‹ Œuvres en prose de André ChénierChapitre 85 sur 121 · RÉPLIQUE A MANUEL · texte numérisé non relu

RÉPLIQUE A MANUEL

J'ignore quel est l'homme que ces expressions désignent. Je présume que ce doit être un homme estimable, puisque M. Manuel le hait et l'injurie. Quoi qu'il en soit, sa haine l'a trompé. C'est moi qui suis le seul et unique auteur de cet article... Moi, qui ne suis connu ni à M. Manuel le magistrat, ni à M. Manuel le dévoileur '. . . Moi, qui n'ai jamais eu rien de commun avec l'ancien régime, qui l'ai toujours détesté, et qui ai dans tous les temps méprisé ses courtisans, ses espions,

^ Dans le pamphlet, intitulé : Discours de la lanterne aux Parisiens.

^ Contre l'intention d'André Chénier, on avait omis sa signature au bas de l'article, sur l'éditeur des Lettres de Mirabeau, inséré, le 12 février 1792, dans le quatorzième supplément du Journal de Paris* Manuel avait adressé une lettre à l'auteur anonyme de cet article; mais elle ne fut pas publiée dans le Patriote français, comme le dit l'éditeur de 1 840. Nous l'avons en vain cherchée dans les journaux qui reproduisaient volontiers la prose du procureur-général -syndic de la Commune. André Chénier eut un instant l'intention de répondre i Manuel, mais il changea d'idée. Ces quelques lignes sont un fragment de sa réplique.

3 Allusion à un ouvrage de Manuel, intitule : la Police dévoilée.

ses geôliers, autant que je méprise aujourd'hui les courtisans, les espions, les pourvoyeurs de cette classe d'hommes oisifs et ennemis de toute honnête industrie, que des auteurs dignes d'eux ont Finsolence d'appeler le peuple.

« Ce procès, disait Brissot, Tannée dernière, ce procès serait odieux quand môme il ne serait dirigé que contre des aristocrates : quel nom mérite-t-il donc quand il frappe sur des patriotes? » Et tenez, voyez l'ami Condorcet ; lors de l'assassinat du maire d'Étampes*, ignorant si ce meurtre ne resterait pas obscur, comme une foule d'autres, il en a parlé assez légèrement. « Plusieurs citoyens ont péri dans le tumulte*, » dit-il; et de là il continue sa route, distribuant seulement, à droite et à gauche, ses petits coups de stylet empoisonné, qui en font un homme si précieux au bon parti. Mais quand il a vu que cette mort d'un magistrat, égorgé parce qu'il exécutait la loi, faisait grand bruit et révoltait tous les esprits, et que l'indignation générale demandait à grands cris ce qu'elle demande encore, ce que font les tribunaux, les accusateurs publics? pourquoi les assassins ne sont pas punis, arrêtés, recherchés? pourquoi des honneurs éclatants rendus à la mé-

^ On sait que Jacques-Guillaume Simoneau, maire d'Élampcs, avait été assassiné, le 3 mars 1792, sur le marché d^Étampcs, pour avoir refusé de violer la loi en taxant le blé.

* "Voici l'article de Condorcet, dans la Chronique de PariSf du 5 mars : « Quelques brigands ont cherché à piller le marché d'Étampes, et plusieurs citoyens ont péri dans le tumulte. Tous ces troubles tiennent à une seule cause, à l'espérance, conçue par un parti puissant, de fatiguer le peuple de sa liberté ; de Fenchaîncr, en lui promettant la paix; de lui rendre ses défenseurs odieux, en les lui peignant comme des factieux qui veulent attirer sur lui le fléau de la guerre. Mais depuis qu'une maladresse heureuse a révélé qu'on entend par factieux ceux qui veulent la liberté des citoyens et l'indépendance de la nation, et par amis de Tordre et delà paix ceux qui appellent l'étranger pour déchirer le sein de leur putrie, ces ruses ont cessé d'être dangereuses. »

moire d'un homme de bien, mort eu faisant sou devoir, et le supplice éclatant des scélérats qui lèvent partout la tête, n encouragent pas les hommes de bien et n*épouvantent point les scélérats? Alors il a reconnu qu'il n'était pas tenu de se taire, et, parlant de nouveau de celte mort du maire d'Elampes, il a su encore la faire servir à la bonne cause, en démontrant que ce sont les ministériels, les Feuillants, les amis de Tordre et de la paix qui ont poignardé ce magistrat, parce qu'il était fidèle aux Jacobins*, et qu'ils ont le projet de faire périr de même quiconque va aux Jacobins. Voilà de l'humanité! Voilà du patriotisme ! Voilà servir ses amis ! Éclairer le peuple ! L'honnête homme que ce Gondorcet !

