‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 28 sur 42 · A SON FRÈRE, MARIE-JOSEPH CHÊNIRR · texte numérisé non relu

A SON FRÈRE, MARIE-JOSEPH CHÊNIRR

Mon frère ,

Le beau présent que tu m'as fait en m'adressant cette tragédie * que j'ai toujours aimée ! Que j'ai eu de plaisir à entendre parler en vrai langage romain ces deux hommes illustres! Sans doute le pauvre Brutus, qui écrivit un livre sur la vertu qu'il avait si bienprdtiquée, ne s'était pas exprimé autrement. Qu'il

*■ Brutas et Cassius , tragédie eu 3 actes , non représenUSe.

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lû'a été doux de voir sur le théâtre les âmes oe ces grands hommes , de ces nobles meurtriers , ces grands tyrannicides avec qui Thistoire m'a fait viyre et que les bavards d'aujourd'hui jugent si bêtement sans les connaître !

Ne crois pas toutefois voir le peuple sentir et applaudir cet ouvrage comme il le mérite. Ces vertus mâles, austères, ne sont point faites pour les peuples asservis qui ignorent tout ce qui les regarde, qui ne savent pas même comment on les gou^ venie , aux yeux de qui cet ardent amour de la Liberté est une passion- chimérique, une vertu de roman, qui, ne cherchant que Famour ou plutôt la galanterie , aime et idolâtre

D'un cothurne indolent la rampante mollesse ,

et qui semble ne pardonner à Corneille, à Racine, à Voltaire, les sublimes chef&-d'œuvre qu'ils ont produits , qu'en faveur des scènes où ils ont été asses faibles pour se prêter à ce mauvais goût. Mais remonte de plusieurs siècles. Imagine-toi que tu vois jouer ton ouvrage à Rome sur le théâtre de Pompée devant Ghœrea, Thraseas, Tacite , les IHine, et vois quels applaudissemens, et combien tous les gens de bien se réjouissent d'entendre parler les derniers des Romains. Et pour comble de gloire, Caïus, Domitien, Néron, ces monstres te récompen^nt par leur honorable haine. Pomjiée fait revivre la tragédie, ne ramollis jamais, qu'elle soit encore la leçon du genre humain, et ajoute sur notre théâtre une quatrième palme aux trois qui font à notre Nation tant d'honneur chez les étrangers et lui en feront tant chez la postérité.

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