DES AMIS DE LA CONSTITUTION
[Cet écrit fut composé dans les derniers temps de l'ancien ministère. Je l'avais annoncé et je me préparais à le publier, quand le roi choisit de nouveaux ministres. Voyant le mauvais succès de la petite guerre faite aux jacobins, je me crus dispensé d'entamer une discussion polémique avec mon frère. Cependant, les attaques se renouvellent, et l'on semble provoquer ma réponse. La voici.]
Depuis quelques mois on a vu se développer un plan régulier d'attaques, dirigé contre les Sociétés des Amis de la constitution. Les journaux ouvertement contre-révolutionnaires, les journaux modérateurs, le club constituant, les cinq ou six minorités qui donnent sans cesse le nom de factieux à l'immense majorité de la nation, tout s'était réuni pour cette grande affaire. Le cri paraissait universel, et les nombreux ennemis des jacobins se promettaient hautement leur dissolution prochaine . Une petite maladresse a déconcerté tant de manœuvres savantes. Le ministre de l'empereur dénonce à son tour les jacobins,
1. Cet article, écrit, eo effet, le 7 mars, sous le ministère Delessart, quelques jours avant ravénement du ministère girondin, fut publié dans le Moniteur du II mai 1792. C'est la réponse à l'arlicle d'Antiré Chénier, inséré, le 26 février, dan» le dix-neuvième supplément du Journal de Paris. (B. de F.)
comme des hommes intraitables qui ne veulent point de Chambre haute, qui défendront jusqu'à la mort l'égalité politique et la souveraineté du peuple, cette partie accessoire de notre constitution. Des hommes trop méfiants ont douté de l'intérêt sincère que la liberté française inspirait à Léopold ; et cette dénonciation diplomatique leur semblait réfuter suffisamment toutes les autres. Cependant il est nécessaire d'examiner à fond des accusations qui se multiplient chaque jour, et de combattre des déclamations par des raisonnnements. Entre les ennemis des jacobins, je ne m'adresse qu'à ceux qui font profession d'aimer la liberté, de chérir la constitution tout entière. On a distingué, dans ce nombre, un citoyen qui m'est uni par les liens du sang et de l'amitié. La connaissance que j'ai de son caractère moral me donne le droit d'affirmer qu'il n'a énoncé son opinion que d'après une conviction intime ; mais je le crois dans l'erreur et je crois cette erreur dangereuse. Aucun n'a revêtu ses accusations d'une forme plus énergique. C'est donc à lui surtout que je vais répondre avec les ménagements que je dois à un frère, à un citoyen digne d'estime ; mais avec le respect que je dois à la vérité, qu'un homme libre ne peut ni dissimuler ni affaiblir, quand il s'agit de l'intérêt public.
Ce qui doit frapper d'abord, ce qui doit sembler étrange en lisant cette dénonciation , c'est de voir quelques faits isolés, les discours de quelques individus, servir de prétexte à des généralités injurieuses contre sept ou huit cents Sociétés. Ces assemblées, composées de députés, de magistrats, de juges, de philosophes, d'hommes de lettres, de commerçants, d'artistes, d'ouvriers, de cultivateurs , sont dénoncées à la France et à l'Europe comme des écoles de mensonge, de brigandage et d'homicide. On les accuse de prêcher sans cesse la violation des lois et le mépris des propriétés, et huit pages d'assertions de cette nature ne sont étayées d'aucune preuve. Et c'est l'ouvrage d'un homme de mérite qui se plaint d'entendre souvent dénoncer, sans preuve , des ministres et d'autres fonctionnaires publics ! Ce qu'il trouve injuste à leur égard , serait-il
louable quand il s'agit de quatre cent mille citoyens , qui n'ont commis d'autres crimes que de s'intéresser à la chose publique , et de jouir d'un droit garanti par la constitution ?
