C^ANT HUITIÈME
^it
SOMMAIRE
Les amours et les caresses du ramier. L'éclat du cygne. Description des animaux domestiques. Portrait du ckeval , de Fane, etc. Variété des animaux. La fierté du lion et de l'aigle. Les nids des oiseaux ; leur éducation. Les moeurs , le caractère et les habitudes des animaux. Tendresse d'une chienne pour ses petits. De la classification des animaux. Échelle des animaux , à la tête de laqueUe l'homme est placé. Puissance de l'homme , et son ascendant sur tous les êtres qui respirent. La pensée de l'homme au-dessus de l'instinct. Excellence des sentiments qui relèvent vers le ciel et le rapprochent de ses semblables.
LES TROIS RÉGNES,
POEME
chaNt huitièmeo.
J'ai peint Tinstinct, Tesprit, les arts des animaux ; Maintenant, que leurs mœurs occupent me^Poceanx. Oui, Imstinct a ses mœur^ comnie son industrie, Chérit le bien public, connoit une patrîf .
Le pigeon en amour ne connoit point d'égal ; Le chevreuil est fidèle au pacte conjugal ; L'abeille, royaliste et pourtant populaire.
Joint Rome monarchique et Rome consulaire ; Travaille pour l'état, et défend à-la-fois Et son humble cellule et le trône des rois ; La fourmi^ préférant les mœurs républicaines, Change en greniers publics ses granges souterraines. Tout l'atteste à vos yeux : Dieu par les mêmes lois, Lui seul sait gouverner plus d'un monde à-la-fois ; Mais de ces nœuds formés par sa main souveraine, L'impérieiix amour est la plus forte chaîne.
Tout ressent ici-bas ses fécondes arderfls*; Comme chez les humains, on aime chez les fleurs. J'ai chanté les amours et les hymens des plantes; Mais combien plus puissant chez les races vivantes,
Ij*mévitable Amour perce des mêmes traits li'homme et les animaux, le maître et les sujets ! Sur des ailes de feu Famour pîarcourt le monde (") , Il embrase les airs, il brûle au seia de Tonde : La baleine pour lui bondit au sein des mers ; Pour lui lardent lion rug;it dans les déserts ; Le renne dans le Nord reconnoit son empire, Et son feu vit encore où le soleil expire.
Mais laissons ces amours., tlont 1 appétit fong^neux N*est ^^"^ instinct brutal et qu un besoin honteux. Combien d'êtres vivants, dont les douces tendresses Nlgnorent j^int d'amour les adroites caresses. Savent de leur penchant dissimuler Tardeur, Connoissent le mystère et même la pudeur !
Là, plus dun couple aimable a ses ag^eries.
Ses refus irritants et ses coquetteries.
Chez les oiseaux sur-tout que de soins caressants ! Qu^ils savent avec art attendrir leurs accents ! Écoutez du pigeon, épris de sa maîtresse (^), «Le doux roucoulement exprimer sa tendresse ; Il approche, il s'éloigne, il revient mille fois. Arrange son maintien, passionne sa voix :
J'aime à suivre de l'œil ces timides approches; Je comprends ces soupirs et ces tendres reproches. Avec quelle pideur son amante à son tour.
En déguisant ses feux, irrite son amour.
Au moment de céder avec art se retire.
Le rappelle, le fiiit, le repousse et l'attire !
Quel peintre en ses tableaux , quel poëte en ses chants . Représente Tamour sous des traits plus touchants? On croit voir Galatée en sa ruse ingénue (^), Fuyant derrière un saide et brûlant d'être vue.
Mais quel heureux amant égale en volupté (^) Le cygne au cou flexible, au plumage argenté? Le cygne toujours beau, soit qu'il vienne au rivage, Certain de ses attraits, s'offrir à notre hommage ; ' Soit que, de nos vaisseaux le modèle achevé.
Se rabaissant en proue, en poupe relevé, L'estomac pour carène, et de sa queue agile Mouvant le gouvernail en timonnier habile, Les pieds pour aviroas, pour flotte ces oiseaux Qui se pressent en foule autour du roi des eaux; Pour voile enfin son aile au gré des vents enflée. Fier, il vogue au milieu de son escadre ailée. Mais quand son feu l'atteint dans l'humide séjour, De quel charme nouveau vient l'embellir l'amour ! Que de folâtres jeux, que d aimables caresses ! Qu'il prélude avec grâce à ses vives tendresses ! L'homme ne sait pas mieux, dans ses nobles désirs. Provoquer, varier, nuancer les plaisirs, Les hâter, les calmer, les quitter, les reprendre. Doux et passionné, majestueux et tendre, Déployant mollement son plmnage amoureux, De quel œil caressant à l'objet de ses feux Il tend son cou d'albâtre et s'élance autour d'elle ! Il l'invite du bec , il l'excite de l'aile ;
T. XI. LU TROIS BfiOBIE8. II. l4
Enfin par ses transports, ses doux frémissements,
Brûlants avant-coureurs de ses embrassements,
Il prouve aux flots émus, par son ardeur féconde.
Que la mère d'Amour est la fille de Tonde ;
Et de son corps, choisi pour plaire à deux beaux yeux.
Justifie, en aimant, le monarque des dieux.
La fable, de sa voix a vanté la merveille -,
L œil enchanté sans doute avoit séduit loreiUe.
Et qu avoit-il besoin de ce titre emprunté (^)?
Lui seul réunit tout, force, grâces, fierté;
Il habite à son choix les airs , Fonde et la terre ;
Modéré dans la paix, valeureux dans la guerre,
Terrible, impétueux, il fond sur ses rivaux :
Leur choc trouble les airs, il agite les eaux.
Tel Antoine jadis sur les plaines de Tonde,
Disputoit Cléopâtre et Tempire du monde.
Ainsi, source féconde et de biens et de maux, L'amour aux mêmes lois sotunet les animaux ; Mais chacun a ses mœurs : nés pour l'indépendance. Plusieurs de leur instinct gardent la violence, Tandis que le lion que son maître nourrit (^, Le respecte toujours et souvent le chérit ; Et lorsque tout-à-coup secouant sa crinière.
Déjà la gueule ouverte il rugit de colère.
Que son maître paroj^se, et ses sens sont calmés.
Quelques uns, de nos toits hôtes accoutumés, Se plaisent dans nos cours, vivent dans nos étables, Quelquefois sont nourris des débris de nos tables ;
Et, sujets fortunés d un roi voluptueux,
Semblent lui dévouer leurs soins affectueux.
A leur tète est le chien, aimable autant qu'utile,
Superbe et caressant, courageux, mais docile.
Formé pour le conduire et pour le protéger,
Du troupeau qu'il gouverne il est le vrai bei^er.
Le ciel la fait pour nous ; et dans leur cour rustique
Il fut des rois pasteurs le premier domestique.
