‹ Œuvres en prose de André Chénier: augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits, etChapitre 34 sur 42 · PIÈCES ATTRIBUÉES · texte numérisé non relu

PIÈCES ATTRIBUÉES

A ANDRÉ CHÉNIER

SUR CAIUS GRACCHDS,

Tr^gétlie de 9Êarie*Joêeph Chénier, repréaeniée au Thââtre'Frafiçais,*

Le sujet de €(au$ Chraechus était plus difficile à traiter et moÎDS faTorable à la cause populaire qu'on ne le croirait d'abwd. MaMy , dont la censure n'est pas suspecte lorsqu'il parle des républiques et des tribuns, nous dépeint Caïus Graechus comme un homme plus épris de la faveur du Peuple que d'amour pour la République ; et la loi agraire , qui servait de prétexte à /ses projets ambitieux , lorsqu'on a voulu la faire revivre dans ces jours de crise et de Révolution , a été repoussée méffï^ h la tribune des Jacobins.

* Cet article, inséré dans le Journal de Paris du 11 février 1702, est d'autant plus remarquable qu'il signale la présence d'André Chénier dans la rédaction du Journal de Paria; en effet, son premier article avoué parut le lendemain dans le Supplément du 12.

â76 OBUYRES POUTIQUES

Pour le rendre intéressant, M. Ghénier a été obligé de chaoger le caraclère connu de Caïus,

Des lois et point de sang ,

dit-il , et plus loin :

Non , non , Va Liberté n'est point l'indépendance.

Quelques particuliers ont voulu faire sortir de la salle les personnes qui applaudissaient ces vers. Ces particuliers ne sont sûrement ni les amis de M. Ghénier, ni ceux de la chose publique.

n y a dans cette tragédie peu d'action et beaucoup de discussions ; mais il y a dans ces discussions un grand nombre de beaux vers, et le dialogue est nenreux et précis.

On a fort applaudi les deux premiers actes, quoiqi/*H résultât beaucoup de bruit du choc des opinions contraires.

Le troisième acte a été moins heureux, quoiqu'il n'ait point essuyé de murmures.

En général, cet ouvrage ne peut que confirmer la haute estime qu'ont inspirée les talens et les succès de M. Ghéirier.

M. Monvel a rempli le rôle de Caîus avec ce talent profood et élevé qui le place à la tète de ce qui nous reste d'acteurs tragiques. Le caractère superbe de Comélie, et le caractère doux et sensible de l'épouse de Caîus ^ ont été parfaitemeut saisis par M">«' Yestris et de Garcins. Le rôle de H. Talma était moins important; mais il a déployé sur la tribune aux harangues ces attitudes antiques et pittoresques qui s'étaient fait admirer sur le théâtre de la Nation dans le personnage de Proadus,

M. Valois a rendu avec beaucoup de sens et de noblesse le rôle du consul Opimiuê,

La richesse et la fidélité des costumes et des décorations, si nécessaires à l'illusion théâtrale, méritent beaucoup d'éloges et font honneur aux entrepreneurs de ce théâtre.

ET UTTÉRAmBS. 277

jusqu'à quel point un bon citoyen peut-il se permettre de disapprouyer le corps legislatif.

Ce 18 février 1792.

Une loi coRStitutionnelle prononce une peine contre celui qui attaquerait le respect dû aux autorités constituées. Je n'entreprends pas d'interpréter cette loi, dont Tesprit n'est certainement pas de nous «défendre de juger la conduite des fonctionnaires publics. Je ne parle que pour les bons citoyens qui, nop contens de se renfermer dans les bornes prescrites par la loi , veulent se montrer plus scrupuleux qu'elle, et n'ayant pour objet dans leurs écrits et dans leurs discours que l'intérêt public , veulent éviter qu'un zèle indiscret pour la vérité ne les entraîne loin du but où tendent leurs efforts.