J'ouvre celte constitution, si souvent éludée par les ennemis du peuple, et j'y trouve ces paroles dès les premières pages, dès le premier titre : « La constitution garantit pareillement, comme droit naturel et civil... la liberté à tout homme de parler, d'écrire, de publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure ni inspection avant leur publication, et d'exercer le culte religieux auquel il est attaché ; la liberté aux citoyens de s'assembler paisiblement et sans armes, en satisfaisant aux lois de police. »
Que font les sociétés dont il s'agit ? Elles s'assemblent paisiblement et sans armes ; les membres de ces sociétés parlent, écrivent et publient leurs pensées. Comment donc un homme d'esprit, qui certainement a bien lu la constitution, put-il proposer d'anéantir des sociétés qui n'existent qu'en vertu des dispositions fondamentales de cette constitution ?
Je suppose un moment que l'on ne puisse nier les faits reprochés avec tant d'amertume à tel ou tel membre des jacobins, à telle ou telle Société des Amis de la constitution : de pareils faits, quand ils seraient beaucoup plus nombreux, ne prouveraient rien contre la masse entière de ces assemblées patriotiques ; ils ne tiennent point à leur essence. Lorsqu'un individu viole les lois, il faut le punir; lorsqu'une Société entière outrepasse les droits garantis par la constitution, il faut la réprimer et la contenir dans ses limites ; mais, au nom de la raison , quelle proportion peut-il y avoir entre ces délits particuliers et la proposition de détruire huit cents Sociétés dont l'existence est légale ? Lorsqu'un ministre est coupable, faut-il punir tous les agents du pouvoir exécutif? Une pareille proposition paraîtrait d'une absurdité révoltante. La nature des choses chauge-t-elle selon les individus ? et ne faut-il pas être Juste, même envers les jacobins.
Avec de la justice et de la logique, on ne jugera pas une Société entière, encore moins huit cents Sociétés, d'après l'opinion d'un de leurs membres, et l'on ne se permettra pas de dire qu'une Société adopte cette opinion en la faisant imprimer. Quelques formes d'éloquence, quelques idées qui peuvent mériter l'examen, suffisent très-souvent pour déterminer le vœu de l'impression. On peut reprocher aux Sociétés d'être un peu faciles sur ce point, mais cette facilité n'a rien de coupable. Souvent elles ordonnent à la fois la publication de deux opinions contradictoires : il est évident qu'elles n'adoptent pas à la fois ces deux opmions.
Est-ce bien sérieusement que l'on accuse les sociétés des Amis de la constitution de penser ou d'avoir l'air de penser que leurs tribunes forment le peuple, dans le sens où ce mot veut dire la nation, le souverain ? Un aussi étrange reproche peut-il mériter une réponse? Les jacobins ontils proposé à leurs tribunes de faire des lois ou d'élire des autorités constituées ? Telles sont les fonctions de la souveraineté. Quant au droit d'approuver ou d'improuver ce qui se dit, ce qui s'écrit, c'est un droit qui appartient, non pas seulement à tous les citoyens, mais à tous les hommes. C'est à quoi se réduit, jusqu'à présent, la souveraineté des tribunes, aux jacobins comme ailleurs, et je ne vois rien là qui doivent entraîner la ruine de la chose publique.
Non : les principes des jacobins ne menacent point les propriétés : les Amis de la constitution savent très-bien que, là oii les propriétés ne sont point protégées, il n'y a plus de liberté, plus de lois, plus même d'industrie. Non : l'industrie et le commerce ne sont point représentés comme des délits, au milieu de ces assemblées patriotiques, dont l'immense majorité est industrieuse et commerçante. Non : toute absurdité n'y est point admirée, pourvu qu'elle soit homicide; tout mensonge n'y est point accueilli, pourvu qu'il soit atroce. A de simples assertions, de simples dénégations suffisent. Il reste maintenant à s'étonner qu'on ait osé se permettre des allégations si graves, sans fournir
des volumes de preuves. On pourrait encore s'étonner qu'un certain parti trouve de la logique et de la modération dans ces injures variées avec éloquence, si les hommes qui ont exercé leur raison n'étaient pas convaincus que les passions sont toujours absurdes dans leurs jugements.
