‹ Œuvres en prose, précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procèsChapitre 93 sur 160 · Condorcet et Brissot · texte numérisé non relu

Condorcet et Brissot

vaux avec un acharnement utile à la chose publique, bien qu'ils n'eussent d'autre motif que de leur succéder, comme ils y sont parvenus. Ils les ont suivis sur le faîte, et ils ne tarderont pas à les suivre dans leur chute. Mais comment les attaquaient-ils, ces chefs? Uniquement en attaquant l'instrument de leur puissance ; en dévoilant, comme moi, et de la même manière que moi, le caractère de ces Sociétés antipatriotiques ; en montrant leur esprit d'invasion , de turbulence, de révolte; en citant des faits que l'on comptait alors, et qui, depuis, sont devenus innombrables ; en prédisant une partie et une bien faible partie de ce qui est arrivé. Et on les accusait d'exagérer ! Ils ont changé de langage : tant pis pour €ux. Les choses ont-elles changé de nature? Je prie les lecteurs d'examiner ce qui était alors, et ce qui est aujourd'hui : si ces sociétés étaient plus pernicieuses qu'elles ne sont ; si elles l'étaient autant ; et je les prie, après cet examen, de décider de quel poids doit être l'autorité des hommes que l'on allègue.

Si l'on voulait suivre cette méthode de raisonner, on opposerait au dénombrement de ceux qui attaquent les confréries dont il est question, l'énumération de ceux qui les approuvent et qui combattent pour elles. Il se trouverait que leurs défenseurs sont seulement leurs propres membres; ceux qui les servent, et qui se servent d'elles; ceux qui les font vivre, et qui vivent par elles. Et combien sont-ils? L'auteur les fait monter à quatre cent mille citoyens. Sans vouloir contester cette évaluation, est-ce là ce que dans le début

de son ouvrage il appelle Vimmense majorité de la nation?

Toutes mes tlénoncialions sont d'abord accusées d'invraisemblance, parce qu'elles attaquent des assemblées composées de députés, de magistrats, de juges, de philosophes, d'hommes de lettres, de commerçants, d'artistes, d'ouvriers, de cultivateurs. J'observerai premièrement que, si, comme je le prétends, ces Sociétés ont usurpé tout le pouvoir qui existe en France, parmi le petit nombre de magistrats, de juges qui s'y rendent, il peut en exister dont les motifs sont excusables et môme louables. Ayant dessein de faire leur devoir, et voyant, par de tristes exemples, que cela n'est pas sans danger et n'est pas même toujours possible, ils peuvent avoir pensé qu'il fallait être ou détruit ou appuyé par ces Sociétés; et, en conséquence, ils ont, pour servir la chose publique, cherché la force là où elle est effectivement, quoiqu'elle ne doive pas y être. J'observe, en second lieu, que ces corporations se plaignent tous les jours de renfermer des membres qu'elles appellent intrus, et qui, disent-elles, étant des modérés, des amis de l'ordre et de la paix, des honnêtes gens, etc., etc., sont, par ces raisons, jugés indignes de s'asseoir au milieu d'elles. Quant aux commerçants, ceux dont la fortune est assez considérable et assez solide pour qu'ils puissent donner plusieurs heures par jour à des discussions de club : ceux-là y sont traités à^agioteurs, d'accapareurs, d'aristocrates, etc. Si l'on parle des commerçants en détail, dont la fortune n'est bien établie qu'après de longues années de constance et d'économie, je doute que l'attrait des

clubs puisse détourner de ses occupations cette classe industrieuse et active, à qui les soins de mari, de père de famille, et le travail réglé de chaque jour, font regarder comme de véritables jours de fêles ceux où ils peuvent se reposer et se réjouir en famille, avec leurs parents et leurs amis. J'en dis autant des cultivateurs qui, d'ailleurs, habitent peu les villes; et, quant aux ouvriers, n'est-ce pas une moquerie de les citer en pareille occasion? Des hommes qui ne peuvent vivre et songer à quelque établissement que par un travail pénible et assidu, vont-ils perdre le temps de l'ouvrage, ou celui du repos, à écouter des discussions que le manque d'éducation ne leur permettrait pas d'entendre, si elles étaient décentes et sages; si elles parlaient à l'esprit au lieu d'attiser les passions; si, eu flattant la fainéantise, elles ne faisaient compter sur des moyens de subsistance, moins honnêtes peut-être, mais plus doux et plus abondants. Et n'a-t-on pas, dans tous les temps et dans tous les pays de la terre, reconnu des ambitieux, haletant vers le pouvoir et la tyrannie, dans tous ceux autour desquels on voyait se rattrouper cette classe d'hommes simples et robustes que l'on mène facilement, d'abord par l'intérêt, et ensuite en leur persuadant qu'il s'agit de la liberté, que le cœur de l'homme chérit; en aiguisant mille captieuses subtilités , pour leur faire chercher, dans le mot égalité, le remède à leur indigence; en ne leur parlant jamais de justice et d'équité, et toujours de vengeance et de pouvoir; en n'épargnant ni délations, ni machines, ni découvertes de dangers et de complots, afin de leur procu-

rer ces émotions fortes, dont tous les hommes sont avides.

