
A lui représenté quil nest pas juste dans faire réponse, dautant plus que des lettre personnelle doive se conserver pour la justification de celui qui à En voyé les effet ' comme pour celui qui les à reçue
A repond qu'il persite à pensé quand des particuUier qui ne mettre pas tant dexactitude que des maison de commerce lorsque la réception des fait demandé est accusé toute la correspondance devient inulisle et quil croit que la plus part des particuliers en use insy
A lui représenté que nous ne fond pas de demande de commerce sommé a lui ne nous répondre sur les motifes de son arestation qui ne sont pas affaire de commerce
A repondu quil en ignorest du faite
A lui demandé pourquoy il nous cherche des frase et surquoy il nous répond calhegoriquement
* La veille, il avait dit que c'était la première fois qu'il venait dans cette maison.
* Ce fut en décembre 1791 que M. Barthélémy fut nommé ambassadeur en Suisse. Les lettres dont parle André sont de Tété ou de l'automne de 1791.
' Comme l'a remarqué Sainte-Beuve, il est clair que les agents donnent à ce mot effeti une valeur commerciale.
LIT AJIDRË CUÉfllER.
A dit avoir répondue avec toote la simplicité possible et que ses réponse contiene l'exatte Teriité
A lui demande s'il y à longtemps quil conoit les citoyent ou noos l'avons aresté sommé â loi de nous dire depuis quel temps
A repondu quil les connaissoit depuis quatre on cinqt ans
A lui demandé comment il les avoit conu
A repondu qu'il croit les avoir connu pour la première fois chei la citoyene Trudenne
A lui demandé quel rue elle demeurait alors
A repondu sur la place de la Revolutioù la maison à Cottée^
A lui demandé comment il connoit la maison à Coltée et ies citoyens quil demeutoit alors
A repondu quil est leure amie de l'anfance
A lu represanté quil nest pas juste dans sa réponse atienéoe que place de la Révolution il ny a pas de maison qui se nome la maison à Gottée donc il vien de nous déclarés
A répondue quil entandoit .la maison voisine du citoyent Leiems.
A lui représentes quil nous fait des frase attandue quil nous a repettes deux foie la maison à Gottée
A repondue quil a dit la vérité
A lui demandée sil est seul dans lappartement quil occupe dans la rue de Clairy n* quatre vingt dix sept
A repondue qu'il demeuroit avec son père et sa mère et son frère ifinée *
A lui demanda sil na personne pour le service
U y à un domestique commun pour les quatre qui les sere
A lui demandée ou il était a lepoque du dix aoust mil sept cent quatre vingt douze
A répondue a paris malade d'une colique nefretique^
À lui demandée sy cette colique lé tient continuellement et sil elle te~ noit le jour du dix aoust quatre vingt douze
A répondue quil se rétablissoit a lors d'Une attaque et que cette maladie le tiend presque continuellement depuis lage de vingt ans plus ou fortes
A lui demandés quelles est cette maladie et quelle est le tihirurgient quil le traitoit alors et sy cest le même qui le traitte en core
A repondu le médecin joffroy latraitté au commencement de cette
* Les commissaires prennent bêtement là IHaiion d côté poiir ta maison à Cottéé, c'est-à-dire appiarteiiaill à Un nommé Cottée. Les adresses de Tmdaine ei de Pastoret nous sont données par la liste des électeurs du département de Paris en 1791 : Emmanuel Pastoret, procureur-général-syndic du département, trente-cinq ans, colonnade de la pince Louis XV, n* 5; Charles Tnidaine, commandant du bataillon des Capucins-Sain t-Honoré, vingt-six anà, colonnade de la place Louis XV, n* 2. M. Trtidaine demeurait donc bien la maison à côté de celle de M. de Pastoret.
* donstantin-Xayier.
^ Dans les premiers jours d'août il était âtti ëàtii de t'ôi'ges.
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. ty
maladie et depuis ce temps jai suis un régime connu pour ses sorte de meani
A lui demandée quelle différence il fait d'une attaque de meâut ou de maladies
A repondue qu'il entendoit par attaqite lorsque le mal est un plus violent et enpeche dagire
A lui demandée quelle époque il apth le médecin donc il vlen de ilous parllee et à quelle époque il à quitté âommé de noiis endonné des certificats
A répondue que sa famille le certifira que cettoit de tout temps le ttiedecin de la maison ^
A lui demandé sy il montoit sa garde le dix aoust mil sept cents quatre ' vingt douze I A repondue quil la montoit lorsque sa sente le permetoit
A lui demandée sy lors du dix oust quatre vingt douze lorsqu'il à enttandue battre la générale sy il apris les armes pour vollaire au secours de ces ctillcitoyëlit et pour sâUVé la patrie
A répondue que non quil étolt eheore trop foiblé
A lui detnandée quelle est le motife qui lui en i eitipechée
A repondue la faiblesse de sa santée dans ce moment
A lui demandée de nous en donnée les preuves par les certificat signiée \ du cberugien et de la section vue quil n*est pas Juste dans ses reponce I A repondue quil na nent point
A lui demandée que veux dire cemot a nous est eomme quil nen a point
A repondue qui! na point de certificat ey dessus énoncés
A lui représentés quil est un mauvais citoyent de navoir point conoourue à la défense de la patrie vue que les boiteut et les infirmes on prie les armes et se sont unie sur la place avec tout les bons citoyent pour f défendre contre les courtisans du cidevant Gapet et royalliste
A repondne quil navoit point assée de force de corps pour le pouvoir
A lui demandée sy lord de ceste époque ses frère et son père sy etoit rendue avec les citoyent de leur section sur les places defenaifs contre les tirand de la Republique sommé de nous dire la vérité
A repondue que son père etoit vieux et etoit employée a sa section et que son frère étoit vice-eonsulte en Espagne les auttres ne demeurant point a la maison il y ignoroit ou ils étoits
A lui demandée ou etoit le domestique quil les servoit ou etoit il le dix aoust
* Geoffroi était, en effet, depuis de longues années, le médecià de la famille. Dn iraiment d'épltre, adressé, en 1787, par Marie*Joseph à son père, débute ainsi :
Le Ciel a tout à coup fermé le précipice; A nos larmes, mon père, il est enfin propiee ; Tes jours, dans les douleurs à demi consumés, Par les soins de Geoffroi sont enfin rallumés.
Kvi ANDRÉ CHÉNIER.
A repondu quil lignocoil
A lui représenté qua lepoque de cette journée quetouts les bons citoyent ny gnoroit point leurs existence et quayant cnttendu batte la générale cettoit un raotife de plus pour reconnoitre tous les bons citoyent et le motifc nu quelle il setoit employée pour sauyée la Republique.
A repondue quil avoit dit l'exate véritée
A lui demandée quel etoit l'&xatte véritée
A repondue que cetoit toutes ce qui etoit cy dessue
Et apprest avoir fait la lecture du procest verbale et lavon clean et signiée et le citoyent Chenier a dedaree quil ne vouloit pas signiée
Signé': Genkot, Cramoisin, Boudgoust, DucHESNE. commisaire
Après cet interrogatoire, Guénot, muni d'un ordre du comité révolutionnaire de Passy, conduisit André Ghénier à Paris. Cet ordre était signé des deux membres du comité Gramoisin et Bouchet ^ ainsi que le constate Técron d'André Ghénier. André, confié par Guénot aux soins de Duchesne, fut dirigé sur la prison du Luxembourg, où le concierge refusa de le recevoir. Duchesne ramena son prisonnier à Guénot, qui lui-même le conduisit à Saint-Lazare, où il fut admis après quelques difficultés. Il était tard sans doute, et, rheure réglementaire passée, le greffier ne se trouvait plus à la prison; c'est pourquoi ce ne fut que le lendemain, 19 ventôse, que Técrou d'André Ghénier fut enregistré dans la teneur suivante * :
André Ghénier, âgé de trente et un ans, natif de Gonstantinople, citoyen, demeurant rue de Gléry, numéro 97;
Taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils noirs, front large, yeux gris bleus, nez moyen, bouche moyenne, menton rond, visage carré ;
. Amené céans en vertu d'ordre du Gomité révolutionnaire, commune de Passy-lès-Paris, pour être détenu par mesuré de sûreté générale. Signé : BoocHET, Gramoisin, commissaires ^
GuéNOT, porteur tTordre du Comité de sûreté générale.
N'ayant pas été arrêté par un ordre émanant du Gomité de sûreté générale, et étant simplement détenu par mesure de sûreté générale, sans qu'aucun rapport particulier ait été fait contre lui, André Ghénier avait l'espérance d'être oublié dans sa prison et d'atteindre ainsi des
* Bouchet et non Boucherat. Il n'y avait pas de membre du nom de Boucherai dans le comité révolutionnaire de Passy. Un paraphe terminant le nom de Bouchet a dû induire M. P. Lacroix en erreur.
* PabUé par M. P. Lacroix.
SA VIE ET SES ECRITS POLITIQUES. lvii
jours meilleurs. Garder un silence prudent, ne pas se faire remarquer, ne pas éveiller l'attention des administrateurs de police, et pour cela éviter les rapports des gardiens, telle était la seule règle de conduite à adopter et celle à laquelle il consentit k s'astreindre.
n retrouva à Saint-Laïare les deux frères Trudaine et leur be«iufrère, Micault de Gourbeton, le poète Boucher, le peintre Suvée, presque tous ceux qu'il avait connus, fréquentés dans des temps plus heureux. Parmi les femmes enfermées à Saint-Lazare se distinguait mademoiselle Aimée de Goîgny, qui devait lui inspirer In Jeune Captive Al dut regretter de ne pas avoir été réuni à madame de Bonneuil, détenue dans une autre maison ^ : la compagnie de Camille eût adouci pour lui les rigueurs de la prison.