Tous les hommes , quelque pouvoir qu'ils exercent , quelque rang qu'ils occupent, sont également sujets à l'erreur; tous ont un égal besoin d'être tout à la fois éclairés et contenus par l'opinion publique; et ce besoin est plus impérieux encore pour ceux dont l'influence et le pouvoir rendent les décisions plus importantes et les erreurs plus dangereuses. Il est donc désirable que la voix des citoyens se fasse entendre au Ck>rps législatif et que l'opinion exerce sur sa conduite une censure décente mais sévère. Sans se livrer à cette admiration surperstitieuse ou peu sincère qui adore dans les législateurs jusqu'à des erreurs reconnues, et croit devoir à leurs décisions , non seulement le sacrifice de sa volonté , mais aussi celui de sa raison , il faut se défendre de cette déclamation amère et chagrine qui se plaît à retracer les maux , sans permettre d'en envisager le terme ou le remède ; il faut dire la vérité avec le angage qui convient à des hommes libres, aussi éloigné du ton caressant de la flatterie que du ton insolent de la révolte.

Lorsque la Loi est faite, nous dit-on, il ne faut plus songer qu'à la respecter et à y obéir. Il faut y obéir et la respecter

27d (»UVttES POLITIQUES

sans doute; mais Tobéissance ne nous ôte ni le droit ni le devoir de la juger avec impartialité , parce que , indépendamment de la possibilité de la révoquer ou d'en corriger les effets, si notre obéissance est aveugle et muette, nous perdrons Fespérance de changer un faux système de législation, et à une mauvaise loi nous verrons succéder une loi plus mauvaise encore.

SHl arrivait que FÂssemblée législative s'enivrât avec trop de complaisance des applaudissemens de la portion du Peuple qui Tentoure ; si , trop sensible à cet hommage partiel et souvent aveugle , elle était sourde au véritable vœu de la majorité dont une admiration bruyante intercepterait Taccès, ne serait-U pas permis aux citoyens, alarmés de cette erreur, de chercher à la dissiper? N'aurions-nous pas le droit de dire aux hommes chargés du soin de nos plus grands intérêts : Ne cherchez pas, n'encouragez pas la flatterie ; accueillez la vérité et vous connaîtrez Topinion publique. Interrogez-la , non pour y obéir aveuglément, car nous ne vous avons pas revêtus du pouvoir de faire des Lois pour nous réserver celui de vous les 4icter; mais cherchez-y d'utiles conseils. Surtout si des passions violentes viennent agiter le Peuple et altérer le cours de la raison publique, isachez vous préserver de leur influence; comment parviendriez-voos à diriger les mouvemens du Corps politique, si vous vous y laissiez entraîner les premiers? Le Peuple, flatté d'abord de voir le pouvoh*, émané de lui, devenir l'instrameifttde ses fantaisies et de ses passons , éproaverait bientôt le besoin d'une autorité réprimante qui le défendit de ses propres excès , et il vous rendrait responsables de ceux où il vous aurait entraînés.

Gardez-vous de confondre la pétulance et la colère avec le courage et la fermeté; croyez que ce n'est pas avec des résolutions précipitées, dictées par la passion et emportées par la violence, qu'on peut accorder la fierté et la dignité d'une grande Nation avec les intérêts de son bonheur et de sa tran^ quillité ; le courage qui convient à des législateurs n'est pas

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celui qui court au devant du danger, mais celui qui Tattend ; leur premier devoir est la prudence , parce que le premier besoin du Peuple est la paix : bientôt , abattu par le premier re. vers ou fatigué des troubles que votre imprudence aurait faii naitre ou éclater, il pourrait vous demander compte un jour du sang qu'une fausse démarche aurait fait couler.

Au reste , quel que soit le danger qui vous menace, croyez encore que tous les bons citoyens, en désapprouvant votre conduite, se rallieront autour de vous; et que ceux qui auraient été les premiers à vous avertir, seraient aussi les premiers à vous défendre. Quand il en sera temps , nous saurons braver le danger; aujourd'hui, c'est à vous à le prévenir. Gomme nous n'avons pas encore une longue expérience de ]a Liberté , U doit être permis de consulter l'expérience des autres ; un peuple voisin et libre comme nous, quoique sous une autre forme de gouvernement, s'offlre d'abord à nos observations. Les Anglais , preneurs outrés de leur Constitution , quand ils en parlent chez les autres ou quand ils la comparent aux autres Constitutions, ne se livrent pas à une admiration aussi aveugle quand ils en parlent entre eux et quand ils la coBfiidèrent en elle-même. Us ne se dissimulent pas les abus nombreux qui en ternissent l'éclat et qui en balancent les avantages , et même au sentiment des inconvéniens réels qu'ils en éprouvent, ils unissent souvent, dans leurs plaintes^ l'orgueil d'une raison dédaigneuse et l'amertume d'une humeur atrabilaire. Ils sont généralement frondeurs , et parlent sans ménagement de la corruption de leurs représentans. Aucun peuple cependant ne nous ofire l'exemple d'une soumission plus scrupuleuse aux Lois. Pourquoi cette différence apparente entre leur conduite et leur langage? C'est que les Anglais savent que leur Liberté, quoiqu'imparfaite à quelques égards , est cependant Coudée sur des bases assez solides pour résister a l'influence d'une décision défectueuse du Corps législatif, parce qu'ils savent que le maintien de la Liberté dépend essentiel-

