‹ Œuvres, évêque de ClermontChapitre 35 sur 96 · LE MERCREDI DES CENDRES · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DES CENDRES

santé plus assurée ; et comme ces trois enfants jaifs, on diroit qu'elle doit sa force et son embonpoint à une yie plus dure et à Tabstinence des viandes défendues. Ah ! ce n'est pas son tempérament qui a changé , c'est son cœur ; ce n'est pas la nature qui s'est fortifiée en elle « c'est la grâce ; ce n'est pas la main de Thomme qui agit sur son corps , c'est le doigt de Dieu qui a opéré sur son ame ; et toute la nouveauté que j'y trouve , n'est que le renouvéilement de l'homme intérieur. Changez votre coeur, et tout vous deviendra possible.

Mais enfin, quand même l^bstinence aflToibliroit votre corps, n'est-il pas juste d'imprimer le sceau douloureux de la croix sur une chair qui a été marquée tant de fois du caractère honteux de la béte ? Est-ce un corps de péché comme le vôtre qui mérite d'être tant ménagé? Vous vous plaignez de sa foiblesse : ah ! vous ne sentez que trop encore les effets (tmestes de sa force. Ne faut-il pas enfin affoiblir un ennemi qui ne garde presque plus de mesures dans sa révolte? Pouvez- vous sans crime être encore idolâtre d'une chair qui a été si souvent Fécucil de votre innocence, ou de celle de vos frères? N'est*il pas temps enfin que vous diminuiez, afin que Jésus- Christ croisse; que des membres qui ont servi à l'iniquité, servent à la justice ; que la grâce se fortifie dans votre infirmité , et que vous appreniez à perdre votre ame poxur la sauver?

Et crojez-vous que l'Église , en établissant la loi du jeûne , n'ait pas prétendu exténuer votre chair? croyez-vous qu'éQe ait voulu vous prescrire des austérités que vous puissiez accomplir sans peine? Quoi ! parceque le jeûne feroit sur votre corps les impressions de langueur et d'abattement qu'elle avoit en vue en vous l'ordonnant, vous vous en croiriez dispensé? parceque vous en retirez le fruit sensible et extérieur qu'elle a souhaité , elle vous en déclareroit incapable? Son intention est que vous souffriez ; et la fin qu'elle se propose dans son précepte, ne sauroit devenir une raison qui vous en dispense.

Mais l'Église elle-même, qui impose ce joug, vous en a déchargé ; et vous ne vous dispensez de la loi , que sur l'autorité des supérieurs légitimes.

Ici votre conscience répond pour moi, que toute dispense obtenue contre les intentions de l'Église , est une dispense vaine, et qui vous laisse toute l'obligation de la loi ; c'est-^-dire que toute dispense qui ne suppose pas une impossibilité réelle d'obéir au précepte, ne vous décharge point devant Dieu, et rend votre transgression aussi criminelle que celle des contempteurs déclarés de la loi même. C'est la jdoctrinedes saints. Donc, s'il n'y a rien en vous qui doive obliger l'Eglise à se relâcher en votre faveur, vous lui en imposez en obtenant ces dispenses. Mais qu'avancez-vous en la surprenant? Tous la faites consentir en apparence à votre transgression ; mais en étesvous moins réellement transgresseur? l'artifice serait-il devenu pouf vous un titre légitime? Ah 1 tout ce que je trouve id de fàvuralk à

SUR LE JEUNE. sor

Toire égara , c'est ipie yom ajontei au crime de la transgrassioii le Mâme de la maarùe foi et delà surprise.

Ce n'est pas que l'Eglise soit teUement abusée , qu'elle ne découvre ces désordres. Elle yoit avec dooloir ces lâches Cdèles bom^ presque toute lair soumission à son égard à la faire codsentir dle-méme an violement de ces préceptes; et si , malgré ses lumières f elle paroH encore favoriser leurs injustes demandes , c'est pour ne pas révolter leur orgueil, c'est poor les tenir toujours nuis à elle, du mdns par les liens extérieurs du respect et del'obéissance. Elle ne consent à voir ses lois inutiles , que de peur de les voir méprisées. C'est une mère compatissante, qui de deux maux souffre le moins dangereux. Mais malhenr à vons qui l'oMigee à ces égards injustes ! il faut que le mal soit bien désespéré , lorsqu'on permet au malade le genre de vie qu'il souhaite. Souvenezvous de ces Israélites charnels , qui ne pouvant plus s'accommoder de la manne , obtinrent de Moïse , à force de murmures, des oiseaux du del. A peine eurent-ils touché à cette viande accordée à la dureté de leur cœur , qu'ils furent à l'instant frappés de mort , et que Bien punit sur leurs personnes la sage condescendance de leur législateur : Adhuc escœ eorum erant in ore ipsorum^ et ira Dei ascendit super eos ( Ps. 77 , 30). Souvenez- vous-en ; et n'oubliez jamais que l'Eglise déteste qudquefois plus les abus qu'elle tolère, que ceux mêmes qu'elle punit

Biais je vab plus loin : je suppose que vos raisons sont légitimes ; et je dis que peut-être vous n'€u êtes pas moins, aux yeux de Dieu , transgresseur de cette loi sainte , par la manière dont vous usez de l'indulgence de l'Eglise.