Redevenu sauvage il erre dans les bois :
Qu'il aperçoive l'homme , il rentre sous ses lois ;
Et, par un vieil instinct qui jamais ne s efface.
Semble de ses amis reconnoitre la trace.
Gardant du bienfait seul le doux ressentiment.
Il vient4écher ma main après le châtiment ;
Souvent il me regarde ; humide de tendressg.
Son œil affectueux implore une caresse :
J'ordonne, il vient à moi ; je menace, il me fiiit ;
Je l'appeUe, il revient ; je fais signe, il me suit ;
Je m'éloigne, quels pleurs ! je reviens, quelle joie !
Chasseur sans intérêt, il m apporte sa proie.
Sévère dans la ferme, humain dans la cité,
Il soigne le malheur, conduit la cécité ;
Et moi, de l'Hélicon malheureux Bélisaire,
Peut-être un jour ses yeux guideront ma misère.
Est-il hôte plus sûr, ami plus généreux ?
Un riche marchandoit le chien d'un malheureux ;
Cette offre l'affligea : « Dans mon destin funeste
Qui m'aimera, dit-il, si mon chien ne me reste ! »
Point de trêve à ses soins , de borne à son amour, Il me garde la nuit, m accompagne le jour.
Dans la foule étonnée on la vu reconnoître(^), Saisir et dénoncer lassassin de son maître ; Et quand son amitié n a pu le secourir, Quelquefois sur sa tombe il s obstine à mourir (^). Enfin le grand Buffon écrivit son histoire, Homère la chanté, rien ne manque à sa gloire (9) : Et lorsqu'à son retour le chien d'Ulysse absent, Dans lexcès du plaisir meurt en le caressant. Oubliant Pénélope , Eumée, Ulysse même, Le lecteur voit en lui le héros du poëme.
Tel nous aimons le chien, mais tel n est point le chat ; Indocile sujet , ami froid , hôte ingrat.
Serviteur défiant, cauteleux égoïste, Conservant avec nous son air sournois et triste, De son butin sanglant se jouant sans pitié, Fixé par l'habitude et non par l'amitié.
Mais soit qu'on juge l'homme ou le reste du monde. Sur les exceptions la vérité se fonde.
Ainsi que des humains, les diverses humeurs Cliangent des animaux les penchants et les mœurs. Plus d'un chat sait aimer et caresser et plaire ; Moi-même j'ai du mien vanté le caractère (***) ; Long-temps de son poëte il partagea le sort:
J'ai célébré sa vie et déploré sa mort.
Je ne vous tairai point la horde malheureuse Des rats, famille obscure, indigente et peureuse.
Qui, par d'adroits chasseurs savamment embusqués,
Dans les fentes d'un mur étroitement bloqués.
Autour de leurs cités nuit et jour investies,
Hasardent en tremblant leurs nocturnes sorties ;
Maraudeurs obstinés, faméliques rongeurs,
En vain s'arment contre eux les trébuchets vengeurs ;
Llnstinct propagateur de leur race amoureuse
Sans cesse reproduit leur foule populeuse ;
Du fond de nos caveaux, du haut de nos greniers
La gent trotte-menu s'assemble par milliers,
Envahit la cuisine, ou dévaste l'office,
Ou de mes manuscrits d'avance fait justice ;
Mais comme les Romains et son grave séQat("),
Les rats sont gouvernés par la raison d'état ;
Eux-mêmes quelquefois, quand la faim les menace ,
Ne pouvant la nourrir, exterjninent leur race ;
Et la terrible loi de la nécessité
D'un peuple trop nombreux soulage leur cité.
Mais pourquoi m'arrêter à cette engeance obscure? Parmi ceux qu'à nos lois a soumis la nature.
Qui vivent sous nos toits, qui paissent dans nos champs, N'estil pas des sujets plus dignes de mes chants? Voyez ce fier coursier, noble ami de son maître. Son compagnon guerrier, son serviteur champêtre. Le traînant dans un char, on s'élançant sous lui ; Dès qu'a sonné l'airaio, dès que le fer a lui("), U s'éveille, il s'anime, et, redressant la tète. Provoque la mêlée, insulte à la tempête ;
2t4 LES TROIS HÈGNES.
De ses naseaux brûlants il souffle la terreur ;
Il bondit d'alégresse, il frémit de fureur;
On charge , il dit : AUons ; se courrouce et s élance ;
Il brave le mousquet, il affronte la lance,
Parmi le feu, le fer, les morts et les mourants.
Terrible, écbevelé, s enfonce dans les rangs,
Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre,
Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre;
Il prévient Téperon, il obéit au frein,
Fracasse par son choc les cuirasses d'airain,
S enivre.de valeur, de carnage et de gloire,
Et partage avec nous Forgueil de la victoire ;
Puis, revient dans nos champs, oubliant ses exploits.
Reprendre un air plus calme et de plus doux emplois;
Aux rustiques travaux humblement s'abandonne.
Et console Cérès des fureurs de Bellone.
Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval, L'âne est son suppléant et non pas son rival ('^) ; U laisse au fier coursier sa superbe encolure. Et son riche hamois, et sa brillante allure. Instruit par un lourdaud, conduit par le bâton. Sa parure est un bât, son régal un chardon ; Pour lui Mars n'ouvre point sa glorieuse école : Il n'est point conquérant, mais il est agricole; Enfant, il a sa grâce et ses folàtr^cux ; Jeune, il est patient, robuste et courageux.
Et paie, en les servant avec persévérance, Chez ses patrons ingrats sa triste vétérance.
Sou service zélé n est jamais suspendu ; Porteur laborieux, pourvoyeur assidu, Entre ses deux paniers de pesanteur égale, Chez le riche bourgeois, chez la veuve frugale. Il vient, les reins courbés et les flancs amaigris. Souvent à jeun lui-même alimenter Paris.
Quelquefois, consolé par une chance heureuse. Il sert de Bucéphale à la beauté peureuse ; Et sa compagne enfin va dans chaque cité Porter aux teints flétris la fleur de la santé. Il marche sans broncher au bord du précipice, Keconnoit son chemin, son maître et son hospice : De tous nos serviteurs c'est le moins exigeant; Il naît, vieillit et meurt sous le chaume indigent : Aux injustes rigueurs dont sa fierté s'indigne, Son malheur patient noblement se résigne.
Enfin, quoique son aigre et déchirante voix De sa rauque alégresse importune les bois.
Qu'il offense à-la-fois et les yeux et l'oreille. Que le châtiment seul en marchant le réveille. Qu'il soit hargneux, revêche et désobéissant, A force de malheur l'âne est intéressant.
Aussi le préjugé vainement le maltraite:
En dépit de l'orgueil, il aura son poète.
Homère qui chanta tant de héros divers.
Auprès du grand Ajax le plaça dans ses vers.
La fable le nomma le coursier de Silène :
Ami des voluptés, il naquit pour la peine.
