A UNE LETTRE DE MARIE-JOSEPH CHÉNTER
DATÉE DU 7 MARS 1702, ET mSÉKÉB
xiAivs u MoniTBun DU tbudbsdi 11 mai ds la MÉMB ANnÉB. '
Ce samedi , 12 mai 1792.
Il a paru hier une réponse de mon frère à ce que j'écrivis il y a deux mois sur et contre les Sociétés qui s'appellent patriotiques. Quoique plusieurs morceaux, que j'ai publiés depuis,
* Voyez la lettre de Marie-Joseph Chénier , h la fin de ce volnme.
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me semblent ayoir prévenu les objections qu'on me fait dans cet ouYrage, écrit et annoncé dès long- temps, je ne laisserai pas échapper cette occasion d'étayer encore, par de nouveaux développemens, une opinion que je crois utile. Pour les éloges qui me sont donnés en quelques endroits, et qui devraient flatter Tamour-propre d*auteur, surtout venant d'un homme dont le public accueille les productions, je dirai seulement que je les attribue à une amitié de frère, et que je souhaiterais les mériter mieux que divers reproches qui me sont faits par la suite.
Puisque c'est mrtout à moi qu'on voulait répondre, 11 était, ce me semble, bien inutile de parler si souvent de clubs constituons, de coalitions, de prêtres, d'empereurs ^ et d'adresse^ et de maladressey et de manomvres savantes. Ceux qui ont en effet quelque connaissance de mon caractère moral savent fort bien que je n'ai rien à démêler avec tout cela; que, la plupart du temps, j'en ignore l'existence; que je n'ai jamais fait secte, même avec les gens que j'estime , et que nul esprit de parti ne peut opérer en moi cette conviction intime, que l'on reconnaît pouvoir seule me porter à énoncer une opinion.
Le hasard a fait que le même jour où cette réponse a paru je publiais dans un autre journal un écrit ^ dans lequel je crois avoir sufiisamment expliqué pourquoi tant d'hommes qui diffèrent d'opinion et de sentimens sur tout le reste, se réunissent sur ce point-là seul , sans avoir assisté à la conférence de Pilnitz. Ceux aux yeux de qui la dénonciation diplomatique de Léopold semblait réfuter suffisamment toutes les autres, ne croient pas, sans doute, que jamais les passions aient intérêt à embrasser l'avis de la raison. Selon eux, une chose doit être innocente dès qu'elle déplaît à ceux dont on a lieu de se défier ; et les dénonciations d'Octave ou de Tibère leur auraient fait prendre Antoine ou Séjan.pour des hommes vertueux. Au reste, cette manière d'argumenter étant facile et à
* Dams le Supplément au Journal de Paris, la lettre précédente en réponse à un citoyen de Lille.
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la portée de tous, sera toujours fort en usage ; elle n'exige point de bon sens ni d'examen ; elle flatte la paresse de Tesprit eiractivité des passions; elle est fort utile à ceux qai savent en tirer parti. Mais c'est aux hijmmes qui ont eulHvé leur raison à détruire de pareils sophismes et à rappeler à ceux par qui et à ceux pour qui ces sophismes sont employés, qœ les passions sont toujours absurdes dans leurs jugemens.
Cette haine de Léopold pour les clubs français revient très souvent.^ Dans un autre endroit, après avoir cité cet empereur avec plusieurs autres personnes, on dit : Voilà de grandes autorités ! Mais ces autorités , grandes ou petites , je ne les ai point citées; et citer des autorités n'est pas ma coutume. Je n'appuie pas mes opinions sur des noms, mais sur des raisonnemens. Us vous paraissent des déelamaHons, des amplifieations de rhétorique : soit ; voyons comment vous les réfuterez. En attendant, observons que c'est la réfutation, et non pas moi, qui ne perd pas une occasion de faire sonner bien haut des noms célèbres et propres à éblouir les esprits. Je ne dirai pas : Voilà de grandes autorités! mais je dirai que parmi ces protecteurs des clubs, qu'on nous cite avec tant de pompe, il en est plusieurs que j'ai vus, il y a un et deux ans, ne pas contenir leur colère au seul nom de ces mêmes clubs. Que si l'on me dit que c'étaient les chefs qu'ils haïssaient , je le sais fort bien ; je n'ignore pas que ces gens ne détestent la tyrannie que lorsqu'elle n'est pas dans leurs mains ; qu'ils voyaient avec un œil d'envie des rivaux qui avaient inventé un excellent instrument de domination, dont ils ne voulaient point leur faire part. Ils poursuivirent ces rivaux avec un acharnement utile à la chose publique , bien qu'ils n'eussent d'autre motif que de leur succéder, comme ils y sont parvenus, lis les ont suivis
' Dans la conférence de Pilnitz, au mois de septembre 1791 ^ Léopold s'était engagé solennellement, avec le Hoi de Prusse et l'Empereur d'Allemagne, à Iravailler au rétablissement de la royauté absolue en France.
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sur le faîte , et ils ne tarderont pas à les suivre dans leur chute. Mais comment les attaquaient-ils, ces chefs? Uniquement en attaquant rinstrument de leur puissance; en dévoilant, comme moi , et de la même manière que moi , le caractère de ces Sociétés anti-patriotiques ; en montrant leur esprit d'invasion , de turbulence, et révolte ; en citant des faits que Ton comptait alors, et qui, depuis, sont devenus innombrables; en prédisant une partie et une bien faible partie de ce qui est arrivé. Et on les accusait d'exagérer ! Ils ont changé de langage : tant pis pour eux. Les choses ont-elles changé de nature? Je prie les lecteurs d'examiner ce qui était alors, et ce qui est aujourd'hui : si ces Sociétés étaient plus pernicieuses qu'elles ne sont; si elles Tétaient autant; et je les prie, après cet examen , de décider de quel poids doit être l'autorité des hommes que l'on allègue.
Si l'on voulait suivre cette méthode de raisonner, on opposerait au dénombrement de ceux qui attaquent les confréries dont il est question, l'énumération de ceux qui les approuvent et qui combattent pour elles. 11 se trouverait que leurs défenseurs sont seulement leurs propres membres; ceux qui les servent, et qui se servent d'elles; ceux qui les font vivre , et qui vivent par elles. Et combien sont-ils ? L'auteur les fait monter à quatre cent mille citoyens. Sans vouloir contester cette évaluation , est-ce là ce que dans le début de son ouvrage il appelle Vimmense majorité de la Nation?
Toutes mes dénonciations sont d'abord accusées d'invraisemblance , parce qu'elles attaquent des assemblées cornposées de députés , de magistrats , de juges , de philosophes , ^hommes de lettres, de commerçans , d'artistes, d'ouvriers, de cultivateurs. J'observerai premièrement que, si, comme je le prétends, ces Sociétés ont usurpé tout le pouvoir qui existe en France, parmi le petit nombre de magistrats , déjuges qui s'y rendent, il peut en exister dont les motifs sont excusables et même louables. Ayant dessein de faire leur devoir, et voyant,
par de tristes exemples, que cela n'est pas sans danger et n'est pas même toujours possible, ils peuvent avoir pensé qu'il fallait être ou détruit, ou appuyé par ces Sociétés; et, en conséquence, ils ont, pour servir la chose publique, cherché la force là où elle est effectivement, quoiqu'elle ne doive pas y être. J'observe, en second lieu , que ces corporations se plaignent tous les jours de renfermer des membres qu'elles appellent intrus, et qui, disent-elles, étant des modérés, des amis de l'ordre et de la paix, des honnêtes gens, etc. , etc. , sont, par ces raisons, jugés indignes de s'asseoir au milieu d'elles. Quant aux commerçans, ceux dont la fortune est assez considérable et assez solide pour qu'ils puissent donner plusieurs heures par jour à des discussions de club : ceux-là y sont traités à* agioteurs, d'accapareurs , d'aristocrates , etc. Si l'on parle des commerçans en détail , dont la fortune n'est bien établie qu'après de longues années de constance et d'économie, je doute que l'attrait des clubs puisse détourner de ses occupations cette classe industrieuse et active , à qui les soins de mari, de père de famille, et le travail réglé de chaque jour, font regarder comme de véritables jours de fêtes ceux où ils peuvent se reposer et se réjouir en famille, avec leurs parens et leurs amis. J'en dis autant des cultivateurs qui, d'ailleurs, habitent peu les villes; et, quant aux ouvriers, n'est-ce pas une moquerie de les cit^ en pareille occasion ? Des hommes qui ne peuvent vivre et songer à quelque établissement que par un travail pénible et assidu, vont-ils perdre le temps de l'ouvrage, ou celui du repos, à écouter des discussions que le manque d'éducation ne leur permettrait pas d'entendre, si elles étaient décentes et sages; si elles parlaient à l'esprit au lieu d'attiser les passions; si , en flattant la fainéantise, elles ne faisaient compter sur des moyens de subsistance, moins honnêtes peut-être, mais plus doux et plus abondans. Et n'a-t-on pas, dans tous les temps et dans tous les pays de la terre, reconnu des ambitieux, haletant vers le pouvoir et la tyrannie , dans tous ceux autour desquels
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on voyait se rattrouper cette classe d^hommes simples et robustes que l*on mène facilement , d'abord par Tintérét , et ensuite en leur persuadant quïl s'agit de la Liberté , que le cœur de rhomme cbérit ; en aiguisant mille captieuses subtilités, pour leur faire chercher, dans le mot d'^ÉgalUé^ le remède à leur indigence ; en ne leur parlant jamais de justice et d'équité, mais toujours de vengeance et de pouvoir ; en n'épargnant ni délations, ni machines, ni découvertes de dangers et de complots , afin de leur procurer ces émotions fortes , dont tous les hommes sont avides. Enfin, pour que cette liste fût exacte, il n'aurait pas fallu oublier les farceurs et bouffons de tréteaux , les chevaliers d'industrie , les déserteurs, les hommes flétris par des décrets de prise de corps, repris de justice, condamnés comme voleurs effractaires, etc. ; et , alors , la France et l'ETu^ rope auraient demandé ce que font là des philosophes, des hommes de lettres. Ils disaient jadis qu'ils y allaient dans l'espoir de tempérer par leur sagesse l'effervescence naturelle à ces Sociétés naissantes: fort bien; mais qu'y font-ils maintenant qiTih n'ont assurément plus cet espoir ; maintenant que cette partie de l'association, que l'auteur avait passée sous silence, semble s'être exclusivement emparée des délibérations ? Et si Gàton fut blâmé pour être sorti d'un théâtre obscène, où Ton jugeait qu'il n'aurait pas dû entrer , mais où sa présence avait empêché un spectacle de prostitution d'oser se produire, queî blâme ne méritent pas des hommes de bien qui s'obstinent à paraître assidûment à ces assemblées, où leur présence n'empêche rien et où ils ne restent que pour être témoins de si tristes infamies? On croit me bien confondre en me citant la Constitution , qui « garantit à tout homme la liberté de parler, d'écrire , et aux » citoyens , la liberté de s'assembler paisiblement et sans ar- » mes. » Eh bien ! ai-je attaqué aucun de ces droits-là ? Mais que font de plus les Sociétés dont il s* agit ? Tout homme qui n'aura pas tenu les yeux fermés depuis trois ans répondra : a Voici ce qu'elles ont fait ; et ce qui n'a jamais été ni pu être
D garanti par aucune Constitution quelconque, à moins que les x> auteurs n'aient voulu la voir périr le lendemain de sa nais- » sance^et n'aient été dignes des petilet-maisans ; ts> et alors il répétera précisément la même énumération que j'ai faite, par laquelle il montrera les infatigables efforts de ces Sociétés pour s'emparer du gouvernement de la France , pour faire trembler tour à tour et le Roi , et le Corps législatif ; leur ten- . tative pour subjuguer ou dissoudre l'Assemblée nationale au mois de juillet, l'année dernière ; leur ligue oflensive et défensive ; leurs commissaires envoyés aux tribunaux, aux administrations , pour demander compte de leurs travaux ; envoyés sur les vaisseaux dont les équipages se soulevaient à l'instant même ; envoyés aux régimens, aux garnisons, etc. ; les prisons ouvertes ou fermées pour elles; enfin tout ce qui peut convaincre un homme capable d'être convaincu qu'il y a un État dans l'État, Yoilà ce que ne permet pas la Constitution, que j'ai en effet bien lue, et à laquelle nulle considération ne m'eût fait prêter serment d'amour et de fidélité, si elle avait institué de pareilles choses. Ainsi, quand je demande, au nom de la Constitution et au nom du sens commun, que l'on détruise cette ligue puissante qui menace de détruire l'État, que l'on ne fei* gne donc plus d'entendre que je veux empêcher les citoyens de s'assembler dans une salle pour causer ensemble sur les affaires publiques.
