A MON FRERE
Rio- Janeiro, septembre 1773.
Tu seras sans doute étonné de recevoir une lettre de moi datée de Rio-Jiineiro. Depuis notre départ de Lorient, les vents nous ont été absolument contraires; ils nous ont poussés d'abord sur la côte d'Afrique que nous devions éviter. Le 3 juillet, nous nous croyions encore à soixantequinze lieues de cette côte. La nuit, par un bonlieur des
1. Nous joignons aux poésies de Parny les trois lettres suivantes, qii'il écrivit pendant un voyage à Tile Bourbon. Elles aident à faire bien connaître le caractère de ce poète, et renferment, sur le climat et les mœurs de son pays natal, quelques détails intéressants.
2. Le comte de Parny. « fl était, dit Tissot, l'im des liommes les plus remarqués d'une cour jeune et brillante. «
plus marqués, fut lrès-])elle; aucun nuage ne nous dérobait la clarté de la lune, et nous en avions grand besoin. A deux heures et demie du matin, un soldat qui fumait sur le pont décou-sTe la terre à une petite demi-lieue devant nous. 11 ventait beaucoup; et le navire, contre son ordinaire, s'avisait de faire deux lieues par lieure. Cette terre est la côte de Manùjuette^ située sous le cinquième degré de latitude septentrionale; c'est un pays plat, et qui ne peut être aperçu qu'à une très-petite distance : on distinguait sans peine des cabanes, des liameaux et des rivières, ïu penses bien que le premier soin fut de virer de bord; un moment après on jeta la sonde, et l'on ne trouva que sept brasses de fond. Reconnaissance éternelle à la pipe du soldat! Si le vaisseau avait encore parcouru quatre f(jis sa' longueur, c'en était fait de nous, et j'aurais servi de déjeuner à quelque requin affamé. Bi meliora * !
Nous avons traversé ensuite avec une rapidité singulière le canal de neuf cents lieues qui sépare les côtes d'Afrique de celles du Brésil, et nous sommes venus à pleines voiles mouiller sur le banc des Ahrolhos. Nous a\ions tout auprès do nous des rochers fameux par plus d'un naufrage, sur lesquels les courants nous entraînaient. Cette position était critique, et nous commencions à perdre l'espérance, lorsque