A LÀ NOUTELLB ASSEMBLÉE NATIONALE
Octobre 1791.
Si quelqu'un, parmi vous ou hors de vous , Représentaos du peuple français , trouvait étrange qu'un citoyen obscur et de nulle autorité dans l'État , vienne arrêter vos premiers regards sur les réflexions que vos devoirs lui ont fait naître , et taxait cette démarche de témérité et de présomption ; celui qui ferait une pareille remarque n'aurait pas encore assez profité des leçons de ces deux années, et ne se serait pas encore élevé au niveau des institutions que nous devons aux lumières de ce siècle et au courage de vos prédécesseurs. Je crois que tous les ndembres qui siègent dans votre Assemblée sont fort au dessus de mes avis. Quelques uns d'entre eux, qui me sont personnellement connus , me font ainsi juger de tous, et toutefois je pense qu'il peut vous être utile , et qu'il doit vous être agréable, de voir, par mon exemple, que la Nation qui vous envoie est composée d'hommes qui savent bien quelles charges ils vous ont imposées, et qui peuvent vous dire avec précision ce que la France attend de vous. Et ici je n'entends point
* Cette adresse est piibliée ici pour la première fois d'après le manuscrit autographe de l'auteur.
84 OBUTRIS POLITIQUES
parler des différentes parties de la législation que vons devez entreprendre ou finir, et qui vous ont été souvent expressément léguées par.rAssemblée dont vous occupeE la place; mais je veux parler de Tesprit général et constant qui doit vous guider, si vous voulez sincèrement porter ou entretenir le mouvement et la vie dans toutes les branches du système social qui vous est confié.
L'Assemblée nationale constituante , k travers mille obstacles et mille dangers , a enfin terminé un ouvrage qui a coûté des siècles de fatigue à d'autres peuples : une Constitution ; imparfaite sans doute : quel ouvrage humain est parfait? mais qui porte en elle-même tous les germes de son amélioration , et qui n'en est pas moins, quelles que soient les taches dont elle puisse être ternie , le plus bel acte d'organisation sociale qui ait illustré les annales d'aucun peuple. Mais vainement aurait-on .une bonne Constitution, si toutes les limites tracées par elle n'étaient pas rigoureusement observées , c'est à dire si l'on n'avait point de gouvernement.
On peut dire que les députés qui succèdent à une Assemblée constituante sont plus propres qu'cUe-mème à l'établissement d'un gouvernement ; car elle ne peut souvent que présumer la volonté nationale, au lieu que la législature qui lui succède , étant élue par la NationlT'd'après les formes que la Constitution indique , est une preuve indubitable du consentement de la Nation h la Constitution décrétée.
Vous êtes donc nommés par le Peuple français» uniquement pour mettre en œuvre la Constitution qu'il approuve et par qui vous existez.
A Dieu ne plaise que je veuille adopter ni répandre les soupçons ridicules dont j'ai vu quelques personnes s'alarmer ! On disait que plusieurs d'entre vous s'étaient réunis pour chercher les moyens de se déclarer pouvoir constiluarU, Je ne croirai pas qu'il y ait , dans votre sein , des hommes sacrilèges et pervers , au point d'aniver au Corps législatif avec nn projet
formé de rébellion et de parjure. Au reste, ce serait h de pareilles tentatives, que tous et la Nation entière reconnaîtriez des brouillons ambitieux et funestes à la société ; car il ne peut y avoir là d^autre diversité d'opinion que celle qui fait un citoyen ou un conspirateur.
11 était naturel que dans les premiers momens d'une Assemblée entièrement neuve, la probité laborieuse et modeste se tint un peu à Fécart, et que la verbeuse ignorance et la présomptueuse incapacité s'emparassent des premières délibérations ; car il est plus facile de faire hurler quelques phrases gigantesques et quelques délations bien injurieuses et bien vagues , que de sMnstruire et d'apprendre à raisonner. .