Dans un temps où des aristocrates armés de piques (car pour se déguiser il n'est rien dont ils ne s'avisent : ils prennent riiabit et les armes des vrais patriotes, comme les Troyens se couvraient de panaches grecs), où des aristocrates, dis-je, armés de piques, qui se promènent dans tous les marchés pour taxer le prix des grains, viennent d'assassiner le maire d'Étampes, parce qu'il était Jacobin, comme l'a si bien prouvé le patriote Gondorcet'...

Aujourd'hui ils se vantent d'avoir fait toutes ces choses (le licenciement des gardes du roi^), malgré la cour et contre

* Gondorcet ajoute, en effet, dans la Chronique de Paris, du 9 mars : a Enfin, on est parvenu à faire assassiner le maire d^Étampes, que la coalition n'avait pu entraîner aux Feuillants, et qui était resté jacobin malgré les suppléments que la lii»te civile paye dans les journaux, s Ce dernier Irait est évidemment à l'adresse d'André Cliénier, dont tous les articles paraissaient dans les suppléments du Journal de Paris.

^ Dans la Chronique de Paris, du 9 mars, dont nous venons de citer un extrait.

^ Le licenciement de la i?ardc du roi fut voté dans la séance du

elle, et pour la détruire ; et dans le temps ils accusaient de calomnie et d'imposture ceux qui disaient qu'ils faisaient tout cela dans cet esprit et qui les accusaient des projets dont ils se glorifient aujourd'hui ! Et ce millième exemple montrera ce que c'est que ces... tribunicii^, qui font que l'on ment, etc., que l'on ne rougit pas de poser ce principe : Que les mêmes choses sont Traies ou fausses, etc. . .

... Les honorables injures* d'un vil ramas d'écrivains sans ame et sans pudeur, protecteurs-nés de tout ce qui leur ressemble, implacables ennemis de toute justice et de toute honnêteté, et qui depuis trois ans font tout ce qu'ils peuvent pour souiller et avilir les beaux titres de citoyen, de patriote, de constitutionnel, en les associant à leur nom ^. . .

... Et si,' en parlant de cette lie de l'espèce humaine*, on s'abstient d'entasser sur leurs noms tout ce que l'indignation et le mépris ont d'injures plus amères, c'est qu'on se souvient

29 mai 1792, après un long discours de Bazîre, qui remplit la plus «grande partie de la séance du ^28.

* Et ce millième exemple montrera ce que c'est que ce caractère, CCS allures de tribun (tribunicii), qui font que l'on ment, etc. ; que l'on ne rougit pas de poser ce principe : Que la mcme chose est vraie ou fausse, selon l'intérêt que l'on a à la considérer comme vraie ou comme fausse. C'est la pensée déjà développée dans un des fragments précédents, à propos de Brissot et de Gondorcet.

^ Voyez la même expression dans le fragment sur Camille Desmoulins. 3 Comparez ce fragment avec le dernier paragraphe de l'article inséré dans le Journal de Paris, du 14 juin.

* Dans les Autels de la Peur (p. 73) : « Il voudrait tonner avec force contre cette lie des écrivains et de l'espèce humaine, etc. » Dans le paragraphe auquel nous avons renvoyé dausja note précédente, il avait d'abord écrit : c A toute cette lie de l'espèce humaine, je ne réponds qu'une chose, etc. » Voyez encore la fin de son article du 5 juillet.

moins de ce qu'on leur doit que de ce qu'on se doit à soimême.

Si, par impossible, il était démontré que MM. Brissot, Condorcet, Manuel, Carra et autres, sont des hommes qui mentent beaucoup et qui n ont qu'un patriotisme factice et intéressé, et qui manquent absolument de probité et d'humanité, n'est-il pas évident qu'on en devrait conclure qu'il faut brûler la constitution et rebâtir la Bastille * ?

