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AU MÊME

De rile de Bourbon, jauvier ITTo.

Tu veux donC;, mon ami, que je te fasse connaître ta patrie? Tu veux que je te parle de ce pays ignoré, que tu chéris encore parce que tu n'y es plus? je vais tâcher de te satisfaire en peu de mots.

L'air est ici très-sain ; la plupart des maladies y sont totalement inconnues; la vie est douce, uniforme, et par conséquent fort ennuyeuse; la nourriture est peu variée j nous n'avons qu'un petit nombre de fruits, mais ils sont excellents.

Ici ma main dérol)e à l'oranger fleuri Ces pommes dont l'éclat séduisit Atalante;

Ici l'ananas plus chéri Élève avec orgueil sa coui'oune brillante;

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De tous les fruits cnsemVae il réunit l'odeur.

Sur ce coteau l'atte pierreuse Livre à mon appétit une crème flatteuse; La grenade plus loin s'entr'ouvre avec lenteur; La banane jaunit sous sa feuille élargie; La mangue mo prépare une chair adoucie; Un miel solide et dur pend au liant du dattier; La pèche croît aussi sur ce lointain rivage; Et, plus propice encor, l'utile cocotier Me prodigue à la fois le mets et le breuvage.

Voilà tous les présents que nous fait Pomone : pour l'amante de Zéphyre, elle ne visite qu'à regret ces climats bridants.

Je ne sais pourquoi les poêles ne manquent jamais d'introduire un printemps éternel dans les pays qu'ils veulent rendre agréables : rien de plus maladroit ; la variété est la source de nos plaisirs, et le plaisir cesse de Têtre quand il devient habitude. Vous ne voyez jamais ici la nature rajeunie ; elle est toujours la même ; un vert triste et sombre vous donne toujours la même sensation. Ces orangers, couverts en même temps de fruits et de fleurs, n'ont pour moi rien d'intéressant, parce que jamais leiu's branches dépouillées ne furent blanchies par les frimas. J'aime à voir la feuille naissante liriser son enveloppe légère, j'aime à la voir croître, se développer, jaunir et tomber. Le printemi.s

plairait beaucoup moins, s'il ne venait après l'hiver.

0 mon ami '..lorsque mon exil sera fini, avec (juel plaisir

je reveirai Fcuilhmcnnr ^ au mois de mai î avec quelle avidité je jouirai de la nature ! avec quelles délices je respirerai les parfums de la campagne ! avec (juelle volupté je foulerai le gazon fleuri ! Les plaisirs perdus sont toujours les mieux sentis. Combien de fois n'ai-je pas regretté le chant du rossignol et de la fauvette ! Nous n'avons ici que des oiseaux braillards, dont le cri importun attriste à la fois l'oreille et le cœur. En comparant ta situation à la mienne, apprends, mon ami, à jouir de ce que tu possèdes.

Nous avons, il est vrai, un ciel toujours pur et serein ; mais nous payons trop cher cet avantage. L'esprit et le corps sont anéantis par la chaleur ; tous leurs ressorts se relàcJient ; l'âme est dans un assoupissement continuel; l'énergie et la vigueur intérieures se dissipent par les pores. 11 faut attendre le soir pour respirer; mais vous cherchez en vain des promenades.

D'un côté mes yeux affligés N"ont pour se reposer qu'un vaste amphithéâtre De rochers escarpés que le temps a rongés; De rares arbrisseaux, par les veuts outragés,

Y croissent doucement sur la pieiTe rougeàtre.

Et des lataniers allongés

Y montrent loin à loin leur feuillage grisâtre.

1. Vallée entre Marly et Saint-Germain, on MM. «le Pamy et Bertin habitaient ensemble la même maison.

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Trouvant leur si'iroté dans loiiv peu do valeur, Là d'étiques perdreaux de leurs ailes bruyantes Rasent impunément les herbes jaunissantes, Et s'exposent sans crainte au canon du chasseur. Du sommet des remparts dans les airs élancée, La cascade à grand Ijruit précipite ses flots, Et, roulant chez Téthys son onde courroucée. Du Nègre infortuné renverse les travaux. Ici, sur les confins des États de Neptune,

Où jour et nuit son épouse importune Afflige les échos de longs mugissements.

Du milieu des sables brûlants

Sortent quelques toits de feuillage.

Rarement le Zéphyr volage

Y rafraîchit Tair enflammé ; Sous les feux du soleil le corps inanimé

Reste sans force et sans courage.

Quelquefois l'Aquilon bruyant.

Sur ses ailes portant l'orage.

S'élance du sombre orient ;

Dans ses antres l'onde profonde

S'émeut, s'enfle, mugit, et gronde ;

Au loin sur la voûte des mers.

On voit des montagnes hquides S'élever, s'approcher, s'élancer dans les airs. Retomber et courir sur les sables himiides ; Les flammes du volcan brillent dans le lointain

L'Océan francliit ses entraves.