Enfin, pour que cette liste fût exacte, il n'aurait pas fallu oublier les farceurs et bouffons de tréteaux, les chevaliers d'industrie, les déserteurs, les hommes flétris par des décrets de prise de corps, repris de justice, condamnés comme voleurs efîractaires, etc.; et, alors, la France et l'Europe auraient demandé ce que font là des philosophes, des hommes de lettres. Ils disaient jadis qu'ils y allaient dans l'espoir de tempérer par leur sagesse l'effervescence naturelle à ces Sociétés naissantes : fort bien; mais qu'y font-ils maintenant qu'ils n'ont assurément plus cet espoir; maintenant que cette partie de l'association, que l'auteur avait passée sous silence, semble s'être exclusivement emparée des délibérations? Et siCaton fut blumé pour être sorti d'un théâtre obscène, où l'on jugeait qu'il n'aurait pas dû entrer, mais où sa présence avait empêché un spectacle de prostitution d'oser se produire, quel blâme ne méritent pas des hommes de bien qui s'obslincnt à paraître assidûment à ces assemblées, où leur présence n'empêche rien et où ils ne restent que pour être témoins de si tristes infamies?

On croit bien me confondre en me citant la constitution, qui a garantit à tout homme la liberté de paroc 1er, d'écrire..., et aux citoyens, la liberté de s'assema hier paisiblement et sans armes. » Eh bien! ai-je attaqué aucun de ces droits-là? Mais que font de jjIus les Sociétés dont il s'agit? Tout homme qui n'aura pas tenu les yeux fermés depuis trois ans répondra: a Voici ce qu'elles ont fait; et ce qui n'a jamais été ni

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« pu être garanti par aucune constitution quelconque, a à moins que les auteurs n'aient voulu la voir périr a le lendemain de sa naissance, et n'aient été dignes o: des j^etitcs-maisons ; » et alors il répétera précisément la même énumération que j'ai faite, par laquelle il montrera les infatigables efforts de ces Sociétés pour s'emparer du gouvernement de la France, pour faire trembler tour à tour et le roi et le Corps législatif; leur tentative pour subjuguer ou dissoudre l'Assemblée nationale au mois de juillet. Tannée dernière; leur ligue offensive et défensive ; leurs commissaires ■envoyés aux tribunaux, aux administrations, pour demander compte; envoyés sur les vaisseaux dont les équipages se soulevaient à l'instant même; envoyés aux régiments, aux garnisons, etc.; les prisons ouvertes ou fermées par elles; enfin tout ce qui peut convaincre un homme capable d'être convaincu qu'il y a un État clans l'État. Et voilà ce que no permet pas la constitution, que j'ai en effet bien lue, et à laquelle nulle considération ne m'eût fait prêter serment d'amour et de fidélité, si elle avait institué de pareilles choses. Ainsi, quand je demande, au nom de la constitution et au nom du sens commun, que l'on détruise cette ligue puissante qui menace de détruire l'État, que l'on ne feigne donc plus d'entendre que je veux empêcher les citoyens de s'assembler dans une salle pour causer ensemble sur les affaires publiques.

On dit partout dans cette réfutation que je n'ai cité aucune preuve de tous les faits que j'avance. Et, en preuve de ces faits, j'ai attesté la conscience de tous

les Français, et, de plus, les procès-verbaux de toutes les administrations, et ceux de l'Assemblée nationale, et surtout les journaux mômes de toutes lesSociétésque j'attaque. J'avais bien prévu, en l'écrivant, que l'aveu que je fais, de ne les ix\ oiv jamais vues, fournirait la matière d'un argument. Je les ai vues dans leurs journaux; je les ai vues dans le récit de leurs débats; je les ai vues dans leurs correspondances; et ces choses sont telles qu'il faut que les contemporains assurent à la postérité, qui les lira, que ces écrits sont authentiques, qu'ils sont publiés parles Sociétés elles-mêmes, et non supposés ou falsifiés par leurs ennemis.

Mais, dit-on, si ces Sociétés sont coupables, punissez-les, réprimez-les. Et si elles sont plus fortes que les lois? Je me souviens d'avoir lu l'écrit d'un rhéteur qui prétendait que Brutus et Cassius, au lieu de tuer César, devaient le citer devant un tribunal.

Avec de la justice et de la logique on ne jugera point une Société entière, encore moins huit cents Sociétés d'après l'opinion d'un de leurs membres.

Avec de la justice et de la logique on examinera les débats, les écrits, les actions de huit cents Sociétés ; et si tout cela, ou presque tout cela, porte un môme caractère, un môme esprit, avec de la justice et de la logique, on décidera que le caractère et l'esprit de ces Sociétés est tel.