On dit partout dans cette réfutation que je n'ai cité aucune preuve de tous les faits que j'avance : en preuve de ces faits, j'ai attesté la conscience de tous les Français , et , de plus, les procès-verbaux de toutes les administrations, ceux de l'Assemblée nationale , et surtout les journaux mêmes de ces Sociétés que j'attaque. J'avais bien prévu, en l'écrivant, que l'aveu que je fais, de ne les avoir jamaw vues, fournirait la matière d'un argument. Je les ai vues dans leurs journaux ; je lésai vues dans le récit de leurs débats ; je les ai vues dans leurs correspondances ; et ces choses sont telles qu'il faut que les
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contemporains assurent à la postérité, qui les lira, que ces écrits sont authentiques , qulls sont publiés par les Sociétés elles-mêmes, et non supposés ou falsiûés par leurs ennemis.
Mais, dit-on;, si ces Sociétés sont coupables, punissez-les , réprimez-les. Et si elles sont plus fortes que les Lois? Je nie souviens d'avoir lu récrit d'un rhéteur qui prétendait que Brutus et Cassius, au lieu de tuer César , devaient le citer devant un tribunal.
Avec de la justice et de la logique tm ne jugera point une Sodélé entière , encore moins huit cents Sociétés d'après V opinion d*un de leurs membres.
Avec de la justice et de la logique on examinera les débats, les écrits, les actions de huit cents Sociétés ; et si tout cela, ou presque tout cela porte un même caractère , un même esprit , avec de la justice et de la logique, on décidera que le caractère et Tesprit de ces Sociétés est tel.
B«<-cc bien sérieusement qu*on les accuse d'avoir Voir de penser que leurs tribunes forment le Peuple, dans le sens où ce mol veut dire la Nation , le Souverain ? Oui , c'est très sérieusement. Mais estHîe sérieusement qu'on le nie ? Où a-t-on employé son temps assez mal pour avoir daigné lire toutes les rapsodies qui se débitent dans ces confréries? Je n'en ai ici, à la campagne , aucune sous la main ;^ mais je prie tout lecteur attentif d'ouvrir au hasard quelque journal de quelqu'un des clubs dont il s'agit; et, s'il peut en achever une feuille sans y trouver énoncé ou supposé que le club , ou les tribunes, ou .les groupes du Palais-Royal, ou les piques, sont le Peuple, dans le sens où ce mot veut dire la Nation, le Souverain, je me tiens pour battu.
On me renvoie à De Lolme ' pour connaître l'influence po-
• André Chénier était alors îi Passy.
'Auteur d'un ouvrage intitulé: Sur la Constitution de l'Angle hrre.
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litique des clubs anglais. Je lis fort peu De Lolme , parce que je n'aime point les livres où des pensées communes et indigestes sont ensevelies dans un langage plus confus encore que les pensées; mais j'ai vu TAngleterre pendant trois ans; j*y ai assisté non seulement à des séances de clubs, dont le plus grand nombre ne sont pas délibérans, et sont composés d'hommes d'une éducation soignée, mais encore à des débats où le premier venu entre pour une modique somme et peut parler sur les questions proposées : je puis assurer que je n'ai rien vu de plus calme et de plus décent ; rien où le respect pour les lois du pays et pour l'honnêteté publique soit plus scrupuleusement observé. On cite H. Fox. Je voudrais qu'il fût à Paris et qu'il voulût jeter les yeux sur les journaux jacobins, sur leur correspondance : je ne craindrais pas qu'il me démentit, quand j'affirmerais devant lui que, si pareille chose existait en Angleterre , il la dénoncerait au parlement. J'ai fréquenté un peu le docteur Price ; je n'ai point connu personnellement le docteur Priestley , ni M. de Wilberforce ; mais j'affirmerai , sans aucun doute , qu'aucun de ces philanthropes sages, et de mœurs graves et austères, ne resterait trois minutes dans un lieu où plus d'une fois des femmes ont accueilli , avec une joie et des hurlemens de sauvages, des infamies énoncées en style de portefaix.
On me parle des immenses services que les Jajcobins ont rendus et rendent tous les jours à la Liberté. J'ai toujours bien vu jusqu'ici le mal qu'ils lui ont fait ; mais les immenses services, je ne les ai pas encore aperçus. J'en entends, il est vraif parler sans cesse, et je supplie ceux qui sont dans cette opinion de vouloir bien nous les indiquer et nous lesexpriclairement : car je désirerais fort d'entrer là-dessus dans une discussion qui me paraît devoir être intéressante et utile.
Oui, je le répète, les monstres d'Avignon ont trouvé là des amis, des défenseurs, des jaloux. Oui, c'est là qu'avec une dérision impie do tout ce qu'il y a de sacré sur la terre ils ont
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été nommés les braives brigands d^ Avignon. Oui, c'est de là que sont partis les hommes qui les ont arrachés à la prison et à la Loi. Oui , c'est de là que sont sorties les armées qui les ont fait entrer comme des triomphateurs dans Arles et dans Avignon. * Oui, c'est là que les fauteurs, complices , amis de ces voleurs et de ces homicides, la lie de l'espèce humaine, étaient appelés les Patriotes ^ et que les \jctimes de tels scélérats étaient désignées comme des ennemis publics. L'Assemblée nationale n'a pas voulu accepter les apologies qu'on essayait de faire d'une amnistie, où on ne peut croire , sans l'outrager, qu'elle ait prétendu comprendre de tels coupables : elle vient, par une justice solennelle , de les remettre sous le pouvoir de la Loi. Au récit de ces atrocités, qui font baisser les yeux à la race humaine , l'ordre du jour était réclamé par des hommes pour qui , sans doute , l'humanité , l'honnêteté, la justice ne seront jamais à l'ordre du jour. Ils riaient de la puérile faiblesse de ceux à qui le nom de ces monstres crispe les nerfs; et des rhéteurs pompeux, des prédicateurs verbeux , qui , pour perdre un ministre ' à qui il leur plaisait d'attribuer toutes ces horreurs , ont essayé d'agiter l'Assemblée nationale , en lui faisant entendre les cris des malheureux entassés dans la glacière de meurtre, n'ont trouvé rien à dire en cette occasion ! Quoi ! l'image de ces cadavres ne troublait plus leur repos ? Sans doute ces infortunés, massacrés au moment où ils devenaient Français , haïssaient plus M. Delessart que Jourdan. Sans doute ils étaient plus indignés de le voir minisire que de voir triompher dans leur ville les infâmes qui l'avaient remplie de deuil, qui les avaient
* Les journaux du temps renferment une foule de documens sur lc8 massacres et brigandages qui furent commis à Avignon dans le courant des années 1791 et 1792. Le décret de l'Assemblée nationale qui réunit ce comtat à la France , en fut l'origine.
* Delessart ,*nommé ministre de l'intérieur en 1791, fut mis en accusation.
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précipilés dans des gouffres de mort , qui leur avaient promis des successeurs. Ou plutôt n'est-ce point que ces grands évooatenrs de mânes n'avaient plus besoin de la voix des morts ; et que leur commerce avec les ombres se borne à les faire sortir du tombeau pour qu'elles épouvantent et mettent en fuite les gens qui ne leur plaisent pas , et les contraignent à leur laisser vider les places où ils puissent asseoir leurs amis et leurs créatures ?
On dit et on répète partout que Vineriie du Gouvernement cessera, quand il voudra prendre de V activité. Je ne saurais couh prendre ce que c'est qu'un gouvernement qui ne veut point agir lorsqu'il le peut , c'est à dire, qui ne veut pas être. Si je ne le comprends pas, c'est que je ne borne point le sens du mot gouvernement autant que le fait l'auteur, qui me semble ne désigner par-là que le pouvoir exécutif et ses agens. Mais je ne dispute pas sur les termes : si c'est le pouvoir exécutif qui invente et met en œuvre toutes les entraves qui se sont jusqu'ici opposées à son action ; si c'est le pouvoir exécutif qui se fait dénoncer à toute heure par des discours turbulens dans les clubs , par de féroces placards affichés au coin des rues et par des feuilles sanguinaires proclamées dans les jardins publics ; qui sème partout, contre tous ses agens, contre tous ceux qui ont quelque emploi, des soupçons et des défiances qui font craindre au citoyen ignorant et simple que le texte même des Lois, lorsqu'il sort de bouches qu'on lui peint si corrompues, ne soit un piège qu'on lui tend; si c'est le pouvoir exécutif qui a préparé et qui, dans un moment de guerre, entretient, par d'infâmes apologies , Tindiscipline des troupes ; si c'est lui qui appelle aux discussions des clubs les soldats et les matelots, et leur désigne leurs chefs comme des traîtres; si c'est lui qui a décerné le triomphe aux galériens de Ghâteauvieux; si c'est lui qui calomnie et qui outrage les généraux assassinés ou abandonnés par leurs soldats ; si c'est le pouvoir exécutif qui fait tout cela et tout ce qui y ressemble , il n'est pas douteux
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qu'il ne soit coupable de la plus noire conspiration qui fût jamais et qu'il ne faille l'accuser seul de Tinertie du gouyernement ; à moins qu'il ne se trouve quelqu'un sur la terre qui nie que ce soient là des causes de cette inertie.
On se plaint qu'il est des hommes qui décrient l'Assemblée nationale. L'Assemblée nationale doit s'attendre à être jugée par la raison et par les passions : il n'est rien sous le ciel qui ne soit applaudi par quelques uns et décrié par d'autres. Mais quel individu ou quel corps a plus de moyens qu'une Assemblée nationale de justifier la louange et de détruire le blâme? Elle est présente à tous les yeux ; elle a sa conduite , ses lois , ses œuvres, qui ne sauraient être inconnues, et «qui, seules, feront taire tous les jugemens des passions pour rendre immortel celui de la raison.
Plusieurs membres de l'Assemblée nationale crient qu'on la méprise, lorsqu'on ne méprise qu'eux. Plusieurs ont décrié tour à tour beaucoup de membres de l'Assemblée constituante ; je ne les en blâme pas : ils pensaient que c'étaient des hommes dangereux pour la Liberté et pour la prospérité publique. Eh bien ! beaucoup de bons citoyens ont d'eux la même opinion.
On ne veut plus que des membres d*un Directoire exécutif se présentent entre le Corps législatif et le Roi, t^out protéger des prêtres conspirateurs. Avant de condamner cette démarche, qui , pour imiter le langage de mes adversaires , a tant irrité un certain parti, il aurait fallu montrer deux choses : d'abord, qu'eUe était illégale , et, ensuite , qu'elle n'a pas été utile à la chose publique et que la Loi qu'elle a prévenue était bonne et sage.
Des prêtres conspirateurs! Je croîs, depuis long-temps, que tous les collèges de prêtres ont conspiré contre le bonheur et la tranquillité humaine; mais il serait digne d'un écrivahi clahrvoyant et impartial (je demande pardon aux grands patriotes d'' oser exiger une qualité aussi odieuse), je voudrais, disje, qu'un écrivain impartial nous mît à portée, par un parallèle
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exact, de juger lesquels, de nos prêtres dits cùnslitulionneh ou de nos prêtres dits réfractaires , ont opposé le plus d'obstacles à la paix publique et au règne de la justice et des lois; lesquels ont employé le plus de ruse , d'hypocrisie et de menaces célestes , pour se perdre mutuellement et animer à des violences les hommes crédules ; lesquels ont, avec le plus d'effronterie , appuyé leur ambition , leurs haines , leurs vengeances, sur FEvangile ou sur la Constitution; lesquels ont le mieux proâté de nos antiques passions ou de nos passions nouvelles ; lesquels ont apporté plus d'acharnement et de fureur à retenir un injuste pouvoir que la Constitution leur été, ou à usurper un injuste pouvoir que la Constitution ne leur donne pas.
J'avais dessein de dire un mot des louanges données aux ministres actuels; mais je change de pensée. Si les revers et surtout la honte dont nous leur sommes redevables jusqu'ici , les rendent plus circonspects et plus sages , s'ils ont la volonté et la capacité de faire exécuter les lois et de se soustraire au joug de tous les partis, je me joindrai fort volontiers à ceux qui les loueront.
Puissent-ils réparer leurs fautes et la gloire du nom français, et ne pas faire dire que de bons ministres ne sortent pas plus de la tribune d'un club que des boudoirs des catins!
En fmissant, on me presse de nouveau d^ adopter celle conséquence : que , puisque les ennemis de la Liberté et de la Coiir stilulion haïssent les Jacobins, il est démontré, par cela seul, que les Jacobins sont amis de la Constitution et de la Liberté, J'ai suffisamment répondu à cela plus haut et dans un autre écrit.