Et moi qui déplorai le sort des animaux,
J'ai dû peindre ses mœurs, ses bienfaits et ses maux.
Tel qu'un peintre savant joint la lumière et i ombre, Dieu se plait à créer des nuances sans nombre ; Mais parmi ce contraste et dlnstincts et de goûts, De haine et d'amitié, de douceur, de courroux, De paresse et d'ardeur, qu'à chaque créature En ses dons inégaux départit la nature.
Souvent son art sublime offre à l'œil enchanté La ressemblance unie à la variété.
Au lion dans les bois, à l'aigle dans son aire(*^). Qui ne reconnoit pas le même caractère?
Tous deux sont fiers ; tous deux tyrans de leurs vassaux, Dans leur désert royal ne veulent point d'égaux; L'impérieux amour, le besoin d une épouse.
Domptent seuls les fureurs de leur fieité jalouse ; Tous deux rois des états par la victoire acquis. Ne veulent de festins que ceux qu'ils ont conquis ; Ennemis généreux et vainqueurs magnanimes.
Enfin tous deux font grâce à de foibles victimes: Ainsi le même instinct produit mêmes humeurs; Et, différents de race, ils sont joints par les mœurs.*
Combien la liberté rebelle ou dépendante ('^) Ouvre encore à mes vers une source abondante ! En vain, des animaux se proclamant le roi, L'homme à tout ce qui vit croit imposer la loi ; Des êtres animés dont l'univers abonde Peu vivent avec nous : leur foule vagabonde
Cherche dans les forêts ou dans les anti^es sourds
Un sort indépendant et de libres amours.
Le besoin d'échapper à lennemi vorace,
Le soin de se nourrir, de propa{][er leur race,
Voilà toute leur vie ; et dans ces mœurs encor
De méditations quel fertile trésor !
Que de charmes n ont point leurs amours maternelles !
Voyez le tendre oiseau réchauffer sous ses ailes Ses petits enfermés dans leur frêle séjour ; Tantôt j ai peint son nid : qui peindra son amour? Eh ! qui peut surpasser le courage du père !
Quel soin peut s'égaler aux doux soins de la mère ! Cet être si léger que le frêne ou lormeau Ne voit pas deux instants sur le même rameau , Mère aujourd'hui constante et nourrice assidue. Demeure jour et nuit sur ses œufs étendue.
Le père, heureux époux autant qu'heureux amant, De sa tendi*e moitié va chercher Paliment, Ou, sur les bords du nid se plaçant auprès d'elle, Soulage par ses chants sa compagne fidèle.
Des ennemis souvent Tun et l'autre est vainqueur, Et dans de foibles corps se déploie un grand cœur. Souvent avec ses fils une mère enlevée Vit pour eux, les nourrit, et meurt sur sa couvée. Enfin avec quel soin et quel zèle nouveau Ses parents à voler forment le jeune oiseau ! C'est aux heures du soir, lorsque dans la nature Tout est repos, fraîcheur, et parfum et verdure ^
L'adolescent, ravi de ce bel horizon, S'agite dans son nid devenu sa prison ; Il sort, et, balancé sur la branche pliante.
Il hésite, il essaie une aile encore tremblante : Le couple en voltigeant provoque son essor, Gourmande sa frayeur, 1 appelle et vole encor : Enfin il se hasarde, et déployant ses ailes.
Non sans crainte, il se fie à ses plumes nouvelles. L'air reçoit ce doux poids, il touche le gazon ; Les parents enchantés répètent la leçon.
D'une aile moins novice alors le jeune élève S'enhardit, prend l'essor, s'abat et se relève ; Enfin, sûr de sa force, et plus audacieux.
Il part, tout est fini, tous se font leurs adieux. Et l'instinct dénouant la chaîne mutuelle, Un nouveau nœud commence une race nouvelle.
Cependant, qui l'eût cru ! si constant dans ses lois. Cet admirable instinct se trompe quelquefois. La poule qui, pour nous, modèle de tendresse, A l'aspect du milan, se hérisse et se dresse, Des canards quelquefois échauffe le berceau : Tout-à-coup à leurs yeux s'il se montre un ruisseau. Leur instinct se trahit, la troupe vagabonde Recônnoit sa patrie, et s'élance dans l'onde : La fausse mère alors, ignorant leur destin.
Vole d'un bord à l'autre, et les rappelle en vain. A peine encor sorti de sa coque fragile , Déjà l'heureux essaim, navigateur agile,
Vogue , et, sans écouter son inutile cri , Parcourt avec transport son élément chéri.
Le sage les observe, et sa raison compare Et l'instinct qui devine, et Tiustinct qui s'égare.
Cet oisoau, dont Thymen craint le sinistre nom, D'une erreur plus barbare étonne la raison ; Le cruel , écoutant son appétit funeste , Dans un festin pareil à celui de Thyeste, De ses propres enfants se nourrit quelquefois. De son sang, il est vrai, connoissant mieux la voix , Leur mère se refuse à cette horrible idée :
Non , parmi les oiseaux il n'est point de M édée. Aussi, de ses petits redoutant les dangers, La prévoyante épouse, en des nids étrangei^ Va déposer ses œufs qu'adopte un autre père, Et leur race deux fois doit la vie à sa mère.
Eh ! sans ce tendre amour et ces liens si chers. Dont le pouvoir fécond répare Tunivers, Qui des êtres vivants reproduiroit les races ? Que d'animaux cruels, que de monstres voraces. L'un par l'autre attaqués, Pun par l'autre expirants, Sans cesse dévorés, sans cesse dévorants!
Pour leur faim sanguinaire à peine assez féconde, La nature se lasse à repeupler le monde.
Tyran de ses vassaux, fléau de ses sujets.
L'homme à tant de fureur joint ses propres excès. C'étoit peu d'inventer et l'hameçon perfide.
Et le gluau tenace, et la balle rapide ;
Par-tout aidant leur rage, et redoublant leurs maux,
L'homme Fun contre lautre arma les animaux.
On a vu le lion , terrible auxiliaire ,
Seconder son adresse et servir sa colère ;
Le faucon obéit à notre art meurtrier ('^),
Le chien devient chasseur ; et 1 éléphant guerrier,
Jadis hôte innocent des forêts indiennes,
Vint fouler de ses pieds les légions romaines.
Tous naissent pour détruire; et, par un triste accord,
L'hyménée est par-tout pourvoyeur de la mort.
Pourtant le ciel a fait peu d animaux voraces; Cet instinct furieux n'appartient qu'à ces races Qui quêtent leur pâture, et dont l'avide faim Souffre èncor de la veille, et craint le lendemain. La génisse paisible, et le bœuf débonnaire Broutent innocemment leur pâture ordinaire ; Et l'hôte ailé des airs , indulgent ennemi , S'il rencontre un grain d'orge, épargne une fourmi. Mais le tigre cruel, dont l'ardeur vagabonde Rôda sans aliment durant la nuit profonde, S'il découvre au matin, du sommet des coteaux , Le daim aux pieds légers, le cerf aux longs rameaux. Soudain, les crins dressés et la gueule béante. Part, court, saisit, abat sa victime tremblante. Se couche sur sa proie, et fouillant dans son flanc. Se soûle de carnage et s'enivre de sang.
