Dans le premier livre des Métamorphoses
LA JOUKNEI-: CHAMPKTHE 12!»
VOLNY.
L'antiquité ment un pou, cuinine un sait; Il faut plutôt l'admirer que la cruire. Ouvre les yeux, vois riionimc; et ce qu'il est De ce qu'il fut te donnera l'histoire.
TALCIS.
L'enfant, qui plut par ses jeunes attraits, A soixante ans conserve-t-il ses traits? L'homme a vieilli : sans doute en son enfance Il ne fut point ce qu'il est aujourd'hui*. Si l'univers a jamais pris naissance, Ces jours si beaux ont dû naître avec lui.
YOLNY.
Rien ne vieillit...
Volmon alors se lève :
« Mes chers amis, tous trois vous parlez d'or;
1. Il y a dans l'éditiou de 1779, que nous ne connaissons que par quelques citations du Mercure de 1780 :
Ne mettons point dans la même balance L'homme d'alors et l'homme d'aujourd'hui.
130 LA JOIKNEE CilAMPLTUE
» Mais je i>réteiids qu'il vaudiail niieiix eiicor
» Uéaliier entre nous ce beau rêve.
» Loin de Paleinie, à l'ombre des vergers,
» Pour un seul jour devenons tous bergers.
» Mais gardons-nous d'oublier nos bergères.
» De l'innocence elles ont tous les goûts :
» Parons leurs mains de houlettes légères.
)) L'amoiu" champêtre est, dit-on, le plus doux. )>
Avec transport cette offre est écoutée;
On la répète, et chacun d'applaudir.
Laure et Zulmis voudraient déjà partk;
Églé sourit; Maïs est enchantée;
On fixe un jour ; et, ce jour attendu
Commence à peine, on part, on est rendu.
Sur le penchant d'une haute monlagne • La main du Goût construisit un château. D'où Tœil au loin se perd dans la campagne. De ses côtés part un double coteau.
L'un est couvert d'un antique feuillage Que la cognée a toujours respecté; Du voyageur il est peu fréquenté.
Et n'offre aux yeux qu'une beauté sauvage. L'autre présente un tableau plus riant : L'épi jaunit ; Zéphire en s'égayant Aime à glisser sur la moisson dorée ;
LA JOUKNi:i-: CHAMl'KTKl-: liJl
lit tout auprès la grai»pti culoréf *
Fait siiccuiiibei- le raiin-au cliuiicelaiit.
Cl'S tk'ii\ culeaux, airuiidis un uval<',
Furiiiciit au luin un vallon spacieux,
Dont la Nature, aLlinirable en ses jeux,
A bigarré la surface inégale.
Ici s'élève un groupe d'orangers
Dont les fruits d"ur pendent sur des fontaines;
Plus loin ileurit, sous Tabri des vieux chênes,
Le noisetier si chéri des bergers;
A quelques pas se forme ^ une énhnence.
D'où le pasteur appelle son Irouiieau :
De là son œil suit avec conqilaisance
Tous les détours dun paisible ruisseau :
Et serpentant, il baigne la prairie,
11 fuit, revient dans la plaine fleurie,
Où tour à tour il murnuu'e et se lait,
Se rétrécit et coule avec vitesse,
Puis s'élai'git et reprend sa paresse.
Pour faire encor le chemin qu'il a fait - :
\. Se forme est faible et impropre; s'elcve était le mut demandé : mais il est déjà plus haut.
2. Bertiu, dans la Description de Trianou, a peint les mêmes accidents :
Vois ce ruisseau qui, dans sa pente, Mollement entraîné, murmure à petit bruit.
Mais un rocher barre son onde pure ; Triste, il paraît étranger dans ces lieux; Son ombre au loin s'étend sur la verdure, Et riierbe croît sur son front sourcilleux. I/onde, à ses pieds, revient sur elle-même. Ouvre deux bras pour baigner ses contours, S'unit encore, et dans ces champs qu'elle aime Va sous les fleurs recommencer son cours.
Voilà l'asile où la troupe amoureuse Vient accomplir le projet de Volmon.
Là n'entre point l'étiquette orgueilleuse, Et les ennuis attachés au bon ton.
La liberté doit régner au village.
Un jupon court, parsemé de feuillage, A remplacé l'enflure des paniers ; Le pied mignon sort des riches souliers. Pour mieux fouler la verdure fleurie ; La robe tombe, et la jambe arrondie A l'œil charmé se découvre à moitié;
Se tait, murmure encor, se replie, et sei^iente, Va, revient, disparaît, plus loin brille et s'enfuit;
Et, se jouant dans la prairie
Parmi le trèfle et les roseaux, Sépare à chaque instant ces bouquets d'arbrisseaux Ou un pont officieux à chaque instant marie.
LA JOURNÉE CHAMPl-TUK Wi
De la toilette on renverse l'ouvrage ; Dans sa longueur le chignon déployé Flotte anVanolii de son triste escUivage; La propreté succède aux ornements; Du corps étroit on a brisé la cliaîne : Le sein se gonfle et s'arrondit sans peine Dans un corset noué par les amants; Le front, caché sous un chapeau de roses, iNe soutient plus le poids des diamants. La beauté gagne à ces métymorphoses; Et nos amis, dans leur fidélité, Du changement goûtent la volupté.
Dans la vallée on descend au plus vite.
Et des témoins on fuit l'œil indiscret;
La Lil)(.rté, l'Amour, et le Secret,
De nos bergers forment toute la suite.
Déjà du ciel l'azur était voilé.
Déjà la nuit de son char étoile
Sur ces beaux lieux laissait tomber son ombre ;
D'un pied léger on franchit le coteau.