On a sur la détention d'André Chénier à Saint-Lazare * un certain
' Michel Sentaary [ de Tbilorier ? ] femme de Guesnon de Bonneuil, âgée de quarante ans, née à l'Ile Bourbon, demeurant à Paris, rue Neuve-Sainte- Catherine, fut incarcérée, le 12 septembre 1793, à Sainte-Pélagie {Journal de Paritf du 15), et transférée aux Anglaises, rue de FOurcine, le 11 yentôse an II {Journal de Paru, du 16). Madame de Bonneuil était sœur de madame d'Esprémenil. Cette dernière figure dans les états de prison sous le nom de Françoise-Augustine Santuary-Tbilorier, femme Duval-Desprémenil. Elle était aussi âgée de quarante ans.
* Voyez les notes qui accompagnent la Mort de Loizerolles, par F. S. de Loizerolles fils ; Pari:*, 1813. < André Chénier, y est-il dit, avait dessiné sur les murs de sa chambre un arbi*e qui penchait sa tête languissante, dont les rameaux étaient abattus par le vent. » Cela ressemble beaucoup au dessin qu^ Boissy d'Anglas*attribue au jeune Trudaine. Voyez Poésies d'André Chénier, 2* édition, page lvi. Comme sentiment, ce dessin concorde beaucoup mieux avec les vers du jeune Trudaine, que cite Boissy d'Anglas, dans ses Études littéraires (1825), et que voici :
La fleur, laissant tomber sa tète languissante. Semblait dire au Zéphyi' : pourquoi m'éveilles-tu?
Zéphyr, ta vapeur bienfaisante Ne rendra point la vie à mon front abattu. Je languis, le matin à ma tige épuisée Apporte vainement le tribut de ses pleurs;
Et les bienfaits de la rosée Ne rtnimeront point l'éclat de mes couleurs. .
Il approche le noir orage; Sous l'effort ennemi d'un souffle détesté
Je vais voir périr mon feuillage; Demain, le voyageur, témoin de ma beauté,
De ma beauté si tôt flétrie.
Viendra pour me revoir... Ah ! regrets superflus.
fl viendra, mais dans la prairie
Ses yeux ne me trouveront plus.
On trouve aussi ces vers cités et attribués à Trudaine, dans la Mort «6 Loizerolles, mais dans l'édition très-différente qui parut en 1828.
LTin ANDAÊ GHËNtBR.
nombre de témoignages, dont les uns sont mâlheurélisemeiit coDtradictoifes, et dont les autres inspirent peu de Confiance ^ Ce tt'est pas d'ailleurs le côté anecdotique du séjour d*André à Saint- Lazare qui doit ici attirer notre attention.
Nous devons concentrer tous nos regards sur cet épouvaiitable ()rame qui s'appelle la conspiration des prisons. Après quatre-vingts ans it a encore besoin d'éclaircissements, et nous espérons, par la publication de pièces peu connues ou inédites, faire enfin pénétrer le regard clair et froid de l'histoire au milieu des combinaisons sanglatîtes des tyrans et des dénoiiciateurs. Nous ne nous occuperotis que de Saint-Lazare, car chacune des maisons de détention, Bicètre, le Luxembourg et les Carmes, qui fournirent les fbumées de prai^ rihl, de tnessidor et de thermidor, nous demanderait Une étude particulière.^ Chacune d'elles eut sa conspiration, ses dénonciateurs, ses témoins. Toutes ces prétendues conspirations eurent toutefois pour point de départ l'horrible loi du 22 prairial, qui restera h honte éternelle de la justice humaine, et & toutes on supposait le même but, l'anéantissement des Comités de salut public et de sûreté générale, et naturellement le même moyen, l'évasion des détenus.
Si aujourd'hui on a encore peine à bien distinguer les fils secrets de totites ces trames obscures, combien plus impénétrables elles de» yaient être aux yeux des contemporains, au milieu de la stupeur générale, des bruits de revers ou de victoites qui arrivaient inceé^samment des champs de bataille, du tumulte des séances de la Convention, et des rumeurs vraies ou fausses qui circulaient chaque jour dans Paris ! La vie était comme arrêtée ; chacun vivait pour soi, au milieu des siens, évitant les regards, s'ensevehssant dans la retraite la plus ignorée. Quelque chose de pesant courbait toutes les têles et affaissait toutes les âmes. Tout était danger : s'inquiéter, c'était se rendre suspect} s'informer, c'était se dénoncer. On attendait sans espérance, sans oser prévoir le lendemain, car le lende- , main c'était pour presque tous la famine, et pour beaucoup la prison et l'échafaud. Comment ceUx qUe l'âge ou la prudence retenaient
* Voyez les Souvenir» de la marquise de Gréquy. On ne peut rien citer de cet ouvrage en toute eonfiattee. Nous nous eontenterons de renvoyer le lecteur aux passages où il est parlé d'André Chénier : sur madame d'Hinnisdal, à laquelle il avait prêté les Idylle» de Gessoer (voy. t. lY, p. 3(fô); sur ce qu'il s'était imaginé de ne répondre à un nommé Clément que par des citations tirées de Voltaire, etc. (t. IV. p. 349) ; sur les soins touchants qu'il donnait à un détenu malade (t. IV, p. 351).
SA VIE ET S|£ ÉCRITS POLITIQUES. u)
dans les murs d^une retraite silencieuse auraient-ils été informés de tout ce qui se décidait daus les Comités, de tout ce qui s'cmrdissaii dans les bureaux des administrateurs de police, de tout ce qui s'échai^eait à Toix basse dans les geôles entre les dénonciateurs et les espions?
Depuis la loi du 17 septembre 1793, connue sous le nom de loi des suspects, les maisons d'arrêt étaient encombrées d^une foule de détenus, venus de toutes parts, incarcérés sans motif, promenés et transférés au hasard de prison en prison. Les tribunaux ne pouvaient suffire ^ juger tant de prévenus, dont les dossiers, pour la plupart, n'existaient pas, dont souvent on avait perdu la trace dans les transfëremeats, et dont beaucoup étaient inscrits sous de faux noms sur les registres d'écrous. Pour remédier à cet encombrement, on avait institué, par décret du 23 ventôse an II, une commission populaire chargée d^examiner les motifs de détention de toute cette masse de suspects qui remplissait les prisons. Après avoir examiné les motifs de leur détention elle proposait, aux Comités de salut public et de sûreté générale réunis, les uns pour être rendus à la liberté, les autres pour Temprisonnement ou la déportation. Ceux qu'elle jugeait les plus coupables étaient renvoyés devant le tribunal révolution-
Qaire.
Ce fot à cette commission, dans laquelle d'ailleurs on avait beaucoup espéré dans les commencements, que M. de Chénier eut l'idée d'adresser un mémoire pour obtenir l'élargissement d'André. Gomme on peut s*en rendre compte, c*était aller au-devant d^un danger immédiat. Mais un de ses autres enfants. Sauveur, arrêté à Breteuil) interné d'abord à Beauvais ^ puis transféré k Paris, était détenu à la Conciergerie ; c^était trop d'anxiété pour ce malheureux père, qui ne pouvait se résoudre à douter de la justice. Cependant» le nom seul d* André Chénier devait réveiller les souvenirs de ses articles du Journal de Paris : s'être opposé à la fête de Chateauvieux était une note déjà dangereuse pour les citoyens obscurs * ; c'eût été»
* Sauveur avait été traduit au tribunal révolutionnaire de Beauvais pair André Dumont, représentant du peuple et commissaire de la Convention, pour avoir adressé, au député Isauré, un Mémoire contre les arUtocratea de Bireteuil, en réponse à leurs dénonciations calomnieuses contre les phts fervents amis de la constitution.
* Dans les papiers de Robespierre, publiés par Courtois, on peut voir, en effet, que cette eommission proposa, le 17 messidor an II, certains suspects pour la peine de la déportation, et que les Comités de salut public et de su-
tx ANDRÉ GHËNIËK.
pour André Ghénier, un crime qui Teùt envoyé devant le tribunal révolutionnaire*.
On exposa sans doute toutes ces raisons k M. de Ghénier, mais on ne parvint pas à le convaincre. Il rédigea le mémoire suivant* et l'adressa à la commission populaire.
« André Ghénier, domicilié chez son père, rue de Gléry, n"* 97, se trouvant à Passy le 17 ventôse, chez la citoyenne Pastoret où il faisait visite, le citoyen Guénot, porteur d'ordre du Comité de sûreté générale, y arriva avec un mandat concernant cette citoyenne. Gomme il avait le pouvoir, à ce qu'il dit, d'arrêter toutes les personnes qui lui paraîtraient suspectes dans ladite maison, il arrêta, entre autres, André Ghénier, qui se réclama inutilement de la section de Brutus dont il est membre, et dont il avait une carte et plusieurs attestations de différents genres. Ce commissaire lui fit subir un long interrogatoire, dont il fut dressé un procès-verbal qu'André Ghénier refusa de signer après en avoir fait observer les innombrables irrégularités. Ces observations et ce refus firent éclater le citoyen Guénot en expressions de l'emportement le plus violent. 11 obtint un ordre du Comité révolutionnaire de la commune de Passy, qu'il signa, pour faire conduire ledit André Ghénier au Luxembourg; le concierge de cette maison, ayant trouvé quelque chose à reprendre dans la manière dont l'ordre était expédie, refusa de recevoir le prisonnier. Sur quoi le citoyen Duchesne, à la garde de qui il avait été confié, l'ayant ramené vers le citoyen Guénot, ce dernier le fit transporter à la maison de Saint-Lazare, où il est détenu depuis ce temps.
