‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 15 sur 42 · LES AUTELS DE LA PEUR · texte numérisé non relu

LES AUTELS DE LA PEUR

Des peuples anciens avaient élevé des temples et des autels à la Peur, Nous ne les avons pas encore précisément imités en cela dans Paris; mais comme, de tout temps, les hommes profondément religieux ont observé que lé cœur est le véritable

' Brissot, rédacteur du Patriote français t était député de oe département. *

• Ce morceau, publié dans r édition de 1819, avait paru dans un journal du temps, que nous iravons pas su découvrir.

autel où la divinité se plaît d'être honorée , et que Tadoration interne vaut mieux mille fois que toutes les pompes d'un culte magnifique confié à un petit nombre de mains, et circonscrit dans certains lieux par une consécration expresse, nous pouvons dire que jamais la Peur n'eut de plus véritables autels qu'elle n'en a dlins Paris ; que jamais elle ne fut honorée d'un cuUe plus universel ; que cette ville entière est son tera[de; que tous les gens de bien s<mt devenus ses pontifes, en lui faisant journellement le sacrifice de leur pensée et de leur conscience. Mais leur dévotion semble s'être ranimée dans le peu de jours qui viennent de s'écouler, et jamais cette divinité ne re^t d'eux pins d'hommages. Lorsque l'ignorance fanatique *de quelques uns, l'inflexibilité vindicative de quelques autres, les sermons factieux de quelques prêtres réfractaires, Fintolérance der quelques uns de leurs successeurs, devenus leurs ennemis, sont au moment de nous replonger dans ces cruelles et misérables guerres de i«ligion qui ont ensanglanté toute notre histoire; lorsque les lois de liberté sont prêtes à servir de texte à la persécution , le département de Paris vient rassurer le cœur de tous les bons citoyens par un arrêté humain , sage, profond', qui seul peut produire cette tolérance universelle, hors de laquelle il n'est pomt de bonheur. ^ Tous les boiûmes bons et éclairés désirent enfin de voir sur ces matières une loi qui soit l'ouvrage des philosophes bienfaisans, et non celui d'une secte, jadis opprimée, qui veut opprimera son tour, attendant avec impatience que cet arrêté devienne entre les mains de l'Assemblée nationale une loi de l'État ; et dans le même temps, vingt. ou trente imbéciles rassemblés dans une Section le blâment de leur autorité privée! et los gens de bien se taisent ! et des hommes qui s'apprêtent à

' Cet arrêté du Directoire, daté du 11 avril 1701 , coaceme le» églisçs paroitisialcs , les chapelles et autres édifices i*cligieux de Paris.

ET LITTÊRAI1IBS. 89

profiler de la liberié qu'on leur donne , et qui leur est due , sont insultés, menacés par une vraie populace ^ c'est à dire par un amas de gens étrangers à toute justice, à toulc humanité, armés depuis quelques jours d'instrumcns honteux de Tiolence et de tyrannie I et Thomme de bien , que tant d'infamies indignent, n'ouvre pas la bouche ! et il se trouve le témom de quelques uns de ces attentats,^ accompagnés d'exécrables risées, qui outragent publiquement la pudeur, qui humilient la faiblesse, qui violent éminemment la liberté et Thonnêteté; il fuit, ou même peut-être il leur sourit en tremblant, de peur qu'on ne soupçonne qu'il n'approuve pas, qu'il ne partage pas cette lâche et ignoble férocité !

U y a quelques jours , une société de citoyens se rassemble pour se livrer, dans Tenceinte d'une maison privée, à des divertissemens qui ne troublent en rien l'ordre public : une active et inquiète oisiveté attroupe autour de la porte de ce domicile une foule de curieux sans intentions , où se mêle , suivant l'usage, bon nombre de ces brouillons qui sont partout à épier les occasions de mal faire. On crie, on menace d'enfoncer les portes; on menace de tuer. Un homme sage, envoyé par la Section, est contraint, pour éviter de plus grands maux, d'entrer luir-même, de satisfaire les injustes désirs d'une multitude insensée, de soumettre (il en rougissait sans doute) des citoyens à un interrogatoire illégal, à une inquisition absurde et révoltante : il dresse la liste de leurs noms, pour la montrer à cette foule extravagante , qui doit en conclure qu'elle avait le droit de la demander.

Et l'on garde le silence sur ces indignités, et l'on ferme la i)oncheà l'homme de bien qui essaie de les réprimer, en lui assurant que les personnes qui étaient là élaiïeui des aristocrates ! 11 a honte de se taire ; il voudrait répondre qu'il n'en sait rien ;

' Des femmes avaient été indignement fouettées, au sortir des églises, parla populace. ( Voy. plus Iiaut, p. 80.)

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que cela peut être ; mais que, même en le supposant, il est assurément bien contraire aux lois, bien contraire au sens commun , d'inquiéter les citoyens dans leur maison à cause de leurs opinions politiques; que la faculté de se réunir n'appartient pas exclusivement aux patriotes , mais à quiconque veut la payer; que des hommes et des femmes qui viennent en plein jour, tous ensemble dans une maison, pour assister à un concert, ne peuvent évidemment pas être des machinateurs de trames obscures; que d'ailleurs ils sont chez eux; et que tous les cris exagérés , toutes les craintes de conciliabules aniipatriotiques, ne sontévidenmient que d'odieux prétextes pour éterniser. ces vexations contre les personnes, et ces violations de domicile qui renversent toutes les lois, qui n'ont jamais mené à aucune découverte de quelqu'importance. Il voudrait dire tout cela; mais il se lait, car il Sipeur d'être appelé luimême un aristocrate ; et , toujours agité de peur en peur, s'il rencontre dans la conduite d'un officier public, d'un magistral de Fancien régime , surtout d'un ministre , quelque chose qui soit digne d'éloge , il se garde bien de la louer, de peur qu'on ne l'appelle aristocrate ; et si , d'autre part , il aperçoit , ou dans un représentant du Peuple, ou dans quelqu'autre citoyen connu par son patriotisme, soit un peu de négligence à surveiller les agens publics, soit trop de facilité sur l'emploi de nos deniers, ou quelque oubli de la dignité nationale, et quelque tendance à une sorte de flatterie courtisane, non moins méséante à un homme libre que l'insolence et les bravades, il se garde bien d'en rien dire , de peur qu'on ne l'appelle républicain.

Cette dernière peur e^t à la vérité beaucoup moins commune que l'autre. Le simple sens de ce mot aristocrate engourdit un homme public , et attaque chez lui jusqu'au principe de mouvement: il veut le bien de tout son cœur ; il s'y porte avec zèle ; il y sacrifierait toute sa fortune ; il est toujours prêt à marcher ; au milieu de son action , qu'il entende prononcer contre lui ces cinq funestes syllabes, il se trouble, il pâlit, le

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glaive de la loi lui tombe des mains. Or, il est bien clair que Cieéron ne sera jamais qu'un aristocrate, au dire de Glaudius et de Gatilina : si donc Gicéron a peur, que deviendrons-noust

Ueffiroi de cette terrible épitbète se reproduit partout, dans les petites classes et dans les grandes. Je souhaite qu'il se trouve des hommes curieux qui conservent dans leur cabinet la formule de signalement que Ton donne à un homme qui veut faire un voyage : sa taille, son visage, la couleur et la forme de ses traits, y sont détaillés avec la plus scrupuleuse exactitude ; et il faut plus de deux témoins qui soient cautions pour ridentité de sa personne.^ Je n'ignore pas que plusieurs négligent absolument de se munir de pareils passeports ; mais aussi d'autres les croient nécessaires , et ont peur de partir sans cette précaution. Or, ils savent fort bien que rien n'est plus contraire et au texte et à l'esprit de la loi que ces absurdes entraves. Ceux qui les y soumettent le savent aussi ; ceux qui li^s délivrent ces ridicules papiers le savent également : que ne se plaignent-ils donc hautement? On les Bp^ellemt aristocrates,

La peur donne aussi du courage : elle fait qu'on se met avec éclat du côté du plus fort qui a tort, pour accabler le faible qui a tort aussi. Ce n'est pas une peur, mais vingt difiërentes espèces de peur combinées qui font prendre ce parti ; et partout la peur.

11 est des hommes qui au moins n'ont pas peur du mépris, de la honte et de l'infamie. Us saisissent habilement les momens où des causes bonnes ou mauvaises, natureUes ou factices , ont excité une fermentation populaire ; et alors leur éloquence triomphe à nous échauffer encore davantage , toujours approuvant tout ce qui s'est fait et tout ce qui se fera. Si, par un funeste et effirayant exemple, des troupes égarées ont désobéi à leurs chefs, ils ne manquent pas de prouver ,

' Décret de TAssembléc nationale sur les passeports, rendu le 30 janvier 1792.

même au travers des huées, que cette désobéissance est très conforme à la raison et à Tesprit de la Constitution. C'est alors > aussi qu'Us entassent contre les agens publics ce qu'ils appellent des dénonciations, c'est à dire des inculpations vagues , appuyées par d'autres assertions tout aussi- vagues et prouvées sur d'autres assertions encore. Tous ces discours sont très peu propres à nous éclairer sur la conduite des ministres et des autres fonctionnaires, et sur toutes les choses qu'il nous importe de connaître; mais ils sont d'une merveilleuse efficacité pour nous inspirer des redoublemens de haine bien aveugle , pour justifier à propos toutes les effervescences de la multitude, et aussi pour nous tenir toijgours de nouveaux <Ajets tout prêts, lorsque les anciens sont épuisés.

Chardin rapporte ^ que les Persans se servent d'une sorte de léopards pour chasser les autres bêles ; mais, quand l'animal a manqué la proie sur laquelle ils l'avaient lancé, il revient furieux; et ses conducteurs, ayant pwr pour eux-mêmes, ont toujours en réserve quelqu'autre proie qu'ils lui jettent pour l'apaiser.

il est, certes, bon et utUe que chacun éprouve une sollicitude vigilante pour le sahit de la liberté et de la patrie commune ; mais quand la peur des conjurations, la peur des princes allemands, ht peur de M. de Blirabeau, qui, comme Cadmus, enfante des armées en semant des dents de serpent, et tant d'autres peurs souvent chimériques , nous fatiguent et nous précipitent à des excès, il est bien fâcheux que la peur d'empêcher la fin d'une Constitution fondée sur les principes les plus saints, et qui doitiaire notre bonheur et notre gloire ; la peur d'arrêter déjà dans son cours une Révolution déjà trop longue ; la peur denous affaiblir par nos désordres et d'appeler par-là l'ennemi ; la peur de ruiner la fortune publique ; la peur de déshonorer la liberté aux yeux de ceux qui la- connaissent

* Dans le Recueil de ses voyages en Perse.

ET littAhàiiies. 95

assez mal pour lui imputer nos fautes ; et tant d'autres peurs , malheurensement trop fondées, soient 4e8 seules qui ne nous toodient point.

Citoyens honnêtes et timides, lesméchans veillent, et vous dormez ! Les méchans sont unis, et vous ne vous connaissez pas ! Les méchans ont le courage de l'intérêt , le courage de Tenvie, le courage de la haine ; et les bons n'ont que Finnooence et n'ont pas le courage de la vertu I

J'ai indiqué un bien petit nombre des sacrifices que chaque jour reçoit la peur ; je lui en ai peut-être fait plus d'un moi> même ; je ne lui ferai pas celui de dissimuler le nom de l'auteur qui vient de chanter cet hymne à sa louange.

LETTRES

AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS

II vient de parsdtre une volumineuse collection de lettres de Mirabeau à sâ maîtresse et à d'autres personnes. *■ L'intérêt du sujet, l'horreur si légitime qu'inspirera toujours te souve-

' Cette première édition, composée de & toI. iii-8% est intitulée : Lettres originales de Mirabeau, écrites du donjon de Vineennes, pendant les années 1777, 78, 79 et 80 ; contenant tous les détails sur sa vie privée, ses mal/leurs et ses amours avec Sophie Rufeit marquise de Uonnier, recueillies par JP. Manuel ^ citoyen français, P. Manuel qui, en 1780, fut mis à la tête de Tadministration de la police de Paris, et, en 1791, élu président de la Commune, a publié beaucoup d'éerits révolutionnaires , entre autres la Policç dévoilée, etc.

nir de ces donjons d'où elles sont écrites , et un grandmombre de morceaux dignes du nom de Fauteur, inspireront pour ce Recueil une juste curiosité. L'éditeur , M. Pierre Manuel , Ta fait précéder d'un pompaux discours préliminaire , que je regarde comme une des pièces les plus propres à montrer un jour l'esprit du moment où nous rivons. C'est donc sur ce discours préliminaire uniquement que je crois utile de publier quelques remarques; car les talens, la vie et le caractère de l'auteur des Lettres mtouI connus par assez de monumens pour que la postérité puisse le juger. Ici , c'est l'Éditeur surtout qu'on aura lieu d'apprécier.

Je commencerai par l'endroit où il admire son héros d'avoir secoué tous les despolismes, jUsqu*à celui des langues. Les hommes qui jugent avant de louer, et chez qui l'adnûration n'est pas l'ennemie de la raison , avaient en effet remarqué dans ses écrits, étincelant d'ailleurs de grandes beautés , une affectation pénible à forger des mots nouveaux , entièrement inutiles. Gettç ruse produit toujours son effet : elle persuade au plus grand nombre des auditeurs, que des phrases si obscurément entortillées doivent cacher un sens bien profond, et que les pensées qu'on leur débite doivent être bien neuves, puisque la langue n'a pas pu fournir de quoi les exprimer. Mirabaaun'é&it pas l'auteur de ce charlatanisme, qu'il a beaucoup perfectionné, quoiqu'il ji*en eût pas besoin ; mais c'est ce qu'on semble vouloir le plus imiter chez lui. Aujourd'hui , surtout , que les plus ignorans se mettent en avant pour instruire les autres, tous prennent un ton prophétique ; tous pensent comme l'Éditeur {page À), que c'est la justice étemelle qui lésa choisis pour leur mission ; tous , préchant sur les toits les choses les plus triviales, croient les révéler au genre humain.

Par exemple , l'Éditeur s'écrie , page 18 : « Si je faisais ja- » mais l'histoire phUosophique de l'éloquence, je trouverais , n fen suis sûr , qu'il n'y eut jamais d'hommes vraiment élon) quens que ceux qyi furent honnêtes et sensibles, d

ET LITTfiftAIBES. 95

Si, dans les recherches que lui coûtera la composition de cet ouvrage , il daigne jeter les yeux sur les écrits que tous les âges ont admirés, il y trouvera, fen suis sûr, que tous les philosophes, les orateurs, les rhéteurs, grecs ou romains, an« ciens ou modernes, sans s'élever, j'en conviens, à la suhlimité de ce ton d'oracle , lui avaient cependant ravi Thonneur d'tme si profonde découverte. Je ne veux citer qu'un mot de Gaton, qui définissait l'orateur un homm^ de bien qui sait parler. Je souhaite qu'on ne trouve point à appliquer chez nous la parodie que fit de ce mot un des plus vertueux citoyens de Rome contre un de ces misérables qui vivaient de délations«t de calomnies sous Domitien : cet orateur ^disait-il, estunmécliant homme qui ne sait point parler. Je doute , de plus , que &t M. Manuel se livre à cette étude, que je lui conseille, il trouve que Démosthèoe , ou Eschme , ou Gicéron , eussent secogsé le despotisme de leur langage.