L'amour répare tout, et ses flammes fécondes Repeuplent au printemps l'air, la terre et les ondes.
Eh ! quels taiUis obscurs, quel asile secret N'offrent quelques tableaux de ce tendre intérêt ? Sous ces obscurs berceaux observe» Taraignée, Qui vit dans tous les fils de sa toile alig^née ; Une bourse, d'un fil plus délicat encor ('7), Renferme de ses œufs le précieux trésor; Elle traîne en tous lieux ce doux tissu de soie, Ne le quitte un instant que pour chercher sa proie. Toi qui charmas un temps mon loisir studieux. Digne sang d'Arachné, tel te virent mes yeux. J'avois cru qu à mes soins, docile, apprivoisée, Tu vivrois près de moi ; mais en vain ma croisée Me livroit pour ton nid ces insectes errants Que trompent des vitraux les abris transparents ; Moi-même à leur berceau portant leur subsistance. En vain à tes petits j'épargnois ton absence. En vain j avois chanté tes soins pour Pélisson : Tu charmas son cachot, tu quittes ma maison ; Adieu : quelle que soit ta nouvelle retraite. Mon souvenir te suit, et mon cœur te regrette ; Tant j'admirois en toi ton instinct maternel ! Que dis-je? est-il au monde un être si cruel Qui n'écoute sa voix ! Ce tigre impitoyable Qui se fait du carnage une joie effroyable.
Sitôt que, moins rebelle aux attraits du plaisir, A lamour qu*il repousse il s'est laissé saisir. Quand l'Hymen étonné d'un tigre a fait un père ('8), Que l'imprudent chasseur approche son repaire , .
I Terrible, hérissé, roulant des yeux ardents,
I Le monstre ouvre sa gueule et ses terribles dents.
I Tantôt vers le <^asseur il bondit, il se dresse;
i Tantôt vers ses enfants se tourne avec tendresse.
S'en éloigne, y revient, et son œil tour-à-tour Ou s enflamme de rage, ou sWendrit d amour.
Même au sein des tourments ce cri de la nature Des plus vives douleurs étouffe le murmure.
Une mère (et le chien, dont j ai vanté les mœurs ^ De cet effort sublime eut encor les honneurs) . Souffroit sur Téchafaud ladroite barbarie Qui cherche dans la mort le secret de la vie. Soit hasard, soit pitié, soit désir de savoir De lamour maternel jusqu où va le pouvoir, Ses fils, qui vainement imploroient sa mamelle, Sur le marbre cruel étoient placés près d elle. Ah ! qui peut retracer l'aspect attendrissant D un tableau que mon cœur admire en frémissant ! Déjà le sang couloit, une main inhumaine Tenant Taffreiu scalpel, erroit de veine en veine ; Déjà plus près du cœur déchiré lentement, Interrogeant des nerfs le dédale fumant.
De saisir leur secret Fimpitoyable envie Promenoit la douleur et poursuivoit la vie ;
f Et la victime enfin, condamnée à souffrir,
Joignoit rhorreur de vivre à l'horreur de mourir. Eh bien ! quel cœur d'airain n'en verseroit des larmes ? A l'aspect de ses fils trouvant encor des charmes,
Elle tournoit vers eux ses regards languissants,
i^t leur donnoit encor des baisers caressants.
Barbares, arrêtez ! quelle horrible constance
Peut voir, peut endurer cette horrible souffrance?
Malheur à Fart affreux qui peut à tant de maux
Condamner sans pitié d'innocents animaux.
Et sur eux prolongeant des tortures savantes,
Déchirer de sang-froid leurs entrailles vivantes !
Et pourquoi? pour chercher dans leur sanglant faisceau
Ou la place d un muscle, ou le jeu d un vaisseau ;
Et sur ces corps sanglants qu'à loisir il compare.
Faire de leurs ressorts une étude barbare.
Ah ! le ciel en plaçant la pitié dans son sein,
De rhomme a fait leur maître, et non leur assassin.
Tu le savois, 6 toi dont Tame fut si belle,
Lyonnet, des savants le plus parfait modèle ('9) ;
Ton talent fut sublime, et ton art fut humain.
Que de fois la pitié vint désarmer ta main !
Quand ton œil pénétrant observoit sa famille.
Ton cœur se reprochoit la mort d'une chenille,
Et de ces vers rongeurs qui dévorent nos bois.
Trois victimes à peine ont péri sous tes doigts.
Ah ! puisse être imitée une vertu si rare.
Et qu un art bienfaisant cesse d'être barbare!
Autrefois, dans Carthage, un roi syracusain(^*). Stipulant en vainqueur les droits du genre faimiain. Abolit à jamais ces sanglants sacrifices Que de ses dieux cruels exigeoient les caprices ;
Et moi , plaidant leur cause auprès de mes égaux , >
Je stipule aujourd'hui les droits des animaux :
Que dis-je? d un bon cœur la vertu bienfaisante
Ne peut même souffrir lassassin d une plante.
A tout ce qui Fentoure étendant son bonheur,
Le sage s'intéresse au destin d une fleur :
Dans le bois qu il planta, dans lormeau qui lombrage,
Il voit son bienfaiteur, son ami , son ouvrage ;
Ainsi, plein des besoins dun cœur compatissant,
Sur tout ce qui respire et sur tout ce qui sent,
Il verse cet amour dont son cœur surabonde ;
La terre alors sourit au monarque du monde,
Le ciel voit le bonheur se répandre en tout lieu.
Et Fhomme bienfaisant est limage de Dieu.
Quels qu'ils soient. Dieu n a point en des bornes précises Rangé des animaux les classes indécises ; Mes vers déjà Font dit : du règne minéral Si je veux remonter au règne végétal ('*), .
Je vois entre eux les talcs et leurs lames fibreuses, L'amiante alongeant ses membranes soyeuses, Qui, se changeant en fil, donne ce tissu fin. Triomphant de la flamme, et l'émule du lin.
La tendre sensitive, aux yeux surpris du sage(*^). Sembla lier entre eux, par un plus doux passage, La race qui végète et l'empire animé ; Le polype des eaux, prodige renommé, Dont tantôt je peignois la tige renaissante, Parut pour réunir l'animal à la plante. ^
Dans le monde vivant combien d'autres anneaux Joignent Thôte des airs, de la terre et des taux Le limaçon , vêtu de sa frêle coquille, Des poissons écailleux rappelle la famille ; Les lacs ont leurs oiseaux, la mer a ses serpents (^^), Et ses poissons ailés, et ses poissons rampants (*^) ; Quelques uns, habitants de la terre et de Tonde (^^), Touchent à deux degrés de l'échelle du monde. De Fautruche, trottant sur ses pieds de chameau ('^), L'aileron emplumé la rejoint à l'oiseau ; De l'écureuil volant la famille douteuse (^^) , L'oreillard déployant son aile membraneuse ('^), Joignent le quadrupède avec le peuple ailé :
Ainsi rien n est tranchant, ainsi rien n'est mêlé ; Ainsi'sont réunis sur cette échelle immense Le degré qui finit et celui qui conunence.