« Telles sont les circonstances de l'arrestation du citoyen André Ghénier, comme il le constatera par Técrou de sa détention, par l'ordre en vertu duquel il a été conduit à la maison d'arrêt, et par le témoignage des membres du Comité révolutionnaire de la commune de Passy, présents à son arrestation.
reté générale réunis conGrmèreat cette décision, le 3 thermidor. Or, parmi ces suspects, il s'en trouve deux, à qui, entre autres griefs, on reprocha de b'élrc opposé à la fête des Chateauvieux.
* Pour juger de l'esprit qui animait cette commission, il sufQt de citer cette lettre en partie inédite et éminemment curieuse d'un de ses membres, le citoyen Trinchard, ex-juré au tribunal révolutionnaire :
« Je laprans mon frerre que je été un des jures qui ont jugé la bete feroche qui a dévoré une grcnde partiie de la republique celle que Ion califioit si deven de raine et je ta prans que nous sommes après a jugé la clique brissotiue il sont 21 je taprans que je demenag je reste dans la rue de la Monoie tu voudras bien me faire savoir comme est Tesprit public dans ta garnisont pour isi nous avons mis au pas les modères et enfermé les aristocrates. »
Trinchard.
* Ce Mémoire a été publié par M. P. Lacroix, dans sa Notice historique tw le procès d'André Chénier.
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lxi
(t Le citoyen André Chénier est un patriote dont la vie fut toujours irréprochable. Il se fit connaître et s'attira des inimitiés honorables par la franchise et le courage avec lesquels il dénonça, comme des intrigants, Brissot, Pétion, Manuel, Danton, sur lesquels son opinion est devenue l'opinion générale. Sous l'ancien régime, comme sous le nouveau, il a vécu, loin de toute ambition, dans l'étude et dans la retraite. Dans les deux dernières années, sa vie a été encore plus retirée : constamment soumis aux lois, étranger à toute intrigue, il allait quelquefois soigner sa santé dans la plus profonde solitude à Versailles, où plusieurs citoyens, ses voisins, rendront témoignage de la vie qu'il a menée. Il y a été malade plusieurs mois; et c'est après sa convalescence que, de retour à Paris, le hasard l'a conduit en visite chez la citoyenne Pastoret.
a Le soussigné, âgé de 72 ans, père d'André Chénier, reconnu pour trèsbon citoyen à la section de Brutus, soumet ces observations à la commission chargée de l'examen des détentions. Il espère que les citoyens, membres de cette commission, approuveront les représentations d'un père irréprochable qui réclame un (ils irréprochable et privé depuis trois mois de la liberté qu'il n'a jamais mérité de perdre, d
Ce mémoire, dont on peut nier ropportuuité, n'était pas trèshabilement rédigé, car il débutait par une accusation contre les procédés de Guénot, qui était porteur d'ordres du Comité de sûreté générale, constatait maladroitement les révoltes d'André Chénier contre un agent de Tautorilé et plus loin rappelait inutilement sa polémique au Journal de Paris, Quoi qu'il en soit, une fois ce mémoire remis, M. de Chénier fit des démarches réitérées pour qu'on Texaminât. Or il serait possible qu'il Peut été ; comme on le verra plus loin, il y en a quelques indices. Mais, en traduisant André Chénier devant le tribunal révolutionnaire comme complice de la conspiration de Saint-Lazare, Fouquier-Tinville prévint la décision de la commission.
Eu effet, pendant que M. de Chénier épuisait son crédit et celui de ses amis pour saisir la commission populaire de sa réclamation, André, avec beaucoup d'autres malheureux détenus de Saint-Lazare, se trouvait environné, saisi, lié dans le réseau inextricable et invisible d'une conspiration imaginaire.
Le premier acte de cette machination odieuse fut le rapport suivant daté du 5 messidor, émanant de la commission des administrations civile, police et tribunaux, signé Uerman et adressé au Comité de salut public :
c C'est une chose démontrée et trop notoire pour qu'elle ait besoin de développements, que toutes les factions, qui ont successivement été ter-
iziii M4DRÊ GUÉISI^R.
rassées, avaient dans les diverses prisons de Paris leurs relations, leurs afGclés, leurs agents dans l'intérieur de ces prisons, les acteurs pour le dehors dans les scènes projetées pour ensanglanter Paris et détruire la liberté.
< La commission, chargée de la surveillance générale des prisons, ne peut s'empêcher de voir que tous ces scélérats qui ont trempé principalement dans ces projets liberticides, dans ces conjurations particulières, existent encore dans les prisons et y font une bande à part qui rend la surveillance très-laborieuse et [est] une cause habituelle de désordre, une source continuelle de tentatives d'évasion, une assemblée journalière d'êtres dont toute l'existence se consume en imprécations contre la liberté et ses défenseurs.
ce U serait possible de connaître ceux qui, dans chaque prison, servaient et devaient servir les diverses factions, les diverses conjurations ; qui, dans ce moment même, ne peuvent contenir leur rage ni s'empêcher de se prononcer tout ce qu'ils sont. Il faudrait peut-être purger en un instant les prisons et déblayer le sol de la liberté de ces immondices, de ces rebuis de l'humanité. Justice serait faite et il serait plus facile d'établir l'ordre dans les prisons.
a lia commission demande à être autorisée à faire ces recherches, pour en donner ensuite le résultat au Comité de salut public. En conséquence elle vous propose t'arrête suivant :
« Le Comité de sahit public charge la commission des administrations civile, police et tribonma de rechercher dans les prisons de Paris ceux qui ont particulièrement trempé dans les diverses factions, dans les di^ verses coi\jurati(ms qqe la Convention nationale i^ anéanties et dont elle a p^ni les chefs; ceux qui, dans les prisons, étaient les afQdés, les agents de ces factions et conjurations» et qui devaient être les auteurs des scènes tant de fois projetées pour le massacre des patriotes et la ruine de k liberté> pour en faire un rapport au Comité dans un court délai.
f La charge en outre de prendre, de concert avec i^adii^mstration de police, tous les moyens d'établir l'ordre dans les prisons. 9
Signé : Herman.
Appi'ouvé : Robespierre, Billâuo-Vârbnnes^ Bertrand Bârère.
 la suite de ce rapport, le Gomité de salut public ptit, à la date du 7 messidor^ un arrêté conforme S signé : Robespierre, B. Bârère^ Garnot, Gouthon, G.-Ai Prieur ^BiHaud-Yarennes, Collot^^'Herbois et R. Ltndet.
La commission des administrations civile, police et tribunaux^ ne
* Ces deux pièces^ rapport d'Hernlan et arrêté du Gomité de salut public» forment les deux pièces justificatives xxiv et xxv, qui se trouvent pages 1S5 et 196» à la suite du Happort dtt Saiadin, au nom de la coqimission dei Vingtet-uji.
SA VIE ET SES ÉCftîtS t»ÔLITIQUES. lxiii
resta pas oisive. Peu de jours après, elle adressa un rapport au Gomité de salut public ^ sur la conspiration du Luxembourg. Elle proposait un arrêté traduisant cent cinquante-neuf individus au tribunal révolutionnaire. La liste fut envoyée à Fouquier-Tinville, et, sur le nombre proposé, cent quarante-six périrent sur Técbaufkud, dans les trois journées du 19, du 21 et du 22 messidor.
Dès le lendemain, ^3 messidor, Tenquête fut ouverte à Saint- Lazare. Voici à la suite de quelles circonstances. Il se trouve toujours des misérables qui épient les secrets pour les vendre, qui se glissent partout, toujours prêts à trafiquer des larmes, des soupirs et du vœu le plus innocent. A Saint-Lazare, le délateur fut un nommé Manini, aventurier italien, se disant comte milanais, qui survécut à «es matKBUVres odieuses» Un malheureux serrurier, du nom de Goquery, qui serrait les détenus pour subvenir k ses besoins, vint lui confier quelques propos entendus par lui pendant les repas. Manini se mit aux aguets derrière une porte et recueillit ainsi quelques lambeaux de conversations échangées à demi-voix entre plusieurs prisonniers imprudents. C'était chez Tun le désir bien naturel de la liberté ; un autre avait discuté, sans but précis et déterminé, quelquesHins des moyens possibles d^évasion. Tous enfin, erime irrémissible, avaient sourdement murmuré quelque imprécation contre Robespierre. Manini avait perfidement groupé tous ces faits, et, allant aunievant des vœux de la police, il avait rédigé une dénonciation au Comité de sûreté générale. Il la confia secrètement à sa femme, celle-ci la remit à un nommé Ghandelier, agent du Comité *.
Aussitôt que le Comité de sûreté générale eut reçu cette dénonciation, il la transmit à la Commune de Paris avec ordre au département de la police de faire immédiatement une enquête sur les faits révélés '. En conséquence, le 23 messidor, Tadministrateur de police Faro se présenta à Saint-Laiare pour faire subir un interrogatoire & ceux que Manini avait désignés comme étant les chefs du complot. Ce Faro avait figuré dans toutes les conspirations de pri-
* Rapport de Saladin, page 164.
* Tous ces faits sont empruntés aux deux dépositions de Manini, dans le procès de Fouquier-Tinyille : l'une, qui eut lieii, le 19 venldse an III, dans riostniction ; l'autre, au cours des débats, dans l'audience du 17 germinal
> Cela ressort du rapport, reproduit plus loin, que les administrateurs de police adressèrent au Comité de sûreté générale.
Lxiv ANDRÉ GHÉNIER.
son ; son nom se trouve dans toutes les enquêtes *. Créature de Robespierre, il fut jusqu'au bout Tun de ses plus dangereux partisans, et il tomba avec lui au milieu des tentatives avortées d*insurrec- Hion ^. Mis hors de loi, il monta siu* Féchaufaud le 11 thermidor^.