Et premièrement , au lieu que l'observance du jeûne couvrmt le visage des pharisiens d'une tristesse d'hypocrisie, l'impuissance où vous êtes de l'observer produit-elle dans votre cœur cette tristesse de foi , ce sacrifice d'un cœur humilié mille fois plus agréable à Bien que le sacrifice du corps , et l'abstinence des viandes défen* dues ? Gémissez-vous en secret de la foiblesse de votre chair , et de l'impossibilité où elle vous met de satisfaire aux lois de l'Eglise? Prenez- vons, comme Esther, Bieu à témoin de votre nécessité, et de la haine qu'a votre ame pour les viandes profanes et pour les repas des incirconcis? Tuscis necessitatem meam^ quod nonplacuerit mihi cotu^ivium régis (Esth., 14, 16). Seigneur 1 vous qui soudez les cœurs , vous voyez la douleur de mon ame ; vous savez que je déteste les viandes d'Assuérus : mais vous êtes témoin delà triste situati(»i où je me trouve , et du désir qui presse mon cœur de pouvoir manger avec votre peuple les viandes permises par la loi sainte. Tuscis necessitatem meam^ quod non placuerit miki eonidvium régis,

Sontrce là vos sentiments ? entrez- vous dans les pieuses dispo^ sitions d'Urie? Quoi i faut-il que je mange et que je boive à loisir,

t08 LE MERCREDI DES CENDRES.

^ tandis qa'Israd et Jnda combattent sons des tentes? Isriiel et Juda ^ habitant in papilionibas , et ego ingrtdiar domum meam , ta co^ medam et bibam ( Rbg. , ii , 1 i ) ?

Pourquoi faat*il que je sois réduit à manger mie diair erirainelle , tandis qae toute l'Eglise combat sons k cendre et sous le dliee, et que tous mes frères sont entrés générensanent dans la sainte carrière de la pénitence ? Pourquoi , Seigneur , n'anrois-j< pas la force de satisfaire à Totrc justice, puisque j'ai encore la force de l'offenser ? Que n'avez-vous , Seigneur , donné un corps de fer à une ame aussi coupable que la mienne , afin que du moins'je pusse trouver rinstrument de ma pénitence , où j'ai trouvé la source de tous mes crimes ?

Ah j si TOUS aviez de la foi , vous devriez être honteux devant Dieu d'une distinction si peu convenable à votre vie passée : vous regarderiez cette singularité comme une espèce d'anathème et de retranchem^t du corps des fidèles; comme une lèpre qui vous éloigne de la société et du commerce des saints , des sacrifices et des expiations , du temple et de l'autel : remplaçant ainsi , par la force et la ferveur de l'esprit , la fcHblesse de la chair.

Alors l'Eglise en uscroit à votre égard comme autrefois Judas Machabée en usa envers ceux des Israélites que leur infirmité empêcha de condNittre avec le reste du peuple , mais qui ne pouvoi^t se consoler de n'être pas en état d alla* exposer leur vie avec leurs fr^^. Il les associa à l'honneur de la victoire , et au partage du butin : Debilibus etorphanis diiuserunt spolia (II. Magh., 8, 28). Mais vous êtes ravi d'avoir des raisons qui vous exemptent de la loi commune. Vous êtes tran^esseur du précité dans la préparation du cœur ; et loin de partager, avec ceux qui l'accomplissent « le mârite de l'observance , vous participez à l'iniquité des pécheurs déclarés qui le méprisent.

En second lieu , remplacez-yous par d'autres oeuvres mortifiantes le jeûne que vous ne sauriez observer ? Car, pour être dis^ pensé de ce précepte, vous ne l'êtes pas pour cela de la pénitence. L'esprit de TEglise n'est pas de tous décharger de la croix, elle ne sauroit ; c'est seulement de vous l'adoucir. Il faut que par quelque endroit le carême soit pour vous un temps de rigueur et de souffrance. Saint Paul dit que ceux qui ne discernent pas le pain eucharistique des viandes communes, se rendent coupables du corps du Soigneur : et je vous dis , quels que puissent être vos maux , que si vous ne discernez pas dans votre manière de vie le temps du curême des temps ordinaires, vous êtes coupable de la loi du jeâne.

Or priez-vous plus que dans un autre temps ? êtes-TOUS plus charitable envers les pauvres ; et eu les soulageant plus abondamment , dédommagez-vous Jésus-Christ, en leur personne , des sou* lagements que vous êtes obligé de vous accorder à vous-même? Yous abstenei-vous de certains plaisirs légitimes peut-être en une

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