L'homme seul est au faite ; et quel être orgueilleux Oseroit approcher du chef-d'œuvre des dieux?
Dans les êtres vivants Dieu défend qu'aucun être Réunisse à lui seul tous les traits de son maître; Mais, sans lui ressembler, de son divin portrait Des animaux choisis obtinrent quelque trait.
L'un imite sa voix, et l'autre sa figure ; L*éléphant, pour venger sa grossière structure, De sa raison sublime obtint quelques rayons : Là Fauteur du portrait a brisé ses crayans.
En vain nous étalant sa forme presque humaine (^9), Et sa lai^e poitrine, et sa taiUe hautaine,
T. Zl. LES TROIS RÉGIOSS. II* l5
Et ses adroites mains, rhomme inculte des bois
Sur nou%des animaux revendique les droits ;
Entre 1 être mortel et Tame impérissable,
Dieu lui-même a tracé la ligne ineffaçable.
Des fibres et des nerfs qu mporte le vain jeu?
Aucun ne touche à Thomme, et Thomme touche à Dieu :
Oui, sur quelques vains droits que leur orgueil se fonde,
Tous sont nés les sujets du monarque du monde.
La nature à chacun impose peu de.soins ;
Ils ont peu de pensers ayant peu de besoins :
Les faciles plaisirs, objet de leur envie.
L'impérieux désir de conserver leur vie.
Les mets inapprêtés qui forment leur repas.
Leurs amours passagers, leurs chasses, leurs combats,
Là s'arrête Pinstinct. Le moment le décide;
Son action est sûre, et son repos stupide ;
Les objets désirés sont seuls intéressants ;
Sa courte attention s'endort avec les sens ;
n n'a point la pensée indépendante et pure^
Qiii sait pour elle-même admirer la nature ;
Des êtres observer les mutuels rapports ,
Interroger son ame, étudier son corps.
Pour lui meurent des faits les traces fugitives,
La vie est sans époque, et le temps sans archives,
Le présent sans passé , l'instant sans avenir,
La volupté sans choix , l'amour sans souvenir.
Tel^sont les animaux ; mais tel n'est point leur maître. Sujets, abaissez-vous, votre roi va paroître.
Lui seul de la raison suit le divin flambeau ,
Sait distinguer le bdn, sait admirer le beau ;
Lui seul dans lunivers sait, par un art suprême , ^
Se séparer de lui pour s'observer lui-même;
Aux spectacles pompeux dont ses yeux sont témoins
S unit par ses pensers comme par ses besoins ;
Par la réflexion accroît sa jouissance;
n connoît sa f oiblesse , et voilà sa puissance.
L être que Dieu fit nu dut inventer les arts :
11 file ses habits, il bâtit des remparts ;
Lui seul au vêtement sait unir la parure,
Joint les besoins du luxe à ceux de la nature,
L'exercice au loisir, le loisir aux ttavaux.
De ses nouveaux besoins sont nés des arts nouveaux ;
Mais ces arts bienfaisants que Finstinctfit éclore.
Dans leur obscur berceau sembloient languir encore
Enfin, avec des sons et des signes divers,
Le langage parut et changea lunivers,
Et de la brute à Thomme agrandit la distance.
Non que des animaux l'imparfaite éloquence (^'')
N'ait ses propres accents et ses expressions,
Signes de ses besoins et de ses passions :
Même son ne rend pas leur joie et leur tristesse ;
Ils ont leur cri de rage et leur cri de tendresse.
Combien d'accents divers du coq, roi de nos cours.
Expriment les désirs, les haines, les amours !
Tantôt, sollicitant la poule rigoureuse.
Il attendrit l'accent de sa voix langoureuse ;
Tantôt, aigre et criard, parle en maître irrité, Prend le ton caressant de la paternité, Provoque à haute voix ses ânules de gloire ; U sonne mon réveil, il chante sa victoire, Et Tair répète au loin ses éclats triomphants. La poule qui partage un ver à ses enfants N a pas le même cri que la poule éperdue Dont rhorrible faucon vient de frapper la vue. Mais ces accents si sûrs, cette foule de tons. Qui dit tout par les mots, qui rend tout par les sons ; Des objets différents distingue la nuance, Marque ici leur contraste, et là leur ressemblance. Peint tantôt fort^ent, tantôt avec douceur, Les mouvements divers de Tesprit et du cœur.
Calme les passions ou réveille leurs flammes, Échange nos pensers, fait commercer nos âmes; L'organe humain lui seul sait les articuler : D autres s'exprimeront, l'homme seu] sait parler. C'est peu : son art divin fixe te mot qui vole, Fait vivre la pensée et grave la parole ; MiUe fois reproduite, elle vole en tous lieux: Au défaut de l'oreille eUe instruit par les yeux ; De là des arts sacrés l'immortel héritage ; Un âge s'enrichit des pensers d'un autre âge, Le temps instruit le temps ; médiateurs heureux, Les signes vont unir tous les peuples entre eux. Par eux les nations s'entendent, se répondent, En un trésor commun leurs trésors se confondent :
Ainsi nait la richesse et la variété ; Et tandis que Imstinct, à sa place arrêté , Des cités da castor, dn palais de FabeiUe, Jamais n a su changer Funiforme merveille, L'homme sait varier les chefs<l œuvre de Fart, Mettre à profit Tétude et même le hasard ; Sa main saisit du feu la semence féconde ; Le feu dompta le fer, le fer dompta le monde. L*homme lit dans les cienx, il navigue dans lair, D gouverne la foudre, il maîtrise la mer.
Emprisonne les vents, enchaîne la tempête; Et, roi par la naissance, il lest par la conquête.
Que dis-je? de lui-même admirable vainqueur.
Ainsi que la nature, il subjugue son cœur.
L'animal, sans vertu gardant son innocence, N'a point de l'avenir la noble conacience ; , L'instinct fait sa bonté, la crainte ses remords; L'homme seul sent le |]grix de ses nobles efforts, Sait choisir ce qu'il hait, éviter ce qu'il aime, Puiser l'amour d'autrui dans l'amour de lui-même ; Lui seul pour être libre il se donne des lois. S'abstient par volupté, se captive par choix. Dieu, cette consolante et terrible pensée.
Il l'apporte en naissant dans son ame tracée ; U l'appelle an secours de son cœur abattu.