On termine en me conseillant de ne pas aimer mieux écouler ma haine que ma raison. Je ne nie point cette haine , et je dis qu'en la suivant je ne suis que ma raison. Je hais ces hommes , parce qu'au nom de TÉgalité ils veulent être maîtres et qu'ils le sont. Je les hais fortement, parce que j'aime foriemeot la Liberté, qui ne peut exister auprès d'eux, et que je n'ai
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point pour elle ce zèle modéré qu'on suppose à quiconque ne les aime pas. Je les bais , parce qu'ils sont un parti et qu'ils dénigrent tout ce qui n'est pas eux. Ceci est un fait que Ton me nie; et , dans le même écrit où on le nie, tous les ennemis de la domination des clubs sont désignés en vingt endroits comme des gens à Chambre-haute , qui attaquent l'Egalité politique et la Souveraineté du Peuple, et qui regardent ces principes comme une partie accessoire de la Constitution, Il n'est pas possible que mon frère , avec qui j'ai passé une partie de ma \ie , prétende m'adresser de telles inculpations : si quelques lecteurs affectaient de me reconnaître dans cette peinture , c'est à lui que je les enverrais pour qu'il leur apprtt que l'égalité de droits entre les hommes, la souveraineté du Peuple et tous ces principes éternels d'une société heureuse et libre, étaient dans mon cœur et sur ma bouche long-temps avant qu'ils fussent devenus la sainte base de nos lois ; longtemps avant qu'ils eussent servi de thème aux absurdités atroces d*un tas de pervers , qui ne sont point parvenus à les déshonorer par les fausses conséquences qu'ils en ont tirées et par les exécrables applications qu'ils -en ont faites.
Quel intérêt particulier puis-je avoir à cette hame qu'on me reproche? Ai-je trouvé quelque part sur mon chemin les hommes dont il s'agit? Ai-je demandé, désiré, cherché quelque poste , quelque emploi? Ai-je été leur rival à quelque tribune, dans quelque assemblée primaire ou électorale , dans quelque cabinet ministériel? Je n'ai paru même à ma section que lorsque des affaires vraiment publiques et ma qualité de citoyen exigeaient de moi un vœu. Inconnu et pauvre et content de l'être, je vivais dans la retraite , dans l'étude et dans l'amitié. La seule vue des maux dont ces corporations sont la cause et le silence de beaucoup d'hommes, trop timides, qui le voyaient et qui n'osaient le dire , m'ont pu faire renoncer sitôt à ma paisible obscurité. Aucun de mes désirs, aucun de mes projets , n'avaient besoin de l'appui ou ne redoutait Topposition
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de la ligue que j'ai attaquée. Je ne veux exciter aucune méfiance sur les motifs de ceux qui défendent cette ligue ; mais , enfin, si leurs ennemis voulaient révoquer en doute leur bonne foi, seraient-ils en peine de donner à ce soupçon quelque ombre de vraisemblance, et de découvrir à quels intérêts particuliers de telles associations peuvent rendre d'assez grands services, pour s'assurer la reconnaissance et les suffrages d'hommes plus ambitieux que sincères? Certes, un parti bruyant et puissant, qui jette une immense quantité de rameaux, qui soutient tous ses amis , qui dispose , au moins pour un temps , des places, du crédit, de la faveur, de la réputation et même de cette partie des succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissemens de la multitude, sera toujours beaucoup loué , même par plusieurs dont il ne sera pas beaucoup aimé.
Je finirai cet écrit, qu'il ne m'a pas été possible de faire plus court, par une observation sur l'amertume de style qu'où me reproche. Ce procès-là se réduit à deux mots : si ces faits sur lesquels je me suis fondé ne sont pas vrais, ou s'ils ne présentent point les conséquences que j'en ai tirées , il est incontestable que cette véhémence de style n'est qu'outrage et qu'injure, et que je suis très répréhensible ; mais si le contraire est la vérité, alors, si Ion pouvait trouver des expressions plus dures , plus amères, c'est de celles-là qu'il faudrait faire usage. Les pièces du procès existent : l'histoire jugera. On peut, en attendant, continuer à m'inscrire parmi les ennemis de l'Égalité, de la souveraineté du Peuple, etc. Il faudrait cependant tâcher de ne pas trop ressembler au jésuite Hardouin qui, dans ses gfratufo Athées découverts^ comptait Arnaud , Pascal et tout le Portr-Royal parmi ses athées. *
Marie-Joseph Chénier ne voulant point laisser sans réplique les nouveaux argumens de son ft*ère , y répondit fortement dans le IHfonitear du 19 juin. André Chénier reprit la plume ; et une vigoureuse repartie suivit immédiatement la réplique. Voyezla lettre XV.
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xin.
; Le 30 mai 1792.
Oui, sans doute, nous sommes trahis, et nous vivons environnés de traîtres et de perfides. Nous voulons les Lois et un gouvernement; et la foule des énergumènes, qui ne veulent nlTun niTautre, sert avec tant de zèle toutes les puissances armées contre notre liberté, que, salariés ou non, nous douvous bien les regarder comme les plus redoutables auxiliaires de nos ennemis. Si, contre toute apparence, nous résistons avec saccès à tant de formidables attaques , c'est moins des étrangers que la France triomphera que d'un nombre immense de ses indignes enfans, qui se la partagent en lambeaux.
Oui, sans doute, nous sommes trahis. Jamais Foreille des tyrans les plus enivrés d'opulence et de gloire ne fut aussi fermée à toute vérité utile et sévère, ne fut aussi avide d'adulation et de mensonges serviles, que le sont aujourd'hui les oreilles de la multitude toute puissante , et dont chaque groupe isolé s'appelle fièrement la Nation , le Souverain, ^ Ces courtisans surpassent en fausseté et en effronterie tout ce que les cours des despotes ont jamais vu ramper de plus vil. Cacher au maître ce qui est, lui attester ce qui est faux, * le louer des vertus qu'il n'a pas , ou les déprécier comme indignes de lui; justifier tous ses succès; ' vanter sa clémence, lorsqu'il n'a pas été aussi injuste qu'il pouvait l'être , est un art qui n'a fait que passer des antichambres de Versailles à la tribune des clubs. ^
Nous faisons la guerre ; mais, quelles que puissent être les
* Vabiante. Se regarde fièrement comme la Nation et comme le Somerain. Ses courtisans
' Yariante. Ce gui n'est pas.
* VARiArtTE. Excès.
* Variante. Des Jacobins.
i64 OBUYRES POLITIQUES
suites de Tignorance ou de rindiflFérence générale sur Fétai de DOS troupes, il faut bien se garder de dire au hasard toute la vérité. Il est bien permis de couvrir de tout l'opprobre quMls néritent ces officiers qui ont dissimulé jusqu''après le paiement d^une gratification, pour devenir ensuite de vils transrfuges ; mais si les soldats de Tarmée du Nord vivent dans l'indiscipline la plus scrupuleuse; s'ils sont la risée de l'ennemi et la terreur du citoyen honnête ; s'ils pillent, violent, insultent; s'ils commettent dans leur pays des horreurs que les nations civilisées ne se permettent pas chez des ennemis, il faut se taire là-dessus ; il faut le nier ou l'approuver : car un saltimbanque , ^ défenseur officieux de tous les soldats qui ont été aux galères, ou qui sont dignes d'y aller, a promis de dénoncer comme calomniateurs quiconque ne parlerait pas d'eux avec respect, quiconque sommerait les Lois de punir tous ces crimes, de laver la tache faite au nom français , et quiconque appréhenderait que de pareilles troupes fussent propres seulement à ajouter une nouvelle preuve au chapitre de Montaigne , que couardise est compagne de cruauté.
D'autres disent qu'il ne faut pas révéler ces turpitudes , de peur d'offrir au reste des troupes un exemple contagieux : ' comme si on pouvait tenir secrètes les actions d'une armée ! De plus, l'exemple du crime n'est contagieux que lorsqu'il n'est pas accompagné de Texemple du châtiment; et alors il ne faut attendre de la guerre que honte et que revers. Et comment la voix publique pourrait-elle demander justice de ces horribles fureurs , si on parvenait à les lui cacher ! Ainsi, les uns nous trahissent par méchanceté ; les autres , par des craintes pusillanimes. Les hommes du 10 mars sont mécontensdu ministère : ils le renvoient. En un jour, leurs parens,
'Collotd'Herbois.
* Yariante. Pour ne pas décourager le reste des troupes et aussi pour éviter la contagion de l'exemple. MaisTciemple da vice n'esl contagieux...
ET LITTÉIIÀIRES. 165
leurs amis occupent un grand nombre de places lucratives ; et Yoilà enfin un ministère patriote. Mais ce ministère , que fait-il ? H commence par nous précipiter dans une guerre qu'on pouvait ' éviter. S'est-il du moins assuré les moyens de la bien faire ? Gomme les ministres de Louis XIY , il a Textrayagante prétention de diriger des armées , du fond de son cabinet. Ses premiers plans n'ont d'autre base que la prétendue certitude que les troupes allemandes déserteront en foule à notre approche , et que les villes se rendront sans coup férir : comme si des soldats français devaient fonder l'espérance de leur victoire sur la lâcheté de l'ennemi ! Les premiers revers , en montrant combien ces espérances étaient^ futiles , font rougir ceux qui ne rougissent des choses que quand elles n'ont pas réussi.' Des millions sont accordés pour des dépenses secrètes ; et ces dépenses sont si secrètes qu'il est impossible de concevoir à quoi ces millions ont été employés: car nous ne sommes instruits, ni des projets, ni des marches, ni des dispositions, ni du nombre de nos ennemis, qu'après les événemens. Nos ennemis, au contraire, connaissent d'avance tout ce que nous méditons. On dit que c'est le conseil secret, que c'est la Reine, qui nous trahissent ainsi : cela doit être, car les mille et un clubs où nos soldats et nos officiers, quelquefois aussi nos généraux, vont chercher des lumières, discuter les plans et les opérations d'un siège , d'une campagne , et rendre compte de l'état de nos villes^ de nos armées, sont trop discrets pour que leurs augustes délibérations laissent rien transpirer au dehors ; et ils sont composés d'hommes trop sûrs pour qu'on puisse croire que nos ennemis aient parmi eux des amis. '
* Variante, Pourrait.
* Variante. Des choses honteuses , que quand elles ne réussissent pas.
* Variante. Trop discrets et composés d'hommes trop sûrs pour qu'on croie possible que leurs délibérations soient divulguées ou vendues à l'ennemi.
Une armée française , après une marche longue el rapide, est oubliée, avec une insouciance inexplicable, dans undénûment complet de plusieurs choses nécessaires; et cette circonstance , jointe à beaucoup d'autres , et à des torreas de calomnies vomies dans les clubs contre le général qui la commande, ne suffît pas pour soupçonner les enfans de$ clubs d'avoir indignement sacrifié l'intérêt et la gloire de la Patrie k des rivalités et à des vengeances , et d'avoir cru qu'on pouvait abandonner à la Fortune un général qu'elle a toujours assez favorisé , et qui a trop bien mérité de la Liberté pour n'être pas haï de ceux qui n'ont vu dans la Révolution qu'un moyen de n'être plus obscurs, ni pauvres. Un autre ministre, quand te Midi est en feu, propose d'en retirer les troupes de ligne. Un autre écrit à l'Assemblée nationale qu'elle apprendra sans doute avec plaisir la fuite des assassins d'Avignon , de ces monstres dont le supplice, trop attendir, pourrait seul apaiser les cris de la Justice et de l'Humanité , si horriblement outragées, et réparer un peu l'honneur national, si avili par l'ignominieuse impunité de tant de forfaits. Ces infâmes ont pris la fuite ; ils se sont dérobés à des châtimens qui ne pouvaient qu'être doux, comparés à l'énormité de leurs crimes. Ils ont été chercher quelque autre recoin de la France où ils puissent brûler, égorger, violer et boire du sang humain plus tranquillement. Et voilà ce dont le ministre de la justice exhorte l'Assemblée à se réjouir! Or, maintenant, que fautil croire? Les Décemvirs de la Gironde ont-ils livré un ministère à un homme assez inepte et assez borné pour écrire sérieusement une absurdité pareille? ou cette lettre à T Assemblée n'est-elle qu'une insolente dérision?
Sur tout cela , et sur toutes les conséquences qu'entraînent de tels discours et une telle conduite , les grands scrutateurs des prévarications ministérielles, les hommes du 10 mars, ne disent rien; mais, pour qu'on ne soit point frappé de leur silence , et pour que l'attention publique n'ait pas le temps
ET LITTËRAraBS. 167
d'examiner les actions ou Tinaction de leurs protégés , il faut Toccuper à d'autres objets ; et, alors, tous les grands mots, tous les grands moyens sont mis en œuvre. Des conspirations ! des trames! des contre-révolulions ! Un comité, Tendu à TAutriche , creuse sourdement notre ruine ; il est découvert : deux ex-^inistres sont à la tête de la coi^uration. ^ Les preuves les plus évidentes sont aimoncées, sont promises solennellement. Tous les bons citoyens attendent avec impatience et avec effroi; tous appellent la Loi sur les coupables ; le grand jour arrive : Timportance de la matière fait que l'Assemblée nationale surmonte la fatigue et Tennui d'écouter jusqu'au bout deux immenses discours, ' où , à travers des volumes de citations tronquées, d'interprétations et de rapprochemens faax et perfides , d'assertions appuyées sur des assertions , d'injures et de grossiers sophismes , on tombe enfin dans cette admirable conclusion, que, a puisqu'on a démontré » l'existence d'un comité autrichien et la complicité des deux ii accusés , il faut ouvrir un tronc pour toutes les délations » secrètes et anonymes, afin que l'existence d'un comité au- » trichien et la complicité des deux accusés soient démon- )) trées. D Voilà quels sont les cinq ou six hommes qui commercent entre eux de la vie, de l'honneur, de la tranquillité des citoyens ! Voilà quelle morale, voilà quelle logique gouverne le pays qui a vu naître L'Hôpital , Bayle , Montesquieu ! Je ne puis rien ajouter à l'excellent écrit publié il y a peu de jours dans ce journal , ' et où l'incroyable série de déraisonnemens, de mensonges et d'atrocités qui composent les discours des deux accusateurs est si nettement analysée avec
*Moutinorin, ex-ministre des alTaii*es étrangères, et Bertrand, ex-ministre de la marine.