Est-ce bien sérieusement qu'on les accuse d'avoir l'air de penser que leurs tribunes forment le peuple, dans le sens oii ce mot veut dire la nation, le souverain? Oui, c'est très-sérieusement. iMais est-ce sérieusement qu'on le nie? Ou a-t-on employé eon temps

assez bien pour ne pas daigner lire toutes les rapsodies qui se débitent dans ces confréries que l'on défend? Je n'en ai ici, à la campagne, aucune sous la main^; mais je prie tout lecteur attentif d'ouvrir au hasard quelque journal de quelqu'un des clubs dont il s'agit; et, s'il peut en achever une feuille sans y trouver énoncé ou supposé que le club, ou les tribunes, ou les groupes du Palais-Royal, ou les piques, sont le peuple, dans le sens où ce mot veut dire la nation, le souverain, je me tiens pour battu.

On me renvoie à De Lolme^ pour connaître l'influence politique des clubs anglais. Je lis fort peu De Lolme, parce que je n'aime point les livres où des pensées communes et indigestes sont ensevelies dans un langage plus confus encore que les pensées; mais j'ai vu l'Angleterre pendant trois ans; j'y ai assisté non-seulement à des séances de clubs, dont le plus grand nombre ne sont pas délibérants, et sont composés d'hommes d'une éducation soignée, mais encore à des débats où le premier venu entre pour une modique somme et peut parler sur les questions proposées : je puis assurer que je n'ai rien vu de plus calme et de plus décent; rien où le respect pour les lois du pays et pour l'honnêteté publique soit plus scrupuleusement observé. On cite M. Fox. Je voudrais qu'il fût à Paris et qu'il voulût jeter les yeux sur les journaux jacobins, sur leur correspondance : je ne craindrais pas qu'il me démentît, quand j'aftirmerais devant

1 André Chénier était alors à Passy.

2. Auteur d'un ouvrage intitulé : Sur la Constitution de l'Angletc-i're.

lui que, si pareille chose existait en Angleterre, il la dénoncerait au parlement. J'ai fréquenté un peu le docteur Priée; je n'ai point connu personnellement le docteur Priestley, ni M. de Wilberforce; mais j'affirmerai, sans aucun doute, qu'aucun de ces philanthropes sages, et de mœurs graves et austères, ne resterait trois minutes dans un lieu où plus d'une fois des femmes ont accueilli, avec une joie et des hurlemenis de sauvages, des infamies énoncées en style de portefaix.

On me parle des immenses services que les Jacobins ont rendus et rendent tous les jours à la liberté. J'ai toujours bien vu jusqu'ici le mal qu'ils lui ont fait; mais les immenses services, je ne les ai pas encore aperçus. J'en entends, il est vrai, parler sans cesse, et je supplie ceux qui sont dans cette opinion de vouloir bien nous les indiquer et nous les exprimer clairement : car je désirerais fort d'entrer là-dessus dans une discussion qui me paraît devoir être intéressante et utile.

Oui, je le répète, les monstres d'Avignon ont trouve là des amis, des défenseurs, des jaloux. Oui, c'est là qu'avec une dérision impie de tout ce qu'il y a de sacre sur la terre ils ont été nommés les braves brigands d'Avignon. Oui, c'est de là que sont partis les hommes qui les ont arrachés à la prison et à la loi. Oui, c'est de là que sont sorties les armées qui les ont fait entrer comme des triomphateurs dans Arles et dans Avignon ^ Oui, c'est là que les fauteurs, complices,

1. Les journaux du temps renferment une foule de documents sur les massacres et brigandages qui furent commis à Avignon dans le

amis de ces voleurs et de ces homicides, la lie de l'espèce humaine, étaient appelés les patriotes, et que les lictimes de tels scélérats étaient désignées comme des ennemis publics. L'Assemblée nalionalc n'a pas voulu accepter les apologies qu'on essayait de faire d'une amnistie, où on ne peut croire, sans l'outrager, qu'elle ait prétendu comprendre de tels coupables : elle vient, par une justice solennelle, de les remettre sous le pouvoir de la loi. Au récit de ces atrocités, qui font baisser les yeux à la race humaine, l'ordre du jour était réclamé par des hommes pour qui, sans doute, l'humanité, l'honnêteté, la justice ne seront jamais à l'ordre du jour. Ils riaient de la puérile faiblesse de ceux à qui le nom de ces monstres crispe les nerfs; et des rhéteurs pompeux^, des prédicateurs verbeux^, qui, pour perdre un ministre 3 à qui il leur plaisait d'attribuer toutes ces horreurs, ont essayé d'agiter l'Assemblée nationale en lui faisant entendre les cris des malheureux entassés dans la glacière de meurtre, n'ont trouvé rien à dire en cette occasion ! Quoi! l'image de ces cadavres ne troublait }>îus leur repos? Sans doute ces infortunés, massacrés au moment où ils devenaient Français, haïssaient plus M. Delessart que Jourdan. Sans doute ils étaient plus indignés de le voir ministre que de voir triompher dans leur ville les infâmes qui l'avaient remplie de

courant des année. 17D1 et i792. Le décret de l'Assemblée nationale qui réunit ce coratal à la France en fut l'origine.

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