Sait mettre un frein an crime, un prix à la vertu. Et seul, de Favenir perçant la nuit profonde. Pressent, désire, espère, et craint un antre monde.
Mais c'est la mort sur-tout, dont les touchants tableaux Placent Thomme au-dessus de tous les animaux ; Là, dans tout l'intérêt de sa dernière scène, Paroit la dignité de la nature humaine.
Dans leur stupide oubli les animaux mourants Jettent vers le passé des yeux indifférents ; Savent-ils s'ils ont eu des enfants, des ancêtres. S'ils laissent des regrets, s'ils sont chers à leurs maîtres? Gloire, amour, amitié, tout est fini pour eux : L'homme.seul, plus instruit, est aussi plus heureux. % , Pour lui, loin d'une vie en orages féconde.
Quand ce monde finit, conmience un autre monde ;
Et du tombeau qui s'ouvre à sa fragilité.
Part le premier rayon de l'inmiortalité ;
Son ame se ranime, et dans sa conscience
Auprès de la vert*, retrouve l'espérance.
De loin il entrevoit le séjour du repos ,
De ses parents en pleurs il cQtend les sanglots ;
Il voit-, après sa mort, leur troupe désolée
D'ua long rang de douleurs border son mausolée.
Au sortir d'une vie, où de maux et de biens
La fortune inégale a tissu ses liens ,
Il reprend fil à fil cette trame si chère
Dont la mort va couper la chaîne passagère ;
Lé souvenir lui peint ses travaux ; ses succès ,
La gloire qu'il obtint, les heureux qu'il a faits.
Ainsi sur les confins de la nuit sépulcrale,
L'affreuse mort, au fond de la coupe fatale,
Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel : Il touche encor la terre en montant vers le ciel. Sur sa co^he de mort, il vit pour sa famiUe, Sent tomRr sur son cœur les larmes de sa fille, Prend son plus jeune enfant, qui, sans prévoir son sort. Essaie encor la vie et joue avec la mort ; Reconmoiande à Fainé ses domaines champêtres. Ses travaux imparfaits, l'honneur de ses ancêtres ; Laisse à tous en mourant le foible à secourir. L'innocent à défendre, et le pauvre à nourrir ; De ses vieux serviteurs récompense le zélé ; Jouit des pleurs touchants de Tamitié fidèle , Reçoit son dernier vœu, lui fait son dernier don ; De ses ennemis même emporte le pardon ; Et, dans Tembrassement d'une épouse chérie, Délie et ne rompt pas les doux noeuds de la vie.
DU Ohant huitième.
(*) a L'orgueil et Pambition des animaux tiennent à leut Gonrage naturel, c'est-à-dire au sentiment qu'ils ont de leur force, de leur agilité, etc. Les grands d^aignent les petits, et semblent mépriser leur audace insultante; on augmente même par l'éducation ce sang*froid, cet àpropos de bourage; on augmente aussi leur ardeur, on leur dcmne de l'éducation par l'exemple, car ils sont susceptibles et capables de tout , excepté de raison ; en général les anî* maux peuvent apprendre à faire mille fob lUuut œ qu'ils, ont bit une fois, à faire de suite ce qu'ils ne faiscMcat que par intervalles, à faire pendant long- temps ce qu'ils ne faisoient que pendant un instant, à faire volontiers ce qu'ils ne faîsoient d'abord que par force, à faire par habitude ce qu'ils ont fait une fois par hasard , à faire d'eux-mêmes ee qu'ils voient faire aux autres. L'imitation est de tous les résultats de la machine animale le plus admirable; c'en est le mobile le plus délicat et le plus étendu; c'est ce qui copie de plus pres la pensée; et quoique la cause en soit dans les animaux purement matériell<e et mécanique, c'est par ses effets qu'ils nous étonnent davantage. Les hommes B*ont jamMS plus admiré les singes, que quand ils les bm vus imiter le? actions humaines : en effet , il n'est point trop aisé de distinguer certaines copies de certains originaux; il y a si peu de gens d'ailleurs qui voient nettement oombîeii il y a de distance entre faire et contrefaire, que les singes doivent être pour le gros du genre humain des êtres étoop nants, humiliants au point qu'on ne peut guère trouver
mauvais qu'on ait donné sans hésiter plus d'esprit au singe, qui contrefait et copie l'homme, qu'à l'homme (si peu rare parmi nous) qui ne fait ni ne copie rien.
u Cependant les singes sont tout au plus des hommes à talents qiie nous prenons pour des gens d'esprit; quoiqu'ils aient l'art de nous imiter, ils n'en sont pas moins de la nature des bétes, qui toutes ont pliis ou moins le talent de l'imitation. A la vérité, dans presque tous les animaux ce' talent est borné à l'espèce même, et ne s'étend point audelà de l'imitation de leurs semblables; au lieu que le singe, qui n'est pa^ plus de notre espèce que nous ne sommes de la sienne, ne laisse pas de copier quelques unes de nos fictions; mais c'est parcequ'il nous ressemble à quelques ^^rds, c'est parcequ'il est extérieurement à-peu-près conformé comme nous; et cette ressemblance grossière suffit pour qu'il puisse se donner des mouvements, et même des suites de nMivements semblables aux nôtres; pour qu'il puisse en un mot nous imiter grossièrement ;' en sorte que tous ceux qui ne jugent des choses que par l'extérieur, trouvent ici , comme ailleurs, du dessein, de l'intelligence et de l'esprit, tandis qu'en effet il n'y. a que des rapports de figure, de mouvement et d'organisation.
«Cest par les rapports de mouvement que le chien prend les habitudes de son maître ; c'est par les rapports de figure que le singe contrefait les gestes humains; c'est par les rapports d'organisation que le serin répète les airs de musique, et que le perroquet imite le signe le moins équivoque de la pensée, la parole, qui met à l'extérieur autant de différence entre l'homme et l'honune, qu'entre rhoinme et la béte, puisqu'elle exprime dans les uns la lumière et la supériorité de l'esprit; qu'elle ne laisse apercevoir dans les autres qu'une confusion d'idées obscures ou empruntées, et que dans l'imbécile ou le perroquet elle marque le dernier degré de la stupidité, c'est-à-dire l'impossibilité où ils sont tous deux de produire intérieurement la
pensée, quoiqu'il ne leur manque aucun des organes nécessaires pour la rendre au-dehors.