* Ces deux discours sont de Guadel et de Brissot.
* Cet écrit, signé J. B. A. S., est intitulé : Observations sur le Co- Tf^ité autrichien et les Dénonciateurs. Voyez le supplément au Journal rf« Paris du 27 mall792.
168 OBCTRBS POLITIQUES
toute l'éloquence et le dédain qu'inspiraient les hommes et les choses; mais je veux observer que ces discours, si méprisés , ont pu cependant n'être pas écoutés sans quelque fruit. Les deux orateurs se sont réunis à dire que les deux exministres ne sont pas moins coupables que M. Delessart; et, dans cet aveu, ils ont donné une grande leçon à l'Assemblée nationale et à tous les hommes capables de réfléchir. Ils leur ont bien montré la vérité de cette maxime , qa*une chute toujours attire une autre chute; ils ont bien dévoilé cet art des ambitieux intrigans qui savent que, pour conduire les hommes à son gré , il faut d'abord en obtenir ^ un premier pas éclatant, et qui paraisse les engager à un certain genre de démarche; que la confiance qu'on obtient dans une occasion est comme les arrhes d'une égale confiance pour des occasions pareilles; et qu'il est facile d'intéresser l'amour-propre à soutenir une action par d'autres actions semblables.
Est-ce tout? Non : on s'était couché tranquille ; on se réveille en alarme. Qu'y a-t-il donc eu de nouveau pendant la nuit? Dix Suisses ont pris, ditr-on, la cocarde blanche. Sontils arrêtés? oui. Des gardes du Roi , ivres, ont tenu quelques mauvais propos. Ces événemens sont-ils donc la véritable cause de tant d'inquiétudes et de tout cet étalage de crainte, d^activité et de force, qui est le signal des extrêmes périls? Chacun ignorant où est précisément le nouveau danger, le cherche dans ses préjugés , dans ses haines , dans ses ouidires : l'un prétend qu'il faut changer de dynastie ; l'autre ne veut plus que les Lois soient soumises à la sanction royale. Le peu de faibles barrières qui semblent s'opposer encore au parti dominant sont menacées. On propose d'interrompre tout le cours ordinaire des choses , et de confier une magistrature universelle et dictatoriale à des hommes dont la nullité arti-
* Variante. Les engager dans un premier pas, pour attirer tons les yeux.
ET LITTÉRAIRBS. 169
ilciease peut s^clever quelquefois jusqu'à une cruauté niaise, et qu'on a eu soin de faire passer pour vertueux, parce qu*on leur a reconnu une soumission parfaite aux volontés du parti qui daigne les employer : car, aux yeux d'un parti, il n'existe pas d'autre vertu. ^ Partout la terreur, la défiance , la dissimulation, le silence, l'espionnage, en un mot, tous les symptômes de la tyrannie et tous ceux de la servitude. Qui peut nier que nous ne soyons trahis! Et des hommes qui pensent, parlent, agissent ainsi, accusent ceux qui les méprisent de vouloir avilir l'Assemblée nationale! Des hommes qui, chaque jour, emploient toutes les violences et tous les outrages pour réduire au silence leurs collègues courageux , révoltes contre leur oppression, crient qu'on avilit l'Assemblée nationale ! Des hommes qui attentent à la liberté des individus par des lettres faussement écrites au nom d'un comité ; des hommes qui, dans l'Assemblée nationale, se déclarent les auteurs de diffamations dont ils avouent n'avoir point de preuves , et se vantent de communiquer ce qu'ils savent et ce qu'ils ne savent pas k des follieulaires à qui il ne manque aucun genre d'infamie; des hommes qui, à force d'effronterie, de mensonges et de tumulte , contraignent le Corps législatif à épouser leurs querelles privées , et à devenir le champion et le vengeur de ces folliculaires, leurs amis ; ' des hommes qui aveuglent la loi au point de l'armer contre elle-même , en dirigeant son glaive sur la tète d'un juge de paix intrépide '
*■ Variants. Et que c'est la seule vertu que les hommes àe parti puissent comprendre.
' YAniANTE. Des hommes qui transforment de simples délits civils eu crimes de haute trahison , afin de les soustraire à une justice prompte et de lesenscrelir dans les lenteurs de la Haute-Gour: des hommes qui
• Le vendredi , 18 mai 1792, les deux ex-ministres Bertrand et Montmorin, dont il est question plus haut, se présentèrent devant Larivièrc , juge de paix de la section d*Henri IV ; et se plaignirent que, dans un journal rédigé par un nommé Carra, et intitulé
qui n'a fait qu'exécuter la loi : ces hommes-là se plaignent qu'on avilit TAssemMée nationale! Les Patriotes de club, réunis aux héros de Coblentz, pour se réjouir de ces événemens, accusent ceux qui s'en aiDigent de vouloir avilir l'Assemblée nationale; et, sous peine de passer pour contre-révolutionnaires , il faut voir avec satisfaction la vérité étouffée par mille manœuvres impures ; tous les gens de bien diffîtmés; la calomnie la plus l&che professée, applaudie, récompensée; les hurlemens des tribunes devenant les lois de l'Empire; l'impartialité sévère des tribunaux traitée de conspiration contre les Patriotes; et les plus vils d'entre les vils barbouilleurs de bêtises atroces, cités au Corps législatif comme des Pairiotes et comme des Pubticistes par des hommes qni tiennent parmi les orateurs précisément le même rang que leurs psotégés parmi les écrivains, et qui, depuis huit mots, ne s'étant jamais souvenus qu'ils sont Représentans du Peuple français que pour couvrir de ce titre des actions qui les ont montrés aussi indignes qu'incapables de l'être, semblent au moins vouloir servir la Patrie en une chose, je veux dire : en inspirant par leur conduite une honte et un repentir salutaires, et peut-être un peu de prudence pour l'avenir, à tout citoyen dont le sufiûrage les a élevés à ce poste qu'ils occupent et qu'ils ne remplissent pas !
Mais tout cet appareil menaçant, ce pouvoir immense, ces
Annale» poUitques et littéraires , ils étaient accusés de faire partie d*an comité autricMen , conspirant conti'e la tranquillité de la France. Interpellé par le juge de paix, le journaliste déclara tenir ce fait des députés Merlin, Bazire et Chabot. M. LariTière crut alors devoir décerner un mandat d'amener contre les trois députés, qui obéirent, mais dénoncèrent le lendemain à l'Assemblée la conduite du juge de paix comme attentatoire à la dignité des Représentans de la Nation. LariYière fut décrété d'accusation sur le rapport de Guadet , et emprisonné à Orléans aYCC les malheureux qui furent Impitoyablement égorgés à Versailles, le 9 septembre 1792,
ET LITTÉRAIRES. 17i
dictatures, ce talent de faire soi-même du tumulte pour ik)U' voir dire qu'il y en a , cet art d'entretenir la multitude dans les obscurités d'une agitation dont elle ignore la cause, et dont, par conséquent, il devient facile de diriger les eJOfets; et les prisons d'Orléans prêtes à s'ouvrir ; et les tables de proscrip- • tion qui tapissent nos murailles : tout cela ne fermera point la bouche aux vrais citoyens déterminés à périr plutôt que de continuer à voir la France gémir dans l'agonie qui la tourmente. Ils n'en poursuivront pas moins leur noble tâcbe; ils n'en mettront même que plus de force et d'amertume dans leurs cris contre les usurpateurs qui nous foulent aux pieds, et dans leur appel à la Constitution et aux Lois. C'est surtout quand les sacrifices qu'il faut faire à la Vérité , à la Liberté, à la Patrie sont dangereux et difQciles qu'ils sont accompagnés aussi d'inappréciables délices. C'est au milieu des délations, des outrages, des proscriptions ; c'est dans les cachots, c'est sur les échafauds que la Vertu , la Probité, la Constance^ savourent la volupté d'une conscience orgueilleuse et pure. Leur supplice est même à leurs yeux un véritable succès : car, outre que la mort délivre les bons du tourment de voir prospérer les méchans , ils pensent encore que , si, en attaquant la Tyrannie sous le dais , ils n'ont pu parvenir à la renverser , ils l'ont au moins forcée à multiplier ces actes de fureur et de vengeance qui ne tardent pas à la perdre et à dessiller les yeux des moins clairvoyans, eu leur montrant ce qu'elle peut, ce qu'elle veut, ce qu'elle ose, et combien son joug est honteux et pesant.
i72 OBDVRES POLITIQUES
XIY.
10 Juia 1792.
* On lit dans un journal d'hier un morceau ironique destiné à confondre ceux qui n'approuvent pas le plan de dictature municipale proposé, il y a quelques jours, au Corps législatif. On veut y démontrer que , si ce plan n'est pas adopté , il est impossible de punir les ennemis de l'État; et , pour le prouver, on met dans la bouche d'un homme à cocarde blanche, d'un Autrichien y les paroles suivantes: a Vous ne pouvez pas » même me dénoncer, car il faut des preuves; et je n'en laisse » aucune après moi; et si vous osez nous accuser, ou écouter » les accusations contre nous, nous vous appellerons Tibère.»
Mais, vraiment, il me semble que , si Tacite revivait parmi noup^ il serait de ceux qui flétriraient du nom de Tibère tout homme aux yeux de qui les accusations sans preuves , et les dépositions de témoins qui cachent leurs noms , ne sont pas des choses méprisables et infâmes. De toutes les inconséquences que renferme cet article, intitulé les Inconséquences ^ la plus originale, à mon g^é , est ce sincère aveu que ce projet, dont on veut bien faire sentir les avantages, est commode surtout pour dispenser les délateurs de fournir des preuves. Je ne crois pas être le premier à observer que, pour bien connaître combien une chose est mauvaise , il ne faut pas négliger d'examiner de quelle manière ou la loue. On a oublié dans cet article un exemple qui , selon moi , aurait embelli cette énumératîon ûHnconséquences , et qui me semble présenter un merveilleux phénomène de confiance extrême soit à faire, soit à souffrir.
Les derniers hommes de France , que l'hypocrisie et l'intrigue ont, pour la honte de la France, élevés au plus haut poste où un citoyen français puisse atteindre, dénoncent à l'Assemblée nationale et à tout l'Empire des conspirations , des con-
ET LITTÊBAIRBS. 175
tre-révolutions, une aflOuence énorme d*ennemis déguisés, des conciliabules nocturnes à Paris , à Saint-Denis , à Auteuil ; en un mot, tous les dangers que Timbécillité, Tinbumanité, Tinjustice des héros de Goblentz et des héros jacobins ont rendus possibles et vraisemblables. La terreur et l'agitation générales, les cris, Temphase, la venimeuse violence des dénonciateurs, n'empêchent pas que tous leurs faits ne soient niés par des démentis nombreux, leurs raisonnemens sifiSés, leurs conclusions bafouées, leurs plans rejetés par la risée ou Tindignatiou universelle. Dans le même instant on propose de former à la hâte une aritiée de volontaires sous les murs ^ de Paris. Ceux qui voient fort bien en quoi cela peut être mauvais , et qui ne voient pas en quoi cela peut être bon h la chose publique, demandent où est la nécessité d'une telle mesure : on leur répond, en la motivant sur les conspirations, les contre-révolutions, les assemblées nocturnes à Paris, Saint-Denis, Auteuil, etc. ; et cette proposition est accueillie, adoptée , admi rée au même instant par les mêmes personnes qui avaient nié, sifflé, rejeté ces faits et ces raisonnemens sur lesquels seuls elle est appuyée.
Cette mesure , qui n'a pas eu le temps d'être examinée , est décrétée. La sanction pourra ne pas tarder. ' L'examen alors sera inutile ; il ne restera qu'à souhaiter, suivant la formule romaine, que les Dieux la tournent à bien.
On dira peutrêtre que , voulant avoir cette armée prèle pour la solennité du 14 juillet, il n'était pas possible de perdre plusieurs jours en discussions : j'en conviendrai ; et ce sera une occasion de rendre justice aux auteurs de celle mesure, en admirant leur discernement et leur sagacité à bien choisir le moment.
Mais les citoyens qui, en disant qu'ils veulent être libres,
* Variante. Au nord de.
* Variante. Les ministres qui Tont proposée la sanctionneront sans délai.
