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LETTRE DE LA COMTESSE ALFIERI

A AXDRÉ CnÉNIER

Le 5 mai 1790 2.

J'ai eu soin de remettre votre lettre au bon général Paoli, qui a plus l'air d'un bon homme que d'un héros, cependant on le regarde comme tel à Paris; il a fait son salamalec à l'assemblée législative, où son discours a été applaudi ; le pouvoir exécutif l'a bien traité aussi ; pour le véritable exécutif qui est M. de Lafayette, il l'a fêté parce que dans ce moment tout ce qui a eu l'air de connaître la liberté ou de sacrifier pour elle doit être distingué par lui ; ainsi le général est content et j'en suis bien aise parce que je l'aime aussi. Je le vois quelquefois; mais, étant sur le pinacle, il n'a guère de temps à lui. Notre liberté s'établit lentement. Je crois que nous serons encore lungtemps dans l'anarcliie. C'est une belle et bonne chose que cette liberté ; mais il est bien dur de la voir prendre possession d'un pays. Quel spectacle affligeant elle occasionne !

1. Il s'agit sans doute d'un article inséré dans un journal du temps, ou lu h. la Société de 1789.

2. Voyez la notice biographique, pige ix. dans le tome I des Œuvres poétirjues.

nu 18.

Toutes les choses même les meilleures dans ce monde doivent être vues de bien loin. La comparaison n'est pas noble, mais pour vous qui êtes gourmand elle ne vous déplaira pas ; c'est comme un bon diner qui a un coup d'œil excellent sur la table, mais si on l'avait vu préparer, il aurait dégoûté: je crois qu'il en est de même de la liberté.

A propos de dîner, je crois que vos maux viennent de trop manger; vous êtes gourmand, l'ambassadeur fait bonne chère, vous êtes faible, vous vous y livrez, de là dérivent tous les petits maux et les grandes mélancolies dont vous souffrez. La sobriété préserve de tout cela, elle tient le cœur content et l'esprit joyeux ; l'esprit et le cœur dépendent beaucoup du physique, ne vous en déplaise ; nous ne sommes pas aussi spirituels que bien vous croyez ; ainsi donc, pour être maître de ce physique, il faut de la sobriété. Je vois d'ici toutes les objections que vous avez à me faire, parce que je connais votre penchant naturel pour la bonne chair.

Comme je me suis trouvée dans le livre rouge *, j'attends ce que l'Assemblée nationale fera de ceux qui y sont, pour me décider à mon voyage d'Angleterre. Ainsi, si vous arrivez bientôt, vous me trouverez encore à Paris, attendant les décrets de ses législateurs sur ma fortune. S'ils me traitent mal, j'aurai un peu moins de serviteurs et de coursiers ; mais j'aurai toujours des anchois et de l'huile de Provence à vous donner, et un diner bien sobre qui vous remettra l'estomac. La diminution de fortune ne fera aucun changement à mon bonheur, je ne fais pas grand cas du luxe que tout le monde estime tant; mes amis, des

1. Celait comme veuve Ju dernier des Sluarts (Charles-Edouard), qui avait pris le nom de comte d'Albany, que la comtesse d'Albany (devenue, après la mort de son mari, en 1788, la femme du comte Allieri) avait reçu une pension de la cour de France. C'est pour cela que son nom se trouvait sur le livre rouge, dont l'Assemblée nationale consliluante avait deman lé la communication par uu décret rendu le y mars 1790. (Gab. de Chéiiier.)

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livres et mon dessin me tiennent lien de tout ; la moitié de ma vie est écoulée, il m'en reste assez pour arriver à la fin. Revenez bien vite, puisque vous ne pouvez pas passer l'été en Angleterre, soyez persuadé que j'aurais un grand plaisir à vous voir et à vous entendre. Le comte Alfieri me charge de vous dire la même chose. Si vous voyez lady Payne, dites-lui mille choses tendres de ma part, et diteslui que, d'abord que j'aurai fixé le jour de mon départ, je le lui manderai pour qu'elle me charge de ses commissions, fussent-elles même de la charge d'un mulet; je suis à ses ordres.

L'intrigue contre M. Hermann est un peu assoupie, mais le Monsieur qui a envie de sa place n'en démordra pas, c'est un bas valet des commis des bureaux qui mine sous terre. Adieu, ayez soin de votre santé, je vous en prie, et croyez que je m'intéresse sincèrement à vous. Le chevalier de Pange est à la campagne en Bourgogne, il va aller en Suisse; j'en suis bien fâchée, car je l'aime de tout mon cœur.

A SA iMAJESTÉ STANISLAS-AUGUSTE Roi de Pologne, grand-duc de LithuanieK

Paris, i8 octobre 1790.