«Il est aisé de prouver encore mieux que l'imitationn'est qu'un effet mécanique, un résultat purement machinal, dont la perfection dépend de la vivacité avec laquelle le sens intérieur matériel reçoit les impressions des objets, et de la facilité de les rendre au-dehors par là similitude et la souplesse des organes extérieurs. Les gens qui ont les sens exquis, délicats, faciles à é]t>ranler, et,les membres obéissants, agiles et flexibles, sont, toutes choses égales d'ail- ^ leurs, les meilleurs acteurs, les jneilleurs pantomimes, les
meilleurs singes : les enfants, sans y songer, prennent les •
habitudes du corps , . empruntent 'les gestes , imitent les manières de ceux avec qu) ils vivent; ib sont aussi très portés à répéter et à contrefaire. La plupart des jeunes gens les plus vifs et les moins pensants, qui ne voient que par les yeux du corps , saisissent cependant merveilleusement le ridicule des figures; toute forme bizarre les affecte, toute représentation les frappe, toute nouveauté les émeut: l'impression en est si forte, qu'ils représentent euxrmémes; ils racontent avec enthousiasnje, ils cppient facilement et avec grâce; ilslnt donc supérieurement le talent de l'imitation, qui suppose l'organisation la phis parfaite, les dispositions du corps les plus heureuses , et auquel rien n'est plus opposé qu'une forte dose de bon sens.
«Ainsi parmi les hommes ce sont ordinairement ceux qui réfléchissent le moins qui ont le plus ce talent de ^'imitation ; il n'est donc pas surprenant q\^'on le trouve dans les animaux, qui ne réfléchissent point du tout; ils doivent ' * même l'avoir à un plus haut degré de perfection, parcequ'ils n'ont rien qui s'y oppose, parcequ'ils n'ont aucun
principe par lequel ils puissent avoir la volonté d'être dif- «
férents les uns des autres. Cestpar notre ame que nous diffâ*ons entre nous; c'est par notre ame que nous sommes nous; c'est d'elle que vient la diversité de pos caractères et
la Yariété de nos actions; les animaux , au contraire^ qui n'ont point d'ame, n'ont point le moi qui est le principe de la différence, la cause qui constitue la personne; ils doivent donc , lorsqu'ils se ressexnbfent par l'organfisation , ou qu'ils sont de la même espèce 5 se copier tous, faire tous les mêmes choses et de la même façon, s'imiter en un mot beaucoup plus parfaitement que les hommes ne peuvent s'imiter les uns les antres; et par conséquent ce talent d'imi* tation, bien loin de supposer de l'esprit et de la pensée dans les animaux, prouve au contraire qu'ils eii sont abs<dument privés.
« Cest par la même raison que l'éducation des animaux, quoique fort courte, est toujours heureuse; ils apprennent en très peu de temps presque tout . ce que savent leurs père et mère, et c'est par Timitation qu'il» l'àpprenneii^; ils ont donc non seulement l'expérience qu'ils peuvent acquérir par le sestiment, mais ils profitant encore, par le moyen deFîmitation, de l'expérience que les autres ont acquise, n
(*) Sur des ailes de ftm. l'Amoar parconrt le monde , n embrase \ê$ airt , il brûle an sein de Tonde : La baltfaae poor loi bondit an sein des ners , etc^ 9
On retrouve ici <^elquls traits de Lucrèce, dans cette magnifique invocation à Venus ^ qui ouvre avec tant de pompe, de majesté et de convenance, le poème de ta Nature de^ choses. CTest à la déesse même que le poète s'adresse:
BriUante sons tes pas des plus friches coolenrs , La terre se rerét du doux éclat des fleurs; L'océan te sotrit, l'air t'anime, s'épure, fil to* souffle «Babaumé rijisMait la nature ; jQBfUid («aZcphjrs légers, pvécarMiirs des bcauAJowrs» De leur fertile haleinje éTeilient les«iiu>urs , L'oiseau mélodieux t'annonce à nos bocages ; La foule des troilpeauz, en de verts pâturages , ' Bondit , court , et franchit le fleuve impétueux ;
DU (?HANT VIII. 257
Pir-toqt l'écho redit dff chantt voloptoeux; Les moosires du désert, des forêts, des montagnes. Cherchent, en rosissant, lears farouches compagnes: L'amour remplit Jes cietix, fermente au sein des eaux , Et le monde reœiit dans ses hfttes nouveaux.
PONCIRTILU..
(') Écoutes 4a pigeon , épris de sa maîtresse. Le doux roucoulement exprimer sa tendresse ; Il approche , il s'éloigne , elc. «
J. J. Rousseau a traité en prose le même sujet, dans une des nombreuses digressions (^ sa lettre sur tes Spectacles: il est même évident que le poète doit ici au prosateur le trait plein de grâce et de suavité qui termine ce charmant tableau.
» u Dans leurs amours ( des animaux ) , je vois des caprices , des choix, des refus concertés, qui tiennent de bien près k la maxime d'irriter la passion par des obstacles. A l'instant même où j'écris ceci , j'ai sous les yeux un exemple qui le confirme. Deux jeuijies pigeons , dans l'heureux temps de leurs premières amours.^ m'offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur prêtent nos prétendus sages. La blanche colombe va suivant pas à pas son bienaimé, et prend chasse dle-même aussitôt qu'il se retourne; reste-t-il dans Pinaction , de légers coups de bec le réveillent; s'il se retire, on le poursuit; s^l se défend , un petit vol de six pas l'attire encore; l'innocence de la nature ménage les agaceries et la molle résistance, avec un art qu'auroit h peine la plus habile coquette. Non , la folâtre Galatée ne faisoit pas mieux; et Virgile eût pu tirer d'un colombier l'une de ses "plus charmantes images. »
(') On croit voir Galatée en sa ruse ingénue ,
Fuyant derrière im saule, et brdlant d'être vae.
Jamais, peut-être, on n'avoit encore aussi heureusement rendu £e9 deux vers charmants de Vii^e {ÉgL III) :
Mabme Galatea petit, lascira puella , Etfiagitadsa]ices,etsecnpitaiiteTideri. '
Le lasciva puella, sur-tout, ce mélange si naturel, dans une jeune fille, d'ingénuité et de coquetterie, avoit été recueil des traducteurs en vers et en prose. Ce sont de ces traits qu'il est plus facile de sentir que de saisir et de bien exprimer. Delille nous semble avoir eu ce bonheur; et la ruse ingénue rend , autant qu'elle peut Tétre , la pensée et Fimage du poète latin.
(^) Mais quel heureux amant égale en Tolopté Le cygne an con flexible , an plumage argenté? he cygne toujours beau , etc#
tt Les grâces de la figure, la beauté de la forme, répondent dans le cygne à la douceur du naturel; il plait à tous les yeux; il décore, embellit tous les lieux qu'il fréquente; on l'aime, on Papplaudit, on l'admire. Nulle espèce ne le mérite mieux : la nature en effet n'a répandu sur aucune autant de ces grâces nobles et douces qui nous rappellent l'idée de ses plus charmants ouvrages.; coupe de corps élégante, formes arrondies j gracieux contours, blancheur éclatante et pure, mouvement flexibles et ressentis; attitudes tantôt animées , tantôt laissées dans un. mol abandon
a A sa noble aisance, à la facilité^ la liberté de ses mouvements sur l'eau , on doit le reconnoître non seulement comme le premier des. ifavigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l'art de la navigation. Son cou éle^é , et sa poitrine relevée et arrondie semblant en effet figurer la prone du navire fendant l'onde; son large estomac en représente la carène; son corps penché en avant pour cingler se redresse à Far* rièrë et se relève en poupe ; la queue est un vrai gouvei^ nail; les pieds sont de larges rames, et ses grandes ailes demi-ouvertes au vent et doucement enflées sont les voilés qui poussent le vaisseau vivant, navire et pilote à-la-fois.
