SUR LES DISSENSIONS DES PRÊTRES
Paris , ce 19 octobre 1701.
Tons ceuK qui fént quelque usage de la raison, et en qui le patriotisme n'est pas un violent désir de dominer, voient avec beaucoup de chagrin que les dissensions des prêtres aient pu occuper les premiers momens de FÂssemblée nationale , et surtout que Ton ait fait prendre à cette question une tournure aussi alarmante pour la tranquillité de TEmpire. Il serait temps eiifm que Fesprit public commençât à s'éclairer sur cette matière, comme il a déjà fait sur d'autres ; et l'Assemblée constituante semble avoir assez travaillé pour cela, puisqu^llemème nous a donné l'exemple qu'il faut éviter et l'exemple qu'U faut suivre. Le zèle véritablement religieux de quelques uns et l'indifférence des autres la précipitèrent dans l'idée «de faire une Ctmstitttfian civile du clergé, ^ c'est à dn«, de créer
^ Dana la séknce du 6 février 1700, le député Trcilhard demanda
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utt clergé, après en avoir détruit sagement un autre. Ce travail, si minutieux dans son objet , eut immédiatement après les couséquences funestes dont nous sommes témoins encore. La forte et éloquente raison de MM. Talleyrand et Sièyes, dans une des plus belles séances du Corps constituant,^ ramena rAssemblé^^ au seul parti sage qui lui restât alors. Tous les gens de bien respiraient, sentant parfaitement que cette conduite seule pouvait ramener la paix; et voilà qu'on propose aujourd'hui de retourner en arrière et de rentrer dans le labyrinthe d'où Ton était sorti !
Qui aurait pu croire que ce fût de nos jours que de pareilles matières inspireraient des haines assez aveugles pour éteindre dans de certaines tètes toute idée de justice et d'humanité? Car que peut-on dire autre chose du projet d'envelopper dans une espèce de proscription générale tous les prêtres qui n'ont point prêté serment à la Constitution civile du clergé, sans examen , sans distinction , soit que leur retraite ait été paisible ou séditieuse ?
Mais cette injustice, impossible à exécuter, à moins qu'on ne veuille les exterminer par le fer et par le feu , n'est pas moins contraire à la politique et à la tranquillité du gouvernement; et nous en avons la preuve dans ce que nous voyons. On a dénoncé à l'Assemblée nationale plusieurs des prêtres dissidens, comme cherchant à égarer les esprits, et semant le tro ble et le désordre par des écrits, par des discours, et par
ipe le comité ecclésiasiique ftlt chargé de présenter incessam* inent un plan constitutionnel sur Torganisation du clergé : cette motion fut décrétée. Le 29 mai 1790, on ouvrit la discussion sur ce projet, dont les différens articles furent décrétés successivement; et, le 21 juillet de la même année, le projet fut définitivement accepté.
* La séance du 7 mai Î790. Voyez dans le Moniteur le rapport de M. Talleyrand et le discours de Tabbé Sièyes relativement à l'arrêté du département de Paris concernant les édifices religieux; arrêté qui fut pris le 11 avril 1791.
mille manoeuvres perfides ; pourquoi des délits aussi criinlnels ne sont-ils point punis ou prévenus ? précisément parce que Ton a trop suivi un plan semblable à ce qu'on propose encore ; précisément parce qu'on a tracé une grande ligne de démarcation , qui a créé des prêtres dissidens , qui leur a appris à faire un corps et une secte ; et que paMà on leur a fourni une belle occasion de mettre en œuvre cet antique usage sacerdotal, qui consiste à se tenir tous par la main pour cou- ' fondre en eux Thomme avec le prêtre ; à faire envisager tous leurs discours comme une partie de la doctrine , toutes leurs actions comme des fonctions du ministère ; tous leurs attentats comme de pieux dévoûmens, les châtimens comme des persécutions, les supplices comme des martyres.
£s|-ceen adoptant ces mesures générales, qui confondent innocens et coupables, que Ton espère détruire cet esprit fanatique et pernicieux ? Est-ce en créant un corps de prêtres qui pourront se dire persécutés, que Ton espère les rendre peu redoutables? Un châtiment commun et indistinct ne fait-il pas une ligue , au lieu de la dissiper? Est-ce en donnant par une loi une sorte d'approbation à ces brutalités infâmes dont Paris fut encore témoin il y a peu de jours, ^ et qui font la honte d'un peuple civilisé, que Ton espère élever toutes les classes de la Nation à cet esprit d'équité et de respect pour les droits d'autrui , sans lequel il n'y a point de liberté? et faut -il laisser dire aux malveillans qu'en France toutes les religions sont permises, excepté une ? car il est clair que l'on ne peut considérer les prêtres dissidens, et leurs sectateurs , que comme des gens d'une religion qui leur est propre. Qu'importe qu'au fond
^ Le dimanche octobre 1701, des femmes, sortant d'une église située près du Jardin-4es-PlantC8, furent insultées et traitées publiquement aTec une indécence cruelle (fouettées) par une troupe de forcenés. Une proclamation du roi, tendant à réprimer ces scènes scandaleuses, qui déjà avaient eu lieu aux portes de plusieurs églises, Tenait cependant d'ôtre rendue depuis peu de jours.