174 OEUVRES P0UTIQUB8
ont quelque intelligence de ce qu'ils disent , feront sagement de comparer Tidée de la dictature municipale à celle de l'armée sous les murs * de Paris ; d'examiner si ces deux propositions ne se correspondent pas avec exactitude; si elles ne vont pas droit au même but; si elles n'ont pas Tair des deux moitiés très précises d'un seul et unique plan. Si, d'un côté, les inventeurs de la dictature bous en montrent la nécessité , en nous rappelant à grands cris que Paris est plein de eapiMistei et deric^* propriétaires; d'autre part, les inventeurs de la nouvelle armée s'expriment avec la même franchise, sinon dans l'Assemblée nationale, où ils ont encore des ménagemens à garder, au moins dans ces clubs si patriotiques où ils tiennent leur cour-plénière. C'est là qu'on nous avoue sans détour qu'il faut enfin chAtier Vinsolence de qfMelque$ gardes nationaux de Paris. Il est en effet plus que probable que ces citoyens de Paris, armés pour la Liberté, armés pour la Constitution , auraient l'insolence de défendre leur liberté , de défendre leurs domiciles, de croire que les droits des hommes He doivent pas seulement servir de thème à de plats bavardages, mais doivent être la base des lois et du gouvernement ; decroù^ que la Liberté , l'Égalité, la Justice, ne sont pas de vains noms , imaginés pour donner de l'argent et des places à quelques intrigans; de croire, enfm, que les étemelles lois qui font un devoir à tout homme véritablement homme de résister à l'oppression, les autoriseraient à repousser, le fer d'une main et la Constitution de l'antre , l'aveugle tyrannie de cinq ou six brouillons que leurs amis honnêtes et trompés assurent être encore plus bêtes que méchans. Mais c'est une erreur ; ces messieurs ont une méthode ingénieuse pour déshonorer un homme : c'est de lui attribuer tout ce qu'ils font, et de raconter leur histoire en parlant de lui.
Ils se plaignent qu'on s'efforce de faire un corps de la garde
' Vabuutb. Au nord de.
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uatioaale, de lui donner im esprit de corps, de la séparer du reste du Peuple. En effet, ce n'est pas eux qui établissent chaque jour cette distinction : ce n'est pas eux qui, dans leurs conciliabules , déclament chaque jour contre ce qu'ils appellent les uniformes; ce n'est pas eux qui ont inventé l'armée des Piques , en la proclamant Vannée du Peuple ; ce n'est pas eux qui viennent de témoigner d'injurieuses défiances sur cette partie de l'Armée nationale qui compose la ville de Paris ; ce n'est pas eux qui l'ont désarmée , quand ils ont voulu se divertir avec quarante galériens de leurs amis; ^ enfin ce n'est pas eux qui ont employé tour à tour le tumulte pour la fati* guer, les adulations pour la séduire, et qui , désespérant de réussir à l'un ni à l'autre , l'accusent aujourd'hui de partialité parce qu'elle ne sert aucun parti , ' et qu^elle sait que c'est elle et tous ses frères d'armes répandus sur la France qui font la Nation française.
Ils font de patriotiques doléances sur la division qui règne entre les citoyens ; et, en efiët, ce n'est pas eux qui sèment cette division ; ce n'est pas eux qui , partageant la Nation en peuple et en bourgeois, appellent p^up^ tous ceux qui n'ont rien , et ajoutent que ceux-là seuls sont patriotes. ^ Ils font tout ce qu'ils peuvent pour nous donner la paix; et, s'il arrive que tous les citoyens se réunissent pour tomber à leurs pieds , et leur abandonner crédit, argent, places, honneurs, tout ce qu'ils veulent , ils pleureront de joie de voir tant de concorde parmi les citoyens.
Dans leurs véridiques attaques contre des ministres , contre des généraux , ils ne manquent jamais de leur reprocher l'indiscipline des troupes. En effet, comme des troupes sans dis-i
* Allusion à la fête donnée aux Suisses de Châteauvieux. ^a-\ O, jiiAiHTv. De leurs connaissances. 'C^^'noO J"
Variante. Ne sert point leur parti ni aucun' autre.
' Vabiaktb. En ajoutant que ceux-là seuls sont patriotes et qoe loiit le reste est aristocrate.
ciplîne sont toujours fatales à la gloire, et très souvent à la vie de leurs chefs, ces chefs ont évidemment un grand intérêt à les tenir dans cet état. Bien des gens accusent les accusateurs eux-mêmes ; mais quoi ! ce n'est pas eux qui ont ouvert les clubs aux soldats ; ce n'est pas eux qui ont établi des clubs au sein même des régimens; ce n'est pas eux qui ont démontré que les soldats ne doivent pas obéir à un ordre , sans Tavoir approuvé après une mûre délibération ; ^ ce n'est pas eux qui ont applaudi aux dégoûts , aux outrages , aux meurtres dont tant d'ofSciers ont été victimes ; ce n'est pas eux qui ont décerné le triomphe à tous les soldats que leur patriotisme a rendus, ou déserteurs, ou vpleurs, ou assassins; ou bien, si c'est eux qui ont fait tout cela , avouons-leur du moins que ce n'est pas là ce qui introduit dans une armée l'insubordination et le ésordre.
Sur cet article, ils ont une double réponse: si les généraui se plaignent de l'indiscipline de l'armée , alors il est faux que l'armée soit indisciplinée; mais si des excès déplorables et honteux, et trop bien prouvés, ne permettent plus la consolation du doute, alors c'est aux généraux eux-mêmes qu'il faut s'en prendre.
Ceux d'entre les coryphées' dont Tesprit et les talens peuvent inspirer des regrets et donner du poids aux mensonges, tracent des portraits brillans et fidèles des ambitieuses fureurs de la Maison d'Autriche ; puis ils déclarent que tout homme qui n'est pas de leur parti, qui n'a point pensé comme eux, aurait voulu qu'on évitât Ja guerre, est un ami de la Maison d'Autriche.
Ils se vantent avec faste d'être ses ennemis , de s'offrir à ta
*■ Yabiante. Ce n^est pas eux qui ont protégé tous les soldats, (fue leur patriotisme AYendvLs rebelles ou déserteurs ; ce n'est pas eoi qui ont mené en triomphe des révoltés » voleurs et assassins.
■Vabiante. D'eutr'eux.
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vengeance. Certes , malgré leur sinistre démence , et malgré toutes nos fautes, je ne crois pas encore que nous soyons réduits à voir la Maison d'Autriche exercer ses vengeances parmi nous ; mais si cet avenir nous menaçait , si nous leur devions encore cette honte et ce malheur, et si la Maison d'Autriche portait dans ses vengeances le discernement que les despotes ^ n'ont pas toujours, de qui devrait-elle se venger? Serait-ce de ceux qui, satisfaits de lui avoir prodigué les injures, ne permettant aucun examen , n'employant que les déclamations et les bravades , nous aveuglant sur tous nos dangers , ne nous parlant que de nos forces, qu'eux-mêmes détruisaient chaque jour, auraient, par une guerre imprudemment provoquée, offert de nouveaux succès à son ambition ; ou de ceux qui voulaient que la Liberté fût consolidée, les lois bien établies, le gouvernement bien fixe , larmée bien organisée , avant de déclarer la guerre, afin que le glaive d'un peuple libre ne sortit pas inutilement du fourreau , et que, si TAutriche ne se fût pas contentée de haïr la liberté d'un tel Peuple > et eût essayé de la détruire , elle vît enfin réprimer cette ambition qui, pendant plusieurs siècles , Ta rendue odieuse et formidable à l'Europe.
Lâches et cruels imposteurs ! bourreaux de votre Patrie ! il vous sied bien d'imputer les maux que vous lui avez faits , et les maux que vous lui faites , et les maux que vous lui préparez , aux hommes qui ont voulu les prévenir ! Il vous sied bien d'affecter ce courage et cette innocence d'hommes opprimés avec ceux qui, pour faire entendre à leurs concitoyens la voix de la Vérité , de l'Humanité , sont contraints de lutter chaque jour contre vos calomnies et contre votre oppression ! Vous , ennemis secrets de la Constitution, que vous n'exécutez pas, que vous empêchez d'exécuter! ennemis déclarés de toute Constitution , parce que vous n'avez d'autres lois que votre intérêt, et d'autre justice que vos passions ! il vous sied bien de
" Vabiante. Un sang-froid et un discernement que les despotes...
178 OEUyKES POLITIQUES
les accuser d'incivisme : eux toujours fidèles à la Constitution et aux Lois, toujours fidèles au devoir d'hommes libres, qui ost d*étre équitable et vrai, quoi qu'il en puisse arriver; eux , enfin , qui, s'ils n'étaient pas assez justifies par le nom seul de leurs accusateurs , et s'ils avaient besoin de citer leurs preuves de civisme , mettraient avec raison au premier rang la courageuse haine qui les arme contre vous !
Et ces gens>là , dans l'ivresse de leur vanité et de leurs succès, vont cherchant dans toutes les histoires à quels personnages respectés ils pourront faire l'outrage de les dénoncer à l'indignation du genre humain , en les accusant de leur avoir servi de modèle. Ils se comparent à Gaton ! Ga'on ayait~il réduit le vol et le brigandage en principes de droit ? Gaton avait-il tour à tour fatigué le dédain des rois par les adulations les plus stupides et irrité les passions d'une multitude ignorante par des applaudissemens sanguinaires ? Âvaitril aiguillonné le génie des bourreaux à inventer de nouvelles tortures pour les régicides? Âvaitril , ensuite , ameuté au Champde-Mars des bandes de prolétaires , et les collèges des musiciens de place, vendeurs d'orviétan, mendians, baladins, bateleurs ? Avait-il enseigné à ce grave cortège qu'ils étaient le Peuple romain ? Les avait-il , enfin, excités à des violences contre les lois et contre les chefs de l'État ? Gaton , grand général , grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres , implacable ennemi de tout parti , de toute faction , de quiconque voulait faire de la chose publique sa chose privée, dut la plus grande part de sa renommée et de sa gloire à la persévérance de ses poursuites contre les hommes semblables en talens et en probité à ceux qui osent aujourd'hui écrire leur nom à côté du sien.
Us se comparent, ils comparent leurs complices à Pfaocion ! Phocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la roovale et de la vertu , est ravalé au niveau d'hommes qui ont
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changé de conduite et d*âmis dès qu'ils ont changé d'intérêts, et qui n^ont employé leur esprit et leurs talens qu'à faire plier toute morale à leurs vues et h leurs projets ! Pbocion boit la ciguë préparée par les délateure et les sycophantes ; et ces gens-là font métier et marchandise de mensonge et de calomnie contre tous les gens de bien ! Phocion , après avoir dissuadé la guerre , la fait lui-même avec autant d'intelligence que de courage , et ces gens-là , après nous avoir précipités dans la guerre, prennent, du fond de leur cabinet, toutes les mesures propres à la mal faire ! Ces gens-là ont sacrifié honneiir, pudeur, vérité, patrie, aux applaudissemens d^one multitude insensée; et Phocion, applaudi par une multitude pareille , quoi(}ue moins méprisable , puisqu'elle n'était pas ameutée d'avance pour l'applaudir, s'interrompt et demande s'il a dit quelque sottise. Voilà comment on cherche à en imposer * par des rapprochemens brillans et absurdes ; et, ne pouvant s'associer à la gloire des grands noms, on s'efforce de les associer à son infamie.
C'est ici le lieu de désabuser plusieurs citoyens qui m'ont adressé tantôt des éloges, tantôt des objections , tantôt des injures sur des choses qu'ils ont, disent -ils, lues dans le Journal de Paris , mais qu'ils n'ont pas liies dans les articles qui sont de moi, et qui sont tous signés. Je les prie de se souvenir que je ne suis point rédacteur de ce journal ; que je n'en connais même point les rédacteurs ; que plusieurs des personnes qui insèrent , comme moi , des articles dans le supplément me sont pareillement inconnues ; que chacun est maître d'y publierses réflexions, à ses frais; que chacun ne doit répondre que de son ouvrage , et que nul n'y est solidaire pour la louange ou pour le blâme des ouvrages d'au^ trui. Je sais que la plupart des hommes ne sauraient comprendre qu'on ne tienne à aucun parti , à aucune secte , et
'Vabiaivte. Gomme on en impose aux ignorans et aux sots. par...
qu'on ose penser tout seul ; mais , sans nous arrêter à ce qu'ils peuvent ou ne peuvent point comprendre , tout lecteur qui se soucie d'être juste doit bien se persuader que , si mes amis et moi nous avons les mêmes principes et le même but, nous n'en conservons pas moins la plus entière franchise d'opinion sur les moyens d'atteindre ce but et de développer ces principes ; que ni eux ni moi ne voudrions de ces amitiés qui imposent le sacrifice de l'âme et de la pensée ; que nous laissons de telles liaisons aux brouillons et aux intrigans que nous attaquerons jusqu'à leur destruction ou jusqu'à la nôtre, et qu'il n'existe entre nous d'association que du genre de celles qui arment vingt villages contre une bande de voleurs.
