LES DÉGUISEMENTS
Le lierre couronne sa tMe ; Ses clieveux flottent au liasanl ; Le voile qui la couvre à peine.
Et que des vents enfle Tiialeine, Sur son corps est jeté sans art; Le pampre forme sa ceinture, Et de ses bras fait la parure ; Sa main tient un thyrse léger.
Sa bouche riante et vermeille Présente à celle du berger Le fruit coloré de la treille.
Son abandon, sa nudité.
Ses yeux lascifs et son sourire, Promettent T amoureux délire Et l'excès de la volupté.
Au loin ses bruyantes compagnes De cymbales et de clairons Fatiguent l'écho des montagnes, Mêlant à leurs libres chansons La danse qui peint avec grâce L'endjarras naissant du désir.
Et celle ensuite qui retrace Tous les mouvements du plaisir.
« Jeune berger, respecte Égiiie.
» La Terre me donna le jour;
» Jadis je suivais Proserpine;
» Et de Cérès j'orne la cour. »
En disant ces mots, dans la plaine
Elle fuyait devant Myrtis,
Et déjà du berger l'haleine
Vient humecter son cou de lis.
Elle échappe à sa main ardente.
Plus rapide il vole, et deux fois
Saisit la tunique flottante.
Qui se déchire entre ses doigts.
« Préviens son triomphe, ô ma mère! »
Elle dit; aussitôt la Terre
S'entr'ouvre avec un bruit affreux,
Vomit le bitume et la pierre.
Et présente un goulTre de feux.
Myrtis épouvanté s'arrête.
La nymphe retourne la tète,
274 LES DEGUISEMENTS
Et (lu loin, lui teiulant la iiiuin, L'appelle avec un ris malin.
Le berj^er un moment balance ; Vénus le rassure eu secret; Égine, qu'il poursuit, s'élance, Et dans les flammes disparaît.
Il s'y jette ; imprudence heureuse !
Sur un lit de mousse et de Heurs H tombe, et la nymphe amoui:euse Sourit entre ses bras vainqueurs.
Le ciel est pur, mais sans lumière ) L'ombre enveloppe Ihémisphère.
Mwtis, égaré dans les bois.
Trouble en vain leur vaste silence :
L'écho seul répond à sa voix.
t)u rendez-vous l'heure s'avance j Adieu l'amoureuse espérance.
Adieu tous les baisers promis !
« Dus miils iiuiiraisuiile décsbu, »
Disait-il, « ju liais la tristesse;
» Je liais tes vuiles eniieiiiis. »
11 parle encore, et riiniiiurlelie,
Cuniine Vénus riante et belle.
Se présente à ses yeux surpris.
Recouverts de crêpes humides,
Son char et ses coursiers rapides
De i'ébène uiïrent la couleur.
A l'eiitour voltij^eiit les Songes,
Les Spectres et les vains Mensonges,
Fils du Sommeil et de l'I^rreur.
De son trône elle est descendue.
Le berger se troulMe à sa vue,
Lt la crainte saisit son cu'urj
Mais la déesse avec douceur :
« Jeune imprudent, je te pardonne.
» Je ferai plus; oui, mon secours
» Est souvent utile aux amours.
» Que veux-tu? parle : je l'ordonne. >'
Myrtis, q\*o charme sa beauté.
Garde le silence, et Tadmire.
L'immortelle i)ar un sourire
Enliai'dit sa timidité;
Elle a déposé sur la terre
Le pâle llambeau (jui Téclaire.
276 , LES DEGUISEMENTS
A ses clieveux bruns et tressés Des pavots sont entrelacés ; Une légère draperie, Noire et d'étoiles enrichie, Traliit l'albâtre de son corps, Et de l'amour les doux trésors.
Sur l'herbe s'assied la déesse; Le berger s'y place à son tour.
Il voit et baise avec ivresse Des charmes inconnus au jour.
Un feu renaissant le dévore.
M Encore, » disait-il, « encore !