... Au reste, je ne puis maintenant m'empêcher d'être le premier à rire à mes dépens quand je me vois employer tous les raisonnements à prouver que MM.'... sont des menteurs et des drôles. Un orateur assemblait un nombreux auditoire pour écouter un panégyrique dans lequel il voulait démontrer qu'Hercule fut un vaillant homme. UnLacédémonien demanda: (( Quelqu'un le nie-t-il'? »

Je veux aussi lui donner (à Brissot) un avis plus sincère et contre lequel la voix publique ne réclamera pas, savoir : que malgré son art... et sa fécondité à produire des calomnies, et sa dextérité à les varier sous toutes les formes, il lui sera à jamais aussi impossible de flétrir mon nom que de relever le sien.

* Voyez plus haut, page 145, une forme semblable de raisonnement, à propos des Suisses de Chàteauvicux.

* Le fragment précédent nous fournit les noms omis dans celui-ci ; ce sont ceux de Brissot, Condorcet, Manuel, Carra, auxquels on peut ajouter ceux de Bazirc, Chabot, etc.

3 Plutarque, dans ses Apophthegmcs des Lacéilémoniens, attribue ce mot à Anlalcidas.

FRAGMEKTS. 303

SUR LE MIxNISTÈRE DE ROLAND, CLAVIÈRE ET SERYAN *.

Les ambitieux et les intrigants qui, pour parvenir à leurs fins, ont sapé toutes les bases du gouvernement, et qui, ensuite, se plaignent du mal qu'ils ont fait, ne manqueront pas de défendre leur ouvrage, en criant que c'est être mauvais citoyen de faire ouvrir les yeux sur les opérations du ministère auxquelles on doit, selon eux, une confiance sans bornes ; mais cette confiance est entièrement anéantie, même dans le petit nombre de ceux à qui ce ministère en avait inspiré d'abord. Au reste, je n'eus jamais de liaisons ni d'inimitiés personnelles avec aucun ministre. Celui qui fera son devoir avec courage, avec activité, avec intelligence, qui ne sera point l'agent d'une faction, mais l'homme de l'État; qui, par la sage austérité de ses discours, par la constance d'une conduite prudente, éclairée et ferme, montrera que chez lui le patriotisme n'est point un masque à l'impéritie, à l'ambition et à l'avidité; qui, enfin, ne se croira pas appelé à augmenter le crédit d'un club, mais à faire prospérer la chose publique, celui-là me trouvera ministériel zélé ; car les mots ne me font pas peur.

* C'est à tort que l'édition de 1840 date ce fragment de juillet 1792. Il est évidemment d'avril ou de mai 1792. Dans la réponse qu'André fit à la première lettre de Marie-Joseph, réponse insérée, les 15 et 16 mai, dans les soixante-neuvième et soixante-dixième suppléments du Journal de Paris, il dit (page 204) qu'il avait le dessein de dire un mot des louanges données par Marie-Joseph aux ministres d'aloi's (Roland, Clavière et Servan), mais qu'il change de pensée; toutefois, il ajoufe : a S'ils ont la volonté et la capacité de faire exécuter les lois, et (le se soustraire au joug de tous les partis, je me joindrai fort volontiers à ceux qui les loueront. » On reconnaîtra dans ce fragment la même pensée. Il serait possible qu'il eût été primitivement destiné à entrer dans cette réponse à Marie-Joseph, mais qu'il eût été ensuite défmitivemcnt et intentionnellement laissé de côté.

Mais je demande à tout homme honnête, qui ne s*est pas dépouillé de sa raison pour se laisser mener en bête de somme, qu'il compare la conduite de ces ministres-ci à l'acte d'accusation contre M. Delessart*, article par article; qu'il se rappelle par qui cet acte d'accusation a été dressé, et par qui le ministère actuel a été fait et est admiré, défendu, prôné; et qu'il me dise ensuite ce qu'il faut penser de tels accusateurs et de tels prôneurs, et quelle idée il faut avoir de leur bonne foi, de leur probité, de leur amour pour la patrie, pour la constitution, pour la vérité, pour la justice.

La stabilité d'un pareil gouvernement' ne devient probable aux yeux de personne. . . et de là, pensez-y bien, de là le découragement des bons, l'espérance des méchants, et la malédiction de tous.