Nous apprenons cependant plus loin que Mirabeau était persuadé qu'il est impossible d^ écrire correctement une langue qui iCest pas apprise par principes , et qu'il réduit à vingt-cinq pages toutes les règles essentielles du français, 11 est fâcheux qu'il n'ait pas toigours eu ces vingt-cinq pages sous les yeux, et surtout qu'il ne les ait point transmises à l'Éditeur de ses Tjetlres. Sans doute, alors , on ne nous eût point parlé de la méchanceté de sa femme , qui YUluminail de crimes ; les lecteurs n''eussent pas été écrasés de ses sublimes qualités ; on ne nous l'eût pas montré «e roulant par terre, mais comme les Achille et les Priam ; nous ne saurions pas que Sophde était presque belle, mais que Gabriel ne s'était rendu qu'à ses vertus, et qu'il tenait encore plus à son àme de fer quà son corps d'albâtre. Bien différente de ces prudes ennuyeuses qui déguisent de leur mieux leurs aventures , elle était cependant lou^ jours décente , même lorsqu'il l'entraînait vers le trône de l'a^ wiour. Elle avait sans cesse quelque malice à lui faire ; et rien n'est plus piquant que Tingénieux détail de ces malices qu'elle

lui faisail, jusqu'à ce que Venvie de lui en faire ee passai peu à peu, comme il est dit agréablement page 15.

Mais quoi de plus touchant que le récit de la mort de cette Sophie, qui descendit au tmnbeau lorsque Mirabeau montait à la tribune, d'où il devait lon^fer sur le lit de mort , qui fut pour lui celui de la gloire ? Sophie, suicide, trouva, sur le sophaméme des ChrAces, dans la vapeur du charbon, le somrmeil étemel de Pauline , etc.

Ces morceaux, d'un goût si exquis, ne sont qu'un léger échantillon de la prodigieuse richesse de Fauteur en expressions inattendues, en allusions historiques ou mythologiques, en plaisanteries délicates: ainsi, tantôt il appelle son héros He Messie de la Révolution , tantôt il nous le représente p.romené par le Sort, qui lui donne partout des rois et -des femmes pomp ses menus plaisirs. Ailleurs , nous racontant comme Mirabeau fut arrêté en Hollande, où il avait pris le nom de Saint- Mathieu, il ajoute ingénieusement que Mirabeau avait pourtant cru être bien déguisé sous le nom d'un apôtre.

Rien ne fait plus d'honneur et au samt et au panégyriste que la vénération de ce dernier pour les vertus de l'autre ; mais, de toutes ces vertus, ceUe qui le touche le plus est l'amour de Gabriel pour Sophie. Aussi fait-il voir avec quelle complaisante humanité il s'intéresse à leurs plaisirs ; comme il les partage , comme il les regrette. H est au fait de tout : leurs discours, leurs moindres entretiens, leur silence, ce que la nuit ou les voûtes des prisons ont caché , il a tout vu, tout entendu. II gémit de voir qu'ils ne peuvent se consoler que par ce commerce enchanteur qui ne cotUente pas deux amans. Une plume de feu ne suffit pas à leurs âmes.

J'ai regret de ne pouvoir le suivre dans le voluptueux délire où le jettent de si belles imaginations ; mais je suis contraint ici de supprimer les citations , car ceux qui ont perdu quelques instans de leur jeunesse à feuilleter ces honteuses productions de la débauche et de la cupidité qui inondent aujourd'hui nos

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places publiques, asstu'ent retrouver dans cette préface le ton, Tespril, le sel, Turbanité, qui distinguent ces nobles ouvrages, et croient lire un écrit composé dans et pour un de «es lieux que Tauteur nomme à la pagre 17.

Au reste, ces sortes de livres ne sont pas aussi vils ni aussi odieux qu'on le croit communément, comme le montre fort bien TÉditeur , qui en cite deux des plus infâmes , en nous apprenant que Mirabeau n'avait pas eu honte de les écrire , à la vérité, pour gagner de Targent. Dans Tun de ces deux chefsd'œuvre il admire tonte V érudition de VÂetidémie des Sciencei, L'autre, tissu de ce que les prostituées et les giTossiers portefaix ont de plus dégoûtant dans leur langage , lui semble un monument de la philanthropie de Mirabeau^ qui voyait un but moral à irai^ers des sentiers fangeux.

Tant d'admirables réflexions sont relevées piir un patriotisme dont tous les élans ne sont pas aussi sublimes ni aussi nà{fs que celui de la page 25. On y lit qu'un inspecteur de police ireuvd dms le corset de Sophie une dose de poison. Je Vai en main, ajoute l'Éditeur, et elle pourrait encore servir à purger la terre d*un tyran.

N'était-ce pas une chose digne de fixer l'attention d'un lecteui* qu'un ouvrage rempli de tels sentimens et de telles pensées, et écrit dans un jargon digne de ces pensées et de ces sentimens ? Tignore si l'Éditeur fut l'ami de Mirabeau. Des hommes qui ont beaucoup vécu' avec* Mirabeau n'ont jamais rencontré M. Manuel chez lui. Quoi qu'il en soit, je conviens que l'amitié est une excuse , même pour un enthousiasme ex^ cessif. Je pense, toutefois, «Ju'un cœur honnête, aveuglé par Tamitié, ne cherche pas à justifier des vices et des mauvaisies actions qu'il ne nie pas, mais s'obstine au contraire à ne pas les croire, le ne sais rien de si puéril et de si misérable que cette politesse fausse et apprêtée , cette mignardise fine et inintelligible, et ces égigraram^s sentimentales que l'on appelait autrefois le bon ton. Mais n'existe-t-il pas un véritable

bon ton ? Tout homme qui a une âme bonne et franche n'at-il pas en soi une justesse de sentiment et de pensées, une dignité d'expressions, une gaîté facile et décente , un respect pour les vraies bienséances, qui est en effet le bon ton , puisque rhonnéteté n'en n'aura jamais d'autre ? Et ce fastidieux mélange de déclamations amphigouriques, d'équivoques hapures, de cynisme et d'impertinent orgueil, n'est-il pas un essentiellement mauvais ton , je ne dis pas aux yeux de C6 qu'on nommait le beau monde, je dis au tribunal de la saine et universelle morale ? Certes , la lecfore d'un pareil écrit repousse toute âme bien née , et semble l'avertir , par le dégoût qu'elle lui inspire, qu'un honnête homme n'écrit pas ainsi.

Si le nom de Mirabeau fait durer ce Recueil jusqu'au tennps, qui arrivera peuirétre, où, notre aveugle effervescence s'étant calmée , nous saurons vivre en paix sous l'empire de la Raison et de la Liberté, et juger sainement les honunes et les choses , je me figure que ceux qid trouveront dans la liste des magistrats de cette capitale de la France le mêoie nom qu'ils auront vu à la tête de ce discours préliminaire, ne voudront pas croire que ce puisse être la même personne.

Et déjà grâces soient rendues à ce premier essai de notre indépendance, qui, relevant toutes les têtes , et mspirant aux mis une honnête fierté, aux autres une imperturbable audace , a du moins banni l'hypocrisie en même temps que la pudeur, et fait que nul ne craint ou né rougit plus de se moii^ trer tel qu'il est !

Ainsi, au lieu de nous indigner, nous devons faire notre pnofit et mûrir notre expérience, en voyaijit cette nuée d'ora> teurs des halles qui, pour faire foi de leur patriotisme, justifient toutes les turpitudes, conseillent tous les désordres, avec un ton d'assurance et d'autorité que les hommes vertueux oseraient prendre à peine en faisant une bonne action.

Quelques hommes redoutent trop pour les mœurs et pour

les lettres ce torrent d'inepties que la presse vomit tous les jours ; ils ne veulent pas voir que , cette partie d'industrie humaine ayant long-temps été comprimée sous des entraves sans nombre, dès que la barrière a été levée , une foule immense a dû se précipiter pour goûter à la hÂte le plaisir de tout imprimer; et que, nécessairement, le plus grand nombre de ces nouveaux écrivains avait négligé jusque là de savoir lire et de savoir penser : préliminaires indispensables de Tart d'écrire. Mais lorsque le temps , la tranquillité publique et la risée générale auront lassé cette fécondité stérile , alors, sans doute , Fétude et la méditation , jointes à la liberté, produiront des ouvrages véritablement utiles et glorieux. Quand les liqueurs ont long-temps fermenté dans la cuve , tout ce qui s'amoncèle à la surface n'est qu'une bourbeuse écume ; la boisson claire et saine ne vient qu'après.

L'illustre Éditeur et sa nombreuse cohorte ne manqueront pas de dire que cet extrait est l'ouvrage d'un aristocrate , notoirement stipendié par la Liste civile, et en relation évidente avec les émigrés de Coblentz ; car

Qui siffle Manuel est uii Talet da roi ,

Et n'a, dit Manuel, ni Dieu, ni foi , ni loi.

De la cause des désordres qui troublent la France et arrêtent

rétablissement de la Liberté, '

26 Février 1792.

La Société des Amis de la Constitution , séante aux Jacobins, s'est souvent occupée, comme on le voit par le jour- Cet écrit fit une grande sensation : il fut réimprimé à part et

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nal de ses séances , * des moyens de ramener et d'assurer le calme dans Paris et dans le royaume. Quoique je n'aie jamais été membre de cette Société, et que je ne Taie même jamais vue , je me joins cette fois à elle du fond du cœur pour adhérer à ce vœu qu'elle prononce et qui est celui de tout bon citoyen; et comme il faut connaître la véritable source des maux pour en découvrir le remède, je vais, sans m'arrêter à quelques causes particulières et momentaifées de dissensions, inséparables de tout nouvel ordre de choses , indiquer ce que je crois être la cause féconde et universelle des troubles et des discordes qui nous agitent , à la suite d'une Révolution pour laquelle le génie humanin volera un jour des remercîmens à la France.

Il existe au milieu de Paris une association nombreuse qui s'assemble fréquemment, ouverte à tous ceux qui sont ou passent pour être patriotes, toujours gouvernée par des chefs vfeibles ou invisibles, qui changent souvent et se détruisent mutuellement , mais qui ont tous le même but : de régner ; et le même esprit : de régner par tous les moyens. Cette Société, s'étant formée dans un moment où la liberté n'était pourtant pas encore affermie, quoique sa victoire ne fût plus incertaine , attira nécessairement un. grand nombre de citoyens alarmés et plems d'un ardent amour pour la bonne cause. Plusieurs avaient plus de zèle que de lumières. Beaucoup d'hypocrites s'y glissèrent avec eux, ainsi que beaucoup de personnages endettés, sans industrie, pauvres par fainéantise, et qui voyaient de quoi espérer dans un changement quelconque. Plusieurs hommes justes et sages, qui savent que

traduit en allemand. Marie-Joseph Ghénier repondit dans le Moniteur aux attaques de son frère, et ils furent brouillés pendant quelques mois à la suite de cette polémique enTcniméc par le» plumes de leurs amis. Yoy. la réponse de M.- J. Ghénier, à la fin de ce vr lumc.

' Ce journal parut, pour la première fois, le 1*' juin 1791.

dans un État bien administré tous les citoyens ne font pas les affaires publiques , mais que tous doivent faire leurs affaires domestiques , s'en sont retirés depuis : d*où il suit que cette association doit être en grande parlie composée de quelques joueurs adroits qui préparent les hasards et qui en profitent ; d'intrigans subalternes à qui Favidité et Fhabitude de mal faire tienneat lieu d'esprit; et d'un grand nombre d'oisifs honnêtes, mais ignorans et bornés, incapables d'aucune mauYaise intention , mais très capables de servir, sans le savoir, les mauvaises intentions d'autrui.

Cette Société en a produit une infinité d'autres: villes, bourgs, villages en sont pleins. Ces Sociétés sont , presque tontes, soumises aux ordres de la Société-mère, et entretiennent avec elle une correspondance très active. Cette dernière est un corps dans Paris , et elle est la tête d'un corps plus vaste qui s'étend sur la France. C'est ainsi que l'Église de Rome plantait la foi et gouvernait le monde par des congrégations de moines.

Cette congrégation fut imaginée et exécutée, U y a deux ans, par des hommes très populaires, qui virent fort bien que c'était un moyen d'augmenter leur pouvoir et de tirer un grand parti de leur popularité, mais qui ne virent pas combien an pareil instrument était redoutable et dangereux. Tant qu'ils gouvernèrent ces Sociétés, toutes les erreurs qu'on y commettait leur parurent admirables; depuis qu'ils ont euxmêmes été détruits par cette mine qu'ils avaient allumée, ils détestent des excès qui ne sont plus à leur profit ; et , disant plus vrai , sans être plus sages, ils se réunissent aux gens de lûen pour maudire leur ancien chef-d'œuvre ; mais les gens de bien ne se réunissent point à eux.

Ces Sociétés délibèrent devant un auditoire qui fait leur force; et si l'on considère que les hommes occupés ne négligent point leurs affaires pour être témoins des débats d'un olub, et que les hommes éclairés cherchent le silence du ca-

binet ou les conversatioDS paisibles, et non le tumulte et les clameurs de ces bruyantes mêlées, on jugera facilement quels doivent être les habitués qui composent cet auditoire; on jugera de même quel langage doit être propre à s'assurer leur bienveillance. Une simple équivoque a suffi à tout : la Ck>nstî~ tutîon étant fondée sur cette étemelle vérité, la souveraineté du Peuple , il n'a fallu que persuader aux tribunes du club qu'elles sont le Peuple,

Cette définition est presque généralement adoptée par les publicistes, facteurs de journaux. Quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle, ou quelques troupes de bandits qui pillent des boutiques, sont effrontément appelés le Peuple; et les plus insolens despotes n'ont jamais reçu des courtisans les plus avides un encens aussi vil et aussi fastidieux que l'adulation impure dont deux ou trois mille usurpateurs de la souveraineté nationale sont enivrés chaque jour par les écrivains et les orateurs de ces Sociétés qui agitent la France.

Gomme l'apparence du patriotisme est la seule vertu qui leur soit utile, quelques hommes qu'une vie honteuse a flétris courent y faire foi de patriotisme par l'emportement de leurs discours, fondant l'oubli du passé et l'espérance de l'avenir sur des déclamations turbulentes, sur les passions de la multitude, et se rachetant de l'opprobre par l'impudence. Là se manifestent journellement des sentimens et même des principes qui menacent toutes les fortunes et toutes les propriétés. Sous le nom d'accaparemens, de monopoles, l'industrie et le commerce sont représentés comme des délits. Tout homme riche y passe pour un ennemi public. L'ambition et l'avarice n^éparguant ni honneur, ni réputation, les soupçons les plus odieux, la diffamation efiGrénée s'appellent liberté d'opinions. Qui demande des preuves d'une accusation est un homme suspect , un ennemi du peuple. Là , toute absurdité est admirée, pourvu qu'elle soit homicide; tout mensonge est accueilli, pourvu

ET LITTÉRAIRES. i03

qu'il 8oit atroce. Des femmes y font faire applaudir les conyiilsions d*ime démeDce sanguinaire.