» Que nos [tlaisirs soient éternels ! » Elle sourit, et de l'aurore Le retard surprit les niortels.
Myrtis sur le fleuve rapide Voit un esquif abandonné.
Qui, par le courant entraîné.
Vogue sans rames et sans guide.
Au milieu des Ilots le bercer
S'élance, et dans rescjuif léger
Il trouve une lille Julie
Sur un lit de junes endormie.
Elle sourit dans son sommeil ;
Et sa bouche alors demi-close
Montre Tivoire sous la rose.
Un baiser produit son réveil;
Un baiser étoulTe ses plaintes;
Un baiser adoucit ses craintes ;
Un autre cause un long soupir;
Un autre allume le désir;
Un autre achève le plaisir,
Et lentement la fait mourir.
Elle renaît soumise et tendre.
Ne voile point ses charmes nus,
Et sans peine consent à rendi'e
Tous les baisers qu'elle a reçus.
Soudain les flots sont plus tranquilles.
Et le bateau légèrement
Glisse sur les vagues dociles
Qui le balancent mollement.
:i78 l.KS Dliiil IShMKMS
XIU
l.uclie dans uiio pvWv liuiuidc Où viont luuuiir le Hol amer, Myrtis, l'œil lixé sur la iiior.
Épiait ime INêréide.
Tout-à-cuup se iiKHilie ietliys, Et sous sa colique blaiicliissaiite.
Que traînent ses dauphins cliéris> S'alïaisse Tonde obéissante.
A Tentour nagent les Tritons ; Leur biube est d'écume imbibée ; DesixKjuilles ornent leurs fronts^ Et de leur trompe recourbée Au loin retentissent les sons.
Prt^s du char, les Océanides Et les charmantes Néréides, Variant leurs jeux et leurs chants.
Glissent sur les flots cai-essants.
Téthys vers la grotte s'avance.
Entre 5*^ule. voit le berger.
Rit de <<>a troable pasga^er^ Et lui i:i.mm;in«I«? le silence.
La perle diin.s 5t:< hlonils cheTenx Efl guirlandes brille et serpente ; La perle rend plus précieux L'azur de sa robe élégante ; Le sable rei;oit son manteau.
Et loi présente un Ut nonv^ ^ Aimeiy jeunes Oeéanides ; xUmea^ rapides Aquilons; Et vous, charmantes Néréides, Ttjmbez dans les-bros des Tritons.
xrv
« Qu*<>r»foïHwa-Toie^, chaste déesse?
) — Rien : Vesta, trompant ti>us les yeo-x
) Pv'iir t.»i seul a quitté les eieux:.
') Je t uiiu»^. — Vous! — De ma sagesse
» Tu t:ii iiij.i.^'s, heareux Xyrtis!
280 LES DEGUISEMENTS
» J"ai lies cittrails; mais, trop sévère,
» Jeflrayais les Jeux et les Ris :
» Hélas î j'aurais mieux fait de plaire. »
De ce triomphe inattendu
Myrtis jouit en espérance.
Vesta, sans voile et sans d»'foiT=p.
Oubliait sa longue vertu.
Au jeune berger qui l'embrasse
Elle se livre gauchement ;
Ses baisers même sont sans grâce.
De son aigre sévérité.
Punition juste et cruelle î
Triste et honteuse, Timmortelle
Remporte au ciel sa cliasteté.
Dans Tonde fraîche une bergère Se baignait durant la chaleur.
Sur le rivage solitaire Myrtis passe; au cri de frayeur Il répond avec un sourire :
« Ne craignez rien; sous ces berceaux,
•) Sage et iHscret, je me retire.
» Mais quand vous sortirez des eaux,
» Je vous habillerai moi-même.
« — Sois généreux, jeune Myrtis,
» Et n'emporte pas mes habits.
» Peut-être la nymphe qui t'aime
I) Près d'ici... » Discours superflus !
Le berger ne l'entendait plus.
