‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 12 sur 42 · SUR LE CHOIX DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

SUR LE CHOIX DES DÉPUTÉS

k LÀ PROCHAINE LÉGISLATURE. *

a Septembre 1791.

Tai lu, monsieur le Moniteur, le 50 août 1791 , dans plus d'ane feuflle publique, des réflexions etdes conseils sur le choix des personnes qu'il est utile d'élever à la dignité de membres da Corps législatif, et sur les qualités qui doiveitf fixer les yeuzL des électeurs. Cette matière est aussi étendue que Tintérét qu'elle inspire est puissant et universel !

Plusieurs , se jugeant dignes et capables d'obtenir cet honneur, ne demandent à un représentant de la Nation, que les passions qu'ils sentenifr en eux-mêmes. Us nous promettent le portrait d'un député, et fls ne nous donnent que le leur.

D'autres, sûrs de leurs tal^s et de leurs forces , ressemblent aux fondateurs du christianisme, qui ne cherchaient /dans leurs adeptes que foi et qu'abnégation de soi-même. Ils ne veulent , eux , asseoir parmi les législateurs, que ces jtiomnies bons et ardens, sans jugemens et sans e^tique, à qui les mots de patriotisme et de liberté n'inspirent que des contorsions, sans leur laisser aucune idée claire; sur qui des cris

' L'Assemblée nationale constituante tint sa dernière séance le vendredi 30 septembre 1791. Le samedi 1" octobre de la môme aa.vi<ie, les députés élus à la première législature se réunirent, et l'Assemblée nationale législative oumt sa première séance.

et le son de quelques syllabes sont tout puissans, et qu'on entraîne sans avoir besoin de les convaincre.

Une haine violente contre la Cour, contre Tancien régime , contre tous les ci-devant privilégiés, ne me semble pas suffire dans un représentant du Peuple : j'exigerais davantage. C'est d'abord une chose qui est très aisée de feindre ; c'est un voile , sous lequel on peut facilement couvrir des inimitiés et des vengeances particulières; et, en outre, on peut, je crois, raisonnablement douter que ceux qui se sont le plus répandus en invectives contre les tyrans féodaux de la France , après leur destruction; qui ont applaudi aux rigueurs illégales, aux t)utrages, aux meurtres dont quelques insensés ont été les victimes; qui ont encouragé la partie peu éclairée du peuple à user de repârésailles , soient en effet ceux qui ont le mieux senti l'inestimable bienfait de l'égalité, sans laquelle il n'est point de justice.

Le législateur ne doit être pcissionné que pour les lois et pour la justice; il ne doit s'abandonner qu'à la raison. Tai toujours peur que ces hommes qui ont besoin de tant d'efforts pour s'élancer, ne sachent que courir, et ne puissent pas niar-

cher long-tamp6 d'un pas égal et ferme. Je me défle du courage qui naît de l'ivresse.

Is légi^ateiir ne doit pas embrasser un , deux , trois principes : il faut qu'il les sente , qu'il les connaisse, qu'il les embrasse tous ; il faut qu'il mesure les limites précises de tous , puisque c^est à lui de nous les marquer , puisque c'est lui que .nous chargeons de montrer sans cesse à tous les citoyens , par ses discours, par ses exemples, à quel point fixe la volonté individuelle doit s'arrêter et se prosterner devant la loi.

Chacun dit '. « les représentans du Peuple doivent être <n- 'dépendoju ; r> nuis je les veux entièrement indépendans , c'est k dv«, non seulement des grâces et des corruptions de la Cour^ mais de toute espèce d'influence qui ne serait pas celle de la justice et de la raison.

ET LITTÉRAIBES. 78

« La flatterie sera toujours agenouillée devant le pouvoir suprême. » Le pouvoir suprême , où est-il maintenant ? Est-il I encore dans les mains de la Cour ? Le Peuple nomme ses ju- Kcs, tons ses magistrats , ses représentans. C'est son suffrage qui dispense les honneurs, le pouvoir , la renommée, b' gloire. (( La Cour dispose de quelques emplois auxquels on parvient par d'autres chemins ; » mais ceux dont elle est seule maîtresse peuvent lui être arrachés comme de force , par de ioQgB et éclatans succès dans des places populaires.

a La Cour a, de plus, de Fargent , et trop peut-être ; )» mais cetinfôme genre de séduction ne peut tenter que les âmes viles; au lieu que les récompenses qui sont dans les mains du Peuple, retraçant toujours des idées de gloire, d'utilité, de reconnaissance publique, flattent et irritent un orgueil qui , de sa natare, est conforme à llionnéteté, et semble toujours annoncer de l'élévation dans l'âme.

Ainsi , dans un État libre , avec un roi , les flatteurs de la Cour seront toujours des hommes abjects et au dessous du médiocre ; au lieu que les flatteurs du Peuple seront des hypocrites de patriotisme et de vertu, des hommes sans principe et sans morale , mais souvent doués d'un génie puissant, et de ces talens qu^une ambition démesurée rend toujours funestes à la société.