La doctrine que toute délation, vraie ou fausse, est toujours une chose louable et utile , y est non seulement pratiquée, mats enseignée au moins comme ce que les Jésuites appelaient UDe opinion probable. Un homme fait un discours rempli d'invectives et d'imputations diffamantes : dans l'allégresse générale, on en décide l'impression ; puis, interrogé pourquoi il ne Fa pas publié tel qu'il l'avait prononcé, et pourquoi il a supprimé quelques unes de ces brillantes délations qui en avaient fait le succès, il répond , avec une francjbise qui ne Thonore pas moins que ceux dont il était alors le président, qu'au fond il n'était pas sûr que tout ce qu'il avait dit fût bien vrai , et qu'il a mieux aimé ne pas s'exposer à un procès criminel.

On y attaque aussi quelquefois des coupables , et on les y attaque avec une férocité, un acharnement, une mauvaise foi, qui les font paraître innocens. Là , se distribuent les brevets de patriotisme. Tous les membres, tous les amis de ces con*^ grégations sont de bons citoyens ; tous les autres sont des perfides. La seule admission dans ce corps, comme le baptême de Constantin, lave tous les crimes, efface le sang et les meurtres. Les monstres d'Avignon ont trouvé là des amis, des défenseurs, des jaloux.

Ces Sociétés, se tenant toutes par la main, forment une espèce de chaîne électrique autour de la France. Au même instant, dans tous les recoins de l'Empire , elles s'agitent ensemble, poussent les mêmes cris, impriment les mêmes mou- Temens, qu'elles n'avaient certes pas grand'peine à prédire d'avance.

Leur turbulente activité a plongé le gouvernement dans une effrayante inertie. Dans les assemblées primaires ou électorales, leurs intrigues, leurs trames obscures, leurs tumultes scandaleux, ont fait fuir beaucoup de gens de bien, dont toutefois la faiblesse est très condamnable, et ont sali de noms

mfiàmes quelques listes de magistrats populaires. Partout les juges, les administrateurs, tous les officiers publies qui ne sont point leurs a gens et leurs créatures, sont leurs ennemis , et en butte à leurs persécutions. Usurpateurs même des formes de la paissance pidbiique, ici, ils se transportent à un tribunal et en suspendent Faction ; là, ils forcent des municipalités à venir chez eux recevoir leurs ordres. Dans plus d'un lieu ils ont osé entrer de force chez les citoyens, les fouiller, les jauger, les condamner, les absoudce. La rébellion aux autorités légitimes trouve chez eux protection et appui. Tout homme se disant patriote et qui a outragé les lois et leurs organes, vient s'en vanter parmi eux. On en a vu se faire gloire non seulement de leurs délits, mais des actes judiciaires qui les avaient justement flétris. Tout subalterne renvoyé et calomniateur est une victime de soa patriotisme ; tout soldat séditieux et révolté peut leur demander la couronne civique; tout chef insulté ou assassiné a eu tort. Au moment où mae horde de rebelles fugitifs, secondée de la malveillance des orangers, semble nous annoncer la guerre, ils désignent les généraux à Tarroée comme des traîtres dont elle doit se méfier. Quiconque veut exécuter les lois est dénoncé chez eux et par eux dans les places publiques, et par eux à la barre même de TÂssemblée nationale, comme mauvais citoyen et contrerévolutionuaire. Us ne laissent pas de se plaindre aussi euxméme» de Tinexécution des lois. Ce gouvernement , dont chaque jour ils embarrassent la marche, ils Taccusent chaque jour de ne point marcher. Chaque jour ils invoquent la Consiirtution, et (diaque jour leurs discours et leur conduite roufjragent ; chaque jour enfin s'élancent, du milieu d'eux, des essaims de pétitionnaires qui vont faire retentir de videntes inepties contre la Constitution les voûtes même sous lesquelles la Conslilulion a été faite.

Us reçoivent, à la face de la France entière , des députations qui, comme s' il n'existait ni Assemblée législative, ni tribunaux,

ST uttCrairss. 105

ni pouvoir exécutif, s'adressent à eux pour obteuir, ou une loi, on la réparation de quelque tort, ou un changement d'officiers publics; et quand Tindignation et la douleur soulèvent tous les esprits, ils crient eux-mêmes plus que personne contre les désordres qu'ils ont faits et qu'ils entretiennent; ils accusent de leur ouvrage tous ceux qu'ils oppriment, et , levant tout à fait le masque, ils arment au milieu de Paris, sans dissimuler leurs préparatifs de guerre. Enfin , au midi de la France, ils ont osé se promettre, d'une ville à l'autre, l'appui (l'une force armée, dans le cas où la puissance publique essaierait de les faire rentrer dans le devoir des sujets de la Loi.

Les procès-verbaux de toutes les administrations, ceux de TÂssemblée nationale, tous les journaux, et ceux principalement qui sortent du sein même de ces Sociétés, la notoriété publique, les yeux et la conscience de la France entière, attesteront que ce tableau hideux n'est que fidèle. Voilà dans quel chaos ils ont jeté cet Empire , qui a i^ne ConstUulion ; voilà comment, soit par la terreur, soit par le découragement, ils ont réduit les talens et la probité au silence ; et l'homme dont le cœur est juste et droit (car celui-là seul est libre), étonné entre ce qu'on lui annonçait et ce qu'il voit, entre la Constitution et ceux qui se nomment ses amis , entre la Loi qui lui promet protection et ces hommes qui parlent plus haut que la Loi, rentre en gémissant dans sa retraite, et s'efibrce d'espérer encore que le règne des lois et de la raison viendra enfin réjouir une terre où Ton opprime au nom de V Égalité, et' où l'effigie de la Liberté n'est qu'une empreinte employée à sceller les volontés de quelques tyrans.

Il est certes bien étonnant que toutes ces choses fussenr assez inconnues à un membre de l'Assemblée nationale ,^ pour qu'il ait pu demander hautement, il y a peu de jours, qu'on

• Le député Guadet Voycz^ dans le Moniteur du 21 fdvrier 1792, la W'aiîce de la Tcille.

106 OEfTTRES POLITIQUES

lui citAt quelques uns des excès de ces Sociétés , si msri nommées patriotiques ; et il faut en effet que cet incroyable défiait frappé 1* Assemblée d'un grand étonnement , puisqu'elle ne s>st pas levée toute entière pour lui répondre, d'une manière ^trop satisfaisante , par la triste énumération que je viens de jfaire.

Il a para sous le nom d'un magistrat une lettre qui m'a semjblé bien niaise ; d'autres l'ont jugée pernicieuse. Ils ont cru y voir le désir de servir les factions les plus ennemies da bien public, de justifier les passions les plus iniques et les plus janti-«ociales, et d'armer tous ceux qui n'ont rien contre tons ceux qui ont quelque chose ; mais quoique je ne connaisse point ce magistrat , et que je l'entende prôner par des gens que je n'aime point, et pour qui je n'ai aucune estime, Je n'ai rien vu dans sa conduite ni dans son écrit qui m'autorise à adopter de pareils soupçons. Quoi qu'il en soit , cette lettre assure , en différens endroits et de différentes manières , que la Bourgeoisie n'est plus aussi attachée à la Révolution, Si ce fait important est vrai , il me semble qu'il aurait dû inspirer à ce magistrat d'autres réflexions que celle qu'on lit dans sa lettre. Il aurait dû considérer que cette classe , qu'il désigne par ce mot de Bourgeoisie, étant celle qui est placée, à distance égale , entre les vices de l'opulence et ceux de la misère , entre les prodigalités du luxe et les extrêmes besoins, fait essentiellement la masse du yrsiiPeuple, dans tous les lieux et dans tous les temps où l'on donne un sens aux mots qu'on emploie; que cette classe est la plus sobre, la plus sage, la mieux active, la plus remplie de tqut ce qu'une honnête industrie enfante de louable et de bon ; que lorsque cette classe entière est mé^ contente , il en faut accuser quelque vice secret dans les lois et dans le gouvernement. Des lois qui rétablissent l'égalité parmi les hommes; des lois qui ouvrent le champ le plus vaste et le plus libre à toute espèce de travaux; des lois qui^ malgré les imperfections dont nul ouvrage humain n'est exempt, sont

au moins éYidemment destinées à fonder la concorde et le bonheur de tous sur les intérêts de tous , ne peuvent assurément pas être la cause de leur mécontentement : il faut donc, ou que le gouvernement contrarie les lois, ou que le gouvernement n'hait point de force. Si ensuite ce magistrat eût regardé autour de lui ; s'il eût vu les tribunaux sans force , les administra^ teurs sans pouvoir et sans modération , la France entière alarmée sur Fétat de ses finances, sur celui de sa dette, sur les contributions, sur la fortune publique, et, par conséquent, les particuliers inquiets sur leur fortune privée , la défiance et Tefifroi arrêtant ou précipitant les transactions com« merciales, les spéculations les plus légitimes devenues dangereuses , vingt tentatives pour taxer le prix des denrées , le discrédit de nos papiers, eifet infaillible de toutes ces causes, il n'aurait pas été embarrassé de rendre raison de ce grand nombre de méconteiis qui se grossit tous les jours. Il eût ensuite chercbé d^où peut naître un relâchement si incroyable dans toutes les parUes du gouvernement, et cette terreur des bons, et cette audace des méchans. Je doute que ses yeux eussent trouvé à se fixer ailleurs que sur ces Sociétés , où un infiniment petit nombre de Français paraissent un grand nombre , parce qu'ils sont réunis et qu'ils crient. Alors, comparant leur action et leur organisation avec les idées qu'il doit s'être faites d'un État libre et bien ordonné, il aurait, je pense, conclu avec moi , et avec tout lecteur qui n'est pas ou un des fripons intéressés à tant de désordres , ou d'une imbécillité à qui tout raisonnement soit interdit, qu'il est absolument impossible ~"établir et d'affermir un gouvernement à côté de Sociétés pareilles ; que ces clubs sont et seront funestes à la liberté ; qu'Us anéantiront la Constitution ; que la horde énergumène de Goblentz n'a pas de plus sûrs auxiliaires; que leur destruction est le seul remède aux maux de la France ; et que le jour de leur mort sera un jour de fête et d'allégresse publique. Ils crient partout que la Patrie est en danger : cela est malbeureu-* sèment bien vrai • et cela sera vrai tant qu'ils existeront.

10$ OECYRES POLITIQUES

P. -S, Je vous prie, MM. les Rédacteurs, de suppléera une omission qui a eu lieu contre mon gré. Comme je crois que, dans la situation où nous sommes , tout bon citoyen doit se faire un devoir d'attaqiier de front tout ce qu'il croit pernicieux, je ne veux point, en gardant Tanonyme, feindre de redouter le ressentiment de ceux dont la Patrie doit redouter les mauvais conseils ou les mauvais exemples : je désire donc faire connaître que c'est moi qui suis l'auteur des reflétons que vous avez publiées, dans votre Supplément du 12 de ce mois, sur le. discours préliminaire des Lettres de Mirabeau. ^ Ces réflexions, ne renfermant que les vérités les plus exaetes et les plus évidentes, n'auraient pas dû être qualifiées de sortire amère par- un homme d'esprit, qui, dans votre Supplément du 19, se déclare le défenseur agkieux de M. Manuel. *

J'ajouterai que j'ai dessein de vous adresser de temps en temps quelques articles, que je signerai, et Aans lesquels, me présentant sans ménagement et sans crainte à l'bonoralrfe ini* mitié des brigands à talons rouges et des brigands à piques ,

*■ Voyez la première lettre adressée aux Auteurs du Journal de Paris, André Qléuier avait répondu à la lettre que Manuel adressa au Patriote [Tançais^ pour se plaindre de Tarticlc anonyme du Journal de Paris; mais il n'a pas publié cette r<*ponse dont voici un fragment inédit :

« JMgnorc quel est l'homme que ces expressions désignent Je présiune que ce doit être un homme estimable, puisque M. Manuel le hait et rinjurie. Quoiqu'il en soit, sa haine l'a trompé. C'est moi

qui suis le seul et unique auteur de cet article Moi , qui ne suis

connu ni à M. Manuel le magistrat, ni à M. Manuel le dêvoiieur.,. Moi, qui n'ai jamais eu rien de commun avec l'ancien régime, qui l'ai toujours détesté, et qui ai dans tous les temps méprisé ses courtisans, ses espions, ses geôliers, autant que je méprise aujourd'hui les courtisans, lesespions, les pourvoyeurs de cette classe d'hommes oisirs et ennemis de toute honnête industrie, que des auteurs dignes d'eux ont l'insolence d'appeler le Peuple. »

' L'écrit, dont parle André Ghénier, est intitulé: Apologie de P. Manuel contre ses détracteurs» Il est signé J. B. A. Ces initiales sont placées au bas d'un grand nombre d^articles insérés dans le Journal de Paris , en 1792.

ET UTTÉRàIRBS. 109

je tâcherai, autant qu'il sera en moi, de venger la justice, Fhumanité, Thonnêteté publique, des outrages journaliers qu'elles reçoivent de cet abominable amas de brouillons qui vivent de la liberté , comme les chenilles vivent des arbres fruitiers qu'elles tuent.

Le h mars 1702.

N'ayant sacrifié mon repos et mon obscurité qu'au seul désir de concourir, selon mes forces, à l'établissement du bon ordre et du gouvernement , en fixant l'attention générale sur des choses d'un intérêt général , je n'ai pas dessein de perdre mon temps et celui de mes lecteurs à les occuper de moi. Cependant , comme l'estime des homnaes de bien est une justice et une récompense à laquelle un homme de bien ne renonce pas, il doit m'étre permis une fois de leur adresser quelques nots dont je suis l'objet, mais devenus nécessaires par les différens effets qu'ont produits mes réflexions sur les Sociétés qui s'appellent, et que je n'appelle point pa^rto^'^^.

Je crois fermement dans ma conscience que ce que j'ai écrit sur cette matière est aussi vrai qu'utile à la chose publique. ^ Je suis convaincu , autant qu'on pourrait l'être d'une démonstration mathématique , que l'organisation de ces Sociétés est le système le plus complet de désorganisation sociale qu'il y ait jamais eu sur la terre. J'en réserve de nouvelles preuves pour un moment qui ne me paraît pas éloigné ; car je vois qu'ol m'annonce de toutes parts, et même quelquefois avec un air de triomphe et de menace, des réfutations de l'opinion que j'ai exposée. Je les attends avec une véritable impatience. Je n'ai porté à tout ceci , ni animosité , ni esprit de parti , ni au*

* Voyez la lettre précédente.

liO OEUVRES POLITIQUES

cune espèce de passions privées ; je n'y ai mis qae la chaleur qui naît d'une persuasion forte ; et, si mes adversaires y apportent les mêmes dispositions , Tesprit public ne peut que gagner à des discussions pareilles. Si donc, au lieu d'injures, et même si, outre des injures, leurs écrits renferment des raisons et des argumens, je répondrai aux raisons et aux argumens.