«Fier de sa noblesse,- jaloux de sa beauté, le cygne
semble faire parade de touâ ses avantages ; il a Pair de chercher à recueillir des suffrages, à captiver les regards; et il les captive en effet, soit que, voguant en troupe, on voie de loin, au milieu des grandes eaux, cingler la flotte ailée, soit que s'en dëtachant et s'approchant du rivage aux signaux qui l'appellent , il. vienne se faire admirer de plus près en étalant ses beauté, et développant ses grâces par mille mouvements doux, ondulants et suaves. »
(^) Ec qu'aToit-il besoin ds ce titre emprunte?
Delille avoit déjà dit ailleurs {Jard. , ch. lll ) :
Le cygne, à qui rerreor prêta des chants aimablet. Et qui n'a pas besoin da mensonge des fables.
(^) Tandis que le lion qne son maître nourrit , ' Le respecte toujours , et souvèlit le chérit.
Tout le monde connoît l'histoire d'Androdès; mais on lit toujours avec plaisir le morceau que nous allons transcrire.
Vous connoisses l'horreur des spectacles aGfreux Dont les Romains faisoient le {dus doux de leurs jeux. Ce peuple qui donnoit , par un mépris bisarre , A tout peuple étranger le titre de barbare, *
' Ne repaissoit êe% yeux que des pleurs des mortek , Et de sang arrosoit ses théâtres cruels.
Aux tigres, aux lions livrant des misérables , m se diyertissoit de leurs cris lamentables ; Il exposoit aux ours des esclaTCs tremblants, Pour en Toir disperser tous les membres sanglants. Le grave sénateur couroit à ces supplices , Et la jeune vestale en faisoît ses délices. '
Un jour, un criminel entraipé dans ces jeux.
Victime du plaisir d'un peuple furieux.
Par les denU d*nn lion tout écumant de rage, Alloit, par son supplice , augmenter le carnage ; * Quand le fier animal, sur le pâle captif Attachant toM-à-conp un regard attentif, ,
S'approche , bat tet Banct , f^mfliyiaga de joie , Baisse let jenz , te couche, et care$te ta proie. Tont le drqae étonné fait retentir set cnt ; L'etclaye rattnrë rappelle tet espfiu.
D'nn tel éTénement chacun cherche la cante; Lni-inéme à l'empereur en cet moia il TeiqMMC : • Atterri tout le joug d'nn esdaTage affreux , Rebuté des tourments d'un maître rigoureux, De sa maison fnnette enfin je prit la fiiite; Et pour mieux échapper à ta viTC poortulte , * Je cherchai det détertt tab^nnenx et profondt , Atilet fortunét à met pat Tagabondt.
Prêt à périr de !aim dant cet climau tautaget , Trop heureux d'ériter mon maître et tet outrages, Daat un antre couché , rêvant à ma douleur.
Je laittoit du toleil éteindre la chaleur, Lortque dant ma retraite entre un lion terrible ; Je cqjt ma mort certaine , à cet aspect blhible ; n pouttoit de grandt cris dont tont l'antre trembloit : De ta patte offientée un tang noir ruitteloit; n me f oit , il t'approche en montrant ta blessure : Je frémittois d'abord ^ enfin je me ratture; Lui-même te taitant pour ne pat m'çfifrayer, lie prétentoit ta patte , et tembloit me prier ; Je la prends, je Fettuie , et ma main conrageute En arrache auftitôt l'épine dangereute.
L'animal fttigné det tourments dont il tort.
Sa patte entre met maint , te repote et t'eodort. Bfaû ^nrèt , s' attachant 4 mon tort mitérable. Ce lion me derint un ami tecourable. A la chatte tonjourt courant dèt le matin , Il Tenoit avec moi partager ton butin.
Enfin , lat de tratner, tans autre compagnie , Dans ces sombres déserts une fatale yie , Je m'enfuis : insensé t je courois au trépas. Dans ma fuite bientôt, surpris par des s<dBats , Mon maître me revoit , et sa prompte justice D'un esclave édbappé prononça le supplice.
Sans doute qu'en ce temps le lion enchaîné , Gomme moi , pour ces jeux ici fut amené :
Cest ce même animal , dont la reconnoistance De mon tcrvice encor me rend la récompente :
Cest M qui tout4-coup , teusible à met bienCûts ,
A pcrdn la fàrear en reroyant nMt tnttt. »
L'e iup c r e a r âdmin cette amitié nourelle; L'etdaye , arec sa grâce , eut ce lion fidèle , Qui, paisioat de son mahre accompagnant les pas , De ses chères forêts oublia les appas ; Et le Toyant passer, chacun disoit dans Rome : Le voilà, ce lion si fiiTorable à l'homme.
(7) Dans la fonle étonnée on Va tu reconnottre. Saisir et dénoncer Fassassin de son maître.
Voilà en peu de mot» l'histoire du chien d'Aubry de Montdidier. Cette hbtoire est trop connue pour que nous Finsërions ici. Le poète avoit dans la Pitié (chant premier ) consacré quelques vers à cet intéressant animal , qui , suivant' Fezpression de Buffon , « sans avoir la lumière de la pensée, a toute la chaleur du sentiment.» Pendant la révolution , le chien n'a pas démenti son caractère. Nous pourrions citer plusieurs traits d'attachement extraordinaire du chien pour son maître; mais, par respect pour l'humanité, peut-être ferons-nous ùiieux de les passer sous silence. ( Voy. les notes de la Pitié y XII , 4.3.)
(*) Qaehpiefois snr sa tomheil s'obstine à mourir.
Pline l'ancien {Hist. Nat,, liv. VIII, ch. 4o), rapporte le Sût suivant :
M Lorsque, sous le consulat d'Appius Junius et de P. Silius^ Titius Sabinus fut mis à mort avec ses esclaves, à cause 'de son attachement à Néron, fils de Germ'anicus, on ne put jamais parvenir à chasser de la prison le chien d'un de ces malheureux. L'esclave ayant été traîné aux Gémonies, l'animal demeura auprès du corps, poussant des hurlements lamentaj^les , en présence d'une feule de citoyens. On lui jeta un morceau de pain, qu'il porta à la houche de son mattre; et quand le cadavre eut été précipité dans le Tibre, il s'y élança lui-même, s'efforçant de le soutenir sur l'eau. » ( Traduction de M, GuerouU, ) -
T. XI. LIS non XBOHES. II. i6