En vain des clubs et même d'autres assemblées plus importantes vous adresseroni-elles des félicitations et des louanges ; car il n'est personne qui ignore que le pouvoir suprême trouve toujours des approbateurs quand il en veut et quoi qu'il fasse , et surtout lorsque ses actions et ses discours flattent et semblent justifier les passions de la multitude. En vain , pour récompenser ces éloges , vous rempliriez vos procès-verbaux de menlions, que vous déclareriez honorables; car pour qu'elles soient honorables en effet, il ne sufiit pas que vous les déclariez telles , il faut encore qu'elles soient obtenues par des sentimens et des expressions conformes à l'humanité , à la justice , à la raison , à la Constitution. Les louanges données h des actions et à des personnes indignes , ne changent ni la nature des choses ni le jugement des hommes ; elles ne servent qu'à décr^diterceuK même qui les ont prodiguées avec si peu de discernement. Et quand une Assemblée accueille des discours coupables et pernicieux ; quand eUe consacre , par des éloges , des noms méprisés et méprisables, ses procès-verbaux ne sont point pour eux des monumens d'honneur et sont pour elle des rooDumens d'infamie.
Le dévoûment de la vertu intrépide et inébranlable a prèsque toujours fait triompher la raison.
La véritable force , la force éternelle , sera pour vous ; je veux dire la Nation presqu'entière qui gémit en silence et attend que vous l'appeliez, pour élever la voix. Les brouillons ne semblent si nombreux que parce qu'ils s'agitent, qu'ils sont partout à la fois et qu'ils crient. Usez alors , pour le bien public , de cette prépondérance honorable. Maintenez TAssemblée nationale dans cette décence et cette gravité qu'exigent d'elle et l'importance de ses fonctions et la dignité du Peuple qu'elle représente. Faites-nous les lois nécessaires , sans lenteur et sans précipitation. Assurez la fortune publique par la vigilance , la sagesse , la sévérité , l'égalité. Que la force, juste et bienfaisante ne laisse à la maiveiUance aucun subterfuge ; que les tribunaux poursuivent partout le crime ; que l'empire, tant imploré de la loi , vienne réjouir les bons et soit le frein c^ue mordent les méchans.
Etablissez , affermissez le gouveniement, car sans gouvernement il li'est point de repos pour qui veut vivre en bonnéte homme. Surveillez 'tous les agens, non pour les 'séparer de vous , mais au contraire pour qu'ils ne voient de salut qu'à se réunir à vous ; non pour embarrasser leur marche , mais pour qu'ils marchent avec vous. Et faites que nous entendions enfin, avec délices , tous ces frénétiques qui vous lassent , qui vous déshonorent et qni vous tourmentent, crier partout que la liberté est perdue ; car les miséraUes entendent par liberté , rimpunité de tous les bandits et l'esclavage de tous les hommes de l)ien.
Vous êtes chargés non seulement de notre conduite, mais dé celle de toutes les législatures qui vous suivront ; à vous commence Je nouvel ordre de choses établi par la volonté nationale. Si vous montrez à tous vos successeurs l'exemple d'une constance inébranlable et sage et d'un respect religieux pour les lois , vous ranimerez le crédit et la confiance nationales ; vous inspirerez la joie aux vrais amis de la Constitution , la terreur à nos ennemis , l'estime et le respect à tous. La Na-
tiou, encouragée, 8e serrera autour de vous, vous appuiera de sa force , vous couvrira de ses bras levés pour votre défense , et un concert de bénédictions et d^applaudissemens flatteurs, parce quMls seront universels et le fruit d'une admiration judi* cieuse et réfléchie , vous consolera du malheur de qi'étre pas approuvés, peut-être, par le département d'Eure-et-Loire.*
C'est avec ce courage que, si vous ne sauvez point votrapa^^ trie, vous pourrez au moms mourir tranquilles en vous rendant le témoignage que vous n'avez point concouru à sa ruine. Biais il est hors de doute que cette conduite ferme et constante nous délivrerait de la crainte ^^vtn avenir aussi effrayant, car vous n^étes pas moins dépositaires de Thonneiir et (le la dignité du Peuple français, que do sa fortune et do, ses volontés légales.
Je le répète donc, vos succès, votre gloire, la félicité intérieure de rÉtat, sa tranquillité et sa considération extérieure, dépendent de votre début dans la carrière , de l'attitude que vous prendrez en commençant vos travaux.