On m'a accusé d'avoir confondu tous les membres de ces Sociétés dans une satire indistincte, et de ne leur avoir laissé que le choix de passer pour manquer de probité ou de lumières. J'observerai d'abord que manquer de lumières n'a rien de déshonorant. Au surplus, ce n'était point là ma pensée; et s'il y a quelque passage de mon écrit qui puisse s'interpréter d'une manière aussi générale, je le désavoue dans ce sens^ et j'en demande pardon à qui il appartiendra. Mais je crois n'avoir rien dit de semblable : j'ai, au contraire , dit vers le commencement que (( cette association doit être, en grande » partie , composée de , etc. » Il est clair que ces mots en grande partie ne comprennent pas la totalité ; et, lorsque je les ai écrits, j'avais en vue nombre de citoyens qu'un désir d'observation, ou l'espoir de tempérer par leur présence et par leurs conseils l'impétuosité du plus grand nombre , ou d'autres causés honnêtes , attirent dans ces assemblées ; et , parmi ces hommes, il en est plusieurs que je sais être des hommes probes et sages , qui m'honorent de leur amitié et qui mettent du prix à la mienne.

Cette simple réflexion suffirait pour me justifier auprès de mon frère,^ qui , toutefois, connaît depuis trop long-temps et mon caractère et mes opinions, pour que j'aie besoin de me justifier auprès de lui, et qui n'a jamais trouvé et ne trouvera jamais en moi que l'amitié qu'on doit à un frère, et les égards qu'on doit aux talens, quoique je sois prêt à défendre mon sen-

*■ Voyez la lettre de Marie- Joseph Chénier à ce svget, parmi «es Pièce» reUiUvei à André Chénier,

BT UTTÉRAIBBS. 111

timeol même contre loi. Mais je ne conçois guère pourquoi ces diversités d'opinions , entre des frères, sur des questions qui assurément ne sont pas indifférentes, paraissent à ces messieurs un si grand crime de ma part. Ne sont-ils pas membres d'une Société où ont été reçus, avec acclamations , des hommes qui ayaient fait un Long voyage pour venir dénoncer leur frère conune ennemis de TÉtat ? ^

Je ne venx pas, au reste , qu'on entende par-là que , si mon Crère avait eu le malheur de donner lieu, ou d'être en butte à quelques soupçons, je me fusse chargé de le venir dénoncer moi-même, en m'autorisant d'un si bel exemple ; car j'avoue, et même sans honte, que mon patriotisme ne s'est pas encore élefé à cette hauteur.

C'est pourtant sur ce fondement qu'un homme a eu le bon sens de me traiter de fratricide , et de laver la tête à M. Rœderer pour m'avoir mis au nombre des jurés. * Cependant ce magistrat n'est pas abandonné sans défense à une inculpation aussi grave ; car il trouve un défenseur qui observe que les choix de M. Rœderer étaient publiés avant mon ouvrage. Cela est vrai ; mais je ne crois pas que, même aujourd'hui,

* Dans la séance du 20 février 1792, une députation de la Commnne de Marseille, composée de quelques membres d'une Société agrégée à celle des AnUs die la Constitution , Tint informer l'Assemblée nationale des troubles excités dans le Midi. Entre autres déposiUons faites par l'orateur de la députation , on remarqua cette pbrase^par laquelle il termina son discours : « Quant à moi, né

> dans la ville d'Arles ^ appelé par la ville d'Arles aux fonction»

> admlnistratiTes, c'est la Tille d'Arles, c'est le maire d'Arles, mou ' propre frère, que le péril de la Patrie me force de tous dénon- » cer. » Ces paroles révoltèrent une grande partie de TAsseniblée; et l'on rapporte que le député Crestin, cédant à son indignation, s'écria : « Il est d'une inmioralité profonde qu'un frère Tienne ici • dénoncer son flrère. •

* Cette liste, composée de deux cents membres choisis par M. Rœderer, procureur-général syndic, pour former le juré du jagement du tribunal criminel , fut présentée au Directoire le lA 'érrier 1792, et approUTéc par lui dans la même journée.

Al. le procurenr-^énéral se repente au fond de son casar de m'avoir compris dans cette honorable liste. Quoi quMl en soit, j'oserai dire que la Patrie n'aura pas à se plaindre , si , comme je Fespère, tous ceux qui seront jamais inscrits parmi les jurés portent à ces pénibles fonctions un cœur aussi pénétré que le mien de tout ce qu'elles ont de grand et d'auguste, un zèle aussi ardent pour la Constitution et pour la vérité, un aussi inaltérable amour de l'humanité et de la justice , et une i aussi scrupuleuse impartialité; car, au moins en matière de juré, ce mot odieux pourra sans doute trouver grâce.

Je n'aurais pas fait mention de ces extravagances, si elles ne fournissaient pas, à quiconque réfléchit, un nouvel exemple du délire de haine que produit nécessairement cet esprit de corps , que tout gouvernement sage doit détruire , et que beaucoup d'hommes, qui ne savent pas regarder autour d'eux, croient détruit en France.

Cette première fois sera aussi la dernière où je relèverai de telles absurdités. Je n'ignorais pas , quand j'ai pris la plume, à quelles inimitiés je m'exposais ; et le petit nombre de personnes dont je suis connu attestera qu'il n'y a que la conviction la plus intime du danger dont ces Sociétés, que j'ai attaquées, menacent la France, qui ait pu me résoudre à interrompre une vie studieuse et retirée , pour me présenter aux regards et me tancer dans cette carrière polémique que je savais être semée de dégoûts et d'amertumes. Ainsi , que tons ces écrivains pour qui la calomnie et le patriotisme sont la même chose, emploient, les uns, des réflexions fines et entortiflées, accompagnées d'allusions demi-obscures ; les autres, des grossièretés sublimes, pour m'accuser d'être complice des ennemis de la Liberté et de TÉgalité ; qu'ils me mêlent dans tous leurs cris, et de coalition ministérielle, et de château des Tuileries, et de liste civile, et de tous ces sots propos avec lesquels plus d'un homme crédule est dupé par des intrigans, qui affectent de croire que, pour les mépriser et pour le leur

ET LITTfilUniCS. - 115

dire y il faut absolument être payé ; je ne descendrai pas jusqu'à répondre : ne conserrant au fond de mon âme que beaucoup de pitié pour ceux qui croiront ces inepties, parce qu'on les leur dira , et beaucoup de mépris pour ceux qui les diront sans les croire. Mais je veux faire savoir à tous les lecteurs qui ne sont pas aveuglés par leurs passions ou par celles d'autrui, que je n'ai et que je n^eus jamais aucun rapport politique direct on indirect avec aucun ministre ; que je n'en connais particulièrement aucun ; que je ne vais à aucun club ; que je n'appartiens à aucune Société , à aucune personne, à aucun parti; et que je défie qui que ce puisse être de prouver que, non seulement depuis la Révolution, mais en aucun temps de ma vie, j'aie fait, dit ou écrit une cbosedont un honnête homme libre, un vrai citoyen doive rougir.

Ce 10 mars 1702.

JTai lu dans un Supplément du Journal de Paris Texlrait d'un ouvrage imprimé , il y a douze ans , sous le nom du sieur Brissol , * et où toutes les turpitudes de l'ancien régime sont encensées avec la lâcheté la plus méprisable et la plus barbare. Je vois aujourd'hui , dans le Patriote français, que le sang de ce Brissot bouillonne, etc. Il défie l'auteur de l'extrait de prouver qu'il ait été au service de l'ancienne police. L'auteur de

' Cet extrait, inséré dans le Supplément an Journal de Paris , du 6 mars 1792, est intitulé : De la Doctrine de J.-P. Brissot sur les droits de l'homme. L'auteur, qui avait gardé Tanonymc dans ce premier article, se nomma dans un second plus violent encore.

114 OEimUIS POLITIQUES

^extrait n*a point dit cela, n a dit que la lecture du livre du sieur Brissot rendait plus vraisemblable ce bruit, vrai ou faux ; et il a dit une cbose évidente. Et puis JKf. Brissot, sans nier qu'il ait écrit cet ouvrage, s'emporte en de belles injures, bien dignes de lui et de ses pareils ; et il dit que Ton fait, de ses écrits, des disseetiom mvnistéridks. Que signifie ministértel- Us ? Gela veut-il dire qu'elles sont infidèles et fausses? Voilà ce qu'il faudrait prouver. Et puis il crie à la calomnie , au libelle , etc. , etc. Il est vraiment bizarre de voir de tels personnages prendre avec les bommes justes et courageux, qui osent leur dire leurs affreuses vérités, le ton que Socrate ouPbocion dédaignait de se permettre avec les Brissot de leur temps. Mais, au nom de Dieu ! JKf. Brisèot, avez-vous , ou n'avez-vous pas écrit les infamies que l'on vous attribue , oui, ou non Y Si vous ne les avez pas écrites , alors vous avez raison de vous plaindre ; et ceux qui vous attaquent sont en effet des ealomniateurs. Si vous les avez écrites, alors vous mentez effrontément quand vous assurez que de tout temps vous écriviez contre les despotes avec la même énergie qu'à présent; et vous seul Etes un calomniateur. De grâce, M. Brissot, un mot de réponse à ce dilemme, et ne faites plus bouillonner votre sang. Cessez de nous importuner de votre éloge, auquel personne ne répond que par le silence du mépris et de l'indignation ; et épargnez-vous tout ce plat pathos qui vous rend aussi ridicule que vous vous êtes déjà rendu odieux.

Le 27 mars 1792.

L'amnistie, absolument nécessaire à la suite des troubles d'une Révolution, où toutes les passions agitées ne peuvent guère se contenir dans les bornes du devoir , et font une foule de coupables qui ne sont pas tous des criminels, vient de ren-

ET UTTÉRAIIBS. ii5

dre la liberté aux soldats suisses du régihient de Ghftteau- ^ieux; ^ et, par une conséquence admirable, la ville de Paris les reçoit dans son sein avec une pompe triomphale. '

Les Romains gravaient sur l'airain les exploits des généraux à qui Ton accordait- le triomphe , et leurs titres à ces grands honneurs qui faisaient de la gloire la récompense delà vertu, et échauffaient le cceur des citoyens d'une émulation toute au profit de la chose publique. J'imagine que la ville de Paris suivra cet exemple, et que ceux qui seront témoins de cette superbe entrée liront sur le char de la Victoire

a Pour s'être révoltés à main armée, et avoir répondu à la » lecture des décrets de l'Assemblée nationale , qui les rappe- )) laient à leur devoir, qu'ils persistaient dans leur révolte ;

» Pour avoir été déclarés criminels de lèse-mation au pre- » mier chef par un décret de l'Assemblée nationale, du lundi « 16 août 1790;

Y) Pour avoir pillé la caisse du régiment ;

v Pour avoir dit ces mémorables paroles : Nous ne sommes » pas Français ; nous sommes Suisses ; il nous faut de Var- )) geni ;

» Pour avoir fait feu sur les gardes nationales de Metz et » autres lieux, qui marchaient vers Nancy, d'après les décrets » de l'Assemblée nationale. »

Le général Bouille avait trompé toute la France et ses représentans. Très peu croyaient à son amour pour l'Egalité et pour les nouvelles lois ; mais tous lui croyaient assez de courage pour se refuser à un serment qu'il ne voulait pas tenir. 11 n'y

' Les honneurs rendus, sur la motion de CoUot d'Herbois, à ces soldats révoltés, exaltèrent au plus haut degré l'indignation d'André Ghénier, qui les a flétris dans une ode , dans nn iambe et dans plusieurs autres pièces aussi énergiques.

' Cette amnistie fut décrétée par TAssemblée nationale dans la séance du 8 février 1792. Voyez, dans le Moniteur du 28 mars 1702, la pétition adressée au citoyen Pétion, maire de Paris, au sajet de celte fête, et sJignée par 91, -J. Chénier^ Da^ id, etc.

116 OBUVRES POLITIQUES

eai que ces soldats suisses qui pénétrèrent ses mauvais desseins ; ils jugèrent qu'il ne tarderait pas à devenir traître et parjure. En conséquence, ils s'armèrent contre lui lorsqu^il exécutait la loi, et ils s'emparèrent de la caisse du régiment, de peur que cet argent, tombé dans ses mains moins patriotiques , ne servit à la contre-révolution.

Puisque le général Bouille s'est montré un lâche et perfide ennemi de la patrie, il est clair que ceux qui ont fait feu sur lui et sur les citoyens français qui marchaient sous ses ordres, on vertu d'un décret de l'Assemblée nationale, ne peuvent être que d'excellens patriotes.

Dans tout procès, dans tout délit, il ne peut y avoir qu'une des parties de condamnable. Par exemple, quand un homme assassiné se trouve avoir été un scélérat, il est évident que son assassin ne peut plus être qu'un honnête homme. . Ces soldats ont été remis en liberté par un décret qui les comprend dans l'amnistie. Or amnistie signifie oubli ; or il est palpable que, lorsqu'on déclare oublier les fautes d'un homme, on entend par-là que cet homme n'a point commis de faute et qu'il mérite récompense.

Quand les esprits plus calmes jugeront de loin les événemens passés, ce triomphe des Suisses de Châteauvieux ne peut manquer d'acquérir une véritable gloire à la ville et à la municipalité de Paris, et d'expier les honneurs funèbres rendus dans cette même ville à la mémoire du jeune Desilles et des gardes nationaux tués par ces triomphateurs patriotes.

Ce jour sera vraiment un jour de fête pour tous les citoyens qui croient que, s'il doit y avoir une proportion entre les délits et les peines, il doit y en avoir une entre le mérite et la récompense , et que les honneurs éclatans sont le juste prix des éclatantes vertus civiques. Us attendront aussi de ces honneurs prodigués à des soldats qui n'ont été convaincus que de rébellion armée, une merveilleuse facilité à rétablû* la discipline dans les troupes.

BT LITTÉRAIRES. 117

Les piques et les bonnets n'ayaient pu- rien produire : il a bien fallu essayer une plus grande machine pour attrouper les oisifs et réchauffer cette vOle de Paris qui, quoi qu'on fasse, manifeste un étrange dégoût pour Tanarcbie et une tendance ao bon ordre qui est vraiment désespérante.

Quelques personnes demandent à quoi bon écrire si souvent contre des partis puissans et audacieux, qu'on ne leur fait aucun mal, qu'on se fait passer pour arislocrale, etc. Je ré- I>onds qu'en effet une immense multitude d'hommes parlent et décident d'après leurs passions aveugles, et croient juger, mais que ceux qui le savent ne mettent aucun prix à leurs louanges, et ne sont point blessés de leurs injures.

J'ajoute qu'il est bon, qu'il est honorable, qu'il est doux de se présenter, par des vérités sévères, à la haine des despotes insolens qui tyrannisent la liberté au nom de la Liberté même.

Quand des brouillons tout puissans, ivres d'avarice et d'orgueil, tombent détruits par leurs propres excès, alors leurs complices, leurs amis, leurs pareils, les foulent aux pieds; et l'homme de bien , en applaudissant à leur chute , ne se mêle point à la foule qui les outrage. Mais, jusque là , même en supposant que l'exemple d'une courageuse franchise ne soit d'aucune utilité , démasquer sans aucun ménagement des factieiKc avides et injustes, est un plaisir qui n'est pas indigne d'un honnête homme.

