‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 29 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

Paris, 21aTilll792.

Gomme j*ai passé la semaine presqa'entîère à la campagne , je n^ai reçu qu^hîer au soir, Monsieur, la lettre que vous iri'avez fait Thonneur de m'écrire au nom de plusieurs bons citoyens comme vous. Souffrez que je commence par les remercier bien smcèrement ainsi que vous, Monsieur, de tout ce que vous voulez bien me dire d^obligeant. Il m'est très doux de vobr que je ne perds point mes peines, lorsque je travaille à mériter Testime des hommes de bien, et des patriotes qui ne sont ni Jacobins ni Feuillans , mais simplement constitutionnels, pour me servir de vos excellentes expressions.

Je vais- maintenant vous exposer en très peu de mots quelles sont mes idées sur le projet dont vous voulez bien me faire part.' Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point j'en approuve Fesprit et le but ; mais je ne sais pas s'il renferme tout ce qui pourrait en assurer le succès, et dans le moment où nous sommes, lorsqu'on tente une chose de cette nature, il faut absolument réussir. Un grand nombre de citoyens, imaginant ne voir là qu'une espèce de rivalité, prendraient vivement parti pour ou contre, et. cela même donnerait un certain lustre au plat triomphe qui s'est vautré dans la fange dimanche dernier. Tout cet amas de drôles qui prétendaient qu'on voulait exciter la garde nationale contre les autres citoyens, ne manqueraient pas d'eidteF la populace contre la garde nationale. Ce triomphe desassassms, s'il a été sot et plat, a du moins été paisible. Vous sentez combien il serait facile à ceux qui en ont été les auteurs, d'empêcher que celui

* Cette lettre est inédite.

* La personne à qui André Chénier répond, proposait une fête cirque en l'iionneur des gardes nationales, en opposition à la scandaleuse fête des Suisses de Cbàlcauvieux.

dont VOUS me parlez le fût également , et combien cette comparaison jetterait de défaveur sur cette fête , aux yeux de ceux qui réfléchissent peu, ce qui n'est pas le petit nombre. Beaucoup de brouillons, parmi lesquels se trouvent plusieurs magistrats, se verraient attaqués indirectement, et ils auraient, pour nous faune reculer, tous les moyens que les fripons auront toujours pour l'emporter dans toutes les petites choses , et quelquefois dans les grandes , sur les honnêtes gens qui se respectent et qui respectent leurs concitoyens.

Mais il me semble qu'en attendant un peu, il ne tardera pas à se présenter. des occasions de fêtes, toutes naturelles, dans lesquelles on pourra d'une manière éclatante repousser les insultes de ces gens-là, en même temps qu'on honorera la Patrie et les bonnes mœurs : se voyant attaqués de toute parts, ils ont eu la bêtise de dire que la fête qu'ils donnaient n'était point en l'honneur des Suisses voleurs et assassins, mais en l'honneur de la Liberté. Or, le SI juin, jour anniversaire de la séance du Jeu de Paume , est le vrai jour où l'on doit donner une fête en l'honneur de la Liberté. Que des citoyens la proposent, d'autres citoyens s'écrieront qu'une pareille fête ne doit pas être une fête privée , etc. Vous sentez avec quelle amertume et quelle dérision on peut rappeler alors ce qui s'est passé. L'Assemblée nationale, aucune administration, aucun Corps constitué ne pourront se refuser d'y assister et de la rendre imposante et magnifique, et voilà déjà l'injure que ces polissons ont faite à la Liberté , en prélendant qu'ils la fêtaient, entièrement lavée. D'autre part, pour honorer lamémoire du frère de M. de Gouvion , et de Désiiles, et des gardes nationales , etc., le 31 d'août , jour anniversaire du combat de Nancy , est l'époque du monde la plus favorable. C'est là que l'on peut et que l'on doit honorer la mon de ces braves gens, maudire la perfidie du général Bouille, etc. Cette fête devient aassi une fête publique , où la garde nationale joue le rôle qui lui convient, et où les assassins et ceux qui les fêtent

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sont misa leur place ; et observez qu'il n'est pas un magistral qui puisse se refuser à cette fête , sous peine de se perdre et de se démasquer sans retour.