De l'oïKle elle sort, et tremblante
Elle arrive sous le bosquet.
Malgré sa prière touchante, Myrtis poursuit son doux projet. En plaçant la courte tunique Sur ce corps de rose et de lis.
Il touche une gorge élastique Et d'autres charmes arrondis.
Sa main rattache la ceinture, Trop liant d'abord, et puis trop bas : La bergère en riant murmure.
Et cependant ne l'instruit i»as.
A son humide chevelure.
On rend le feston de bluets Qui toujours forme sa parure.
Les brodequins viennent après :
Longtemps incertaine et craintive.
282 I^K^ DEGUISEMENTS
Ello roniiit, enfin s'assiod, A Myrtis i»rési'nle son pied, Et sa rougeur devient plus vive.
Dans ce monient heureux, Pliélnis Était au haut de sa carrière ; Le jour finit, et la bergère Avait encore les pieds nus.
Du midi s'élance Eorage.
Dans son frêle bateau, Myrtis, Jouet fies vents et de Téthys, Ne peut regagner le rivage.
« Apaise tes fougueux enfants, » lîelle Orithye, et sur la rive » Pour toi je l)rùlerai l'encens. »
Au ciel monte sa voix plaintive.
Soudain un nuage léger Sur les Ilots mugissants s'abaisse; Il s'entr'ouvre, et d'une déesse Les bras enlèvent le berger.
DK Vl-NTS
Trniibliint, il jaunie l<' silence, Tu l);iisor dissipe sa peur.
NepUine jusqu'aux citMix s'éliuuo; î.es vents redoulileiit leurs fureurs; Myrtis, eacii»' tlnns le nua-^e.
S'élève au iuili<Mi de l'orale, Avec sécurité fend l'air, Voit partir le rapide éclair Que suit la IVtudre vengeresse, VA sur le sein de sa nmitresse Il hrave Éole et Jupiter.
« De Myrtis que la voix est tendre !
» Il approche, et n'a pu me voir; )) Sous cet arhre il viendra s'asseoir; » Je veux me cacher et l'entendre. »
La jeune liergère, à ces mots.
Sur l'arbre monte avec atkesse, Et disparait dans les rameaux. -
284 LES DEGUISEMENTS
Le bcrf^cr sous leur voûte épaisse Bientôt arrive, et les échos Répètent ses accents nouveaux :
(( Un oiseau venu de Cytlière w Se cache, dit-on, dans ce bois.
•> Sa voix est touchante et légère, " Et son l)ec embellit sa voix.
») Les chasseurs sont à sa poursuite.
» Mille fois heureux son vainqueur !
)) Mais il craint la cage, et l'évfte; » Et c'est lui qui prend l'oiseleur.
.) Jeune oiseau, ton joli plumage rt Fait naître l'amoureux désir; )) Et pour moi, dans l'épais feuillage, )) Tu seras l'oiseau du plaisir. »
Il dit, et sur l'arbre s'élance :
La bergère ne pouvait fuir, Et le rire était sa défense :
Au vainqueur il faut obéir.
Quelques nymphes de ce bocage Du même arbre cherchent l'ombrage
I)K VKNUS 28;i
Mais le bniil (U^-^ baisns nouveaux Se pertl dans le confus lamaj^e Des fauvettes et dos moineaux.
« Ma fidélité conjugale
0 Trop longtemps regretta Titlion;
.) Trop longtemps j'ai pleuré Cépliale
» ÉgisS et le jeune Orion.
« La douleur flétrirait mes charmes.
» Revenez, amoureux désirs!
«) Les roses naissent de mes larmes^,
» Elles naîtront de mes plaisirs. »
A ces mots, la galante Aurore
De M\Ttis, qui sommeille encore,
Hâte le paresseux réveil.
1. Nous lie nous rappelons riea des amours de l'Aurore et de cet Ëgis. Parny aurait pu employer le nom moins inconnu de Clitus.
2. Tendre fniit des pleurs de l'Aurore, dit Bernard à la rose.