Vï.

Ce 2 avdl 1792.

Quelques hommes toujours habiles à prouver que qui peut tout a raison , même sans nier tous les faits que l'on allcguo contre la fête triomphale des soldats de Chaleauvicux, ne l'ai-* tribuent qu'à un enthousiasme général,. auquel, selon eux,

118 obotUës politiques

rhonnear de la Nation ou de la v31e de Paris n'est nullement intéressé. *

D'abord, j'avoue que cet enthousiasme général ne m'a point frappé : j'ai même été frappé du contraire. J'ai vu un petit nombre d'hommes s'agiter, se démener et Réclamer de pompeuses amplifications. Tout le reste des citoyens m'a semblé regarder ce projet, les uns avec une juste aversion , tes autres, et c'est le plus grand nombre, avec la plus froide indifférence. Quant à ce que l'honneur de la ville de Paris eôt entièrement désintéressé dans celte affaire, j'ai quelque peine à le concevoir ; car il est bien évident que , ou la garde nationale de Metz, ou le régiment de Châteauvieux, ont été des meurtriers et des ennemis publics. Si c'est la garde nationale de Metz, alors on ne fait pas assez pour les soldats de Châteauvieux ; mais si, au contraire, la garde nationale de Metz, commandée, au nom de la Loi et en vertu des décrets de l'Assemblée nationale , par un général qui, depuis, s'est avili comme parjure et traître , * s'est montrée elle-même aussi patriote qpie courageuse et intrépide, alors les soldats de Châteauvieux ont été des rebelles et des meurtriers ; et je ne comprends guère comment la ville de Paris ne se déshonorerait pas un peu , lorsque ses citoyens, sa municipalité, ses magistrats, se réunissent à fêter des rebelles et des meurtriers.

D'autres profonds politiques vous disent, d'un ton capable^ que l'on veut, par le triomphe de ces soldats, humilier et faire rougir ceux qui voulurent jadis se servir d'eux pour tenir ou remettre la Nation dans les fers. Certes , l'on n'a pas jaaiaia

*■ Cette fête fut célébrée le 15 airrU 1792 ; les journaux du temps rcnfermeat les détails de cette cérémonie.

' En cherchant à fayoriser la faite de Louis XVI et de la reine £ action qui provoqua son arrestation et sa condamnation par contumace devant la haute cour nationale séante à Orléans. Voyez, dans le Moniteur du 1" juillet 1791, la lettre menaçante de ce général à l'Assemblée nationale.

BT LITTÉRAIRES. 119

eiiteoda rien cTaussi insensé qu'un pareil raisonnement. Pour faire piècek un mauvais gouvernement qui est détruit, inventer des extravagances capables de détruire toute espèce de gouvernement , récompenser Finsurrection contre la tyrannie par des honneurs accordés à la rébellion contre les Lois , et célébrer le refus que firent des soldats de fusUler des citoyens de Paris, encoiuronnant ces mêmes soldats qui ont fusillé les citoyens français de Metz! Je ne crois pas que la folie elle-même puisse atteindre à un plus haut degré de déraison , d'absurdité , de délire.

On dit que^ dans toutes les places publiques où passera cette pompe, les statues seront voilées. Sans m'^arrêter à demander de quel droit des particuliers qui donnent une fête à leurs amis s'avisât de voiler les mouumens publics , je dirai que , si , en effi^, cette misérable orgie a lieu, ce ne sont point les images des décotes qui doivent être couvertes d'un crêpe funèbre , mais bien le visage de tous les hommes de bien , de tous les Français soumis aux lois, insultés par les succès de soldats qui s'arment contre les décrets, et pillent leur caisse militaire ; que c'est à toute la jeunesse du royaume , à toutes les gardes nationales de prendre les couleurs du deuil , lorsque l'assassinat de leurs frères est parmi nous un titre de gloire pour des étrangers. Ce sont les yeux de l'armée qu'il faut voiler , pour qu'elle ne voie point quel prix obtiennent l'indiscipline et la révolte. C'est à l'Assemblée nationale , c'est au Roi , c'est à tous les administrateurs , c'est à la Patrie entière à s'envelopper la tête pour n'être pas de complaisans ou de silencieux témoins d'un outrage fait à toutes les autorités et à la Patrie entière. C'est le livre de la Loi qu'il faut couvrir, lorsque ceux qui en ont déchiré les pages à coups de fusil reçoivent des honneurs civiques.

On dit que cette procession ira purifier le Champ-de-Mars , où le sang des patriotes a coulé. ^ Il est vrai que le sang des

/ Dans la journée du 17 juillet 1791 , vers les six heures du soir,

iâO OSinniitS POLITIQUES

patriotes a coulé au Gliamp*de-Mars; il est vrai que de braves citoyens, se rendant à leur poste et à leurs drapeaux pour faire triompher la Loi et défendre la liberté de Paris et de l'Assemblée nationale , furent lâchement assassinés par des scélérats furieux. Si c'est à ce sang qu'on offre des sacrifices expiatoires, je n'y vois de répréhensible que le choix des sacrificateurs ; et la mémoire des gardes nationaux parisiens , tués au Cfaamp-de-Mars, sera mal honorée par la présence de ceux qui ont tué les gardes nationaux de Metz. Mais ce sont ces gardes nationaux parisiens eux-mêmes que Ton nous représente ici comme des ennemis et des meurtriers, pour avoir retardé au moins de quelques mois le règne des fanatiques et des fripons ; pour avoir, au nom de la Loi , appelés par leurs chefs et par les magistrats, repoussé les violences d'énergumènes qui, le matin, s'étaient souillés de deux meurtres, ^ et qui, interprètes des volontés d'un Brissot et d'autres personnages semblables, avaient affiché avec menace le dessein de changer la Constitution et la forme du gouvernement, et de soumettre l'Assemblée nationale et la France à l'empire des clubs et de cinq ou six Démosthènes de halle. Quel est le citoyen assez imbécile pour avoir oiibfié tout cela ?

Si c'était véritablement une juste et louable horreiur pour l'cfiusion du sang humain qui excitât cet enthousiasme, d^au-

Bailly, maire de Paris, informé qa'tm grand nombre de citoyens mal intentionnés s'étaient réunis au Champ de la Fédération dans le but d'y rédiger une pétition contre le Roi , sortit de la Maisoncommune a^ec plusieurs officiers municipaux et une foi*te escorte de garde nationale, pour dissiper ce rassemblement A peine fu' rent-ils entrés dans le Cbamp-de-Mars, qu'on les assaillit à coups de pierres. La garde nationale, commandée par le général La Fayette , riposta par des coups de fusil ; et plusieurs personnes furent tuées dans le combat.

* Dans la matinée du même jour, deux citoyens furent victimes de leur zèle patriotique. Confondus parmi les rebelles rassemblés an Champ de la Fédération, ils voulurent prêcher l'exécution de 1 a Loi : on les pendit sur-le-ctaamp.

BT LITTÉBiniBS. 1) i

très soMalssoisees offiraient une occasion de le manifester d^une manière non équivoque. L^s soldats de Gbâteauvieux , révoltés contre leur chef, rebelles à toutes les lois, ont fait feu sur les citoyens français armés par et pour la Loi. Les soldats de Bouille ont été observateurs de la discipline et soumis à leurs chefs, jusqu'à déposer leurs armes, dès qu'ils en ont reçu Tordre , devant des agresseurs armés malgré la Loi. N'eût-il pas été plus sage et plus utile de consoler ces braves militaires d'un injuste affront, et de récompenser leur civique et douloureuse obéissance par des honneurs qui seraient à la fois un hommage à l'humanité et une leçon à tous les citoyens armés, de savoir quelquefois sacrifier même une sorte de gloire, pour en chercher une plus belle dans la soumission aux Lois?

Citoyens de Paris, qui formez le plus grand nombre ; hommes honnêtes, mais faibles, il n'eu est pas un de vous qui, interrogeant son âme et sa raison , ne sente la force de ces vérités , ne sente combien la Patrie , combien lui-même , son fils , son frère, sont insultés par ces outrages faits aux Lois, à ceux qui les exécutent, et à ceux qui meurent pour elles ! Comment donc ne rougissez-vous pas qu'une poignée d'hommes iurbulens , qui semblent nombreux parce qu'ils sont tinis et qu'ils crient, vous fassent faire leur volonté , en vous disant que c'est la vôtre , et en amusant par d'indignes spectacles cette curiosité puérile et vaine qu'on vous reproche justement?

Dans une ville où un patriotisme sage et un véritable esprit public auraient donné aux citoyens le juste intiment de leur dignité , une pareille fête ne trouverait partout devant elle que silence et que solitude; partout les rues et les places publiques abandonnées, les maisons fermées, les fenêtres désertes; partout le mépris et la fuite des passans feraient du moins connaître à l'histoire quelle part les hommes de bien auraient prise à cette scandaleuse bacchanale.

in OEUVRES POLITIQUES

En lisant ou écoutant quelques unes des apologies de cette fête, je n'ai pu m'empécher de plaindre leurs auteurs et de me dire à moi-même : heureux Thomme droit et sage qui , méprisant tout esprit de corps , repoussant toute association à un parti quelconque, ne connaît d'autre lien parmi les hommes que la justice et les lois ! Ne voulant arriver aux emplois et aux honneurs que par Tétude et la vertu, il n'aura jamais à servir l'ambition de personne pour satisfaire la sienne. La reconnaissance ou Tespoû* ne lui imposeront jamais le sacrifice de sa conscience et la nécessité de soutenir des absurdités par des mensonges, et des turpitudes par des sophismes.

Ce 8 avril 1792.

Plusieurs de ces auteurs qui, depuis quatre années, salissent le titre de patriote en l'associant à leur nom, et qui traitent de mauvais citoyen quiconque les déteste et les méprise , c'est à dire tout ce qu'il y a sur la terre d'hommes vertueux qui font usage du sens commun, me prodiguent, depuis quelque temps, le seul suffrage qui puisse me flatter de leur part, je veux dire leurs injures. Ce qui m'a surtout attiré ce débordement de leur bile , c'est la franchise avec laquelle je me suis élevé contre l'odieux triomphe préparé à des soldats qu'une justice sévère avait placés aux galères, *■ et qu'une justice indulgente et miséricordieuse en a retirés. De tous ces auteurs, celui qui signe Collol-éTHerbois est l'homme dont le mécontentement s'est exprimé avec plus de rage et de fiel, et qui a le mieux prouvé que ce n'est pas en vain que l'on appelle vulgairement les injures des sottises. Je n*essaierai pas d'être son

' Voyez les deux lettres précédentes.

BT UTTËRAIRBS. 125

rival dans eette éloquence, qui est la sienne. Mais il me me Baoe de m'aitaquer devant les tribunaux, comme un lâche ciUomnialeur : je réponds que je le somme de cette promesse, dont j'attends Teffet avec tranquillité , ou , pour mieux dire, avec impatience. On verra de quelles calomnies il me prouvera coupable ; et Ton verra si je serai regardé comme un làehe pour avoir, seul et sans soutien, démasqué et dénoncé h la France entière une poignée d'effrontés saltimbanques qui envahissent FEmpire au nom de la liberté , et qui osent décorer du nom de t^cmi du peuple leurs insolens caprices et leurs fantaisies tyranniques.

Il dit que je suis un hypocrite qui ne pense pas un mot de ce qu**!! dit ; que j'appartiens à un parti ; que je suis l'agent et l'instrument d'intrigues et de manœuvres , etc. Toutes ces imputations n'admettent d'autre réponse que celles-ci : M. COLLOT-D'HERBOIS Â MENTI. Mais pour cette calomnie, je ne le citerai devant aucun tribunal ; car , et lui et ses pareils* sont jugés depuis long-temps au tribunal de tous les hommes dont l'opinion vaut quelque chose.

Au reste , M. CoIloi-d'Herbois et tous ses admirateurs , et toutes les Sociétés qui les applaudissent, auront beau s'irriter de ce que j'écris et crois utile d'écrire , je n'ai à leur répondre que ceci : c'est que , en prenant la plume , je n'ai pas eu dessein d'écrire jamais des choses qui pussent leur plaire.

Ge 9 avril 1792.

Il est sans doute, inutile de parler encore des Suisses de Cbâteauvicux. Tous les hommes qui examinent avant de décider, regardent ce procès comme suffisamment mstruit par

424 OEUVRBS POLITIQUIS

les attaques des citoyens, au nombre desquels je m'honore d'être compté, qui ont combattu cette idée de fête, dès qu'elle a été rendue publique, et par les réponses de ceux qui Tont défendue de manière à bien faire connaître qu'ils voient là leur propre triomphe beaucoup plus que celui des soldats qu'ils mettent en scène. Cependant la part que j'ai prise h cette querelle, et surtout l'autorité de M. le maire de Paris, font que j'ai cru ne pouvoir mieux finir qu'en ré* pondant par quelques réflexions à une lettre qu'il adresse à ses concitoyens^ ^ et que , moi non plus , je ne jugerais digne d'aucune attention si elle portait un autre nom.

Je ne m'arrêterai pas à toutes ces belles phrases : qu'on veut changer un jour de fêle en un jour de deuil , et que les ennemis du bien public s'applaudissent , et qu'on souffle le feu de la discorde, etc. ; car il n'est personne qui ne sache que c'est là le protocole de toutes les chancelleries de club, et que ceux qui répondent à des raisons par ces insignifians bavardages, n'y attachent eux-mêmes que fort peu de sens*

Voici comment M. le maire expose le sujet «le la dispute . a De quoi s'agit-il ? Des soldats qui , les premiers avec les » Cardes-Françaises, ont brisé nos fers, et qui, ensuite, en » ont été surchargés, arrivent dans nos murs, etc. » D'abord un magistrat ,* estimé pour sa probité et son patriotisme, a nié absolument que les soldats dont il est question fussent du nombre de ceux qui aidèrent les Parisiens à briser leurs fers; mais, quand même le fait serait vrai, les deux époques désignées par cette phrase sont-elles consécutives dans l'hisrtoire comme dans la lettre de M. le maire ? Ne sont-elles pas, au contraire , séparées par un intervalle qui renferme précisément l'objet de la discussion? Il est bien de rappeler, en faveur de ces soldats , une gloire qu'on leur conteste ; mais

* Cette lettre , datée du 6 avril et imprimée dans le Moniteur du temps, est signée Pétion.

" M. Rœdcrer.

ET LITTÉRAIRES. iâ5

fallait-U passer sous silence d'autres aetioos qu'on ne leur conteste pas, et sur lesquelles sont fondées la plupart des réclamations qu*. déplaisent si fort à M. le maire ? N'était-ce pas la peine de nier ou de justifier les rébellions, les meurtres dont on les accuse ? Car c'est pour cela qu'ils ont été chargés, non pas de nos fers, mais de ceux des malfaiteurs. N'est-il pas plaisant d'exprimer tout cela par le mot evuuiie ? U est assurément fâcheux pour M. le maire que sa prudence ait exigé de lui cette lacune chronologique qui doit avoir coûté beaucoup de sa bonne foi.