Nous reproduisons textuellement le procès-verbal * de cette enquête faite à Saint-Lazare, le 23 thermidor. Car, bien que le nom d'André Chénier n'y soit pas prononcé, cette pièce est Tunique base sur laqueUe repose raccusation qui envoya soixante-quinze victimes à Téchafaud dans les trois journées de thermidor.
« Ce jourd'huy vingt-trois messidor an 2" de la République française une et indi?isible Nous administrateurs de police Nous sommes transportés à la maison Ijazare a relTet d'y interoger divers citoyens sur le complot constament suivi de bouleverser la République en établissant la révolte dans les maisons d'arrêts en provoquant la dissolution de la représentation nationale dans la personne de ses membres composants le comité de Salut public et de Sûreté général, avons pour cet effet fait comparoitre le citoyen Manini l'avons interpellé de nous déclarer avec franchise quels sont les détenus qui conspirent dans laditte maison, leurs noms, leurs discours, leurs actions et leurs moyens de correspondance.
A répondu que le nommé Allain a cherché par ses discours à entrainer avec lui le citoyen Isnard avec lequel il s'est réuni en quittant la chambre du n" 22 Pluviôse*^ pour se mettre au n» 12 ou ledit isnard demeuroit, et du premier abord suivant la déclaration qui m'a été faite par Coquery qu'il de voit se gliser à l'aide de ses draps une nuit de pluie pour s'évader et à cet effet, un ou plusieurs autres individus dévoient l'attendre au dehors avec un échelle de corde pour l'aider à lévasion, mais quelques jours après ayant entraîné dans son opinion le citoyen Celle et Gautier, et leur ayant perdu In tête par ses discours liberticide, en leur disant que tous les individus qui étoient dans les prisons passeroient tous à la guillotine, que tel étoit l'opinion définitive des deux Comités réunis, et surtout du scélérat Robespierre, il a entraîné ses deux
Après avoir figuré au Luxembourg, il signa une enquête faite aiTx Garnies, le 30 messidor, ainsi que le rapport adressé, le 2 thermidor, au Comité de sûreté générale, rapport suivi d'une liste de cinquante-et-un individus, qui furent envoyés au tribunal révolutionnaire, par un arrêté, signé : Saiot- Just, Carnet, Prieur et Billaud-Yarennes . Voyez le Rapport de Saladtn, pièce justificative xxiii, page 173.
■ Papiers de Robespierre, II, p. 421 et p. 423.
* Audience du 11 thermidor : Jeàn-Léonard Faro, peintre et administrateur de police, trente et un ans, né à Paris, y demeurant rue du Faubourg^FranciaJe (Faubourg-Saint-Denis), n* 45.
* Cette pièce est inédite.
" Pluviôse est le nom du corridor dans lequel se trouvait la cellule n* 22.
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lxv
derniers individus c'est-à-dire, Celle et Gautier à faire des offres reelle.<« dé neuf mille livres à Coqueri pour les aider à couper des bareaux afin dexécuter leurs évasions; que quant à sa correspondance il croit qu'elle ne peut avoir lieu qu'au moyen des livres qu'on fait passer à Àllain, et qu'il ignore le nom du particulier qui fait passer lesdits livres, mais it a observe que ces livres provcnoient du même quidam qui devait l'attendre avec lechelle de corde pour laider à lévasion, dont le commissionnaire détenu à la force par sa déclaration faite devant moi dans la chambre d'Alain corridor pluviôse n<* 22 ledit commissionnaire doit avoir parfait connaissance du nom et demeure et du jour de lélargissement dudit quidam et a déclaré n'en savoir davantage, et que s'il arrive quelque nouveaux faits à sa connoissance il en avertira sur le champ l'administrateur de police.
Lecture faite des déclarations et réponses dudit citoyen Manini a dit icelle contenir vérité et y persiste et a signé.
MANmi, Fako. »
(( Le citoyen Manini ayant apperçu des liouteilles dans la cheminée de la chambre du concierge où nous étions a déclaré reconnoitre des bouteilles appartenantes au citoyen Celle, sur lesquels il avait déjà conçu des soupçons d'un cadot fait par ledit citoyen Celle et accepté par le concierge, ignorant le nombre des bouteilles dudit cadot, et a signé.
Manini, Faro. »
«Et de suite avons fait comparoitre le citoyen Coquery détenu, Tavons interpellé de nous déclarer s'il connoit le citoyen Allain, sous quel rapport, ce qu'il pense de ses principes, et quelles sont les propositions qui lui ont été faites.
A répondu qu'il connoissoit le nommé Allai n depuis la force oii il étoit détenu avec lui, qu'il n'a eu des relations avec lui que lorsqu'il fut à Lazare, qu'ils se trouvèrent d'abord de même chambrée, que des les commencements Ailain cherchoit à se sauyer à ce qu'il fit connoitre par ses discours, que même il dit à lui répondant puisque tu as été en Espagne dis-moi si c'est un bon pays et si je gagneroit ma vie, en ajoutant si je peut me sauver c'est dans ce pays que j'irai, que dans diverses conversations qu'alin a eut avec le répondant il lui dit que s'il tenoit robespierre il l'étrangleroit que c'étoit un scélérat.
A lui demandé s'il n'a pas connoissance qu'Alin se fut servi d'un commissionnaire attaché à la maison pour faire passer la correspondance sans être visée.
A répondu qu'il avoit connoissance qu'un commissionnaire attaché a la maison il y a quatre ou cinq mois faisoit passer la correspondance secrette d'Alin avec un de ses amis détenus dans une autre maison, que cedit amis est sorti depuis qu'alors alin dit mon ami est sorti je ne serai pas longtems, qu'alors ayant changé de chambre il est survenu le citoyen . Celle dans sa chambre et que ledit Ailain me proposât si je voulois faire la chambre du citoyen Celle qu'il me paycroit aquoy j'ai répondu que je
voulois bien ayant la fréquentation cle sa chambre, ne se méliant pas.de moi il a toujours tenu ces mêmes propos et sollicité des citoyens Celle et Gautier de se sauver avec lui, et que si je voulois sortir avec eux, ils me donneroient neuf mille livres, aquoi je leur répondit que les portes seroient ouvertes pour moi je ne me sauverois pas pour cela, et lui de^ mandoit comment ils pourroient se sauver, alors il me dit me donnoit neuf mille livres que c'etoit pour couper les barreaux du premier étftge du corridor vis à vis la terrasse, qu^il se chargeoit d'avoir du monde du dehors.
A lui demandé s'il a connoissance que le concierge ait des égards pour divers détenus les plus riches.
Arep. quele jour de décade jour auquel on ne vise les lettres pour personne, mais que par considération le concierge vise celles adressés à Celle.
A lui dé g'il a connoissance que le concierge ait reçu du vin en cadot de la part de Celle.
A rép. qu'il a connoissance que Celle portât un jour une bouteille de vin dit du pape au concierge que lui répondant s'offrit de la porter, mais que 0«lle lui dit qu'il aimait mieux la porter lui-même attendu qu'il avoit quelque chose à dire au concierge, qu'il reconnoit diverses bouteilles présentées à ses yeux pour être les mêmes que celles du vin dordinaire dont fait usage le citoyen Celle.
A lui demandé ce qu'il pensoit de l'administrateur.
A R. ni bien ni mal, que cependant il sait qu'il se soûle avec le concierge, que toutefois qu'il y vient il mange aveclui, et qu'il croit que ce n'est pas ainsi que doit se conduire un administrateur.
A lui demandé s'il peut nous citer un jour ou il s'est apperçu qu'il etoit pris de vin.
A rep. qu'il ne pouvoit nous citer un jour, mais qu'il le voyoit souvent, qu'un détenu même pour lui avoir reproché ce deffaut fut transféré . le lendemain.
Lecture faite audit citoyen des déclarations, et de ses réponses, a dit icelles contenir vérité y a persisté et a signé après avoir approuvé cinq mots rayés comme nuls.
Faro, Coqubry. d
a Et de suite avons fait comparoiti'e le citoyen Scçlle l'avons interpellé de nous déclarer qu'elles ctoient ses relations avec reitérieur et qu'elles étoient les personnes qu il fréquantoit le plus habituellement dans la maison.
^ A rep. qu4i n'avoit de relations à l'extérieur qu'avec sa fille naturelle qui demeure rue de provence la? 27 chez le citoyen Bataille son oncle vivant de son bien, qu'il reçoit encore son vin et son linge du notlitné Antoine son homme de conGance de chez lui.
A lui demandé s'il connoit le citoyen AlUn aussi détenu et qu'elles conversations ils ont ensemble.
SA VIE ET iÈS ÉCRITS POLITIQUES. iàrrh
A R. qu*il ne connoit AUain que depuis qu'ils sont à Lazare, et qu'ils n'ayoit aucune conversation liée ne le voyant que pour le diner.
A lui demandé s'ils n'ont pas parlé quelquefois de divers députés, notammetit de robespierre, Golot dberbois et autres.
A répondu qu'ils n'en ont jamais parlé en bien ni en mal.
A luitlemandé s'ils ont eu quelques entretiens sur la Comité de salut public et de sûreté général, et si allin n'a pas quelquefois eialé son mécontentement contre lesdits Comités.
A r. que le citoyen allin a put se trouver mécontent de sa détention, môme il l'a pu dire, mais qu'il n'a jamais parlé contre le Comité de Salut public et de sûreté général.
A lui demandé si Allain n'a pas témoigné plusieurs fois le désir de s'évader.
A r. qu'il n'en a nulle oonnoissance.
A lui demandé si Allain n'a pas dit en sa présence que touts les détenus seroient guillotinés tel etoit le vœu des deux comités réunis^
A r. qu'allin avoit pu dire plusieurs fois qu'il paroissoit que tous les détenus seroient guillotinés. Je lui observé que ceux qui n'avoient aucun reproche pouvoient être sans inquiétude.
