I'^ LE VOYAGE
V Déjà? dit répoux ; tes attraits...
» — Votre coutume est ridicule,.
" Et vous en êtes pour vos frais.
» — Llnsolent ! — S'il paraît coupable,
» Son âge est une excuse. — Non.
» — La fatigue... — Belle raison!
» — Cependant le sommeil l'accable.
» — .J'y mettrai bon ordre; un bâton ! »
A grands coups il frappe, réveille.
Chasse, poursuit le voyageur.
Et venge son étrange honneur.
Puis il dit : « L'autre aussi sommeille ;
» Mais avant tout il voudra bien
1) Faire son devoir et le mien.
') Va. — Peux-tu...? — Point de remontrance.
» J"ai cru qu'on savait vi"\Te en France. »
Tout s'apprend ; à -sivre elle apprit.
L'étranger poursuit son voyage ;
A sa femme docile et sage
Le mari satisfait sourit^
Et dit d'une voix amicale :
« Écoute; la foi conjugale
» A l'usage doit obéir ;
» Mais à présent il faut, ma chère.
» Expier ta nuit, et subir
•) Une pénitence légère. »
Le lioiix iiiqiiant arme sa main ;
Son épouse n'pand des larmes,
Et les larmes coiilaiciif en vain ;
Aux fouets Murpiit'l soustrait sts cliarmes.
Voici rinde; spectacle affreux!
Que veulent ces coquins de Brames
D'un l)ùclier excitant les flammes,
Et ce peuple abruti par eux?
M La victime est jeune et jolie, »
Répète Céline attendrie ;
« Je la plains, et l'usage a tort.
)) On doit pleurer un mari mort,
i) Et sans lui détester la vie;
!) Mais le suivre ! c'est par trop fort. »
Vers Ceylan l'orage la pousse.
La loi dans cette île est très-douce.
Et deux maris y sont permis ' .
Céline plaît à deux amis.
Entre eux ils disent : « Fennne entière
» Pour chacun de nous est trop chère ;
» Partageons ; à son entretien
1. Cette permission existe aussi cliez certains Iroqnois, selon le témoignage de Laffiteau. D'antres peuples encnre ont légitimé la pluralité (les maris.
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» Alor> suffira notre bien.
» Si l'épouse est active et sage,
.) Les soins, les comptes du ménage
» Par elle seront mieux réglés :
» Les garçons toujours sont volés. »
Que fait Céline ? Une folie.
Mais l'amour jamais en Asie
Ne se file : point de délais ;
Et voilà nos deux Chingulois *
Mariés par économie.
La beauté partout a des droits :
Pour Céline, le premier mois
Fut neuf et ^Taiment admirable ;
Le second seulement passable,
Le troisième assez misérable.
Le quatrième insupportable.
« J'aurais dû prévoir ces dégoûts, »
Dit-elle. « Quel sot mariage !
» L'honmie qui consent au partage
» IS'est point amant, pas même époux,
» Au public je parais heureuse ;
» Jai de beaux schalls, un bel écrin,
» Et dans mon léger palanquin
^. Les naturels de Ceylan forment dent nations : les Bédas cf les Chingnlois.
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» Jo sors hrilliiiilt' o( rii.li<'Uso; » Je suis maîtresse à la inais<ni, » Mais toujours seule. Ma raisou 0 Sait jui^^er les lois politiques » i:t les alnis enracinés ; » Dans les États bien gouvernés, « 11 n'est point de filles puliliques*. » Passons-lui cet arrêt léger.
Ne fut-ce fjue pour abréger.
Jeune femme que l'on offense Trouve aisément à se venger ; Mais, quoique juste, la vengeance Pour elle n'est pas sans danger.
Chez leur épouse avec mystère Les deux amis entrent un soir.
Que veulent-ils? Le froid devoir A la beauté pourrait-il plaire?
■ Au devoir ils ne pensent guère.
A quoi donc? Vous Valiez savoir :
L'un d'opium tient un plein verre, L'autre un lacet : il faut choisir.
« Non,)) répond-elle; « il faut partir. » Elle part, vole, voit l'Afrique,
1. Ne fallait-il pas dire " d'épouses publiques, d'.iwises comnnes. »