«Ce n'est pas l'autorité qui la provoque (cette fête), d

Les hommes qui ne connaissent aucun parti et qui mépri> sent les subterfuges et les sophismes, raisonnent ainsi; ils disent : «Voilà une fête où les monumens publics, le Cbampde-Mars, l'autel de la Patrie, sont employés à quelques céréfflooies; où la gendarmerie, la garde nationale, sont commandées pour marcher dans une procession, etc. » Or, dans un pays qui est témoin d'une telle fête , de deux choses l'une : ou c'est l'autorité qui la donne, ou il n'y a point d'autorité dans ce pays-là.

a C'est le vœu des citoyens qui la donne. » De quels ci-^ toyens? De combien de citoyens?

a Si personne n'eût vu que ce qui est, tout se serait passé B sans bruit, d

Si tout le monde eût vu ce qui est^ une ftareille infamie n'eût jamais eu lieu.

a Des esprits sombres ont rêvé des malheurs, d

Dans un temps où la Constitution est chaque jour violée par ceax qui s'en disent les amis; quand les lois sont impuissantes, par l'audace de ceux qui doivent leur être soumis, et par l'ineptie ou la connivence de, ceux qui doivent y soumettre tout le monde ; lorsque tous les principes de la morale et de l'humanité sont corrompus par des déclamations atroces et homicides; lorsque plusieurs propriétés sont envahies, et

126 OBUVUIS POLITIQUES

que toutes sont menacées ; lorsqu'on élève des trophées k l'assassinat et au brigandage, et que le meurtre des magistrats qui meurent pour la Loi excite à peine quelques stériles regrets et s'ensevelit bientôt dans Findifférence et dans Toubli ; lorsque tous les hommes qui plaident pour la justice, pour rhumanité, pour les lois, sont traités comme des ennemis publics ; que toutes les autorités légitimes sont livrées à la dérision et à Tinsulte ; que des confréries privées gouvernent la France , et que ces magistrats demeurent les valets des clubs qui les ont faits ; alors ce ne S(mt point des révewrs ni des esprits sombres, ce sont les esprits justes et les cœurs droits qui appréhendent des malheurs, et qui voudraient les prévenir, en apprenant à tous les citoyens qu'il faut s'instruire et examiner, en étant le masque à toutes les passions et à tous les vices, en arrachant le sceptre aux usurpateurs qui tyrannisent au nom de l'Égalité, et en rendant les imbéciles à leur nullité et les méchans à leur fange.

M. le maire dit ensuite que ceux qui ont parlé du plan de cette fête ont attribué à ses auteurs des projets auxquels ils n'avaient point pensé ; et il cite quelques unes de ces idées qu'on leur impute , en assurant que ce sont autant de mensonges et de perfidies. Quant à moi , je n'ai rien qui me porte à en juger autrement, lorsque je me rappelle dans quels journaux nous avons tous vu publier et approuver ces mêmes idées et d'autres semblables ; mais je m'étonne que les rédacteurs de ces journaux ne soient point de bons patriotes aux yeux de M. le maire ; ou bien je m'étonne que M. le maire n^ait pas lu ces journaux , au moins après qu'ils ont été imprimés, a Des libelles, des placards incendiaires, ont paru, d Il est vrai qu'il en parait beaucoup tous les jours, sans compter les lettres qu'on écrit à ses concitoyens, qu'on affiche partout, et qui, ne respirant que les préventions les plus aveugles, le dévoûment à un parti, et la haine de quiconque hait les partis, ne sont propres qu'à irriter et encourager les pas-

«ions de la multitude contre ceux qui ne veulent ni la servir ni se servir d'elle. Quand ces lettres sont Touvrage d'un magistrat public, elles forment assurément le placard le plus ineendiaire dont on se puisse faire Tidée.

M. le maire parle ensuite avec une juste indignation de ceux <{ui désirent voir la désunion entre la municipalité et le dépar-^ tement de Paris : il les appelle des hommes qui ne respirent que le trouble. Tous les bons citoyens sont, en cela, de son avis ; et c'est ainsi qu'ils ont tous jugé de ces discussions qui furent portées, il n'y a pas long-temps, à l'Assemblée natio-« nale, et qui eurent du moins cet avantage de faire entendre au public une doctrine saine et vraie, éloquemment développée parle procureur-général, syndic du département, * c'est à dire par un magistrat qui méritera l'estime de ceux même qui ne seraient pas en tout d'accord avec lui ; par l'ardeur, l'intelligence et la ténacité qu'il met à remplir son devoir, et h faire prospérer la portion de la cbose publique qui lui a été confiée.

(S Si cette fête n'eût rencontré aucun obstacle , il était imf> possible qu'il en résultât aucun mal. n

En effet, laissez-nous faire, ne résistez à aucune de nos volontés, soumettez-vous, taisez-vous, et vous verrez que nous serons fort contons, qu'il n'y aura point de bruit. La cour de Rome ou les Lits-de-Justice auraient-ils un autre langage?

cr II en résulterait, au contraire, un avantage sensible : c'est » que l'esprit public s'élève et prend un nouveau degré d'é- D nergie au milieu des fêtes civiques. »

Je ne pense pas qu'il y ait sur la terre beaucoup d'hommes assez idiots pour méconnaître celte vérité-là. Or ce principe lui-même ne suffît-U pas pour démontrer que de pareils honneurs ne doivent point être prodigués, surtout à des hommes indignes, à des hommes à qui la patrie a dû faire grâce ? Est-ce

'M. Rœderer.

128 OEOVBBS POLITIQUES

par le triomphe de la rébellion que Ton forme Tesprit public? Est-ce par les récompenses du crime que Ton excite les hommes à la vertu? Voilà certes un admirable raisonnement l Ainsi , quand les monstres qui ont ensanglanté Avignon viendront recevoir des couronnes à Paris, si quelques hommes de bien, avant d^étre assassinés par eux, le« dévouent à Texécration publique, on répondra avec une astuce niaise et une bénignité captieuse : de quoi s* agitai ? Des patriotes ont tué des aristocrates ; on les reçoit avec des fêtes : il n'y a rien là que ^de simple et que d'innocent ; Vespril public s'élève au milieu des fêtes civiques.

M. le maire termine sa lettre en espérant qu'il ne restera aux ennemis de la liberté et de l'ordre^ que la honte de voir échouer leurs sinistres projets. C'est ce que j'espère aussi un jour, malgré les clubs et leurs créatures.

J'aurais tort d'oublier, en finissant, l'affectation qui règne dans cette lettre, comme dans tous leurs écrits, à désigner quiconque s'est soulevé contre la turpitude de cette fête comme un artisan de manœuvres et un intrigant. Monsieur Pétion, les intrigans sont ceux qui se dévouent aux intérêts d'un parti , pour obtenir des applaudissemens et des dignités ; les în> trigans sont ceux qui, étant magistrats publics, flattent lâchement les passions de la multitude qui règne et les fait régner ; qui injurient, outragent et appellent intrigans les citoyens courageux qui ne veulent ni régner, ni obéir à d'autres lois que les lois mêmes. Voilà quels sont les intrigans ; et ceux qui , détachés de tous les partis, seuls, éloignés de toute Société tumultueuse, s'élèvent sans ménagement contre ces hommes avides et injustes, les font connaître, bravent leur haine et méprisent leur inimitié; ceux-là. Monsieur Pétion, ne sont pas des intrigans; ils sont des hommes probes et libres, estimés et honorés partons les hommes probes, qui sont capables d'être libres. Ils pourront bien, malgré leurs efforts, ne pas réussir à ramener leurs contemporains vers la justice et la vraie

BT UTTtRAIlIBS. 129

liberté; ils pourront bien être livrés h la risée de ces hommes, ou vils, ou sans caractère, qui ne jugent que d*aprè8les succès, et qui ne doutent pas que le plus fort ait raison; mais ils se consoient avec le sentiment qu'ils font ce qui est bien, comme avec Tespérance que leur nom et leurs travaux attesteront un iour qu'un même joug et qu'un même vertige n'avaient point abattu toutes les âmes et perverti tous les esprits ; et ils s'encouragent eux-mêmes, en pensant que , quel que soit leur sort, ils ne feront point rougir leur patrie devant la postérité, qui rend enfin justice à tous.

Ceux-là seuls qui ne respectent pas leur propre conscience, ne sont pas faits pour savoir craindre les jugemens de lapo^ térité.

hnàré Gbénier a complété cette lettre , dictée par les sentiment les plus nobles, en ajoutant les réflexions suivantes au terrible Ïambe quMl eut le courage de publier, sous le litre d*Hymne , dans le Journal de Paris du 15 avril, contre les Suisses du régiment do Cb&teauvieux, et la motion de GoUot-d'Herbois. ( Voyez les Œuvres en vers.)

Au reste, puisque tous les magistrats de la capitale nous assurent que cette fête n'est rien qu'une fête privée et particulière, et qu'elle n'a aucun des caractères d'une fêle ptUtliquc, on ne peut rien faire de mieux que de les croire : ainsi il faut soigneusement prévenir tous les citoyens qui pourraient s'égarer en s'abandonnant imprudemment à un peu de logique; il faut, dis-je, les prévenir de ne point manquer de foi, et que, mhlgré toutes les apparences, les ordres qui interrompent le cours habituel des choses, comme celui de ne point sortir en carrosse, de ne point porter d'armes, etc. , ne sont point des caractères de fêle publique.

130 OEUTBBS POLITIQUES

Les discussions au sujet de cette fête , outre quelques lettres d'un magistrat qui égayèrent un jour les lecteurs par leur bon sens et leur dialectique , ont du moins produit ce bien-«i : c'est de faire connaître, par la franchise et la Tigœur avec lesquelles plusieurs citoyens ont défendu rhonnéteté publique , que des siècles d'esclavage et les efforts sans nombre qu'on met tous les jours en œuvre pour corrompre et anéantir toutes les idées morales dans l'esprit de la Nation, n'ont pas pu réussir à nous ôter le sentiment de ce qui est bon et vrai.

Il est bien fâcheux que Ton ne se soit pas arrêté dès Tori* gine à une fête en l'honneur de la Liberté : fête avec laquelle les Suisses de Ghâteauvieux n'auraient rien eu de commun. Alors cette fête n'aurait point dû être et n'aurait point été une fête privée, mais publique. L'allégresse générale, l'assentiment de tous les citoyens, le concours de toutes les autorités, les talens de David et d'autres artistes, alors bien employés, lui auraient donné tout ce qu'elle devait avoir de grand et d'auguste, et tous les bons Français, en adorant la statue de leur déesse, n'auraient pas eu le chagrin de la voir en pareille compagnie. ^

Ce 27 avrU 1702.

Lorsque des citoyens, étrangers à tout parti, à toute faction, et méprisant également la haine ei Tamitié des méchans, ont

VoyeZy à la suite des Lettres aux auteurs du Journal de Parlât l'Adresse des gardes nationaux.

ET UTTÉRAIRSS. 151

appelé ia sollicitude générale sur les excès de ees Sociétés où. des faunatiques obéissent à des fripons, et qui, déchirant leur' Patrie de mille manières , ont le front de se nommer patriotiqwsy une foule de réfutations furent annoncées avec le faste le plus menaçant, et avec ce ton de triomphe qu'il serait sage de ne prendre qu'après la victoire. Cependant , malgré de si hautes promesses, quelques injures bien viles et quelques atrocités bien stupides sont les seules réponses par lesquelles on ait essayé jusqu'ici de détruire les faits imputés à ces corporations tyranniques , et les raisonnemeus par lesquels il a été prouvé qu'il est de leur nature de faire tous les mau;L qu'elles font. En attendant qu'il paraisse quelque réponse plus solide, tous les hommes qui savent lire, ce qui n'est pas à beaucoup près aussi commun qu'on le pense , sont priés de réfléchir sur quelques faits récens , auxquels l'agitation du moment et la foule innombrable de faits pareils qui arrivent chaque jour empêchent qu'on ne donne toute l'attention qu'ils méritent.

On membre estimé de l'Assemblée constituante adresse au maire de Paris une lettre éloquente et vraie, dont tous les bons citoyens lui ont su gré : on propose dans un club de le traduire devant les tribunaux. Cette cent millième ineptie ne serait pas remarquable, si elle n'était sortie de la bouche d'un homme qui, je ne sais comment, se trouve siéger à l'Assemblée nationale. Or, rappelons-nous, je vous prie, avec quels cris ces mêmes gens-là invoquaient la liberté de la iiresse , lorsque tous les bons citoyens demandaient qu'une loi reprît mât la licence calomniatrice des conseillers de meurtre et de pillage. Sans doute la liberté de la presse consiste, selon eux, à protéger l'audace du crime et h punir le courage de la probité.

Un magistrat est dénoncé par des membres de ces mêmes confréries , pour avoir diné chez un homme qui ne leur platt pas. Cette incroyable dénonciation est discutée, vérifiée; elle

donne lien a une espèce de cause judiciaire où ce magistrat, homme recommandable d^ailleurs, descend jusqu^à plaider lui-même , et ne craint pas d'avilir la dignité dont il est rêvé* tu , non par un club , comme il leur permet de le croire , mais par les électeurs représentans du peuple du département de Paris, en employant un discours étudié pour se justifier d'une pareille accusation devant un pareil tribunal. Or, quelle autre raison peut engager à une telle démarche un magistrat de cette capacité, si ce n'est Fidée qu'il se forme du crédit et de l'influence de ces Sociétés à qui il parlait? Je demande maint.enant si ce témoignage ne dépose pas contre ces Sociétés; je demande si la liberté peut exister là où les particuliers ont un tel crédit et une telle influence ; je demande si l'on ne croit pas lire l'histoire des sénats de Tibère et de Domitien ; si l'on ne croit pas entendre Tigellin ou Narcisse dénonçant à Néron qu'un tel a dormi pendant qu'il chantait, ou n'a pas juré par sa voix divine. '. •

On me répondra qu'au fond tous ces discours , toutes ces dénonciations, tous ces plaidoyers , se réduisent à un vain bruit de paroles; que ces clubs, quelque importance qu'ils se donnent, parviennent, après bien des efibrts, à produire l'ignominieuse bambochade des soldats de Ghâteauvieux , on telle autre comédie semblable, mais qu'ils n'acquièrent aucun pouvoir sur la réputation, sur la vie , sur la liberté des citoyens : c'est ce qu'ont le courage de nous répéter enciure aujourd'hui beaucoup de personnes, qui, sans doute, ignorent l'état de la ville d'Arles et de toutes nos provinces du Midi. Mais , quand même j'accorderais cette réponse, elle prouverait seulement l'impuissance de ces clubs ; et mon observation n'en révélerait pas moins leur esprit, leur but , leurs prétentions; et, si la vengeance et le châtiment ne se mesurent que sur le mal qu'on a fait, la haine et le mépris se mesurent fort bien sur celui qu'on a voulu faire.

La guerre où nous entrons, et que plus de sagesse, de di-

KT UTTÉRAIBB6. i53

gnité, de prudence, aaraient sans doute évitée, mais qui, de quelque prétexte que nos ennemis la colorent , n''est que la continuation de Vantiqne guerre des nobles et des rois contre les hommes , va ouvrir un nouveau champ aux intrigues , :i Tactivité, aux fureurs, peut-être à l'agrandissement de celle ligue de confréries qui possèdent la France.