A lui demandé si cependant lui répondant n'avoit pas témoigné le désir de l'évasion ayant été éfrayé par les discours d'allain*
A r. qu'un honune de son âge ne se laissoit point effrayer par un jeune homme comme celui-là, surtout attendant sa liberté à chaque instant.
A lui demandé s'il n'a pas été question entreux de sier un bareau d'une fenêtre du corridor du premier donnant sur les terrasses.
A r. qu'un jour étant à diner aveë les citoyens gailtier, isnard, allain, Coaueiry il fut dit qile si on vouloit s'évader de la maison il seroit fort aise en metant une planche qui correspondroit de la fenêtre du (iorridor du premier à la terrasse, que coquery présent dit mais il faudroit sier au moins un bareau, et pour cela faire il faudroit une sie d'horloger, ce propos est toinbé et je ti'en ai jamais etltendu reparler.
A lui observé qu'il élude et qu'il tie ré()ond pas à la questioti principale qui est l'offre qui a été faite de neuf mille livres.
A r. qu'il declaroit n'en avoir jamais eu nulle connoissance, et que si l'offre en a été faitte ce n'a jamais été en sa présence, qu'il a servi la république depuis le commencement de la guerre en qualité inspecteur général des effets militaires des armées de réserve et de l'intérieur aidsi qu'en celui d'entrepreneur général des farines des hôpitaux militaires fix et ambulants de la république.
A lui demandé si le concierge ne lui remetoit pas des lettres le jour de décade comme d'autres jours.
A r. qu'il n'avoit jamais reçu de lettres les jours de décade et qu'il se trouvoit soumis à la règle générale.
A lui demandé s'il n'a jamais offert du vin au concierge.
A r. que non.
A lui demandé s'il ne lui ëi) avoit jamais porté loi-<néthè.
Lxvni ÀNDRO GHÊNIER.
A r. que non.
Lecture faite dutlit interrogatoire a dit icelui y contenir vérité y a persisté et a sign ; après avoit* aprouvé dix mots rayés nuls.
Scelle, Fard. »
a Et de suite avons fait comparoitre le citoyen jenn francois gantier a lui demandé s'il connoit le citoyen allain, et si ledit allain ne lui a parlé différentes fois de robespierre et du comité de Salut public.
A rép. qu'il juroit qu'il n'avoit jamais entendu parler du Comité de Salut public ni de robespierre, que d'ailleurs il n'y a que quinze jours qu'ils dinent ensemble.
A lui demandé qu'els sont les principes que professent ledit Allain, s'il n'a pas témoigné plusieurs fois \e désir de s'évader de prison.
A r. qu'il avoit souvent montré de l'impatience d'être détenu, mais que c'étoit de n'être pas jugé, et non contre les autorités con8ti-|J| tuées. ™
A lui demandé si l'administrateur de la prison donnoit des ordres sévères, et s'il le donnoit toujours avec le sang frois que doit avoir un républicain.
A répondu que l'administrateur se conduisôit bien et que toute fois qu'il avoit parlé il avoit toujours mis la raison que sa place imposoit.
Lecture faite des demandes et réponses a dit icelles contenir vérité, y a persisté et a signé après avoir approuvé un mot nul.
Gauthier, Faro. »
a Et de suite est comparu le citoyen des Isnard aussi détenu a lui demandé s'il connoit le citoyen Allain quel sont les propos inciviques qu'il se sert soit envers les députés notamment robespierre ainsi que Collot dherbois et divers autorités constitués, qu'il ait à nous répondre avec franchise.
A répondu qu'il connaissoit le citoyen allain comme étant son compagnon de chambrée, qu'il a pu parler contre robespierre, même qu'il l'a entendu parler souvent contre ce député dans des mouvements de vivacité.
A lui demandé ce qu'il lui a entendu dire contre ce député.
A répondu qu'il avoit entendu dire au citoyen allain que robespierre n'etoit pas juste et qu'il ne se rapelle pas du reste.
A lui demandé s'il n'avoit pas entendu dire par allain que robespierre étoit un scélérat, que tous les détenus seraient guillotinés tels etoit le V03U des 2 comités réunis.
A répondu qu'allain l'avoit dit diverses fois.
A lui demandé combien ils étoient lorsque allain a proféré ces paroles.
A répondu qu'ils etoient à dincr au nombre de quatre qui etoient allain, àp scelle, gautbier et lui répondant.
A lai demandé quel jour on fit la proposition de scier un barreau pour
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lx«
sévader par la fenêtre du corridor du premier vis-à-vis U terrasse, qu*e1s furent ceux qui offrirent neuf mille livres pour la reusitte dudit projet.
À rép. qu'il ignoroit le jour que cette proposition fut faitte atendu qu'il n'étoit pas présent, mais qu'il en a entendu parler depuis par un des camarades, qu'il ignore parelement ceux qui ont offert la somme de neuf mille livres attendu qu'il ne veut compromettre personne sans être très-sûr.
A lui demandé les noms des expretres qui frequantent allain.
A r. un nommé hebert et un nommé Ducoudret.
A lui demandé s'il a connoissance que le nommé De Scelle ait donné diverse fois du vin au concierge, et si le conciertre n'a pas beaucoup plus d'égards pour les gens aisés, que pour la classe indigente.
A R. que n'étant pas souvent dans sa chambre il n'a pu découvrir les cadots que pou voit faire de scelle au concierge, que quant à la conduite du concierge il s'est apperçu qu'il avoit en effet plus d'égards pour les gens aisés que pour les sans-culottes, que néantmoins il n'avoit rien à dire contre lui.
A lui demandé si l'administrateur se comportoit d'une manière à leur inspirer le respect dus aux autorités constitués.
A r. qu'il se conduisoit parfaitement bien et d'une manière à adoucir le sort des prisonniers avec l'intégrité d'un homme probre et juste.
Lecture faite des demandes et réjtonses a dit icelles contenir vérité y persiste et a signé après avoir approuvé trois mots rayés nuls.
Drsisiïard, Faro. >
(( Et de suile est comparu le citoyen allain.
A lui demandé qu'elles sont les personnes qu'il fréquente dans la maison.
A r. qu'il fréquente Maldagne et Rahoult.
A lui demandé d'où lui proviennent les livres qu'il a, quelle sont ceux qui en ont facilité l'entrée.
A r. que les livres proviennent de chez lui et que c'est sa soeur qui les lui a envoyé à la force.
A lui demandé avec qu'elle personne il correspond à l'extérieur.
A répondu avec sa soeur seulement et qu'il y a huit jours qu'il lui a écrit.
A lui demandé quel est le citoyen auguste duquel il s'informe souvent dans ces lettres.
A r. qu'il avoit un frère qui s'appelle auguste et que c'est de lui seul qu'il demande des nouvelles.
A lui demandé s'il n'avoit pas eu des relations avec valady.
A r. que oui et que c'étoit celle de l'amitié.
A lui demandé s'il n'a pas communiqué à quelques détenus le désir ardent de s'évader de la maison Lazare.
A r. que non. ^
txx ANDRÉ CHÉNIER.
A lui demandé quel est celui qui fit la proposition de scier un batreau ' à la fenêtres du corridor du premier devant ta terrasse.
A répondu qu'il ne connoit pas de semblables propositions.
A lui demandé s'il n'a pas quelquefois témoigné l'envie d'aler en espagne.
A r. qu'il n'avoit témoigné aucun désir de sortir de fraUce.
A lui demandé qu'elle sont ces opinions sur Robespierre.
A répondu qu'il n'avoit point d'opinion sur Robespierre, que d'ailleurs on n'a point d'opinion en prison.
A lui observé qu'il a dit que tous les détenus seroient guillotinés, tels étoit le voeu des deux comités réunis.
A répondu qu*il n'avoit jamais parlé de cela, même qu'il ne connoit pas Gollot dberbois, que l'orsqu'il a parlé de robespierre ce n'a été qu'indifféremment.
A lui demandé quel est le citoyen avec lequel il étoit fort lié il y a«^ environ trois mois et avec lequel il etoit détenu.
A r. que ce citoyen se nomraoit aubert imprimeur demeurant rue des prêtres StPaul. ^
A lui demandé pourquoi il a dit lorsqu'il a sçu la liberté de ce citoyen il dit mon ami est en liberté, je ne serai plus long tems en prison.
A r. qu'étant en prison pour la même cause, et que ne s' étant point trouvé de charge contre son ami il croyoit pareillement être mis aussi en liberté.
A lui observé qu'il nous a dit plus haut qu'il ne correspondoit qu'avec sa mère et sa sœur, et que cependant il écrivoit journellement à ce nommé aubert.
A r. qu'il n'a jamais écrit au citoyen aubert.
A lui demandé qu'elle opinion il a émis sur les journées du trente un mai et sur différents troubles qui ont eu lieu dans la République^ ainsi que dans sa section.
A r. qu'il n*avoit point parlé le trente un may malgré qu'il eut demandé la parole, que quant aux troubles qui ont eu lieu dans la république, il n'avoit point émis d'opinion, et que dans sa section il a cm devoir parler en homme libre, qu'il se seroit dispensé de parler si son opinion eut été générale.
A lui demandé quel est le sens de cet discours.
A r. que son opinion étoit à lui, et qu'il s'est cru libre de lémettre dans le sens que sa raison lui a dicté.
A lui demandé s'il a fréquenté les Jacobins et s'il etoit de leurs opinions.
A répondu qu'il n'a jamais été aux Jacobins, et quant à leurs opinions cela le regardoit.