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cette religion difière d'une autre, ou non? Est-ce à TAfisemblée nationale à réunir les sectes et à peser leurs différends? Ces distinctions subtiles ne servent jamais qu'à introduire cette intolérance à laquelle les hommes sont très enclins. Jç sais bien qu'elles furent faites dans rAssemblée constituante ; mais y sans manquer au respect que tout honnête citoyen lui doit, on peut dire que ceux de ses membres qui firent de telles remarques se montrèrent en cette occasion plus propres à être théologiens que législateurs.
La classe du peuple la moins éclairée n'a peutrêtre pas tort , quand elle pense que plusieurs de C0S prêtres dissidens ne sont que des hypocrites, à qui les intérêts de leur religion sont très indifférons , et qui n'ont d'autre but que d'embarrasser les établissemens nouveaux par des obstacles et des désordres ; mais elle a grand tort quand elle croit prévenir leurs desseins sinistres par la violence et les mauvais traitemens. Et c'est sur quoi elle devrait être instruite par les nouveaux prêtres en qui elle a confiance ; malheureusement plusieurs d'entre eux ne sont eux-mêmes que des ambitieux , haineux et turbulens , qui , s'appuyant toujours de TÉvangile , livre où l'on trouve tout ce qu'on y cherche, ne voient dans toutes ces querelles que Toccasion de s'élever, en faisant retentir la chaire et la tribune des bruyantes déclamations d'une loquacité apostolique; toigours soutenus en cela par de soidisant patriotes , dont tout le^patriotisme consiste à épier les passions populaires, pour, au moment de leur explosion, les soutenir et les justifier par de durs sophisoies ou des convulsions d'énergumènes.
fVous ne serons délivrés de l'influence de pareils hommes, que quand l'Assemblée nationale aura maintenu à chacun liberté entière de suivre et d'inventer telle religion qui lui plaira ; quand chacun paiera le culte qu'il voudra suivre, ou n'en paiera point d'autre ; et quand les tribunaux puniront avec rigueur les persécuteurs et les séditieux de tous les partis.
Que^i des membres de TAssemblée nationale disent encore que tout le peuple français n'est pas assez mûr pour cette doctrine, ii faut leur répondre: a Gela se peut ; mais c'est à vous à nous piûrir par votre conduite, par vos discours et par les lois, w
En un mot , les prêtres ne troublent point les États quand on ne s'y occupe point 'd'eux ; et Us les troublent toujours quand on s'en occupe de quelque manière que ce soit.
Souvenons-nous que dix-huit siècles ont vu toutes les «sociétés chrétiennes déchirées et ensanglantées pour des inepties théologiques, et les inimitiés sacerdotales finir toujours par s'-armer de la puissance publique. Toujours les mêmes passions ont parlé le même langage. Jadis les sectes triomphantes se disaient les plus attachées à TÉtat , aux rois , aux empereurs ; aujourd'hui les haines , les ambitions, les vengeances, se déguisent sous le beau titre de conslilulionneî. Je ne connais d'amis de la Constitution que ceux qui observent les lois ; je ne connais de pré.tres constitutionnels que ceux qui sont humains , modestes , bienfaisans, amis de la justice et de la retraite.
O9 dit que les prêtres nouveaux sont abandonnés et que la foule va trouver leurs adversaires. Je demande en quoi û importe à la Nation et par conséquent à ses Représentans, de savoir si ce MX est vrai ou faux ; et je demande encore si un pareil motif de considération ne décèle pas un honteux esprit de parti.
On dit que beaucoup de citoyens ayant obstinément recours à des prêtres non assermentés, pour tous les actes civUs auxquels le ministère ecclésiastique est nécessaire , il en résulte des incertitudes embarrassantes, soit pouir les sociétés, soit pour les familles. Cet inconvénient, qui est très grave, ne sert qu'à prouver combien il est urgent de faire une loi par laquelle aucun acte civil n'ait rien de commun avec le ministère ecclésiastique ; et il n'en reste pas moins évident que des querelles de prclres ne peuvent qu'être ali-
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mentées par FaUention qu'on y fera ; qu'eOes ne peuvent que cesser dès qu'elles n'intéresseront personne ; et que le devoir de TÂssembléd nationale est de les étouffer par rindifférence , et non pas d'y prendre part