Ce que je dis est uniquement pour attester ce qui est vrai , et non pour me justifier, comme d'un crime , d'une association qu'on nous impute comme un crime ; car, s'il existe sous le ciel des Sociétés dont l'esprit et l'unique vœu soit de poursuivre, de flétrir, d'exterminer la friponnerie, l'hypocrisie, l'imposture , l'ambition cruelle et lâche , je m'inscris hautement dans toutes ces Sociétés , et je promets de les servir de iout mon pouvoir dans cette honorable entreprise. Il faut, certes, que les clubs , nos maîtres nouveaux, nous aient bien familiarisés au spectacle de l'impudence, puisque nul ne s'étonne de les voir reprocher, à ceux contre qui ils se réunissent pour la violence, l'usurpation et la tyrannie, de se réunir À leur; tour pouri'équité, la prospérité et les lois.
Du reste, que les législateurs journalistes, que les philosophes libellistes, et qu'avec eux ^ tous les histrions, galériens, voleurs avec effraction, harangueurs de clubs ou de halles, continuent à me traiter d'Aristocrate, de Courtisan, d'' Autrichien, d'ennemi du Peuple, etc,, je ne leur réponds * qu'une
* Variais TE. Que les amis et les disciples des d'Alembcrt et des Turgot, devenus les amis et les valets des Bazire et des Brissot, cl qu'avec eux...
» Varuntb. a toute cette lie de l'espôcc humaine , je ne réponds..
KT LïTTÊRAraES. i81
chose : c'est que je seiai volontiers pour eux tout ce qui leur plaira, pourvu que leurs cris et leurs injures attestent bien que je ne suis pas ce qu'ils sont. Je n'imagine pas d'aussi grand déshonneur que de leur ressembler; et, quelque nom * qu'ils me donnent, s'ils ne le partagent point avec moi , je le trouverai assez honorable.
Ce 24 juin 1792.
Lorsque dans un pays qui se dit libre il existe une faction qui ose avancer et soutenir les extravagances les plus atroces, et que les citoyens qui ne sont pas de cette faction, indignés et épouvantés , se contentent de gémir en secret, et n'osent pas élever une voix forte et terrible en faveur de la justice et de l'honnêteté publique, quand surtout ils- n'osent pas louer hautement de bonnes actions dans les personnes qui sont l'objet de la haine et des violences de cette faction effrontée, il n'en faut pas davantage pour s'assurer que l'Empire est entre les mains d'un petit nombre de maîtres, et que ce pays ne connaît la Liberté que de nom.
Un magistrat, * dont la cruauté niaise est passée en proverbe, n'a pas eu honte de se montrer, par son approbation, complice des barbares insolences de quelques milliers de tyrans qui forcèrent h main armée, il y a peu de jours, l'asile du Représentant héréditaire de la Nation. 11 n'a pas eu honte d'applaudir à leur abominable victoire sur le lieu même qui venait d'en être souillé, devant ce même Roi dont ces furieux
* Variante. Titre.
» Félion, maire de Paris. Voyez dans le âfonitcuv le rapport que Pétion fit à J* Assemblée nationale, dans la s(}anco extraordinaire tenue le soir mCme du mercredi 20 juin 1792.
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iinbécilles avaient iong-temps menacé la vie ; dont réponse, dont la famille avaient long-temps partagé avec lui leurs menaces, leurs dérisions lâches et leurs viles injures. Ce magistrat a eu la courageuse bassesse de leur dire qu'ils se sont conduits avec la fierté et la dignité d'Iiommes libres. Les hurlemens favorables des clubs qui Font fait magistrat, et qui voulaient le faire maître , joints aux subtilités platement malignes de quelques sophistes, aujourd'hui ses amis, n'ont pas empêché les cris de l'indignation universelle de parvenir jusqu'à son oreille : il les a entendus ; ils lui ont causé, sinon des remords, au moins de l'embarras. Il a affecté l'espérance qu'un jour on lui rendra ce qu'il appelle justice ; et tous les bons citoyens voient avec joie qu'une véritable justice a commencé à lui être rendue.
Mais cette journée, mémorable de bien des manières, ne réveillera pas seulement des souvenirs douloureux, puisqu'elle a montré aux Français le premier des fonctionnaires publics, chargé de l'exécution des lois, remplissant dignement et au péril de sa tète le poste où ils l'ont placé. Tous les Français qui n'ont pas perdu toute idée de justice , d'équité , d'humanité ; qui chérissent en effet et veulent observer cette Constitution tant invoquéc'par les bons citoyens et par les hypocrite; qui gémissent de la voir journellement outragée par ses prétendus amis , et méconnue par ceux dont le devoir est de l'exécuter et de la faire exécuter aux autres ; qui voient avec effroi la loi de la sanction royale attaquée, et avec douleur l'Assemblée nationale justifier trop souvent, par une conduite nconsidérée et par des mesures inexcusables , la sagesse de cette même loi; enfin, tous les Français qui veulent et qui savent être libres n'ont pu qu'éprouver une satisfaction vraiment patriotique, en apprenant la conduite mâle et ferme du Roi dans cette occasion, et en lisant cette proclamation ^ où,
*■ La proclamation de Louis XVI sur les événemens da20 jqIl 1793 •est datée du 22 du même mois.
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sans se plaindre des attentats commis sur sa personne, il s'enchaîne à ses deycirs avec le dévouement le plus noble et le plus civique.
Je ne crois pas qu'il existe beaucoup d'esprits assez bornés et d'âmes assez dures pour ne pas sentir et pour ne pas reconnaître le bel et touchant spectacle qu'a donné le Roi à tous les fonctionnaires, à tous les magistrats, d'exposer même leur vie pour justifier la confiance publique, de repousser par une constance inaltérable les fureurs de ceux qui veulent commander aux lois , et de ne plus alléguer en excuse de leur condescendance à des volontés iniques les menaces qu'on leur a faites et les dangers qu'ils ont courus. Et, si tous les citoyens veulent se tenir par la main pour que cet exemple ne soit pas perdu, et encourager, par une obéissance éclairée et prompte, les magistrats à s'acquitter aussi bien de leurs fonctions, et intimider ainsi les iM-ouillons qui vivent de désordres et de crimes , la fin de l'anarchie et l'établissement du gouvernement et des Lois pourront dater du 20 juin 1792.
Il est fort peu de personnes qui ne sentent ces vérités ; mais tant pis pour ceux qui les sentent, et qui, redoutant les clameurs d'oTMiocralw, de royalismcj de Liste civile, et tout cet amas de calomnies bêtes lancées au hasard par les fripons qui feignent de croire qu'il faut être payé pour les reconnaître, étouffent leur conscience et la vérité dans un silence pusiUa-
nime.
Pour moi, citoyen obscur, mais intègre et fidèle aux lois, i'élèverai la voix en leur nom et au nom de la Patrie , et je remercierai le Roi du service signalé qu'il vient de leur rendre. Je le remercierai d'avoir fait un usage prudent et judicieux du pouvoir que la Constitution lui donne, et de n'avoir point cédé cette partie de la Constitution , par conséquent la Constitution entière et le salut de l'Empire à des menaces sanguinaires, à des clameurs et à des intrigues puissantes. Je le remercierai de s'être souvenu qu'il est un de ceux à la vigi-^
lance duquel la Constitution se recommande dans les dernières lignes du livre où elle est écrite; je le remercierai de nous avoir appris comment on exécute les lois ; et je le remercierai encore d'avoir rendu justice à la Nation française, quand il a jugé qu'elle n'apprendrait pas sans honte et sans douleur les outrages indignes auxquels il a opposé tant de calme et de franchise, et Tinsolence de vils brigands qui osent s'appeler la Nation , pour tâcher de flétrir la Nation elle-même de leui bassesse et de leur ignominie.
Si la persévérance du Roi, dans une conduite aussi sage, aussi belle ; si sa fermeté à son poste , et si la constance et l'union de tous les bons citoyens, parviennent à repousser les ennemis étrangers et à étouffer les ennemis les plus dangereux qui serpentent au milieu de nous; si la Nation française se repose enfin à l'ombre de ses Lois, de la vraie Égalité, et d'un bon gouvernement qui est la Liberté , le Roi devra se compter parmi les causes principales de ce bonheur. 11 se rappellera alors avec joie la journée du 20 juin ; il se rappellera que , ce jour-là , de toutes les autorités qui commandaient, lui seul , avec le gouvernement de Paris, fut rigoureusement fidèle à la Constitution, la protégea lorsqu'elle semblait ne pouvoir plus le protéger, et empêcha, autant qu'il fut en lui , quelques forcenés, et surtout leurs chefs visibles ou invisibles , d'usurper la Souveraineté nationale et d'opprimer, sous la tyrannie d'une faction , le Roi légitime d'un peuple souverain qui doit être libre. 11 se rappellera que la Constitution n'avait pas essuyé de choc aussi violent que cette attaque dirigée contre elle dans sa personne ; il se rappellera le danger qu'il a bravé pour être fidèle à son serment et pour soutenir les lois expirantes ; et ce Souvenir, mêlé aux bénédictions de tous les vrais citoyens français , viendra réjouir sa vieillesse , et lui fera regarder comme un bonheur d'avoir régné.
Puisse-t-il lire avec quelque plaisir ces expressions d'une respectueuse estime de la part d'un homme sans intérêts
comme sans désirs, qui n'a jamais écrit que sous la dictée de sa conscience ; à qui le langage des courtisans sera toujours inconnu; aussi passionné que personne pour la véritable Égalité, mais qui rougirait de lui-même s'il refusait un éclatant hommage à des actions vertueuses, par lesquelles un Roi s'efforce d'expier les maux que tant d'autres rois ont faits aux hommes I Puisse ce témoignage sincère, bientôt répété par tout ce que la France a de citoyens honnêtes, effacer dans son cœur la mémoire des outrages de 4{uelques misérables, et se joindre, pour sa consolation, à la satisfaction intérieure d'avoir rempli avec candeur et avec courage son devoir d'homme, de citoyen et de roi!
Biais que tous les citoyens dont les sentimens sont conformes à ceux que contient cet écrit (et il n'est pas douteux que ce ne soit la France presque entière ) , rompent enfm le silence. Ce n'est pas le temps de se taire : l'honneur français est compromis par toutes ces turpitudes et par les infâmes qui les approuvent. Élevons enfin tous ensemble une forte clameur d'indignation et de vérité. Apprenons à la postérité , apprenons aux Nations étrangères tpie la Nation française n'est point complice de ces honteuses débauches de licence que l'on ose appeler la Liberté. Apprenons-leur que , si le maire de Paris trouve que nul excès n'a été commis, que la personne du Roi a été respectée le jour où le domicile du Roi a été forcé à main armée, où sa personne s'est vue entourée de furieux qui ont dirigé sur lui leurs injures, leurs menaces et même leurs armes, où ses jardins ont été remplis d'espèces de bêtes féroces qui, sous ses fenêtres, vomissaient contre lui des chansons impures et outrageantes., des imprécations, des vœux sinistres, cette opinion est particulière au maire de Paris, et que la France n'adopte pas plus ses opinions qu'elle n'approuve ses actions; que la France approuve la conduite, honore la probiuS du respectable Aclocqw et des autres braves gardes nationales qui , dans cette occasion où tous
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les hommes de bien ont envié leur poste, manifestèrent des entrailles d'hommes et le courage de citoyens libres. Apprenons-leur enfin que , si des législateurs libellistes affectent de parler des actions de cette journée comme de dioses de peu d'importance, et de ne voir dans tout cela qu'une visite faite au Bùi et quelques vitres cassées; que si, sans aucune pudeur, ils assurent qu'on a traité le Roi comme un autre hùmme^ lots* qu'il s'est vu en butte à un traitement dont tout le monde aurait été révolté , quand même fl se serait adressé à eux ; que s'ils ajoutent à de si belles réflexions, des railleries qui ne les déparent point, ce n^est pas que la Nation presque entière n'abhorre et ne déteste un pareU langage ; c'est uniquement que ces messieurs usent avec intrépidité du privilège que le mépris public leur a donné de tout dire, et de l'impossibilité où ils se sont mis depuis kmg-temps de s'avilir davanta^.
Ce 1« juillet 1793.