Lecture faite dès déclarations et de ses réponses a dit icelles contenir vérité, y a persisté et a signé après avoir approuvé six mots rayés nuls.
Fabo, cm. Allain. »
SA VIE ET S|ia ÉCRITS POLITIQUES/ i.%^
< Par reflexion ayons observé an citoyen qu'il avoit offert cinq livres à la citoyenne Belle ville conunissionnaire de la maison, a répondu que rien l'étoit plus faux et qu'il ne connoissoit pas la ditte femme et a signé.
Faro, g. m. Aluw. ^
« De suitte avons interpellé le concierge sur divers questions qae nous avons cru devoir lui faire.
A lui demandé quel est l'ordrequi s'observe dans la maison s'il a soin de faire des visites continuelles a leflet de retirer toutes armes, couteaux, sizeaux, rasoirs outils tranchants comme le veut l'arrêté du comité de sûreté général.
A r. que depuis la visite faite par les administrateurs* il a oté à tous les détenus arrivans dans cette maison tout ce dont il est question, que quant à la visite qu'il a fait dans la chambre il a cru devoir leur laisser à chacun un couteau cassé que cependant il n'y avoit qu'un couteau que par cinquante personnes.
À lui demandé s'il avoit connoissance qu'il y eut quelque conspiration d'hourdy dans la maison, qu'elle démarches il a fait pour s'en assurer et instraire l'administration, et pourquoi les communications par lettres sont établis avec autant de facilité.
A r. qu'il n'a appris que par Manini qui écrivit au comité de sûreté général une dénonciation contre le nommé allain qui devait profiter d'une nuit sombre pour sévader, qu*à cet effet il fit posser deux sentinelles de plus à l'endroit indiqué par le nommé manini, qu'il en donnât avis au citoyen Bergot administrateur^, que quant à la correspondance s'il est parvenu quelques lettres ce n'a été qu'à la faveur de U nourriture, et que lorsque la table commune sera établie, toute communicatioa sera invariablement interceptée.
A lui demandé pourquoi dans les fonctions délicates à lui contiés il se prend souvent de vin.
A répondu qu'il ne boit jamais» que ce ne peut être que par un excès de fatigue et un verd de vin qui peut l'avoir put faire paroitre étourdi, et que cela ne se répète pas.
A lui demandé s'il fournit du vin aux détenus.
A r. que non.
A lui demandé s'il n'il n'en a pas fait venir il y a quelque tems deiff pièces*
A répondu que non, qu'il est bien venu deux demis^muids de cidre pour les détenus de la municipalité d'angiviliers.
A lui demandé s'il n'a point reçu quelques bouteilles du vin du citoyen de Scelle*
A répondu que non*
* 11 fait allusion à la visite, suivie de perquisitions dans les cellules, faite en floréal, à Saint-Lazare, par des administrateurs de police.
* Bergot était l'administrateur de la pribou.
Lxxii ' ANDRE GHENIEH.
A lui demandé s'il aies mêmes égards pour les citoyens indigents comme pour les plus aisés.
A répondu qu'il les traiioit également.
A lui observé que cependant il avoit montré de l'empressement envers deux détenus en leur proposant de faire boucher une porte et d'en faire ouvrir une autre si cela leurs étoient agréables.
A r. qu'il n'a voit aucune connoissance de cela que cependant il lui uvoit été proposé par la marquise de Mailly de faire ouvrir une porte à ses frais pour augmenter le local et qu'il n'y avoit pas consenti.
A lui demandé pourquoi il a retiré un nommé ducoudrai d'un endroit ou il étoit pour le mettre dans un endroit mal sein, et loger a sa place deux citoyens aisés.
A r. que ducoudrai occuppant une chambre seul, et ne voulant avoir personne avec lui, qu'il a disposé de la chambre pour y mettre deux citoyens, et a remis le citoyen ducoudray au même étage, et dans, on endroit aussi sein, et qu'il répond qu'on ne peut lui prouver qu'il ait fait injustice à quelqu'un, qu'il s'engage de plus de redoubler de zèle dans les visites ordonnées par le Gommité de sûreté général pour retirer aux détenus armes, couteaux et outils tranchants qu'il se rend responsable de toutes négligences à cet égard, et qu'il en rendra compte sous cinq jours à l'administration de police de la distraction desdits outils.
Lecture faite dudit interrogatoire a dit icelui contenir vérité y a persisté et a signé.
Semé, Faro. »
a Avons de suite fait comparoitre devant nous le grefGer de laditte maison d'arrêt et lui avons demandé depuis combien de tems il y etoit et que ce qu'il y avoit fait entrer.
A r. qu'il y etoit depuis six mois, et que c'est un oncle concierge alo» qu'il y avoit fait entrer.
A lui demandé s'il connoit le nommé allain et quel sont les livres qu'il lui a fait passer.
A r. qu'il le connoissoit de nom mais qu'il n'a jamais fait passer de livres à qui que ce fut.
A lui demandé s'il est à sa connoissance que le concierge vende du vin.
A r. qu'il l'ignore, mais que les gardiens en vendent, et que lui-même en achète journellement, que ledit vin se paye vingt sols la pinte indistinctement.
Lecture faite dudit interrogatoire a dit icelui contenir vérité y a persisté
et a signé.
RmoN, comm. greffi&Tt Famo. »
A la suite de cette enquête, l'administrateur Faro se transporta à la Force pour interroger un malheureux commissionnaire, incarcéré pour avoir fait passer une lettre à un prisonnier.
' SA YIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. Lxxm
Et il fut dressé procès-verbal de son interrogatoire i.
• Ce jourd'huy vingt-quatre messidor, l'an 2« de la République Française, une et indivisible. Nous admiaistraleurs au déparlement de police sommes transportés à la maison dite la .Force, avons fait comparoitre devant nous Jacques Clair Goudallier, détenu, l'avons interpellé de nous déclarer avec franchise si, lorsqu'il étoit commissionnaire à la maison d'arrêt Lazare, il y avoit connu le nommé Allain, quelle relation il a eu avec lui, et à qui il a porté ses lettres.
A r. qu'il connoissoit le nommé Allain même avant d'être à la maison de détention, qu'il n'eut aucune relation avec lui que de lui porter son boire et son manger, qu'il n'a porté que des billets visés par le concierge à la sœur d'AUain.
A lui demandé s'il n'en a point porté pour Allain' à un autre détenu dans une autre maison.
A r. qu'il n'en avoit jamais porté à d'autre qu'à la sœur d'AUain, et qu'il déclaroît la vérité.
A lui demandé s'il n'a point fait passer de livres au nommé Allain, et quelles étoient les personnes qui lui remettoient les livres.
A r. qu'il en avoit fait passer, mais que lesdits livres étoient visés par le concierge avant leurs introductions, que les livres étoient remis par la sœur d* Allain.
A lui demandé pour quel motif il étoit détenu.
A répondu pour avoir fait passer une lettre secrettement d'un détenu au nommé le Gai, libraire, croyant retourner le surlendemain chez le Gai pour y chercher la réponse, il fut arrêté par le commis de le Gai et conduit au Comité de sûreté généralequi l'envoya à la Force, où il est depuis ce moment.
Lecture faite des déclarations et de ses réponses, a dit icelle contenir vérité, y a persisté et a signé après avoir approuvé trois mots rayés I nuls. :»
Cresson, Goddaillier, Faro.
I Le jour môme, les administrateurs de police adressèrent au Co- I mité de sûreté générale la copie des procès-verbaux accompagnée du rapport suivant * : *
Commune de Paris.
Le 24 messidor, l'an 2« de la République Française une et indivisible,
Aux représentants du peuple composant le Comité de sûreté générale,
(( Citoyens représentants, a D'après la dénonciation à vous adressée par Maniny contre Allain, détenu en la maison d'arrêt de Lazare, et à nous renvoyée par le Comité,
• Pièce inéilile.
* Pièce inédite.
Lxxiv ANDRE CHENIER.
l'un de nous s'est transporté à la dite maison d'arrêt, où il a fait subir à divers détenus les interrogatoires dont nous vous envoyons ci-joint copie. Vous y verrez que trois ou quatre dépositions s'y réunissent contré le nommé Allain, qui est accusé d'avoir tenu des propos infâmes cbntre des représentants fidèles à la cause du peuple et d'avoir cherché à semer l'alarme dans la prison, et qu'il parait que neuf mille livres on tété offertes à un des dénonciateurs pour favoriser un projet d'évasion. Deux ou trois autres individus sont aussi compromis dans cette alfaire, qui nous paraît devoir être examinée de près par l'accusateur public du tribunal révolutionnaire. D
Salut et fraternité.
Les administrateurs de police :
Faro, Qdenel, Teurlot, Cresson, Henry, Benoit, Remy et X. *.
Au reçu de ce rapport et des procès- verbaux, dont les ininutes restèrent à l'adunnistration de la police, le Comité de sûreté générale dut soumettre ce commencement de procédure au Comité de salut public et appeler son attention sur la conspiration qui lui avait été dénoncée. Le Comité de salut public enjoignit donc k la commismission des administrations civile, police et tribunaux, de faiçfe des recherches à Saint-Lazare afin de découvrir les conspirateurs.