(i Et que si le hasard l'a fait roi, la nature l'a lait homme '^. » Oh ! combien il faut avoir d'esprit et de courage

^ Sur la dénonciation de M. Delessart, pnr Brissot, dans la séance du 10 mars, voyez plus haut la note 4 de la page 200, et la note 5 de la page 204.

* Nous avons suflisamment éclairci ce fragment en le rapprochant du précédent.

5 C*est à tort que l'éditeur de 1840 avait classé cette note parmi les fragments relatifs au pjoccs de Louis XVI. 11 fut écrit le 16 mai 1792, et il fait allusion à un long discours sur les maux de la patrie, leurs causes et leurs remèdes, que prononça Isnard, ou, comme le nomme très-finement André, M. Démosthènes Isnard, dans la séance du 15 mai. Isnard termina en proposant un projet d'interpellation nationale à faire au roi par le Corps législatif. En voici le début : a Roi des Français, au moment où la guerre s'engage, la nation veut avoir avec vous une explication franche et délinilive. Nous vous entretiendrons de ce que le peuple a fait pour vous, de ce que vous auriez dû faire pour lui, et des dangers d'une conduite équivoque. Sire, la nature vous fit homme; le hasard de la naissance, roi ; l'ambition ministérielle, despote. Etc. »

F1UGVE5TS. 305

pour déconvrir aujourd'hui et pour rêréler à h terre et pour oser dire à des rois des Térités aussi profondes,, aussi hardies!...

Le consefl général de la commune et les citoyens de Strasbourg font afficher une pétition où ils demandent une loi répressive contre les excès des Jacobins ; leurs afficheurs sont insultés, menacés et renoncent*. L'arrêté du département de Paris, qui suspend le maire et le procureur de la commune, n'est point affiché, parce qu'il ne se trouve point un afficheur qui l'ose; et dans rassemblée de ces. imbéciles, quelquesuns d'entre eux ont l'impudence de faire parade de ces triomphes!

SUR RŒDERERS.

Rœderer, homme d'une ambition rusée et Tersatilo, de tous les hommes le plus habile à de\iner d^avance les domi-

* Les faits coocemaot l'adresse du conseil général de la commune et des citoyens de St^a^boa^g nir les éTénements du 20 juin, leur adhésion i la lettre do département de Paris et à celle du général Lafayette, et la demande d'une loi répressire contre les excès des Jacobins, les insultes et les menaces faites aux alficbeurs de cette adresse , l'impossibilité de trourer un afficheur qui voulut placarder l'arrêté du 0 juillet, par lequel le eooseil général du département de Paris suspendsii de leurs fooctions le maire et le procureur-syndic de la commune, tous ces faits, dis-je, sont extrait», par André Gbénier, d'une réclamation * signée Cbampy, député de la commune de Stra>bourg, adressée aux auteurs du Journal de PariSf et insérée, le 13 juillet MO'î, dans le cent-dixième supplément.

* Ce qui a pu inspirer i André Cbénier ce jugentent sévère sur Rcederer, ce fut sans doute la conduite un peu hésitante que celui-ci tînt après la journée du 20 juin. Ce fut lui qui rédigea le rapport au conseil général du députemeot sur la conduite du maire, des administrateurs de poliee, et du procureur de la Commune; et ce rapport, tout en constatant les faits i leur charge, présentait une défense non équivoque de la condoite de Pétioii, et concluait è la non-snspension des officiers

2M)e ŒUVRES POLITIQUES.

nations prochaines, à les prévenir, à leur sacrifier sans se compromettre auprès de la domination présente, à se ménager leur faveur par des demi-services qu'il sait rendre plus ou moins importants en les mesurant juste au plus ou moins de vraiseml)lance du succès, et à faire regarder cette indécision subtile et étudiée, comme l'effet d'une droiture désintéressée, qui ne connaît aucun parti et qui remplit tous ses devoirs avec simplicité et presque avec bonhomie. Homme entièrement semblable à un voltigeur qui court dans une arène debout sur quatre chevaux^, les guidant quoique emporté par eux, adaptant son mouvement propre à tous leurs mouvements, et passant de l'un à l'autre avec une telle vélocité, que l'œil a peine à le suivre, et ne peut, en aucun instant, juger avec précision sur quelle selle il pose son pied.

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