Deux années d'expérience ont pu nous apprendre avec quelle facilité on fait croire à un peuple qu'une petite partie de kiiinéme, c'est lui tout entier. On lui persuade qu'on le venge, lorsqu'on ne venge que soi; on lui parle de sa toute-puissance, pour se rendre tout-puissant par lui ; on lui désigne comme ennemis ceux qu'on n'aime pas et dont on n'est pas aimé ; et Ton intéresse la souveraineté nationale aux querelles et aux brooilleries de cmq ou six audacieux.

Une vérité incontestable , c'est que le droit et le devoir des citoyens sont de surveiller les fonctionnaires publics. Qui aurait cra qu'il se trouverait des hommes assez effrontés pour jus-

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tifier par ce principe les désordres honteux qui ont tourmenté et fatigué plusieurs provinces , plus encore que la capitale ? Des citoyens nombreux, et qu'il est impossible de croire tous mal intentionnés, violent les asiles domestiques, forcent les prisons de la loi , outragent les magistrats , brûlent les procédiu'es, menacen* les tribunaux, appellent tout cela : surveiller les fonclionnaires publics. Qu'on imagine une Assemblée nationale composée de pareils hommes , ou seulement jalouse de plaire à de pareils hommes, et je demande ce que devient la France ?

Ces mots tant répétés d'exagérations de patriotisme seront, si Ton veut , une excuse pour les autres citoyens , pourvu que Ton convienne qu'elle serait inadmissible pour un représentant de la Nation. S'il ne se sent pas une force calme et sage, si son patriotisme n'est pas de la raison, qu'U s'éloigne : le fardeau est trop pesant pour lui.

Nous ne manquerons, et aucun État libre ne manquera jamais d'hommes parleurs et rusés , toujours prêts à réveiller , à prévenir, à attiser les passions de cette classe de citoyens, mécontente et facile à égarer, parce qu'elle est pauvre et ignorsuite. Ils lui feront envisager l'obéissance aux lois comme un insupportable esclavage ; ils lui diront que sa volonté seule est la loi; ils flatteront sa jalousie , trop naturelle, par des dénonciations vagues et atroces. Quiconque refusera de fléchir devant eux, sera flétri par eux de l'épithète la plus formidable que les calomniateurs du moment am^nt mise en vogue. C&tût jSiûis hérétique, janséniste, déiste; aujourd'hui c'est ortV tocraie, modéré, impartial, républicain. Ils s'appelleront insolemment les défenseurs du Peuple; et si leurs violences et leurs injustices attirent sur eux l'animadversion des lois, ils copieront le langage de ce vil Cléon , le boute-feu de la république d'Athènes, qui, dans une comédie antique, * est représenté

Les Chevaliers , comédie d'Aristophane.

disant au peuple : Je souffre pour toi ; on me hait , parce que je t'aime et que je ne vis que pour toi.

Mais plaise au Ciel qu'il s'élève aussi parmi nous beaucoup de ces hommes vraiment grands et honorables , ardens pour le bien , passionnés pour la vérité et la justice , d'une raison* sévère et d'une indulgente humanité ; de ces esprits inaltérables , toujours prêts à l'examen, toijyours ouverts à acquérir des connaissances nettes et précises; de ces âmes incorruptibles, qui ne veulent de la gloire et des honneurs que lorsqu'ils sont unis avec la vertu, et qui méprisent la popularité, lorsque la popularité et l'estime publique ne sont pas la même cliose !

Paisse la prochaine législature renfermer beaucoup de membres de ce caractère , et la patrie est hors de danger !

Et que de grandes choses restent encore à faire, à> cette prochaine législature ! Commencer enfin le règne de la Constitution et de la Loi ; renfermer chaque citoyen dans les bornes de ses droits et de ses devoirs ; affermir les autorités légitimes ; réprimer des régimens livrés à une effrayante indiscipline , et enhardis dans le vice et dans le crime par h plus scandaleuse impunité ; établir enfin le gouvernement et terminer cette lente anarchie qui nous fatigue ; braver pour cela les injures et les clameurs de tous ces brouillons qui ne vivent que de désordre; parcourir et éclaircir le dédale des lois civiles ; achever de détruire tout l'art si vanté de la finance, et n'admettre dans les comptes de deniers publics qu'évidence et que simplicité ; supporter peut-être une guerre, et avoir à contenir une grande nation dans ses succès , ou à l'encourager contre des revers; maintenir , soit dans les armes , soit dans les négociations , la dignité nationale trop négligée : voilà quels pénibles et dangereux travaux sont confiés aux nouveaux Représentans que le Peujde va se nonmier. C'est d'eux qu'il dépend que les travaux des deux années qui viennent de s'écouler soient éternellement bénis ; c'est à eux de montrer que la Natioh qui les eli-

voie n'o pas fait de si grandes choses par un enthousiasme aveugle et momentané; et cette glorieuse carrière, sfls la remplissent dignement, les placera dans la mémoire de la postérité presque au niveau de leurs prédécesseurs, qui ont fait sortir la justice et la raison d'un amas de décombres, qui ont ressuscité les Français en hommes, et qui ont rendu à Tespèce humaine les plus solides et les plus éclatans services dont Thistoire des hommes ait gardé le souvenûr.

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