Veuillez ex<ïuser, Monsieur, tout ce giiffomage, que je vous ai écrit fort à la hâte, et qui n'est pas aussi court que je vous Ta vais annoncé; si; vous le croyez digne d'être communiqué aux personnes^ au nom desquelles vous m-avez fait llionneur de m'éerâne, et si vous jugez à propos de me faire connaître leurs observations et les vôtres sur ces réflexions quejevoussoumefs^, ayez la bonté de m^adresser votre lettre chez.M. Trudaine,, place Louis XY.; elle me sera rendue à la campagne où Je retouraie ce soir.

Agitées , je. vous prie^ et faites agréer à vos arais> mes re mercimens et ma^reconnaissaoca.

Paria, ce 28 octobre 1702*

Citoyen,

Tai appris avec étonnement, par la lettre que vous m'avez écrite, que mon existence était parvenue jusqu'aux oreilles de rillustre Wiéland, dont je ne connais que le nom et la celébrité, car je n'ai pas le bonheur de comprendre la langue allemande. Quoique je ne devine pas quel motif peut l'intéresser à s'informer de moi , je vais répondre en peu de mots aux questions que vous me faites de sa part.

II demande si je suis encore en vie , et ce cpjte je fais dans ce monde et dans la Révolution?

Je suis encore en vie. Je pourrais ajouter qu'ayant fait da

* Cette lottra est inédite.

BT LITTiRAIRES. 265

bien à pltts d*tiii homme et n'ayant jamais fait de mal à qai que ce soit , je ne dois ayoir couru aucun risque ni avoir eu rien à craindre. Mais M. Wiéland, qui connaît les hommes et lès révolutions-, me répondrait sans doute que ce n'est pas une raison.

Ce que je fais dans la Révolution? l^en, grâce au ciel, absolument rien. C'est ce que je m'étais bien promis dès le commencement. Sachant déjà que le moment des Révolutions n'est jamais celui des hommes droits et invariables dans leurs principes, qui ne veulent ni mener ni suivre des partis, et qui abhorrent toute intrigue. £9igé des maux que je voyais et de ceux que je prévoyais, j'ai, dans le cours de la Révolution, publié de temps en temps des réflexions que je croyais utiles , et je n'ai point changé d'opinion. Cette franchise, qui n'a rien empêché , ne m'a valu que beaucoup de haines , de persécutions et de calomnies. Aussi suis-je bien déterminé à me tenir toujours à l'écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques , et me bornant dans ma solitude à faire, pour la Liberté , la tranquillité et le bonheur de la République , des vœux qui , à dire vrai, surpassent de beaucoup mes espérances.

Je suis fort embarrassé pour répondre à la troisième question , ce que je fais dans ce monde. Si je voulais être sincère, je répondrais, comme à la question précédente, rien. Cependant, comme aux yeux de M. Wiéland un loisir employé aux lettres et à l'étude ne saurait passer pour une oisiveté complète, je lui dirai que, me livrant tout entier aux goûts que j'ai toujours eus, je m'attache, dans la retraite, à une étude approfondie des lettres et des langues antiques, et je consacre ce qui me reste de jeunesse à me mettre en état de suivre un jour ses traces : heureux si je puis , comme lui , faire quelque honneur à ma langue et à mon pays et à moi-même.

L'élégante et ingénieuse lettre de madame votre fille, que vous avez jointe à la vôtre et que je vous renvoie, me fait voir qu'elle est fixée à Gottingue , et qu'elle aime les hommes de lalens. Pourrais-je la prier de faire parvenir mes respectueux

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complimens au savant et judicieux M. Heyne , professeur en cette ville. Je ne suis point connu de lui , mais je voudrais qu'il sût que, dans un coin de la France , il existe un homme qui, sans Favoir jamais vu , oserait presque se dire un de ses disciples, tant il se flatte d'avoir profité à la lecture de ses écrits pleins d'une érudition immense , d'un goût exquis et d'une critique infaillible.

Je voudrais bien aussi qu'elle ne m'acçus&t pas d'indiscrétion, si je lui demandais la permission dem'adresser quelquefois à vous pour obtenir par son moyen des livres qui sont communs dans le pays qu'elle habite et qu'on ne peut pas se procurer dans celui-ci.

Je suis charmé que des occasions aussi imprévues m'aient procuré votre connaissance, et je vous prie d'agréer mes salutations.

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