‹ ŒuvresChapitre 112 sur 164 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

)> Bonsoir; bannis cet air chagrin,

)) Et relève ces yeux modestes :

o Tu le vois, ton maître est liumain. »

Ou'en dites- vous, jeune Céline? •

Rien : elle pleure, et de Morpliel Fort à profK)s l'aile divine L'emporte sous un autre ciel.

La voilà planant sur les îles De ce Pacifique Océan, Qui ne l'est plus quand l'ouragan Ment fondre sur les flots tranquilles ; Ce qu'il fait souvent, comme ailleurs.

De vingt pleuplades solitaires Elle oliserve les lois, les mœurs.

Et surtout les galants mystères; Mystères? non pas; leur amour A la nuit préfère le jour.

Céline, en détournant la vue :

« L'innocence est aussi trop nue, » Trop cynique : ces bctnnes gens, » Moins naturels, seraient plus sages.

o A l'amour quels tristes hommages !

» Les malheureux n'ont que des sens.

» Quoi ! jamais de jalouses craintes?

» Jamais de refus ni de plaintes?

[)E CliLlNE 300

» Point (rubstacics? point (rinipurtuns ?

» lûi rose est ici suns piciùre,

» Mais sans couleur et sans lua-funis.

» Un peu (l'art sied à la nature;

» Oui, sur rétolVe de Taniour

» Klle permet la broderie.

» Adieu donc, adieu sans retour

» A toute la sauvaj^'erie,

» Bonne dans les romans du jour. »

Hélas ! elle n'en est pas quitte,

Et se trouve, non sans regrets.

Parmi les Nouveaux-Zélandais.

La peuplade qu'elle visite

D'une zagaie arme sa main,

Y joint une hache pesante,

Et marche lière et menaçante

Contre le repaire voisin.

Femmes, enfants, et leurs chiens même.

Tout combat : l'ardeur est extrême.

Chez Céline extrême la peur.

Les siens sont battus : le vainqueur

Saisit sa belle et douce proie ;

Il touche, en grimaçant de joie,

La jambe, les mains, et les bras;

Il touche aussi la gorge 'nue.

310 LE VOYAfJE

Et dit ; « Elle ost jeune et dodue;

» Pour nous quel Ijonlieur ! quel repas ! v

Elle frémit, et sur sa tète

Ses cheveux se dressent; Morpliel

Dérange ce festin cruel ;

En Chine elle fuit et s'arrête.

Près d'elle passe un mandarin, Qui la voit, l'emmène, et l'épouse.

Il n'aimait pas; mais dans Pékin L'indifférence est très-jalouse ^ Céline d'un brillant palais Devient la reine. Hélas ! que faire.

Dans un grand palais solitaire, D une royauté sans sujets ?

D'honneurs lointains on l'environne; A ses beaux yeux à peine on donne Du jour quelques faibles rayons.

Et dans le fer on emprisonne

1. Montesquieu, distingnant la jalousie de passion d'avec la jalousie de coutume, de mœurs, de lois, dit que celle-ci, froide, mais quelquefois terrible, peut s'allier avec l'indifféreuce et le mépris. Au reste, cette jalousie des Chinois est expliquée, et même justifiée par un autre passage de Montesquieu, qui s'appuie de l'autorité de Duhalde : « Un Jivre classique de la Chine regarde comme uu prodige de vertu de se trouver seul dans un appartement reculé avec une lémme sans lui faire violence. »

DE CKLINK 311

La l)laiiclieur do ses pieds mi^nuiis.

L'épou.v du inuiiis est-il fidèle?

ïouche-t-il à ce doux trésor?

Et sait-il que sa femme est belle ?

Point ; il achète au poids de l'or Une guenon, et pis encor.

Bon Morphel, hàtez-vous : Céline

Jamais n'habitera la Chine.

Il est sans doute moins jaloux^

Et, plus brave, il sera plus doux,

Le fier et vagabond Tartare,

Vainqueur des Chinois si rusés.

Si nombreux, et noniraé barbare

Pai' ces fripons civilisés.

D'une cabane solitaire

S'approche la belle étrangère ;

Elle entre : quoi ! point d'habitants!

Vient un jeune homme ; eu trois instants

Elle est amante, épouse, mère :

En voyage on abrège tout.

Plaignons cette mère nouvelle.

« Du ménage le soin t'appelle, »

bit son Tartare j « allons, debout ! »

Elle se lève ; il prend sa place.

Hume le julep efficace.

312 LE VOYA(iE

Avale uu bouillon succulciil, Puis uu autre; craint la fioiclurt', Dans l»^s replis dune fourrure S'enfonce; parle d'un ton lent, Tient sur sa poitrine velue, Et berce dans sa large main L'enfant que sa mère éperdue Abandonne et reprend soudain, Reçoit la bruyante visite De l'ami qui le félicite.

Des parents, et des alentours ; Et pendant tous ces longs discours, La jeune épouse qu'on délaisse S'occupe malgré sa faiblesse.

De l'accouché qui boit toujours ^ « A ce sot usage, » dit-elle, a II faudra bien s'accoutumer.

» Mon époux du reste est iidèle, ■ » Point négligent : on peut Taimer. » Tout en aimant, dans leur chaumière.

l . Cet usage des Tartares est attesté par Marc-Paul. Quelques nations anciennes ont eu la même coutume; on l'a retrouvée chez plusieurs peuplades du Nouveau-Monde. Elle a aussi existé dans le Béam : « C'était, i- dit Colomiès dans ses Mélanges historiques, p. 25, a une assez plaisante coutume que celle qui s'observait autrefois d ins le Béarn. Lorsqu'une femme était accouchée, elle se levait, et son mari se mettait au lit, faisant la commère,.. «

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Leur Ijieiivcillaiifu liuspiUilirre

Admet un soir deux voyaf^eiirs,

L'un vicux^ rimlie jcnnc. On di-vini;

Uu'avec yiàce et ^^aieté Céline

Du souper lenr fait les Iiuiuieuis.

Sa curiosité naïve

Les écoute et devient plus vive.

Mais jiendant les récits divers,

Sur leurs yeux les pavots descendeni.

Et séparément ils s'étendent

Sur des joncs de peaux recouverts.

La Tartarie est peu jalouse.

« Va, » dit elle à la jeune épouse,

» — OlTre tes appas au plus vieux.

» — Y pensez-vous? — L'n rien t'étonne.

» Va, l'hospitalité lordonne.

» — Vous y consentez? — Je fais mieux,

» Je l'exige. -— Mais il faut plaire

» Pour être aimé : sans le désir,

» Comment peut naître le plaisir?

n Je n'eu ai point. — Tant pis, ma chère;

') H en aura, lui, je l'espère.

)) S'il n'en avait pas ! sur mon front

» Quel injuste et cruel affront ! »

Elle obéit, non sans scrupule.

Et revient un moment après.

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