Les monstres d'Avignon n'ont point trouvé, parmi les jacobins, des amis, des défenseurs, des jaloux. Mais la raison a trouvé, dans cette société, comme au sein du Corps législatif, des hommes qui, jetant les yeux sur les troubles d'Avignon, se sont convaincus que cette malheureuse ville a vu dominer tour à tour deux partis acharnés l'un contre l'autre et luttant de crime à succès égal. Ils ont considéré que toutes les familles d'Avignon renfermaient des coupables de l'un ou de l'autre parti; que, par conséquent, juges, témoins, accusateurs, tout serait récusable, et que l'amnistie convenait mieux en de pareilles circonstances, pour ramener l'ordre et la paix, qu'une procédure criminelle , qui serait elle-même une suite de forfaits et de vengeances.
La société des jacobins ne regarde point comme des perfides tous ceux qui ne sont point au nombre de ses membres et de ses amis. Elle sait distinguer, parmi ses adversaires, les hommes faibles qui se laissent entraîner par les déclamations d'un journal ; les hommes ardents et prévenus qui l'attaquent avec fureur, en avouant qu'ils ne l'ont jamais vue ; les ennemis de l'égalité, les amis d'une Chambre Jiaute, les ambitieux qui trouvent en elle une barrière insurmontable ; entin les perfides qui l'ont abandonnée quand ils ne pouvaient plus la tyranniser ; les factieux que Mirabeau voulait combattre dans les derniers temps de sa vie ; les intrigants qui ont insulté ce législateur d'une manière atroce, dans le moment même où il s'arrachait aux adulations du club de 89 pour se réunir aux jacobins calomniés.
Certes je ne disconviendrai pas que le gouvernement est plongé dans une effrayante inertie; mais ce n'est pas aux jacobins qu'il faut l'imputer. Cette inertie du gouver-
nement cessera quand il voudra prendre de l'activité ; quand les hommes qui parlent sans cesse du respect qu'on doit aux autorités constituées , ne décrieront pas sans cesse la première des autorités constituées, l'Assemblée nationale; quand une certaine coalition ne se fera plus un plaisir de la contrarier dans toutes ses mesures ; quand les membres d'un directoire ne se présenteront plus entre le Corps législatif et le roi pour protéger des prêtres conspirateurs; quand des amis de la liberté succéderont dans le ministère à des hommes qui ont perdu la confiance nationale*.
Les citoyens un peu au fait de ce qui se passe dans Paris, pourront' trouver étrange qu'on reproche aux jacobins, des intrigues et des trames obscures dans les Assemblées primaires ou électorales. Les intrigues et les trames obscures appartiennent à ceux qui complotaient secrètement des choix indignes, mais non point à ceux qui appelaient à leurs discussions et le public et leurs adversaires. Tout lecteur, qui a quelque notion d'une constitution représentative, sait très-bien que les assemblées populaires, au moment des élections, sont toujours divisées par deux partis : ceux dont le patriotisme est fervent et ceux qui sont modérés, sinon dans leur conduite et dans leurs écrits, du moins dans leur zèle pour la liberté. Le parti modéré, toujours condamné à la minorité dans les assemblées primaires, avait une influence marquée dans le corps électoral de Paris, en 1791. Ce n'est pas lui cependant qui a choisi pour députés MM. Condorcet, Brissot , Garran-Goulon ; ce n'est pas lui qui a nommé M. Rœderer procureur-syndic du départemeiit ; mais c'est lui qui, dans le centre des lumières, élevait aux fonctions législatives cette foule de citoyens sans talents, sans moyens, sans idées, législateurs dont l'ineptie compromet à chaque instant la chose publique et fait rougir la France entière pour le département de Paris.
1. * Il ne faut pas perdre de vue que cet écrit fut composé sous le dernier ministère. » (Noie de Marie-Joseph Chénier.)