lement de l'exacte observation des Lois , et qu'elle souffrirait plus de leur infraction que de rétablissement de la plus mauvaise loi possible.

Nous , qui avons voulu fonder notre Constitution sur la raison , pourrions-nous redouter son examen pour nos Lois? Non, sans doute. Si notre Constitution est bonne et si nous sommes dignes de la Liberté, nous pouvons, sans danger, tout dire et tout entendre. La censure ne doit connaître d'autres bornes que celles de la vérité dans les principes et de la modération dans l'expression. Il faut accoutumer le Peuple, non pas à approuver toujours les Lois auxquelles il doit obéir, mais à (Mit toujours aux Lois , lors même qu'il les désapprouve.

sua l'abus des mots.

Ce 20 avril 1792.

Quand on songe que le plus grand nombre des hommes de toutes les classes est gouverné par des mots, on ne peut être indifférent sur l'acception «{u'ils reçoivent du hasard et qui en pervertit si souvent le sens primitif.

Qu'il me soit permis de citer un mot trivial accrédité d*Qn côté par d'insipides plaisanteries, de l'autre par des déclamations absurdes ou perfides. Lorsque le mot de san^-culoiu s'introduisit dans la conversation , quelques hommes s'en servirent assez habilement pour attirer à leur parti tout l'intérêt qu'inspire la pauvreté, et pour charger ceux qui n'en sont pas, de toute la haine que mérite l'opulence oi^eilleuse et sans pitié. Â Dieu ne plaise que la pauvreté puisse jamais devenir l'objet d'une odieuse plaisanterie! que l'aspect des haillons excite la dérision ! Celui qui rit du malheur de son semblable, de quelque parti qu'il soit, quelque opinion qu'il professe, est

certainement un misérable indigne du nom d'homme. Sans être Jacobin, sans se décorer du titre aujourd'hui trop fastueax de sans-culoUe, on peut savoir que le malheur a droit non seulement à la compassion, à l'intérêt, mais même au respect.

Ees est ioera miser.

En se livrant à une plaisanterie légère, imprudente et d'assez mauvais goût , ce n'est point la pauvreté qu'on a voulu jouer, c'est l'affectation et la singerie de ceux qui s'abaissent au rang du pauvre pour acquérir de l'élévation et des richesses ; qui se couvrent des haillons de l'indigence pour parvenir à des places lucratives ou honorifiques; ou qui, s'ils sont de bonne foi, hnitent l'orgueilleose humilité du Cynique qui foulait aux pieds le faste de Platon^ par un faste plus grand encore. Pour détromper les soi-disant sans-culottes, ne leur laissons pas ignorer que cette dénomination n'a pu devenir ridicule'que depuis qu'ils se la sont appropriée; depuis qu'ils en ont fait le mot de ralliement de leurs agens et qu'elle est devenue synonyme de brigand et de brûleurs de maisons. Elle ne désigne plus celui qui manque d'un vêtement essentiel, mais celui qui, indépendamment du vêtement qu'il a, veut encore s'approprier celui de son voisin. Prendre les livrées de la misère en courant après les jouissances du luxe et de l'opulence, c'est une ridicule parodie, une profanation criminelle, bien insultante pour les vrais pauvres ; c'est une basse flatterie bien injurieuse pour leur raison. C'était ainsi que les courtisans de nos rois et de nos princes, non contens d'adopter servilement leurs opinions, leurs passions, leurs goûts, se couvraient encore de leurs couleurs. Rendons au Peuple français la justice de croire qu'il faut, pour le séduire, un artifice moins grossier.