Quelles que soient l'audace et l'assurance vraie ou simulée des ennemis de la chose publique, l'àme des bons citoyens ne doit pas être entièrement fermée à l'espoir. La tentative faite le 20 du mois de juin , pour soumettre le Représentant héréditaire de la Nation au joug des clubs et des tavernes, ei renverser par là une Constitution qui n'existera plus dès Tinsstant que la sanction du Roi ne sera plus libre , a dessillé les yeux de ceux mêmes qui, jusqu'ici, s'étaient montrés les plus aveugles sur les projets sinistres des bandits, qui veulent que l'unique fruit de quatre années de travaux et d'inquiétudes soit de leur livrer la Patrie au pillage. Honneur et actions de grâces Si tous ces administrateurs d'un grand nombre de dé-
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partemens qui , par des Adresses pleines d'une liberté courageuse et de cette éloquence qu'inspire le profond sentiment du devoir, nous ont hautement rappelé à tous , que Ton n'est pas digne du nom de citoyen et d'homme libre , si l'on n^est pas toujours prêt à s'élever contre toute espèce de domination injuste ; à repousser toute espèce d'usurpation ; à périr , s'il le faut, pour être fidèle aux Lois et à ses sermens! Ce concert vraiment civique des administrateurs, des magistrats, des armées , de tout citoyen qui joint quelque probité à quelque lumière , en faveur d'un Roi menacé , outragé pour avoir fait son devoir; cette indignation générale du véritable Peuple français , de voir sa souveraineté insolemment usurpée par une horde de brigands , dont les chefs crurent en cette occasion n'avoir plus besoin d'être hypocrites ; ce mépris public verse à pleines mains sur les infâmes apologistes de ces infamies : tout cela semble permettre de présager enfin la chute de ces tyrans qui oppriment au nom de l'Égalité , qui déchirent la Patrie au nom du patriotisme, et qui foulent aux pieds tous les droits des hommes , en citant la Déclaration des Droits.
Mais, dans une lutte aussi opiniâtre des intérêts particuliers contre l'intérêt de tous , de la violence contre la force légitime , l'État est perdu et dissous , si l'indignation générale ne se manifeste que dans les discours des citoyens , si elle n'est pas justifiée ou condamnée par les sentences des tribunaux. Le silence des Lois, en pareil cas, n'est qu'un signe de leur défaite , un aveu de leur impuissance , et de leur soumission à des volontés tyranniques.
En effet, les Adresses de félicitations, d'adhésion, de dévouement , abondent dans l'un et l'autre parti. Il est bien vrai que les personnes qui réfléchissent, qui jugent, et pour qui les cris ne sont pas des raisons, ne se laissent pas duper par cette ressemblance. Us voient, d'une part, des centaines d'oisifs attroupés dans le recoin d'une ville , et s'intitulant les Citoyens de cette ville; une poignée d'habitans de quelque Sec-
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tion de Paris se rassemblant à Tiosu de tous les autres habitans de cette Section, et s'appelant avec intrépidité les Ciloyenn de (elle Sectùm; les questions les plus épineuses décidées avec arrogance par des bommes qui ne savent ni lire ni écrire , et leurs décisions soutenues avec des piques, avec des insultes, avec des menaces ; les mêmes atrocités répétées dans toute la France, au même instant , avec le même bruit, par les mêmes hommes, tous, ou. presque tous, gens sans aveu, sans propriété, sans famille, sans aucun intérêt à quelque gouvernement que ce puisse être; et tout cela s'appelant le vœu national. De l'autre part, ils voient une foule de magistrats, d'administrateurs, de pères de famille, de citoyens actifs, vingt mille à Rouen, quarante mille à Paris, inconnus les uns aux autres, ne formant jamais d'attroupemens séditieux, n'assistant jamais à des prédications frénétiques; mais tons réunis de sentimenset de vœux; tous déposant paisiblement leurs signatures chez des officiers publics; tous, au nom de la Constitution et de la Liberté, demandant et voulant justice, réparation, respect aux autorités légitimes, force aujL Lois , fidélité aux sermens. Après une comparaison du fond et de la forme de ces différentes pétitions, et des moyens mis en œuvre pour les obtenir, il n'est assurément pas difficile de discerner de quel côté sont la justice, la raison, la Loi, le véritable vœu national et la véritable opùoiion publique.
Mais le nombre des personnes qui réfléchissent et qui jugent est infiniment petit. La plupart, incertains de leurs sentimens, mal affermis dans ce qu'ils appellent leurs pensées, totgours prêts à reculer devant les emportemens injurieux de ceux qui feignent l'enthousiasme, finissent toujours par croire que celui qui crie le plus fort a raison.
Les discussions judiciaires et les éclatantes décisions des tribunaux peuvent seules diriger les esprits faibles dans la voie de la vérité, et, se joignant au cri de toutes les âmes honnêtes, peuvent seules réparer et conserver l'honneur na-
lional , en montrant aux étrangers et à la postérité qu'à Iravers Tesprit de vertige et d'ivresse où l'on s'efforce de nous plonger de plus en plus , le fond de la Nation française n'a point perdu le sentiment de ce qui est bon et juste, l'amour de l'ordre , et la haine des méchans.
On connaitra alors si, quand des magistrats, accusés, ou . de séduction, ou de connivence, trouvent quelques amis qui les louent, les exaltent, les remercient,* ils en imposent à tout le monde; ou bien si Ton sait ae voir en eux que les généraux qui se font décerner le triomphe par leur propre armée. On connaîtra, de plus, si c'est en vain que tous les Français répètent ces paroles des administrateurs du département de la Seine-Inférieure : Nous n*avom pas brisé nos chaînes pour en porter de nouvelles.
On connaîtra, en un mot, si les bons citoyens, les hommes industrieux et paisibles^ peuvent enfin compter sur Tappui que les Lois et le gouvernement leur doivent^ ou s'il ne leur reste qae les ressources du désespoir.
Citoyens ! jamais instant ne fut plus décisif; jamais l'imion et la courageuse fidélité aux Lois constitutionnelles ne furent plus nécessaires; jamais votre patience ne fut plus poussée à bout; jamais la tyrannie des brouillons no fut aussi active, aussi effrontée. Écoutez-les accuser leurs adversaires de vouloir allumer la guerre civile. Et , par cette insolente menace , que font-ils autre chose que nous prévenir qu'ils sont déterminés à couvrir la France de ruines, plutôt que de fléchir sous le joug de celte Égalité qu'ils nomment sans cesse?
Citoyens ! les Lois, pour s'établir, ont besoin de notre secours ; c'est à nous de les protéger aujourd'hui , pour qu'elles acquièrent la force de nous protéger à jamais.
Citoyens français ! vous qui voulez que votre patrie soit libre et heureuse , que votre asile soit sûr , que votre pro-: priété soit inviolable, que votre femme, que votre fille dorme sans crainte sous la garde de la Loi , et qui savez que tous ces
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biens ne se trouyent pas an milieu des factions et de Tanarchie ! réunissons-nous tous à ces dignes administrateurs dont Paris et une foule d^autres départemens doivent s'honorer. Que chacun fasse son affaire privée de démasquer les fripons publics. Si chacun ne peut pas, comme le brave La Fayette , servir la patrie à la tète des armées et près de l'Assemblée nationale,^ chacun peut, dans le poste où il est placé, porter des coups plus ou moins forf^ aux ennemis qui nous menacent tons. Que chacun épie , attaque ^ dévoile ce qu'ils osent , ce qu'ils préparent , ce qu'ils disent , ce qu'ils dissimulent. Le ai unanime de la France les renversera ; et le courage de ceux qui , les premiers , les ont désignés comme des pestes publiques , aura enfin une autre utilité que le noble mais vain plaisir de braver de vils tyrans sous le dais , de les accabler de l'opprobre de leur triomphe, et de se faire le représentant de leur conscience, en leur rappelant quelquefois qu'ils sont la lie et la honte de l'espèce humaine.
P. 5. Je ne tarderai pas à faire paraître ma réponse aux nouvelles observations que mon frère a publiées sur les Sociétés qui se disent Patriotiques. '
Ce 6 juillet 1792.
Beaucoup de citoyens , au nombre desquels je suis , n'ont pas trop compris pourquoi l'Assemblée nationale a mis, il y a peu de jours, tant de chaleur à s'informer si le ministre de
* A cette époque , M. de La Fayette commandait le camp retrao- 'elle de Maubeuge.
' Ces nouvelles Réflexions de Harle-Josepb Chéuier parurent dan» le Moniteur le 19 juin 1792. Voyez-les h la fin de ce volume.
rintérieur* avait fait réimprimer rarrété du département de la Somme, • et s'il Favait envoyé dans les autres départemens. Ils demandaient si , dans le cas où ce ministre aurait fait ce dont on Taccusait, il aurait commis quelque délit : le ministre a répondu qu'il n'avait point envoyé cet arrêté dans les départemens. Soit; mais je dis que, s'il l'y avait envoyé, il aurait fait une chose très louable , quoique inutile , puisque , d'un bout de l'Empire à l'autre , le même sentiment de justice et d'humanité s'est exprimé avec la même indignation , avec le même courage , et a produit subitement ce concert unanime et spontané qui aigrit la rage des misérables affamés de puissance et d'ignominie, mais qui ne parvient pas à les faire rougir.
On assure, et, à dire vrai, bien des circonstances permettent de croire qu'il existe en effet , au sein même de l'Assemblée nationale , un parti de furieux qui veulent renverser les barrières que la Constitution oppose à l'ambition et à Favarice, et, s'ils trouvaient à Paris quelques obstacles, transporter violemment l'Assemblée nationale et le Roi dans des lieux qu'ils jugent plus favorables, en abandonnant les Parisiens récalcitrans à la vengeance et au glaive. Tous n'ont pas l'indiscrète folie d'avouer de tels projets, comme certain prêtre ' jadis connu , m'a-t-on dit, pour avoir mêlé les adulations de la plus abjecte servitude à rinsignifiant bavardage qui, de tout temps, a fait retentir les chaires ecclésiastiques.
* Mourgucs. Il fut nommé ministre de l'intérieur le 6 juin 1792, en remplacement de Roland.
' Cet arrêté du Directoire du département de la Somme , au sujet des éYénemcos du 20 juin 1792, est daté du 22 juin. Il est ainsi conçu : « Le Roi sera remercié de la fermeté qu'il a montrée lors • de l'attroupement séditieux du 20 du présent mois. etc. » Voyez le Moniteur du 27 juin 1792.
* L'abbé Faucher, qui, étant giiand-Yicaire^^de Bourges, avait précité plusieurs fois devant la Cour et avait prononcé l'oraison funè- * bre du duc d'Orléans, petit-fils du régent.
Le Comilé autrichien, tant dénoncé et jamais prouvé, n^était pas aussi vraisemblable et aussi redoutable que ce nouveau complot. Et ce sont des hommes dont les discours et la conduite ne démentent pas le soupçon de complicité à ces détestables trames qui répètent hautement que l'arrêté du département de la Somme est inconstitutionnel! 11 est vrai que, suivant leur usage, ils se contentent de le dire; car ils ne doutent pas (fue ce ne soit eux que Ton choisisse pour donner le privilège d'être crus sur parole. Il est fâcheux qu'ils n''alent pas au moins tenté de balbutier quelque preuve : ils auraient prouvé en même temps qu'à la réserve des clubs, des groupes du Palais-Royal et des brigands du âO juin , toute la France est inconstitutionnelle , puiscfhe toute la France admire et partage le courageux patriotisme de tous ces dignes administrateurs qui , traités (ïhommes corrompus et de contre-révohuionnaires par tous les ennemis de l'honnêteté et des Lois, ont déjà goûté une des récompenses de la vertu , je veux dire : la haine et les outrages des fripons.
Allons, cruels imposteurs ! injuriez bien tous ceux qui, pour le salut et l'honneur de leur patrie , élèvent encore une voix véridique et pure ; font encore entendre les noms de prudence, d'équité, de commisération ; appellent tous leurs concitoyens à la Liberté, et s'efforcent de prouver que la France n'est point entièrement peuplée de frénétiques. Mais vous aurez beau faire, ils périront, ou ils arracheront leur pays à votre tyrannie insolente; ils feront triompher la Constitution et les Lois, malgré votre amas d'écrits perfides et féroces, qui vont partout éteindre la morale, réveiller les passions, offrir aa crime l'impunité et même la gloire.
Si le ministre de l'Intérieur avait fait circuler dans les provinces quelqu'un de ces pamphlets qui irritent l'orgueil et 1 envie, enhardissent les vengeances, montrent des richesses 'à la fainéantise avide, nourrissent de poisons le noir enthousiasme des fanatiques atrabilaires ; s'il eût envoyé aux dépar-
temens quelques ânes de ces Adresses convulsives, touics fabriquées aux mêmes ateliers, toujours applaudies par leurs propres auteurs en présence du Corps législatif, où une poignée de bandits et d'imbécilles est appelée le Peuple , et où ce Peuple est excité à la révolte et aux armes ; s'il eût envoyé ces déclamations dirigées contre un des pouvoirs que la Constitution a créés , souvent écoutées dans le lieu même où la Constitution a été faite; s'il eût envoyé ces nuées de dénonciations vagues et homicides , dépourvues de toute espèce de preuve ; s'il eût envoyé des libelles niaisement atroces où des magistrats disent que le spectacle du 20 juin élail beau, et oii Us rendent grâces à VÊlre-Supréme ; ^ s'il eût envoyé une lettre de son prédécesseur Rofand, ' où la désobéissance du Roi aux volontés de quelques intrigaus est présentée comme an attentat à la Souveraineté nationale, où le Roi est menacé d'incendies et de massacres au nom de la Constitution ; si le ministre de l'Intérieur eût aide a répandre toutes ces feuilles contagieuses, c'est alors que la Constftution , la justice, la morale éternelle, eussent prononcé sa condamnation; mais c'est alors qu'il n'eût pas été accusé.