Après avoir peint énergiquement les désordres de la France qui sont trop réels , l'accusateur des jacobins ne suppose pas qu'on puisse les imputer à cette norde de prêtres, de courtisans, de princes , de ci-devant nobles, d'opulents agioteurs, qui calculent les malheurs de l'empire et appellent ouvertement la guerre civile. S'il faut l'en croire, les jacobins sont les vrais coupables. Il pi rt de cette proposition, comme si elle était nécessairement admise , et Von doit conclure avec lui, à moins d'être un fripon ou un imbécile, que ces clubs anéantiront la constitution; que leur organisation est un système complet de désorganisation sociale ; que leur destruction est le seul remède aux maux de la France, et que le jour de leur tnort sera un jour de fête et d'allégresse pur blique. Voilà, certes, une décision effrayante ; mais il est permis d'en appeler. Je vais citer, non pas un factieux comme Jean-Jacques Rousseau, Sieyès ou Mirabeau , par exemple, mais un publiciste à la Chambre haute, un modéré. Lisez de Lolme, Sur la Constitution de l'Angleterre ', tome second, pages 178 et suivantes : vous y verrez jusqu'où s'étend l'influence politique des clubs anglais. C'est au milieu de cette désorganisation sociale que l'Angleterre a fait, depuis cent années, l'admiration et l'envie de tous les peuples du monde. C'est dans ces sociétés que les Fox et les Sheridan, les Price et les Priestley, les Wilberforce, ont préparé l'abolition de la traite ; c'est de là qu'ils nous encouragent à la liberté ; c'est là que l'éloquence des orateurs, les méditations des philosophes, accélèrent chaque jour, la destruction des préjugés politiques et religieux, la perfection des lois sociales et le bonheur de l'espèce humaine.
Lorsqu'un membre de l'Assemblée nationale a demandé qu'on lui citât les prétendus excès des jacobins , l'on s'étonne que r Assemblée ne se soit pas levée tout entière
1 . Ce passage fit l'objet d'une réponse de François Chéron, insçree. le l*""" juin, dans le quatre-vingt-unième supplément du Journal de Pari;!. Voyez la lettre suivante do Marie-Joseph.
pour lui répondre par une énumération de huit pages. Si quelque législateur s'était chargé de cette diatribe violente, voici ce que la France entière aurait pu lui répondre : « Vous affirmez beaucoup et vous prouvez peu, ce qui n'est pas une bonne manière de raisonner, surtout dans un accusateur. Vous croyez que la liberté ne peut exister avec les jacobins : c'est la doctrine que M. Mallet-Dupan prêche depuis trois ans. Les Aristides du club de 89, les Solons du Cabinet de lecture, l'empereur Léopold et M. Pitra, sont de cet avis. Voilà de grandes autorités. Cependant permettez-nous de ne pas regarder une amplification de rhétorique comme une démonstration mathématique. A travers une foule d'accusations trop vagues ou trop évidemment injustes pour mériter quelque attention, vous avez cité cinq ou six faits particuliers, qui sont véritablement répréhensibles s'ils sont prouvés ; mais à ces aits on vous oppose les nombreux, les immenses services que les jacobins ont rendus et rendent tous les jours à la liberté. Vous demandez la destruction de ces sociétés : cela prouve seulement que vous avez oublié le premier titre de la constitution ; mais s'il était possible de les détruire, l'égalité politique s'anéantirait avec elles. Ecoutez les gens de Coblentz : Les jacobins perdent la France. Ecoutez les prêtres réfractaires : Les jacobins perdent la religion. Ecoutez les gens à la Chambre haute, les plats importants qui sont écrasés du poids de l'égalité : Il faut détruire les jacobins. Si tous les ennemis de la liberté, de la constitution, sont des ennemis déclarés des jacobins, n'est-il pas démontré, par cela seul, que les jacobins sont les meilleurs amis de la liberté, les plus fervents soutiens de la constitution? Ne devez-vous pas adopter cette conséquence, non pas à moins d'être un imbécile ou un fripon (les factieux ne se permettent pas ce style modéré)^ mais à moins d'être un homme qui aime mieux écouter sa haine que sa raison et ses lumières ? »
Marie-Joseph Chénier
Ce 7 mars, l'an IV do la liberté.