Sire,

J'ai reçu des mains de M. Mazzai la médaille dont Votre Majesté m'a destiné l'honorable présent. Il m'a fait connaître aussi avec quelle indulgence elle s'est exprimée sur mon compte, en jugeant digne d'une

1. « Le livre de M. Clicnicr, écrivait le roi de Pologne, m'a paru si modéré, si sage, si propre à calmer reffervescence, et si applicable même à d'autres pays^ que je le fais traduire. J'ai pensé que la mé-

traduction en langue polonaise VÂvis aux Français que j'ai publié depuis quelques mois.

Ma surprise a égalé ma respectueuse reconnaissance ; mais attentif depuis longtemps à tout ce qui se fait sur la terre pour le rétablissement de la raison et l'amélioration de l'espèce humaine , je n'étais pas assez étranger aux affaires de la Pologne pour ne pas connaître le caractère de Votre Majesté, et le prix dont un pareil suffrage doit êlre aux yeux d'un honnête homme : aussi dois-je avouer que l'inscription de la médaille ne peut manquer de m'enorgueiliir un peu, car elle me rappelle que c'est uniquement la pureté de principes que j'ai essayé de développer, et le désir ardent que j'ai eu d'être utile, qui m'ont valu l'honneur que je reçois, et qui vous ont fait chercher dans la foule un inconnu pour le prévenir par des marques aussi flatteuses de votre approbation. Vous avez. Sire, applaudi aux souhaits et compati aux chagrins d'un homme pour qui il ne sera point de bonheur, s'il ne voit point la France libre et sage; qui soupire après Pinstant où tous les hommes connaîtront toute Pétendue de leurs droits et de leurs devoirs; qui gémit de voir la vérité soutenue comme une faction, les droits les plus légitimes défendus par des moyens injustes et violents, et qui voudrait enfin qu'on eût raison d'une manière raisonnable.

daiile ci-jomte serait une marque convenable du cas que je fais de celle production, et de l'opinion que j'ai de l'auteur. » (\olc écrite de la main d'André Chénier, au bas d'une copie aut'^graphe de celle lellrc.)

Si l'ouvrage, quel qu'il soit, que j'ai publié dans ces intentions, survit aux circonstances qui l'ont fait naître (et il n'est pas impossii)le que le souvenir des distinctions dont Votre Majesté l'a honoré lui assure cet avantage), ce sera, je n'en doute pas, un des traits dont on se servira pour caractériser notre siècle et l'époque où nous vivons, qu'un pareil écrit ait été une recommandation auprès d'une tête couronnée. Mais cette particularité sera à peine remarqual)le dans l'histoire d'un homme-roi, dont la vie entière, animée du môme esprit, n'aura été qu'un enchaînement d'efforts pour rappeler les hommes, ses concitoyens, à des institutions saines, et les élever à la hauteur de la liljerté; et qui, dans le dessein de poser ou d'affermir dans sa patrie les fondements d'une constitution équitable et forte, aura mis en œuvre autant de soins, de ressources et d'activité que les rois en auraient employé jusqu'ici à outrager la nature humaine, et à éterniser son esclavage et sa honte. Les fables nous racontaient de semblables choses d'un Thésée; et si les historiens antiques y joignent les noms d'un ou deux rois, à qui elles attribuaient aussi cette divine pensée de rendre les peuples heureux par la liberté, et de circonscrire eux-mêmes leur pouvoir dans les justes limites de la loi et de la félicité publique, le spectacle de ce qui s'était passé dans notre Europe nous faisait rejeter ces histoires parmi les fables. Celte incrédulité ne sera plus permise à ceux qui de nos jours tourneront les yeux vers la Pologne.

Je reconnaîtrais mal la bienveillance honorable que

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Votre Majesté m'a témoignée, si je l'embarrassais ici par des louanges que ceux qui les méritent n'aiment pas à recevoir en face. Je crois d'ailleurs que les princes capables de concevoir et d'exécuter de si belles entreprises goûtent dans leur conscience une satisfaction trop au-dessus des louanges. Après ce témoignage intérieur, quel autre plaisir pourrait vous toucher, si ce n'est la réussite complète de ces vues humaines et bienfaisantes, et la douceur de sentir un jour et d'entendre tous les Polonais avouer que leur bonheur est votre ouvrage ? Et il ne manquerait rien sans doute à la récompense qui vous est due, si ce noble exemple fructifiait à vos yeux dans tous les empires, et pouvait être imité par tous les rois. Puisse ce dernier succès vous être aussi assuré que les bénédictions de vos contemporains et de la postérité !

Agréez avec bonté , Sire , Pexpression de mon respect et de ma reconnaissance, et les vœux ardents que je fais pour votre prospérité, que vous avez inséparablement attachée à celle de notre brave nation.

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