Il est impossible qu'un bon Français ne gémisse pas et n'ait pas quelque honte pour la France et pour ses Représentans, quand la partialité , l'inconstance , la versatilité de plusieurs délibérations législatives lui montrent avec quel aveuglement l'Assemblée nationale s'abandonne à quelques brouillons, qui la font servir d'instrument à leurs haines el à leurs projets. J'en veux citer deux ou trois exemples , auxquels tous les citoyens qui n'ont pas été endormis pendant cent ans, comme le' héros d'un conte oriental , pourront malheureusement en ajouter beaucoup d'autres.
* Voyez les deux lettres précédentes et le rapport fait à T Assemblée nationale par Pétiou, maire de Paris, sur la journée du 20 juin 1792.
' Cette lettre est imprimée dans le Moniteur du 15 juin 1792.
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On demande à rassembler une armée de dix mille hommes dans les murs de Paris. Ce plan, la manière inconstitutionnelle dont il est présenté , les moyens indiqués pour le mettre à exécution, et plus encore, le nom de ses auteurs et de ses défenseurs, excitent des alarmes générales : on répond qu^il faut avoir une armée de réserve en seconde ligne, dans le cas où les «ennemis du dehors obtiendraient des succès inquiétans pour la capitale. Cette vue est prudente et sage. Le pouvoir exécutif , en rejetant un projet, d'ailleurs détestable, conserve, étend, perfectionne la seule bonne chose qu'on eût présentée pour Fappuyer. D'après les formes que les Lois prescrivent, U propose à rAssemblée nationale de camper trente-trois mille hommes de troupes dans un lieu beaucoup plus convenable ; et TAssemblée nationale a laissé écouler plusieurs semaines sans avoir encore délibéré sur cette proposition, c'est à dire sur la seule idée d'utilité publique que renfermait vne mesure qu'on lui avait fait décréter comme urgente. Ces maîtres de l'Assemblée nationale et de la France ne veulent pas même nous permettre de croire qu'ils ont besoin de se déguiser ; ils ne veulent pas nous cacher que ce prétexte d'utilité publique n'était qu'un appât éblouissant, et qu'au fond ils prétendent avoir une armée contre leurs ennemis, c'est à dire contre tous les gens.de bien ; et, pour nous le bien prouver, en même temps qu'ils laissent à l'écart la proposition des trente-trois mille hommes. Us poursuivent leur plan de rassemblement. Us en ont d'abord commencé l'exécution avec éclat par le moyen de leurs cavernes affiliées; puis ils ont fait justifier, p^r dés décrets, des démarches violentes, illégales, contraires à toute espèce de bon gouvernement. Us osent se flatter d'un triomphe sanglant pour le 14 juillet, jour qui ne devrait rappeler aux Français que des idées de concorde et de gloire ! et leurs amis, et des infâmes, que l'indolence parisienne doit éternellement rougir d'avoir laissé élever aux magistratures municipales , n'ont pas dissimulé leurs espérances
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d'être ce jour-là les chefs d'une fédération cimentée par des meurtres, et de se rassasier à plaisir du sang de tout honnête homme qui affiche pour eux le mépris et Fexécration qu'Us méritent.
Au reste , de tels propos ne sont pas moins dans ceux qui les tiennent une marque de terreur que d'insolence ; et il ne faut pas croire que la France entière se soit donné le mot pour se choisir de pareils chefs , et pour ne nous envoyer ici que des hommes dignes des certificats de patriotisme de M. Lasource. ^
Des exHministres , enfans des clubs , sont accusés , devant l'Assemblée nationale , d'avoir fait sciemment et à dessein des marchés désavantageux au Trésor public; d'avoir mis obstacle à l'approvisionnement d'une armée pour perdre son général ; d'avoir fait des reproches à des administrateurs qui ont détourné les effets de leur perfidie. Je n'ai aucune preuve que ces accusations soient fondées : je ne les connais point ; je n'ai contre ces ex-ministres d'autre présomption que leur conduite, jointe au nom de leurs ennemis et à celui de leurs amis. Mais n'est-il pas étonnant qu'une Assemblée, si souvent agitée au-delà de toute mesure par mille délations absurdes-, quelquefois saisie de coups de foudre aussi difficiles à prévoir qu'à justifier, soit si indifférente et si calme sur les accusa-^ tions les plus graves et les mieux appuyées qui aient encore été faites contre aucun agent public ? Ce qui n'est pas étonnant, c'est que des hommes faits pour trouver du talent et de la vertu dans ces actions , continuent de louer le talent et la vertu de ces ministres.
Une faction de Paris , ou , pour mieux dire , une centaine d'oisifs tumultueux , agissant et parlant dans une Section an nom de leurs voisins qui n'en savent rien , s'arrogent le pou-
* Dans la séance du 7 juin 1792 , le député Lasource ayait fait décréter une liste d'inscription de 20,000 hommes pour l'augmentation des armées: et il avait voté pour une fédération générale , attendu le danger de la Patrie.
voir d'inviler tous les départeniens, par une lettre circulaire, à telles et telles mesures, que nulle Section de TEmpire n'aurait le droit de provoquer, même si elles étaient conformes aux Lots et au bon ordre. Le département de la Seine^Inférieure dénonce cette usurpation, d'un si dangereux exemple; et FAssemblée nationale, à qui Ton fait croire que le ministre de rintérieur est un contre-révolutionnaire, sMl a envoyé pai^ tout Texcellent arrêté du département de la Somme , ne fait pas la plus légère attention à cette lettre du département de la Seine-Inférieure.
Des séditieux armés sont vingt fois venus insulter par leurs menaces et par leurs éloges FAssemblée nationale à la barre, et outrager avec elle le Roi, la Constitution, les Lois, et ils ont reçu des honneurs; et dans cette même Assemblée,' les fougueux ennemis d'un général cher à la Liberté ^ ont voulu le dévouer aux supplices et aux poignards, pour être venu, dans une pétition civique et légale , rappeler à nos Représentans et à tous les citoyens la fidélité scrupuleuse que nous avons tous jurée à la Constitution. Oui, il a eu raison de s'en vanter, eu dénonçant au châtiment des magistrats indignes , en éveillant toutes nos craintes sur les projets et les fureurs de l'hydre jacobine. 11 n'a fait que revêtir de l'éclat que donnent à ses paroles quinze ans d'une reaommée acquise par le courage et par la vertu ; il n'a fait que proclamer , avec une solennité trop nécessaire, le langage constamment tenu par tous les honnêtes gens, et lobg-temps imité par ceux qui depuis trop long-temps feignent de l'être. Certes, pour nous faire mesurer l'abîme où nous précipite cette horde ^e tyrans impunis et d'énergumènes sans frein, il n'avait pas besoin d'emprunter d'autres lumières que les siennes , d'autre témoignage que le sens commun et . que la conscience de tous les Français; et, s'il en avait eube-
• M. de La Fayette. Voyez, dans le Sfoniteur, sa lettre lue à l'Air sciiiblcc naliouale dans la séance du 18 juin 1792.
soin, ce n'est pas, comme Ta prétendu un journaPqne d*ingénieuses noirceurs et de tristes bouffonneries rendent piquant au goût de ceux qui ne sont point révoltés par Fimposture et la mauvaise foi la plus basse , ce n'est pas aux manifestes de Léopold et de Kaunitz qu'il eût été obligé de recourir: il eût allégué des autorités d'un plus grand poids sur les vrais citoyens et sur les sages. 11 eût , pur exemple , cité l'Éloge de Francklin et une foule d'autres excellens écrits de ce même M. Ck)ndorcet, jadis son admirateur et son ami, quand cet homme, alors illustre, n'avait point encore cherché le profit et trouvé la honte à devenir l'ami , le compagnon , l'émule de Brissot et de Marat ; quand il ne s^était pas encore condamné à rougir devant ses anciens écrits, et à souhaiter, pour réussir, que tous ces hommes oublient ses anciens titres à leur estime , comme il les a oubliés lui-même.
P. S, Les réflexions qu'on vient de lire n'étaient pas encore imprimées , lorsqu'on apprit la nouvelle de la prétendue réconciliation des deux partis de l'Assemblée nationale. * Je crus devoir en suspendre la publication , afin qu'on ne pût point m'accuser de vouloir perpétuer des querelles dont on paraissait chercher à éteindre le souvenir ; non que j'aie jamais partagé cette espérance, ou que j'aie jamais cru, avec quelques personnes , qu'il puisse exister une paix sincère et durable entre l'ambition démasquée et la fidélité constitutionnelle; ni que des factieux, après avoir sacrifié toute pudeur et tonte renommée , puissent pardonner à ceux qui les ont dévoilés et flétris; ni que des hommes qui ont tant de si^ets de se
* C'est sans doute la Chronique de Paris, que rédigeait alors Goiidorcet.
' Ou touchait à ranniversaire de la mémorable journée du lA juillet 1790, et ]*on Tenait d'agiter avec force la question du salut de la Pairie, sourdement menacée par des complots tramés au dedans et au dehors.
haïr deviennent amis dès qu'ils s'embrassent Au reste, la trêve n'a pas duré long-temps; elle était d'hier; et aujourd''hui les discours des coryphées du jacobinisme, leurs journaux rédigés par eux-mêmes , nous ont appris ce que c'est que l'olivier présenté parieurs mains, et quelle valeur ces messieurs attachent eux-mêmes à leurs embrassemens et à leurs agapes.
xvni.
Ce 19 juillet 1792.
On prétend , mais cela n'est pas possible , que le ministère va de nouveau être abandonné à Roland, Clavièreei Servant, * Ah! Sire, voudriez-vous gâter le 20 juin?
C;e26juiUetl792.
Le lîbelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français * a pris aujourd'hui an ton de victoire et de menace très remarquable , et plus digne de réponse, quoique non moins digne de mépris que ses autres bêtises et insolences journalières. Il promet de pulvériser la doctrine parricide des §upplémens. Il est bien clair que cet homme n'entend point ^2x pulvériser réfuter avec des raisonnemens et kvec des preuves : si c'était là ce qu'Q entend , il aurait au moins essayé de pulvériser les argumens de ceux
* Ils furent en effet rappelés au ministère le 10 août 1792. ' Le député Brissot
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qui, ayant déToré Tennui de lire ses fastidieux bavardages, et le dégoût de les citer, Tont sans cesse opposé à lui-même , ses adulations pour les despotes à ses adulations pour la populace, sa férocité royaliste à sa férocité démagogique, et, à Taide de ce parallèle, lui ont assuré une place parmi les imposteurs les plus lâches et les plus versatiles qui aient jamais rampé autour de la Puissance, et trafiqué de leur plume et de leur infamie. Les piques, les assassinats, les violences de tonte sorte, sont les seuls moyens de pulvériser qui soient à Fnsage de cette espèce de raisonneurs. L'espoir d'une domination sans bornes perce aujourd'hui plus que jamais dans Tarrogance de sa joie. Jadis, en rappelant à quiconque essayait de le faire rougir qu'il était komme du 10 mars, il semblait promettre le séjour d'Orléans à tous ceux qui le baissent et qui le méprisent; et cette promesse , si elle eût eu son effet, faisait d'Orléans la ville la plus peuplée qu'il y eût jamais eu sous le ciel. Aujourd'hui, des projets plus vastes. Ac^ourd'hui qu'il est bien démontré à l'Assemblée nationale que tous les juges de paix, tous les tribunaux, tous les corps administratifs de l'Empire , sont contre-révolutionnaires , il n'est d'asile que dans la dictature de M. Gensonné. Que les visites inquisi* toriales, les saisies de papiers, les emprisonnemens , fassent VI une prompte justice de tous ces parricides qui ont conspiré ' contre l'orgueil , contre l'ambition , contre Tavidité des décemvirs d'Auteuil et de la Gironde ; contre tous ces ennemis publics qui abhorrent également la tyrannie de la Bastille et celle des clubs : l'auteur du Patriote ne doute pas de son succès. J'ai le malheur d'être en cela de son avis; et, comme il faut que chacun reste fidèle à son caractère, puisqu'il a choisi ce moment de sa toute-puissance pour nous menacer du glaive, il faut de notre côté choisir ce même moment pour le poursuivre plus que jamais de ses affreuses vérités. Ainsi , pour le repos de sa conscience , et pour l'encourager s'il en est. besoin, lorsqu'il écrira ses tablettes de proscription, je
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Ycux qu'il sache que, parmi les auteurs des Supplémens^ il en est sans doute plusieurs, mais au moins un^ dont les méchans^ heureux n'intimideront jamais ni le cœur ni la bouche ; qui , dans les cachots et sous le fer des bourreaux, ne cesserait pas d'en appeler aux lois, aux autorités légitimes, à la justice , à rhumanité , et de dévoiler à l'exécration publique les tyrans déguisés sous le nom de Patriotes; qui est prêt à mourir poui cette doctrine impudemment traitée de parricide; et qui mourra content de n'avoir plus sous les yeux l'avilissement d'une grande Nation, réduite par ses fautes à choisir entre Goblentz et les Jacobins , entre les Autrichiens et Brissot.