Inonde nos jardins, et porte dans nos caves Des poissons étonnés de nager dans le vin.

Le bonheur^, il est vrai, ne dépeutl pas des lidix qu'on habite ; la société, pour peu qu'elle soit douce e^t amusante, dédommage bien des incommodités du climat. Je vais essayer de te faire connaître celle qu'on trouve ici.

Le caractère du Créole est généralement bon ; c'est dommage qu'il ne soit pas à même de le polir par l'éducation. Il est franc, généreux, brave et téméraire. Il ne sait pas couwir ses véritables sentiments du masque de la bienséance ; si vous lui déplaisez, vous n'aurez pas de peine à vous en apercevoir ; il ouvre aisément sa bourse à ceux qu'il croit ses amis; n'étant jamais instruit des détours de la chicane, ni de ce que Ion nomme les affaires, il se laisse souvent tromper. Le préjugé du point d'honneur est respecté chez lui plus que partout ailleurs. Il est ombrageux, inquiet et susceptible à l'excès; il se prévient facilement, et ne pardonne guère. Il a une adresse peu commune pour les arts mécaniques ou d'agrément ; il ne lui manque que de s'éloigner de sa patrie et d'apprendre. Son génie indolent et léger n'est pas propre aux sciences ni aux études sérieuses ; il n'est pas capable d'application ; et ce qu'il sait, il le sait superficiellement et par routine.

On ne se doute pas dans notre île de ce que c'est que l'éducation. L'enfance est l'âge qui demande de la part des parents le plus de prudence et le plus de soin : ici l'on abandonne les enfants aux mains des esclaves ; ils prennent insensiblement les goûts et les mœurs de ceux avec qui ils

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vivent : aussi, à la roiilciir \nv>, livs-souNtMil le inailre ivsseiiible [lairaituiiK'iit à resclave. A sept ans, quoique sttl<lat ivrogne leur apprend à lire, à écrire, et leur enseigne les (|uatre premières règles (raritiniiétique : alors réilucaliitn est euniplète.

Le (aéole est bon ami, amant inquiet et mari jaloux (ce qu'il y a (rimpayahle, c'est cpie les femmes partagent ce dernier ridicule avec leurs époux, et (pie la foi conjugale n'en est }tas mieux gardée de pari et d'autre) ; il csl v;iiu et entêté; il méprise ce qu'il ne connaît pas, et il coiuiait peu (]o eliose ; il est plein de lui-même, et vide de tout le reste. Ici, liés qu'un homme peut avoir six pieds de maïs, deux cafiers et un négrillon, il se croit sorti de la côte de saint Louis : tel qui galope à cru dans la plaine, une pipe à la bouche, en grand caleçon et les pieds nus, s'imagine que le S(»leil ne se lève que pour lui. Ce fonds d'orgueil et <le suffisance vient de l'ignorance et de la mauvaise éducation.

D'ailleurs, accoutumé comme on l'est ici dei)uis l'enfance à parler en maître à des esclaves, on n'api>rend guère, ou l'on oublie aisément ce qu'exigent un égal et un supérieur. Il est difficile de ne pas rapporter de l'intérieur de son domestique un ton décisif, et cet esprit impérieux que révolte la plus légère contradiction. C'est aussi ce qui entretient cette paresse naturelle au Créole, qui prend sa source dans la chaleur du climat.

Le sexe dans ce pays n'a pas à se plaindre de la nature :

nous avons peu de belles femmes, mais presque toutes sont jolies ; et rextrême propreté, si rare en France, embellit jusqu'aux laides. Elles ont en général une taille avantageuse et de beaux yeux. La cbaleur excessive empêche les lis et les roses d'éclore sur leur visage; cette chaleur flétrit encore avant le temps d'autres attraits plus précieux; ici une femme de vingt-cinq ans en a déjà quarante. 11 existe un proverbe exclusif en faveur des petits pieds; pour l'honneur de nos dames, je m'inscris en faux contre ce proverbe. Il leur faut de la parure, et j'ose dire que le goût ne préside pas toujours à leur toilette : la nature, quelque négUgée qu'elle puisse être, est plus agréable qu'un art maladroit. Ce principe devrait aussi les guider dans les manières étrangères qu'elles copient, et dans toutes ces grâces prétendues où l'on s'efforce de n'être plus soi-même.

Les jalousies secrètes et les tracasseries éternelles régnent ici plus que dans aucun village de pro^■ince; aussi nos dames se voient peu entre elles : on ne sort que pour les visites indispensables; car l'étiquette est ici singulièrement respectée : nous commençons à avoir une cérémonie, une mode, un bon ton.

L'enfance de cette colonie a été semblable à l'âge d'or : d'excellentes tortues cou\Taient la surface de l'île; le gibier venait de lui-même s'offrir au fusil; la bonne foi tenait lieu de code. Le commerce des Européens a tout gâté : le Créole s'est dénaturé insensiblement; il a substitué à ses mœurs

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