Et CCS chansons vont réveiller rÉcho
Qui reposait dans la caverne sombre :
« Couvre le nmet univers ; » Parais, Nuit propice et tranquille,
134 LA JOURÎSÉE CHAMPÉTKE
» Et fais tomber sur cet asile » La paix qui règne dans les airs.
» Ton sceptre impose à la nature » Un silence majestueux; » On n'entend plus que le murmure )) Du ruisseau qui coule en ces lieux.
» Sois désormais moins diligente^ » Belle avant-courrière du jour; ») La Volupté douce et tremblante » Fuit et se cache à ton retour.
» Tu viens dissiper les mensonges )) Qui berçaient les tristes mortels, » Et la foule des jolis songes )) Senfuit de^ant les maux réels.
» Pour nous, réveillons-nous sans cesse, » Et sacrifions à Vénus.
» Il vient un temps, ô ma maîtresse, » Où l'on ne se réveille plus. »
Le long du bois, quatre toits de feuillage Sont élevés sur les bords du ruisseau ;
LA JOURNFF CHAMPETRE 13:
Et le Sommeil, qui se yilaît au village, N'oublia point cet asil»; nouveau.
L'omJ)i'e s'enfuit; l'amante de O'pliale De la lumière anudiieuit le retour.
Et, s'apiuiyant sur les portes du juur. Laissait tond)er le- rid)is et l'opale.
Les habitants des paisibles hameaux Se répandaient au loin dans la campagne ; La cornemuse éveillait les troupeaux; En bondissant les folàlres agneaux Allaient blanchir le flanc de la monlagno; De mille oiseaux le ramage éclatant De ce beau jour saluait la naissance ^ Volmon se lève, et Zulmis le devance : Leurs yeux charmés avec étonnement A son réveil contemplent la nature.
Ce doux spectacle était nouveau pour eux ; Et des cités habitants paresseux.
Ils s'étonrudent de fouler la verdure, A rinstant même où tant d'êtres oisifs
1. C'eit proLablemeut à cette ile<cription iiu'appartieiineiit ces vers de l'édiiion de 1779, cités dausle Meiciire de 1780 :
Et Lacbésis, pour former ce beau jom', Ne fila point avec l'or ei la soie ; Mais la Paresse et le" dieu des erreurs L'avaient lilé de pampres et de fleurs.
\3C> LA JOURNEE CHAMPKTRE
Pour écliapper à l'ennui qui les presse, Sur des carreaux dressés par la Mollesse Cherchent en vain quelques pavots tardifs.
Reine un moment, déjà la jeune Aurore Abandonnait l'horizon moins vermeil ; Volny soupire, et détourne sur Laure Des yeux chargés d'amour et de sommeil. A ses côtés la belle demi-nue Dormait encore; une jambe étendue Semble chercher l'aisance et la fraîcheur, Et laisse voir ces charmes dont la vue Est pour l'amant la dernière faveur.
Sur une main sa tête se repose ; L'autre s'allonge, et,. pendant hors du ht, A cliaque doigt fait descendre une rose. Sa bouche encore et s'entr'ouvre et sourit Mais tout à coup son paisible visage S'est coloré d'un vermillon brillant.
Sans doute alors un songe caressant Des voluptés lui retraçait l'image.
Volny, qui voit son sourire naissant, Parmi les fleurs qui parfument sa couche Prend une rose, et près d'elle à genoux, Avec lenteur la passe sur sa bouche.
En y joignant le baiser le plus doux.
LA JOrUM-K ClIAMPhTHE i:{7
Pour consacrer la nouvelle journée.
On (lut choisir un canliciue à l'Anutur.
11 exauça l'oraisitn fortunée,
Et ilescendit dans ce riant séjour.
Voici les vers qu'on chantait tour à lour :
« Divinités que je regrette, » Hàtez-vous d'animer ces lieux.
» Êtres charmants et fabuleux, » Sans vous la nature est muette.
• » Jeune épouse du vieux Tithon, » Pleure sur la rose naissante; » Écho, redeviens une amante ; » Soleil, sois encore Apollon.
» Tendre lo, paissez la verdure; » Naïades, haltitez ces eaux, » Et de ces modestes ruisseaux )) Ennoblissez la source pure.
» Nymphes, courez au fond des bois, » Et craignez les feux du Satyre; » Que Philomèlo une autre fois » A Progné conte son martyre.
)) Renaissez, Amours iii{^énus; » Reviens, voluge époux de FJore; » Ressuscitez, Grâces, Vénus ; » Sur (les païens régnez encore.
)) C'est aux champs que FAmour naquit
)) L'Amour se déplaît à la ville.
» Un bocage fut son asile,
» Un gazon fut son premier lit ;
r, Et les bergers et les bergères
)) Accoururent à son berceau.
)) L'azur des cieux devint plus beau;
» Les vents de leurs ailes légères
» Osaient à peine raser l'eau:
» Tout se taisait, jusqu'à Zépliire;
» Et, dans ce moment enchanteur,
» La nature sembla sourire,
» Et rendre hommage à son auteur. )^
Zulmis alors ouvre la bergerie.
Et le troupeau, qui s échappe soudain.
Court deux à deux sur Therbe rajeunie.
Volmon le suit, la houlette à la main.
Un peu plus loin l'iorval et son amante
Gardent aussi les dociles4houtons.
Ils souriaient, quand leur bouche ignorante
LA JOUUNKK CllAMPLTIU' 13'J
Sur le pipeau clicR-luiit en vain des suns. Dans un verger î)lanté par la Nature, Où tous les fruits mûrissent sans culture, La jeune Lglé purte (l»'jà ses pas.
Quand les rameaux s'éluignent de ses bras, L'Iuureiix Talcis l'enlève avec mollesse; Il la soutient, et ses doigts délicats Vont dégarnir la branche qu elle abaisse. A d'autres soins Volny s'est arrêté.