Quand de pareilles congrégations existent, les opinions de leurs chefs sont abandonnées comme opinions particulières si elles ne réussissent pas; mais, en cas de réussite, fussentelles contradictoires, elles passent toutes pour les opinions de la Société. Ainsi, ne doutons pas que, quoi qu'il arrive, ils en profiteront pour leurs intérêts. Us feront en sorte de trouver leurs propres succès dans les succès ou dans les revers communs. Nos biens ou nos maux augmenteront, ou leur force, ou leur crédit ; et ils continueront à s'appeler insolemment le Peuple français.

Si la guerre est malheureuse, ils diront : ccNousFavions prévu; nous ne voulions pas de guerre ; » et ils citeront quelque bavardage de quelqu'un de leurs docteurs

Si elle est heureuse, ils diront : <(G^est nous qui avons fait la guerre; » et ils citeront encore.

Si la guerre est heureuse; si Fimpéluosilé française, animée par l'en thousiasme naturel à des hommes qui combattent pour la Liberté de leur pays , nous procure d'abord des succès : alors que de cris ! que de soupçons ! que de conspirations decouvertes ! Cette victoire n'aura pas été remportée sur les ennemis, mais sur la Constitution ; M. La Fayette sera en chemin contre Paris à la tête de son armée ; et César et le Rubicon rempliront les pages de mille éloquens pamphlets.

Si, au contraire, Tindiscipline de nos troupes, la mésintelligence et d'autres causes nous attirent d'abord des revers : alors, d'autres cris, d*autres craintes; des délations chaque jour ; nos soldats auront été trahis ; nos généraux seront des

perfides, vendus aux ennemis, vendus à la Cour; il faudra s'assurer de ceux-ci, emprisonner ceux-là, etc.

Observez que, dans ce moment où la guerre n'est pas encore commencée, la plupart de ces choses ont déjà été dites.

Les Carthaginois avaient presque pour usage de mettre en croix leurs généraux malheureux ; et les Romains consolaient un de leurs généraux qui , par sa faute, avait mis la République près de sa ruine : c'est que les premiers savaient qu'ils pouvaient devenir esclaves, et que les autres sentaient qu'ils , pouvaient être battus, mais non vaincus, et que, tant qu'il existerait quelques Romains, la République vivrait encore.

a De deux factions qui régnaient à Garthage, dit un grand » homme peu estimé dans les clubs, Tune voulait toujours » la paix , l'autre toujours la guerre , de façon qu'il était imy> possible d'y jouir de Vtme , et d'y bien faire V autre. * »

Un parleur , connu par sa féroce démence et par une inexplicable haine contre un général dont on ne saurait le soupçonner d'être jaloux, a fait, depuis quelque temps, de beaux sermons sur la Providence, et assure qu'il compte beaucoup sur son secours. 11 faut qu'il la prie de nous conduire de manière qu'on ne puisse nous appliquer ce passage de Montesquieu. C'est elle aussi qu'il faut charger d'empêcher que nous ayons fait mie imprudence funeste, en provoquant de mille manières le mécontentement des Suisses : ce qui peut découvrir soixante lieues de nos frontières à un roi qui a des terres chez eux, et qui est notre ennemi.

Puisse aussi la Providence décréter que nous faisons sagement de n'avoir aucune défiance, et de compter même sur l'amitié d'une nation avide, entreprenante, calculatrice et constante dans ses projets ; qui n'a jamais fait un pas que vers l'empire absolu de la mer, dont toute la prospérité est fondée

• llontesquieii , Grandeur et Décadence d» t'Empire romain.

BT UTTfiRAIBES. ^55

sur lecommerce ; qui n^a jamais vu qu'avec un œil d'envie celui que nous faisons dans les Deux-Mondes, et à qui nos belles colonies des îles de France et de Bourbon semblent être le seul point d'où nous puissions encore songer à nous lancer sur ce qui fut à nous dans le continent de l'Inde, et d'où nos voiles puissent encore être connues sur les mers asiatiques où ces colonies ne se défendent point par des arrêtés de club » Cette nation est riche , et elle possède une marine immense et florissante, c'est à dire, où la discipline, sans laquelle il n existe point de force, est sévèrement observée ; où les équipages rebelles sont poursuivis par la puissance publique à ' quatre mille lieues de l'Europe ; où un Jury, composé souvent des complices des accusés, n'est point chargé de décider de leurs crimes ! Cette nation n'appelle point patriotisme les pompeuses amplifications de rhétorique qui nuiraient à ses intérêts; et cette nation nous hait , précisément comme si ses clubs n'entretenaient aucune correspondance avec les nôtres.

Lorsqu'on réfléchit sur l'effi-ayante anarchie qui agile principalement nos plus beaux ports, et qui, si elle continue, nous réduit sur mer à une telle impuissance de repousser les outrages, que trente victoires ne seraient pas plus avantageuses à nos ennemis ; et, lorsqu'ensuite on niq>proche cela des discours de beaucoup d'orateurs qui se sont emparés de nos affaires, et qui , nous excitant par de grands mots vides de sens aux plus aveugles défiances sur tous les objets, ne nous endorment et ne nous rassurent que sur celui-là, dont le danger est si évident, il semble qu'on serait excusable de leur rendre ce soupçon de trahison et de vénalité, qu'ils répandent 81 bêtement sur tous ceux qui ne parient pas comme eux. Du moins est-il certain que, s'ils étaient payés par les puissances ennemies de la France , ils ne pourraient pas les servir d'une manière plus sûre et plus efficace ; mais il faut leur laisser les accusaUons sans preuves; et je ne suis pas de ceux qui atu-i-

buent au crime ce que rignorance et la stupidité présomptueuses expliquent suffisamment.

Hommes libres et droits, qui ne vous êtes inscrits sur aucune liste , qui u'avez d'autre bannière que la Constitution et les Lois, la Justice et THumanité, sans lesquelles il n^est pokit de lois durables, ne vous découragez point! C'est à vous qu^il appartient de détruire tant de germes de maux et d'afflic* tions. C'est à vous qu'il appartient de démêler les trames des brouillons; de les épier, de les poursuivre, de les démasquer, de les flétrir, sans ménagement et sans relâche. LMntrépide Vérité , parlant par votre bouche, réchauffera tous les cœurs. Cette immense majorité de la Nation, qui est vraiment le Peuple français, se reconnaîtra et parlera enfin; et les pervers, épouvantés de leur petit nombre, rentreront dans leur bouc après vous avoir honorés de leurs outrages.

Quand un pays est dans l'état où nous sommes, rien ne peut égaler l'effronterie des hommes de parti à nier ce qui est et à soutenir ce qui n'est pas. Quelque chose qu'ils disent ou qu'ils fassent, ils sont toujours sûrs' que tout le parti élèvera la voix pour crier qu'ils ont eu raison , sans examiner ce que c'est qu'ils ont fait ou dit , et même sans le savoir.

Vous serez accusés de vénalité par cette foule de misérables qui n'attendent qu'un acheteur , et qui, étrangers atout sentiment honnête, ne conçoivent pas qu'on aime sa patrie assez pour les haïr par cette seule raison. Ils diront qu'en préchant les lois et la paix vous ne cherchez qu'à semer le trouble, puisque vous cherchez à soulever tous les citoyens contre leur tyrannie, et que vous ne les laissez point régner en paix. Ils appelleront vos écrits des écrits infâmes, comme si la raison , le courage, l'amour des lois et de la liberté, l'horreur pour les tyrans , et surtout pour la pire espèce de tyrans, je veux dire ceux qui tyrannisent au nom de la Liberté, pouvaient être des choses infâmes ; mais ces messieurs se sont promis d'altérer tonte la langue , comme ils ont déjà perverti le sens des mots

Patriotisme s Civisme , Liberté , Égalité sRéfmblique, etc. y cl, dans leur nouveau jargon , un ouvrage est infâme lorsqu'il dévoile des infamies. Enfin des législateurs journalistes, que des lâchetés mal calculées ont perdus , et qui n'emploient désormais beaucoup d'esprit, de lumières et de renommée , qu'à déguiser ce qu'un vil mensonge a de plus absurde , pour envenimer ce qu'il a de nuisible et d'atroce, ne manqueront pas de vous dire en cent manières différentes, que vous êtes pensionnaires de la Liste civile ; que vous voulez rétablir la noblesse; que vous êtes des intrigans, puisque vous abhorrez leurs basses intrigues. Us vous harcèleront chaque jour de cent autres impertinences aussi ingénieuses , qu'ils savent assaisonner d'un fiel , à travers lequel perce la rage de s'être avilis sans ressource et surtout sans profit : duperie qui est la seule chose dont ils soient humiliés. Vous ne ferez aucune attention à toutes ces turpitudes, persuadés que tôt ou tard la Raison , la Justice, la Vertu, l'emportent sur les clameurs des sycophantes; que les calomnies persistent avec les calomniateurs; qae la Vérité demeure ; et que les fourbes ambitieux et menteurs finissent toujours par être aussi méprisés que méprisables.

Ce 3 mai 1792,

Citoyens français! aujourd'hui qu'un événement déplorable et honteux , ^ au commencement de la guerre , vient de nous

' L'assassinat de Thôobald Dillon, général à l'armée du Nord, massacré par. spjs pjroprcs soldats sous les murs de Lille , le 27 avril 1792, dans l'affaire désastreuse de Saint- Amand, dont les Autrichiens payèrent si chèrement ravantage à Jemmapes , quel- '{HCe mois après.

avertir sévèrement de quel prix est la sagesse et la raison, gardonsrnous de cette mobilité d'esprit qui a toujours semblé le caractère de notre nation. Le moindre succès élève nos espérances jusqu'à un degré qui tient à la folie. Le moindre revers nous plonge dans l'abattement. Mais si, an milieu d'une juste douleur, nous voulons enfin mûrement examiner les causes des malheurs qui viennent de nous affliger, et prendre fortement les remèdes sûrs que ces malheurs nous indiquent , nous n'avons point Keu de nous décourager. Ouvrons seulement les yeux; souvenons-nous que fortune, hasard, bonheur , ne sont que de vains mots ; que le succès est la récompense de la bonne conduite ; que les revers sont leschàtimens de rimprudence. Puisque nous avons négligé les conseils de la sagesse, mettons au moins à profit les fautes qu'elle nous avait prédites. Que le passé corrige l'avenir; et, alors, non seulement les tristes scènes dont nous gémissons ne seront point un augure sinistre, mais plutôt elles auront été comme un épouvantail placé à l'entrée d'une route dangereuse, pour nous apprendre à la quitter au plus vite.

Jusqu'ici les hommes qui voyaient avec eflfroi le relâchement de toute discipline dans nos armées, l'insubordûiation et la révolte réduites en système, et devenues notre code militaire ; les soldats encouragés à aller puiser dans les clubs les principes les plus détestables, ou les conséquences les plus pernicieuses et les plus fausses de principes vrais ; les chefe dégoûtés de mille manières, outragés, chassés, frappés, assassinés impunément, et toujours condamnés sans être entendus; les soldats toujours excusés, justifiés sans examen , applaudis, récompensés , quand on eût dû les punir : ceux qui voyaient avec eflfroi toutes ces choses et mille autres semblables , qui en gémissaient hautement, et qui voulaient nous en foire envisager les funestes suites, passaient, sinon pour des traîtres et des perfides, au moins, aux yeux des plus modérés, pour des hommes imbus de vieux préjugés, incapables d'ouvrir

ET UTTÉRÀIRES. 139

leur esprit à des institutions nonvelles, et de s'élever à la hauteur de la Révolulion.^AaÀs, bien loin de là, ces hommes, injuriés chaque jour par une foule de scélérats mercenaires, étaient et seront toujours des amis de la Patrie , des amis de rhamanité et des lois, qui, au lieu d^aller, par des déclamations furieuses, caresser les passions d'une multitude oisive et ignorante, emploient leurs loisirs et leurs réflexions à étudier rhistoire et la nature des choses. Us savent que, lorsque des hommes armés et réunis ne sont point contenus dans les règles et dans les limites d'une exacte discipline , la débauche, rinsouciance , une fainéantise contagieuse , ne tardent pas à énerver leurs âmes et leurs corps; ils savent que Tinsubordination dans les armées est de Tessence des empires despotiques, où les soldats au moins vengent quelquefois les maux de tous, mais toujours par des maux encore plus grands ; et que les peuples libres, qui ont fait de plus grandes choses que les autres dans la guerre , ne remportent sur leurs rivaux que par la rigide austérité de leur discipline. On croit citer en exemple contraire les ennemis mêmes contre lesquels nous combattons ; mais , ces Allemands , sont-ce leurs pères qui leur ont transmis leur art militaire, ou s'ils Tout emprunté d'ailleurs? Leurs armées ressemblent-elles à celles de ces antiques hordes septentrionales , ou sont-elles gouvernées par des règles semblables à celles des armées romaines? Qu'on ne traite donc plus avec une dérision aussi insensée qu'orgueilleuse la discipline allemande ou prussienne ; et qu'on sache imiter les despotes dans les choses où les despotes ont imité les peuples libres.

Jetons même, puisqu'il le faut, un coup d'œil sur l'horrible et honteux événement dont nous avons souillé le commencement de cette guerre. Je ne remarque point que des soldats l'rançais ont fui ; car les choses qui suivirent furent telles qu'on ne songe point à reprocher leur fuite à des soldats français. Ils ont assassiné leurs chefs ; ils ont massacré des prisonr

niers désarmés. De pareilles horreurs composent-elles Thistoire des peuples libres, ou celle des tyrannies orientales? Cest là que les armées ressemblent à ces animaux féroces que l'on apprivoise dans les mêmes pays pour les dresser à la chasse, mais qui, lorsqu'ils manquent leur proie, reviennent furieux et font trembler leurs conducteurs. ^ C*est là que les généraux sont égorgés , que les prisonniers sont mis en pièce, que les prisons et les châteaux-forts sont le seul asile où Ton puisse soustraire les ambassadeurs et les étrangers paisibles aux emportemens d'une populace forcenée. Est-ce là que nous voulons choisir nos exemples , et les troupes françaises vont-elles devenir des janissaires?