Si, aux yeux de quelques hommes, la nudité a pu paraître le signe du patriotisme , ne nous étonnons pas que richesse

soit devenue synonyme d'aristocratie. Le mot d'oriafoeratie , ians son acception première, dans celle qu'il avait reçue au commencement de notre Révolution, désignait celui qui voulait concentrer l'autorité dans une classe privilégiée; or^ il est évident que les hommes riches, qui ne sont point de cette classe privUégiée, ont un intérêt directement contraire. Si, au lieu de vouloir faire du Peuple Tinstrument d'un parti , oo cherchait à lui donner des idées justes, on lui dirait que l'inégalité dans la distribution des richesses doit être l'effet naturel et nécessaire de la Liberté, qui favorise le développement des facultés inégales des hommes et de l'industrie» quela.Nature a inégalement réparties entre eux. L'usage d'une gramde fortune, loin de disposer celui qui la possède à Texcès de l'ambition, à l'usurpation exclusive du pouvoir, lui inspire plutôt une lâche et coupable indifférence, et tend à l'endormir au sein des jpuissances variées à l'infini que ce pays offre plus qu'aucun autre.

11 n'est pas douteux que les lois, loin de favoriser ou de perpétuer cette inégalité , maladie incurable des sociétés^ industrieuses et commerçantes, doivent tendre à la réprimer, à en tempérer l'excès; mais, il est un terme où. la puissance des lois s'arrête. C'est au commerce alors à réparer le mal qu'il fait. C'est lui qui rend l'opulence tributaire de l'industrie et qui donne à tous l'espérance d'acquérir un jour ces richesses si désirées , qui ne peuvent être simultanément le partage de tous. Par lui la fortune sourit à tous les travaux et récompense tous les efforts.

Vous qui portez envie à ces heureux du siècle, dont le sort vu de plus, près vous inspirerait peutrêtre une juste con^ias^ sion, à qui le superflu de leurs richesses donne plus. de besoins factices que de jouissances réelles, laissez-les étaler fastueosèment les marques de ces excès d'opulence qui vous semble une insulte à votre pauvreté ; c'est un tort dont il faudra bien qu'ils se corrigent ; l'abus de leurs richesses en tarva la source^

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et d^autres fortunes s'élèveront bientôt sur les débris de la leur.

Aigrissez Tune contre Tautre les classes que la fortune a inégalement partagées ; excitez Tenvie et la haine dans les uns, la crainte dans les autres, et vous verrez le riche enterrer son or, les stipulations commerciales cesser, et le numéraire disparaître. Ne vaudrait-il pas mieux resserrer les liens que forment entre les hommes les besoins réciproques, et les liens plus doux encore du bienfait et de la reconnaissance?

Je ue relèverai pas ici toutes les acceptions données au mot de patriotisme ; je ne compterai pas les brigands qui se sont décorés du nom des patriotes ; mais je m'indignerai de la lâche indifférence avec laquelle les vrais patriotes ont vu cette usurpation sacrOége. Certainement des mots ne tromperont pas les hommes accoutumés à réfléchir sur le véritable sens des choses ; mais ii*est-il pas à craindre que, séduits par un- beau nom,.des gens de bien peu éclairés ne croient marcher à la Liberté sur les pas des brigands? N'est-il pas à craindre que , revenus de leur erreur, ils ne jugent de la Liberté par ceux qui s'en disent les appuis et n'abandonnent pour jamais sa cause? Âb ! la Liberté, ce serait la calomnier étrangement que de la reconnaître aux faits défigurés sous lesquels on nous la présente aujourd'hui. La Liberté, si souvent invoquée, si cruellement outragée parmi nous, ne serait^Ue qu'un vain nom ou n'aursdt-elle d'asUe sur la terre que dans quelques âmes indépendantes et fières qui savaient sentir ses douceurs et conserver le dépôt.de ce feu sacré au milieu de la servitude et presque dans les cachots du despotisme? Les hommes sont-ils condamnés à ramper toigours sous le joug avilissant de la Terr reur ou. sous le joug plus honteux encore du fanatisme et de l'esprit de parti? Repoussons cette idée pénible et démentie par quelques nouveaux exemples. Puisqu'il est des peuples < libres, nous le serons. Ceux qui nous ont précédés ont suivi comme nous une route pénible et détournée « Ne nous décourageons pas et nous connaîtrons la Liberté, malgré les ennemis plus dangereux qui travaillent à la déshonorer»

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