Ainsi, après cette enquête informe et ne reposant que sur des faits insignifiants, les nommés Allain, Desisnard, Scelle et Gauthier étaient, aux yeux des administrateurs de police et des membres des Comités, convaincus de tentative d'évasion, de rébellion envers les autorités constituées et de complot contre la sûreté de l'Etat. Ce n'était pas encore suffisant. Ace petit groupe de conspirateurs convaincus il fallait rattacher les suspects et les aristocrates, tous ceux qui, selon les termes du rapport d'Herman, « servaient et devaient servir les diverses factions, les diverses conspirations. » Il fallait, avait encore dit Herman dans une phrase terrible du même rapport, « purger en un instant les prisons et déblayer le sol de la liberté n . On devait donc, après l'enquête Faro, grouper autour des quatre prévenus tous ceux qui à Saint-Lazare pouvaient être convaincus de ne pas avoir aimé et servi le gouvernement de la République et d'avoir mal parlé de Robespierre ou de Collot-d'Herbois, c'est-à-dire tous ceux qui depuis la révolution s'étaient montrés modérés ou contre-révolutionnaires. Il fallait ainsi procéder à la confection dune liste et pour cela favoriser la délation chez quelques détenus ^ Ce fut, non pas
* Sigaature illisible^
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lxxv
Ilerman, comme on Ta dit, mais l'adjoint Lanne ^ qui fut chargé de faire ces recherclies. Il se rendit plusieurs fois à Saint-Lazare, interrogea, dans la chambre du concierge Semé, quelques-uns des détenus que celui-ci sans doute lui désigna, et parmi lesquels, outre Manini, étaient deux réfugiés belges, Robinet et Jaubert ^.
Nous possédons la première liste, telle qu'elle fut dressée par Jaubert et Robinet.NousTextrayonsd'un mémoire de Charles Jaubert, adressé le 16 thermidor, an II, aux administrateurs de la police municipale delà ville de Paris. Les observations qui raccompagnent sont précieuses, puisqu'elles nous font connaître les griefs qui furent articulés contre les prisonniers et qui formèrent la seule base de l'accusation. André Chénier y figure, et son nom est suivi d une observation singulière. Il lui est reproché d'avoir recelé les papiers de Hambassadeur d'Espagne et de les avoir soustraits aux recherches du Comité de sûreté géné-ale depuis quil est à Saint-Lazare. C'étaient sans doute des papiers appartenant au chevalier dOcariz, qui, après le 10 août, avait remplacé le comte de Fernand Nunez, ambassadeur d'Espagne, avec le simple titre de chargé d'affaires. On sait les démarches que l'Espagne fit à plusieurs reprises en faveur de Louis XVI et les lettres écrites à ce sujet à la Convention par le chevalier d'Ocariz. Sur la seconde, la Convention passa à l'ordre du jour, datis la séance du 16 janvier. La première avait été lue dans la séance du 28 décembre. Il pourrait se faire qu'André Chénier n'eût pas été étranger à sa rédaction, car quelques phrases portent l'empreinte de sa main. En tout cas, il s'agissait sans doute de correspondances échangées entre le chevalier d'Ocariz et plusieurs membres du parti constitutionnel, qu'André Chénier aurait, à Saint- Lazare, longtemps dérobées aux recherches du Comité.
Nous revenons à la liste de Jaubert et Robinet que nous reproduisons textuellement ' ;
* H^rman a toujours nié qu'il ait été à Saint-Lazare; Lanne, au contraire, a avoué y avoir été plusieurs fois, et Manini a afOrmé le fait. Voyez les audiences du 16, du 17 et du 27 germinal, dans le procès de Fouquier-Tinville. Lanne (Marie-Emmanuel-Joseph), juge au tribunal révolutionnaire, et adjoint aux administrations civile, police et tribunaux, fut condamné à mort le 17 floréal an 111.
* Voyez la lettre que, plus tard, publia Jaubert, et où il essaya de se disculper {Tableau des prisons de Paris, p. 164). Voyez encore la brochure intitulée : Assassinats commis sur quatre-vingt-un prisonniers de la prison dite Lazare.
' Cette pièce est inédite.
ANDRÉ GHÉNTER.
Noms des détenus que nous croyons en notre Ame et conscience Hre ennemis du peuple et ne pas aimer le gouvernement actuel de la République française,
Defossé et sa femme, ex-noble et ex-constituant du côté droit.
Graindorge, se disant comte de Mesuil-Durant, un des rédacteurs des Actes des Apôtres et auteur d'une lettre inscrite dans les journaux par laquelle il disait qu4l donnait sa démission parceque l'armée française n'était plus composée que de brigands.
Flavigny, se disant comte, soupçonné d'avoir été au Château le 10 août.
Auge, officier de paix, accusé par sa section de dévouement à la cour.
Dassy, ex-prêtre.
Trenck, ex-baron, auteur de toutes les mauvaises nouvelles.
Butler, américaine, ex-noble, femme d'émigré, accusée de correspondance avec les émigrés et d'avoir sauvé une malle de papiers contre- révolutionnaires.
Flavigny, ex-comtesse, femme d'émigré, dénoncée par le concierge Semé pour tenir dans sa chambre des rassemblements d'aristocrates.
Denisdaele, ex-baronne, \
Mursin, ex-comtesse, > accusées d'aristocratie puante,
Fleuri, ex-marquisc, )
Gigot Bois-Bernier, grand vicaire.
Maillet, ex-noble, femme d'émigré.
Bouchet, secrétaire de Bailly, auteur de l'affaire du Ghamp-de-Mars et deplusieiirs autres actions scélérates qu'il a conseillées aPBailly.
Mahé, ex-noble, américain.
Vergennes, père et fils, ex-comte.
Gbarleval, ex-noble, lieutenant-colonel de la garde constitutionnelle du tyran.
Dagieux, ex-noble, officier dans la garde du tyran.
Gambon, ex-noble, femme du président du parlement de Toulouse, dénoncée par le concierge Semé de tenir dans sa chambre des rassemblements d'aristocrates.
Lagarde, ex-noble, officier aux gardes.
Serre, gouverneur de Chandernagor, frère de Serre, député, mis hors la loi ; il était un des principaux agents de la Gironde à Bordeaux. *
Bérulle, ex-noble, président du parlement de Bordeaux.
Loyserolle père *, ex-noble ; il a été prouvé que c'était lui qui avait dit que les membres de la Gonvention nationale parlaient comme des apôtres et se conduisaient comme des anthropophages.
' Il n'y a aucune confusion entre le père et le fils. Mais Loizerolle père ne figurera pas sur la liste générale, dite du comité, non plus que sur celle de Fouquier. Ce fut Loizerolle fils, seul, qui fut poursuivi ; et ce fut Loizerolle père qui fut jugé et exécuté. Nous reviendrons sur ce fait.
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lixvii
Loyserolle fils, ex-noble, a écrit ces vers, lorsque Durosoy fut condamné :
. . . Immortel Durosoy, Tu servis ton pays et tu meurs pour ton roy !
Saint- Agnan, ci-devant duc.
Saint-Agnan, ci-devant duchesse.
D'Artigues, ex-marquise, femme d'émigré.
Gauthier, ex-noble, femme d'émigré.
Covin, ex-noble, garde constitutionnel du tyran, émigré.
Dolchi, ex-comte italien, pensionné des princes.
Voyou, prêtre, qui a rétracte son serment.
Coitrelle, ex-baron.
Périgord, ex-comtesse, femme d'émigré.
Toussainl-Megnier, prêtre.
Léonard Sellos, prêtre.
Kœsman, ex-noble, conseiller au parlement de Paris.
Kœmaden, ex-comte, breton, souteneur du parti royaliste aux spectacles,
persécuteur des patriotes. Longchamp, ex-noble, qui disait qu'on ne pouvait plus trouver de la
bonne compagnie qu'en prison.
Nous croyons que les individus, dont nous venons de transcrire les noms, sont des ennemis du peuple, du gouvernement républicain et révolutionnaire ; nous n'avons pas de preuves matérielles qui établissent cette conviction, elle est acquise par des remarques que nous avons faites.
Elles consistent d'avoir vu les nobles, les prêtres se rechercher, vivre ensemble et se' défier de ceux qu'ils croyaient patriotes, en les désignant comme des espions.
Souvent les prêtres et les nobles se groupaient dans les corridors, soit pour causer, soit pour lire les gazettes ; quand il y avait de mauvaises nouvelles, ils prenaient un ton goguenard, ils riaient, et quand il y en avait de bonnes, ils cherchaient à les discréditer ou à les révoquer en doute, et, lorsque nous venions à passer, il se faisait un profond silence.
Chaque jour on inventait des nouvelles désastreuses, tantôt l'armée du Nord était en pleine déroute, tantôt l'empereur voulait bien ménager les Français ; Trenck débitait qu'incessamment cent mille Valaques monteraient à cheval pour envahir la France. On avait soin de débiter toutes ces nouvelles à l'oreille avec un air de mystère. Chacun fuyait quand ils nous voyaient.
Il existe encore un indice delà haine que les prêtres et les nobles portent à la révolution, car nous avons remarqué qu'aucun d'eux ne tient le langage des patriotes ; s'il leur échappe le mot de citoyen, c'est par réflexion et vis-à-vis du guichetier ou vis-à-vis des citoyens vivant de leur travail.
Lors du développement de la conspiration de Ronsin, les nobles et les prêtres nous désignaient comme leurs complices, nous qui avions dénoncé ce complot, trois mois avant qu'il fût connu de la nation, et au ^4-
Lxxvm ANDRE CHENIER.
ril de notre vie. Eh bien, les prêtres et les nobles dirent que noas avions voulu égorger les patriotes, et c'étaient eux qui seuls alors prétendaient être les patriotes désignés pour être égorgés, tandis qu'il est connu que les listes faites par Konsin étaient composées de patriotes sur lesquels il ne pouvait compter pour rétablir la tyrannie et dont il voulait se défaire en les faisant massacrer par les nobles et les prêtres dont il secondait les intentions en voulant rétablir la royauté. Ces nobles, cesprêtres nous insultèrent de toutes les manières et firent des efforts incroyables pour causer un mouvement dans la prison. Nous déclarons hautement que nous n'étions pas dupes de leur conduite, que nous étions déterminés à tout souffrir pour déjouer leurs projets , et un de nous en fut quitte pour un coup de poing qu'il ne rendit pas. Et malgré qu'il fût enfin connu que c'était nous qui avions sauvé la Convention nationale en dénonçant les complots de Ronsin, les prêtres et les nobles continuèrent à nous éviter et à avertir les nouveaux venus que nous étions des espions dont il fallait se défier.