Si quelque chose pouvait encore aigrir la douleur de tous les cœurs vraiment patriotiques , ce serait le ton et les discours de tous ces fanatiques odieux , de tous ces vils brouillons qui peuplent les clubs, et que le mauvais génie de la France a suscités et entretient contre elle. De là sont partis tous nos maux; là, s'est fomentée l'indiscipline, la sédition; là, s'est déclarée la rél)ellion contre toutes les autorités légitimes, la haine pour tous les hommes vertueux, la protection pour tous les malfaiteurs. Ils ont déjà vomi sur la tombe du malheureux Théobald Dillon et des compagnons de son infortune , les calomnies atroces et lâches qui , depuis quatre ans , sont les seuls honneurs, les seules expiations qui aient suivi les meurtres de tant de victimes : ne doutons pas que les auteurs de tant de désordres ne mettent tout en œuvre pour les faire durer ; ne doutons pas qu'ils ne combattent pour la révolte et le brigandage , comme pour leurs autels et leurs foyers ; ne doutons pas qu'ils n'intéressent les droits de l'homme à Fim- |)uni(^' de ceux qui abandonnent et massacrent leurs généraux ; ne doutons pas que ces plumes mensongères et féroces,

* Ce fait osl rapporté par Chardin dans rcs Voyantes en Perse. AivdrC' Chénicr avait dv^h cmployd celle comparai soa dans /m Autel» ik la Peur..

qui font à la Patrie Tinsulte de se nommer palrioliques^ ne travaillent maintenant et ne s'évertuent pour venir, quand la première douleur sera passée , nous intéresser au sort de soldats qui n'ont su manier leurs armes que pour des assassinats; nous dire qu'à la vérité ils ont été égarés y mais que les chefs étaient des arislocrales; qu'ils étaient vendus; et il ne tiendra pas aux efforts de ces misérables, que nous n'entendions quelque bouffon, qui n'aura fait que changer de iré* teaux,^ nous proposer de décerner le triomphe à ces fuyards meurtriers.

vous tous , dont l'âme sait sentir ce (jui est honnête et bon ! Vous tous, qui avez une patrie, qui savez ce que c'est qu'une Patrie ; qui saviez ce que vous disiez , quand vous jurâtes de la défendre, et pour qui vivre libre ou mourir signifie quelque chose ! Citoyens français, vous tous qui avez des fils, des femmes, des parens, des frères, des amis, avec qui et pour qui vous voulez vaincre , avec qui ou avant qui vous êtes résolus de mourir I jusques à quand parlerons-nous de notre Liberté pour rester esclave de factions impies ! Élevez donc la voix, montrez -vous; que la Nation paraisse et fasse rentrer dans le néant tous ces attroupemens d'idiots qui usurpent son nom , et qui , commandés par des fripons, vont nous perdre si vous n'y mettez tous la main ! Ce moment est le seul qui nous reste : c'est le moment précis où nous allons décider de notre avenir. Malheur à nous si nous fermons l'oreille au premier avis que la guerre vient de nous donner ! Si notre conduite est courageuse et sage; si nos Représentans savent déployer en cette occasion ce grand caractère d'équité , de constance, de vigueur, qui est digne d'eux et de nous ; si ceux des régimens de ligne qui ont montré un courage français , si ce bataillon de braves gardes nationales que la ville de Paris

'Alluâion à Collot d'Hcrbois, qui avait été comédien de province avaut de se produire sur la sc^ne politique.

ità OEUVRES POLITIQUES

doit éternellement s'honorer d'avoir vu nattre; en un mot, si tous les guerriers qui ont agi en bons soldats, en bons citoyens, en hommes libres, sont loués et récompensés comme Ils le méritent ; si ceux qui ont abandonné leur général sont chassés avec ignominie et interdits pour jamais de Tusage des armes et des droits du citoyen ; si les meurtriers de leurs chefs sont punis du dernier supplice;^ si les lâches qui massacrent les prisonniers sans défense sont livrés à la nation ennemie , afin que toute TEurope sache que la Nation firançaise désavoue ce droit des gens emprunté des cannibales , et qu'elle n'est pas devenue libre pour faire la guerre comme les Barbares; si la Loi investit les généraux de tout le pouvoir nécessaire pour contenir leur armée dans une discipline exacte , et les punit de leur mollesse plutôt que de leur rigueur; si la justice est toiq'ours présente et suit immédiatement le crime; si l'intolérable audace des confréries usurpatrices est réprimée ; si les projets des généraux , la marche des armées, les plans d'attaques, ne sont plus, avant leur exécution, l'objet de discussion de clubs, le mal peut se réparer facilement; nos généraux peuvent reprendre confiance, et nos troupes regagner leur propre estime et celle des étrangers. La perte d'un poste est peu de chose: mais l'honneur de la France a été plus compromis par de détestables actions, qu'il ne l'avait été depuis des siècles.

Si , au lieu de tout cela , on n'apporte qu'indolence et que faiblesse là où justice et fermeté peuvent seules nous sauver, quel officier, ayant de l'âme et des talens , voudrait rester dans une telle armée I Quel général voudrait commander des troupes capables de l'assassiner après l'avoir déshonoré ! Quel citoyen ne frémirait pas de faire la guerre à des ennemis kqak

* On lit dans le Moniteur du 25 mai 1792, qu'un des assassins du général Dillon , nommé Vasseur, fut condamné à mort par le jury du jugement de la ville de Douay.

le massacre impuni de leurs prisonniers donnerait, ou un droit de représailles atroces, ou Foccasion bien honteuse pour nous de nous pardonner, et de nous yaincre en générosité et en vertu ! Et quel peuple ne se croirait pas juste en méprisant un peuple qui ne serait devenu libre que pour oublier sa civilisation et se dépouiller de Thumanité !

Et vous, à qui le vœu de vos concitoyens a confié les destinées de TEmpire, il est temps enfin de voir et de mesurer le précipice où nous courons à grands pas. Vous avez trop longtemps écouté ceux qui appellent pa^rioltsme la haine de toute sabordination ; liberiéj limpunité de tous les crimes ; qui n'ont des entrailles fraternelles que pour les brigands et les meurtriers, et qui cherchent une réputation d'humanité dans une pitié insolente pour des scélérats. Souvenez-vous que rien n'est plus humain, plus indulgent, plus doux que la sévère inflexibilité des lois justes ; que rien n'est plus cruel, plus impitoyable que la démence pour le crime ; qu'il n'est point d'autre liberté que l'asservissement aux lois ; que rien n'est aussi despotique, aussi sanguinaire que l'anarchie. Législateurs I la France a entrepris avec courage et même avec joie une guerre dont le SQccès assurera sa liberté et celle de l'Europe entière. C'est à la France à fournir son armée; mais c'est à vous à la faire ; et pour cela , vous avez à créer et à réparer. Vous êtes chargés (l'empêcher que les Français, en jurant de défendre leur Liberté contre leurs ennemis , n'aient fait un serment frivole et vain. Des despotes étrangers, tout en disant qu'ils ne veulent point nous Caire la guerre, osent nous dicter la Constitution sous laquelle il leur plaît que nous vivions : Législateurs ! c'est vous qui déciderez si ces outrageantes propositions sont en effet des ordres , ou si elles ne sont que des bravades ridicules. Souvenez-vous enfia qu'une armée indisciplinée n'est redoutable qu'à son pays. •

Xï.

Ce 8 mai 1792,

Un citoyen de Lille me demande , dans une lettre que Y» reçue aujourd'hui , « par quelle inconcevable et incompréhen » sible singularité les meilleurs amis de la Constitution et sef » ennemis les plus acharnés ont à peu près la même façon de » penser et la même aversion pour le parti des Jacobins: ce » qui , ajoute-t-il , lui paraît un paradoxe, qu'il serait charmé » de me voir résoudre dans le Journal de Paris. » (Test ce que je puis faire très aisément, en admettant la vérité du fait sur lequel il m'interroge, et en prévenant que par ces mots: le parti des Jacobins^ je n'entends point tous les individus qui se sont assemblés jusqu'ici dans l'église de ce nom, mais ceux qui forment véritablement un parti , qui président à toutes les opérations de cette Société ; qui ont des plans et une administration, et qui, entretenant une vaste correspondance avec une miiltitndc de Sociétés semblables, éparpillées sur la France, ont composé et font vivre cette corporation , la plus destructive , la phis anti-sociale qu'il y ait jamais eu sur la terre , et que je ne cesserai de poursuivre tant qu'elle existera , ou tant que j'existerai.

Si , comme vraisemblablement il n'en doute pas , et comme aucun homme clairvoyant ne peut en douter , c'est à ce partilà seul qu'il faut attribuer l'anarchie qui nous tourmente , et la désorganisation complète vers laquelle la France s'achemln( à grands pas; si c'est ce parti-lh qui, en affectant de se nomîner Amis de la Constitution, ne s'est encore signalé que pai des attaques ouvertes ou cachées , et par des déclamations violentes contre la Constitution ; qui , en parlant toujours des Lois, s'est mis au dessus des Lois, fait les Lois, protège quiconque se dit patriote et désobéit aux Lois ; qui, en par- Jant toujours de la Liberté , attaque violemment , dans les as-

ET UTTÉRÀIBBS. 145

semblées, dans les places publiques, dans les spectacles , dans les églises, et jusque dans les domiciles, la liberté de tout le inonde ; qui applaudit chaque jour de fougueuses inepties» menaçantes pour les propriétés , et défend ou excuse toutes les hordes de brigands par qui les propriétés sont ravagées ; si c'est ce parti-là qui a semé partout la terreur, les soupçons, les défiances; qui hait et dénonce tout corps, tout magistrat, tout général, tout citoyen fidèle à son serment et exécuteur des Lois; qui arme et soulève les soldats contre leurs chefs, appelle civisme une ignominieuse indiscipline , et a seul causé et déjà pallie et vantera dans peu les atrocités, honteuses pour le nom français, dont la ville de Lille vient d'être le théâtre ; ^ si c'est ce parti-là qui fait tout cela , on ne peut nier qu'il n'inspire une Juste haine à tous les vrais amis de la (Constitution , c'est à dire à tous les amis de la justice , de l'humanité, des lois et de l'honneur national. Si, d'autre part, tous ceux à qui le nouvel ordre de choses déplaît , et que la Loi seule doit punir lorsque leur mécontentement ose aller jusqu'à la révolte ; si beaucoup d'autres encore , qu'on n'a accusés de mécontentement que parce qu'ils étaient riches ou d'un nom illustre, ont été en butte à mille fantaisies tyranniques de ce même parti ; si ce parti-là a inventé exprès pour eux une jurisprudence autre que celle de la Constitution et de la Justice ; s'il les a poussés au désespoir , à la fuite, au crime; si des troupes d'assassins ont incendié , pillé , dévasté leurs maisons; si, en beaucoup d'endroits, ils ont été frappés, massacrés , déchirés , et quelquefois mangés , et leurs femmes et leurs filles injuriées, fouettées, violées, et quelquefois égorgées ; et si ce parti-là , lorsqu'il n'a pas osé approuver entièrement toutes ces actions , a du moins tâché d'inspirer de l'indulgence pour les scélérats qui les avaient commises, en les appelant le Peuple , et en disant que le Peuple était égaré ; et

•Voyez la lettre précédente.

si, ensuite , quand la première impression a été un peu affiiiblie , il a nié ces crimes avec l*impudence la plus dérisoire ; et lorsqu'aujourd'hui de bons citoyens , des hommes qui ont une ftme et des entrailles , qui aiment leur patrie , mais qui n^aiment pas les hypocrites diseurs de grands mots et fauteurs d*actions détestables , veulent ramener leurs concitoyens au joug des Lois, à un gouvernement équitable et ferme, c'est à dire à la Liberté , et leur rappellent avec amertume et avec douleur tous ces amas d'horreurs dont un petit nombre de Cannibales ont souillé le nom français ; si ce même partira dénonce ces hommes à Finimitié publique, les accuse de haïr la Liberté, la Constitution, de calomnier le Peuple, il n'est certes pas étrange que les victimes, ou que les parens et les amis des victimes de tant d'excès impunis, détestent le parti qui les a tous causés, tous justifiés, et que les ennemis de la Constitution haïssent par crainte ou par vengeance ceux que les bons citoyens haïssent par amour pour la Constitution et pour THumamté. Mais la seconde partie de la question qui m'a été faite mérite bien quelques éclaircissemens. Il n'est pas exactement vrai que les ennemis de la Constitution , et surtout que ses en^ nemis les plus acharnés haïssent si fort ce parti q«i menace de ruiner et la Constitution et la France elle-même; el, si Ton veut se rappeler les discours échappés à des généraux ennemis, ou à des Français peu dignes de Tétre, qui disaient : et Ce » parti-là périra par lui-même; c'est des Constitutionnels » que Ton viendra difficilement à bout; » et, si Ton veut jeter les yeux sur un misérable pamphlet publié cette année par un ex-ministre,^ qui, soit au contrôle général, soit dans ses écrits, soit dans ses projets contre-révolutionnaires,

*■ M. de Galonné. Ce pamphlet, intitulé : Lettre d'un Publiciste de France à an Publiciste d* Allemagne y fat publié dans le mois d'octobre 1791. IL de Calonnc avait fait imprimer précédemment mie Lettre des Princes , dans laquelle il développe un plan de contrerévolution en France.

ST UTT<BAIRB8. 147

seiid[)le avoir toujours paisé qu'une fatuité sémillante et présMaptueuse tenait lieu de talent, on s'assurera que parmi nos ennemis il en est plusieurs à qui leur instinct dit fort bien qu'ils doivent beaucoup plus compter, pour nous détruire, sur les secourables folies de cette faction que sur les armes étrangères. Certes, si quelque jour on venait à découvrir que plus d'un orateur de ces bruyantes cohues entretient une correspondance lucrative avec les ennemis de la France, je ne serais pas du nombre de ceux qui s'en étonneraient. L'un dit qu'il faut appeler au trône de France un des iUs du roi d^Angleterre. L'autre veut qu'on fasse une armée de tous les soldats chassés de leurs corps avec des cartouches jaunes. Cent infamies et cent extravagances pareilles y sont débitées tous les jours. Je ne conteste pas que la sottise, exaltée par des passions turbulentes, ne puisse atteindre à ce degré de démence ; mais il ne serait pas impossible non plus que les hommes qui se dévouent ainsi de gaîté de cœur à l'exécration et à Topprobre ressemblassent à ce Zopyre qui se coupait le nez et les oreilles pour gagner une ville à son maître.^ En un mot , comme nos ennemis n'ont pas beaucoup à craindre de ce parti , et peuvent lui devoir beaucoup, il n'est pas bien assuré qu'ils le baissent; et ceux d'entre eux qui le haïssent n'ont besoin pour cela que des raisons que j'ai indiquées.

Quelques citoyens honnêtes gémissent de voir uneiaversion insurmontable diviser ceux qui aiment leur patrie et ceux qui la déchirent en disant l'aimer. Ces citoyens veulent des choses impossibles ; car quelle alliance peut-il y avoir entre la franchise, l'industrie, les mœurs publiques, et l'hypocrisie, la fainéantise et tous les vices qu'elle entraîne? Quel lien peut rapprocher ceux qui ne veulent obéir qu'aux Lois et ceux qui veulent que les Lois leur obéissent ; ceux qui ne veulent point

* Darius, roi des Perses. Voyez, dans Justin, liv. i. chap. x, rbiaftolre de Zopyre.

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(le maîtres et ceux qui crient à TesclaTage 6% ne sont pas maîtres? Ce n'est point de ce que les hommes de bien ne sont pas réonis aux brouillons qu'il faut gémir, mais de ce qu'ils ne le sont pas entre eux; car alors les brouillons seraient étouffés ou réduits au silence, et la France n'aurait plus d'ennemis.

Je prie le citoyen de Lille, à la demande duquel je crois avoir satisfait, d'agréer mes remercîmens pour les choses obligeantes qu'il a bien voulu me dire. Plus il y réfléchira, plus il restera persuadé que notre patrie sera heureuse et libre, seulement lorsque tous les citoyens seront comme lui, et qu'Us ne feront partie d'aucun club, d'aucune société politique, parce qu'ils haïront tout esprit de corps et de parti, pour me servir des judicieuses expressions de sa lettre.

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