Jaubert, Robiket.
Noms ajoutés à notre liste , écrits par Robinet par ordre du citoyen Herman dans la cimmhre du concierge Semé :
Crequi-Montmorency, ex-comte.
Roucbé, auteur du poëme des mois.
André Chénier, avait recelé les papiers de l'ambassadeur d'Espagne et [lés
avait] soustraits aux recherches du Comité de sûreté générale, depuis
qu'il était à la maison Lazare.
Blanchard, commissaire ordonnateur, ex-noble. Rrognard, prêtre.
Bosset, officier de la garde du tyran.
Broquet, prêtre non assermenté.
Dervilli.
Égalité.
Oudelot, ex-comte.
Jozeau, secrétaire de Pétion.
Montalembert, ex-marquis.
Gastel, ex-noble.
Louise Laval, abbesse de Montmartre.
Moncrif, ex-noble, garde du tyran.
Copin, ex-noble.
Coessin-Laberayc, émigré.
Dulisse.
Bourdeille, ex-noble.
Trudaine frères, conseillers au parlement. Maillé, son fils, son neveu, dont le père a été blessé au Château, le U)
août.
Enfant, prêtre.
Duclos.
SA VIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lxxix
Celte liste, qui n'était pas complète encore, ne fut pas dressée.dans un seul jour. Lanne vint plusieurs fois à Saint-Lazare, comme il l'avoua plus tard. A chaque séance on travaillait aux listes. Le greffier Ridon était présent et consultait le registre d'écrou. Pendant que se tramaient ces odieuses machinations, les faiseurs des listes, Manini, Coquery,Jaubert, Robinet et quelques autres compar.ses plus obs<;urs, tels qu'un nommé Seimandy, promenaient insolemment la terreur dans la prison ; ces pourvoyeurs de Téchafaud vendaient des faveurs et des grâces. Durant les quelques jours que Lanne mit à achever son enquête, les listes se diminuèrent ou s'augmentèrent au gré de la vénalité de ces misérables. Mademoiselle de Coigny, la Jeune Captive du poëte, et Montrond obtinrent d'être effacés moyennant une somme décent louis. Une bouteille d'eau-de-vie offerte à Robinet sauva le comédien Joly. Les nommés Duroure, MoUin, Martin, Poissonier père, Delmas, Duparc, Legaie, Pardailhan, Glatigny, Hassolay et sa fille furent mis à contribution; et c'est par le même moyen que Millin échappa à Téchafaud. La dernière fois que Lanne Tint à Saint-Lazare, c'était le 2 thermidor. Ce jour-lk la liste générale fut définitivement arrêtée.
Or un témoin oculaire, Dusaulchoy, affirme * qu'un jour Robinet, « lui montra une liste de quatre-vingt-deux individus, j» Ce chiffre est important, car il est d'une remarquable précision. Eh bien ! cette liste fatale, qui devait envoyer tant de victimes à l'échafaud, nous en possédons une copie*, faite dans le bureau du Comité (le salut public, circonstance sur laquelle nous reviendrons plus loin. Elle est composée de quatre-vingt-deux indivjdus, comme l'avait dit Dusaulchoy, et certaines observations qui accompagnaient quelques noms sont, en outre, une t)reuve irréfragable que cette liste est la copie textuelle de celle que dressèrent Manini, Jaubert et Robinet.
Voici cette liste, dont nous numérotons les noms, et que nous copions textuellement ', sauf une ligne qui contient une abominable calomnie mutile à reproduire :
* Vagonie de Saint-Lazare, sous la tyrannie de Robespierre, par Dusaulchoy; voyez page 37.
* Ce n'est pas la liste elle-même, et ce détail a son importance. En effet Dusaulchoy, qui paraît avoir bien regardé, et qui est précis sur le chiffre des noms, dit qu'elle se terminait par une observation de Jaubert et Robinet. Or la liste que nous avons n'est terminée par aucune observation.
' Cette pièce est inédite. Nous renvoyons à la liste suivante quelques-unes des observations que méritent certains noms.
Lxsii ' * ANDRE GUËNIEH.
A lui demandé s'il aies mêmes égards pour les citoyens indigents comme pour les plus aisés.
A répondu qu'il les traitoit également.
A lui observé que cependant il avoit montré de l'empressement envers deux détenus en leur proposant de faire boucher une porte et d'en faire ouvrir une autre si cela leurs étoient agréables.
A r. qu'il n'avoit aucune connoissance de cela que cependant il lui avoit été proposé par la marquise de Mailly de faire ouvrir une porte à ses frais pour augmenter le local et qu'il n'y avoit pas consenti.
A lui demandé pourquoi il a retiré un nommé ducoudrai d'un endroit ou il étoit pour le mettre dans un endroit mal sein, et loger à sa place deux citoyens aisés.
A r. que ducoudrai occuppant une chambre seul, et ne voulant avoir personne avec lui, qu*il a disposé de la chambre pour y mettre deux citoyens, et a remis le citoyen ducoudray au même étage, et dans, un endroit aussi sein, et qu'il répond qu'on ne peut lui prouver qu'il ait fait injustice à quelqu'un, qu'il s'engage de plus de redoubler de zèle dans les visites ordonnées par le Gommité de sûreté général pour retirer aux détenus armes, couteaux et outils tranchants qu'il se rend responsable de toutes négligences à cet égard, et qu'il en rendra compte sous cinq jours à l'administration de police de la distraction desdits outils.
Lecture faite dudit interrogatoire a dit icelui contenir vérité y a persisté et a signé.
Semé, Faro. »
<c Avons de suite fait con.pai'oitre devant nous le greffier de laditte maison d'arrêt et lui avons demandé depuis combien de tems il y etoit et que ce qu'il y avoit fait entrer.
A r. qu'il y etoit depuis six mois, et que c'est un oncle concierge aior:» qu'il y avoit fait entrer.
A lui demandé s'il connoit le nommé allain et quel sont les livres qu'il lui a fait passer.
A r. qu'il le connoissoit de nom mais qu'il n'a jamais fait passer de livres à qui que ce fut.
A lui demandé s'il est à sa connoissance que le concierge vende du
vin.
A r. qu'il l'ignore, mais que les gardiens en vendent, et que lui-même en achète journellement, que ledit vin se paye vingt sols la pinte indistinctement.
Lecture faite dudit interrogatoire a dit icelui contenir vérité y a persisté
et a signé.
Ru>ON, comm. greffier, Faho. »
A la suite de cette enquête, radraiuistrateur Faro se transpoila à la Force pour interroger un malheureux commissionnaire, incarcéré pour avoir fait passer une lettre à un prisonnier.
' SA YIE ET SES ÉCRITS POLITIQUES. lxxiu
Et il fut dressé procès-verbal de son interrogatoire'.
t Ce jourd'huy vingt-quatre messidor, l'an 2* de la République Française, une et indivisible, Nous administrateurs au département de police sommes transportés à la maison dite la .Force, avons fait comparoitre devant nous Jacques Clair Goudallier, détenu, l'avons interpellé de nous déclarer avec franchise si, lorsqu'il étoit commissionnaire à la maison d'arrêt Lazare, il y avoit connu le nommé Âllain, quelle relation il a eu avec lui, et à qui il a porté ses lettres.
A r. qu'il connoissoit le nommé Allain même avant d'être à la maison de détention, qu'il n'eut aucune relation avec lui que de lui porter son boire et son manger, qu'il n'a porté que des billets visés par le concierge à la sœur d' Allain.
A lui demandé s'il n'en a point porté pour Allain' à un autre détenu dans une autre maison.
A r. qu'il n'en avoil jamais porté à d'autre qu'à la sœur d'AlJaio, et qu'il déclaroit la vérité.
A lui demandé s'il n'a point fait passer de livres au nommé Allain, et quelles étoient les personnes qui lui remettoient les livres.
A r. qu'il en avoit fait passer, mais que lesdits livres étoient visés par le concierge avant leurs introductions, que les livres étoient remis par la sœur d* Allain.
A lui demandé pour quel motif il étoit détenu.
A répondu pour avoir fait passer une lettre secrettement d'un détenu au nommé le Gai, libraire, croyant retourner le surlendemain chez le Gai pour y chercher la réponse, il fut arrêté par le commis de le Gai et conduit au Comité de sûreté générale qui l'envoya à la Force, où il est depuis ce moment.
Lecture faite des déclarations et de ses réponses, a dit icelle contenir vérité, y a persisté et a signé après avoir approuvé trois mots rayés nuls. B
Cresson, Goudaillier, Faro.
Le jour même, les administrateurs de police adressèrent au Comité de sûreté générale la copie des procès-verbaux accompagnée du rapport suivant ^ : "
Commune de Paris.
Le 24 messidor, l'an 2« de la République Française une et indivisible,
Auxreprésenlants du peuple composant le Comité de sûreté générale.
« Citoyens représentants, a D'après la dénonciation à vous adressée par Maniny contre Allain, dé> tenu en la maison d'arrêt de Lazare, et à nous renvoyée par le Comité,
' Pièce ioédile.
* Pièce inédite*
Lxxxii ANDRÉ CHÉNIER.
73 Montalembert, ex-marquis. •
74 Oudelot, ex-noble.
75 Gastel, ex-noble.
76 Jozeau, secrétaire de Pétion.
77 Louise Laval, abbesse de Montmartre.
78 Moncrif, ex-noble, ancien garde du corps.