‹ Œuvres, évêque de ClermontChapitre 47 sur 96 · SERMON POUR LE VENDREDI APRÈS LES C3ENDRB · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE VENDREDI APRÈS LES C3ENDRB

Ml PARDON IMS OffifOSS

imimieum favin. J[go auitm dico vobis t /)iligU$ immieot vestros,

VomsTei apprit qu*U « été dit «ax anciens t Vous dmera votre prochain, et VOQS baTrei votre ennemi. Et moi Je voos dis : Almei vos ennemis.

(MATni.,v.48,U.)

On croit d'cHrdinaire que le législateur des Juifs avoit usé d'une espèce d'indulgence et de ménagement en publiant la loi du pardon des offenses : qu'obligé de ménage la foiblesse d'un peuple charnel, et d'ailleurs persuadé que, de toutes les vertus , l'amour des ennemis étoit ceUe qui coùtoit le plus au cœur de l'homme, il s'étoll contenté de régler la vengeance et de lui prescrire des bornes. Ce n'est pas , dit saint Augustin , que , pour prévenir de grands excAs, il e<kt eu dessein d'en autoriser de moindres. Cette loi, comme toutes les autres, avoit sa sainteté , sa bonté , sa justice ; mais <^étoit plutôt on établissement de police , qu'une règle de piété. Elle étoit propre à maintenir la tranquillité extérieure de l'état; mais elle ne touchoit point au coeur et n'alloit pas jusqu'à laracinedes haines et des vcDgeances. On s'y proposoit seulement, ou d'arrêter l'agresseur en le menaçant de la même peine dont il auroit affligé son frère, ou de mettre un frein à la vivacité de l'offensé, en lui laissant craindre que s'H excédoit dans la satisfaction , il s'exposoit à souffrir lui-même le surplus de sa vengeance.

La morale des philosophes avoit encore mis le pardon des offenses au nombre des vertus ; mais c'étoit un précepte de vanité, plutôt qu'une règle de discipline. C'est que la vcDgeance leur sembloit tratner après elle je ne sais quoi de bas et d'emporté , qui eût défiguré le portrait et l'orgueilleuse tranquillité de leur sage : c'est qu'A leur paroissoit honteux de ne pouvoir se mettre au-dessus ^one offense. Le pardon des ennemis n'étoit donc fondé que sur le mépris qu'on avoit pour eux. On se vengeoit en dédaignant la fogeance; et l'orgueil se relâchoit sans peine du plaisir de nuira à cei|X qui nous oa^ nui ,*par la gloire qu'il trouvoit à les mépriser.

Mais la loi da l'Evangile sur l'amour des ennemis ne iatte polit

•la LE YENDRBDI APRÈS LBS GENDRES.

rargucU f et ne ménage pas ramonr-prqve. Rien ne doit dédoMmager le Ghrétien dans le pardon des offenses, que la consolation ,d imiter Jésos-Christ , et de lui ol>éir ; que les titres, qui dans an ' ennemi 1 c|i découvrent un frère ; que l'espérance de retrouver devant le juge étemel la même indulgencedont il aura uséenversles hoomies. Rien ne doit le borner dans sa charité , que la charité eBe-mémequi n'a point de bornes , qui n'excepte ni lieux , ni temps , ni personnes , qni oedoit jamabs'éleindre. Et quand la religion deschrétiensji'anroit point d'autre preuve contre rincrédulité, que l'élévation de cette maxime, elle anroit toiyours ce degréde sainteté , et par conséquent de vraisemblance, surtouteslessectesquiontjamaisparusur la terre. Développons donc les mptirs et les régies de ce point essentiel de la loi : les motifs, en établissant Téquitédu précepte par les prétextes mêmes qui semblent bcombattre; les règles, en dèveleppant les illusions sous lesquelles chacun s'en justifie à soi-même les infractions t c'est-à-dire, l'injastice de nos haines et la fausseté de nos réconciliations. Implorons, etc.

PREMIÈRE rÀRTIE.

Lea trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns 9mc les autres , et qui forment toutes les unions et les amitiés bu* naines , sont le goût , la cupidité et la vanité. Le goût. On suit un , certain penchant de la nature , qui , nous faisant trouver en quelques personnes plusdcrapportavcc nos inclinations, peut-être aussi plus ,4eoomplaisance pour nos défauts , nous lie à elles , et fait que nous , trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cupidité. On cherche des amis utiles , ils sont dignes de notre amitié , dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune ; Tintérét est un grand attrait pour la plupart des cœurs : les titres qui nous rendent puissants se diang ent bientôt en des qualités qui nous font paroitre aimables ; et l'on ne manque jamais d'amis quand on peut payer Famitié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité. Desamîs qui nous font honneur nous sont toujours chers; il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ib ont dans le monde ; nous cherchons à nous parer, pour ainsi dire, de leur réputation, et, ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société , pour faire penser du moins qu'il n'y a pas.loin d'eux à nous, et que nous n'aimons que nos semblables.

Voilà les trois grands liens de la société humaine. La religion et la charité n'unissent presque personne : et de là vient que, dés que les hommes choquent notre goût, qu'ils ne sont pas favorables à nos intérêts, ou qu'ils blessent notre réputation et notre vanité, les liens . humains et fragiles qui nous unissoient à eux se. rompent ; notre crnur s'éloigne d'eux , et ne trouve plus en lui , à leur égard , qo'aî- ^freor et amertume. £t voilà les trois sources les plus universrilûs

DUPARDON DES OFFENSES; gftS

éeê haines que les hommes nourrissent les uns envers les antres p qui font des douceurs delà sodélé on acharnement éternel ; qui empoisonnent toute la joie des conversations, et toute Tinnocencedes commerces; et qui, attaquant la religion dans le cœur, s*oflrent néanmoins à nous soiis des apparences d'équité qui les justifient à' nos yeux , et qui nous rassurent.

Je dis, dés que les hommes choquent notre goût : et c'est le premier prétette et la première source de notre éloîgnement et de nos haines envers nos frères. Vous dites que vous êtes incompatible avec cette personne ; que tout vous choque et vous déplaît en elle : que c'est une antipathie dont vous n'êtes pas le maître ; que toutes ses manières semblent affectées pour vous aigrir, que de la voir ne serviroit qu'à augmenter l'aversion naturelle que vous avez pour elle, etquelanaturea misennousdes haines et desamojrs, des rapports et des aversions, dont il ne faut demander compte qu'à elle-même.

A cela je pourrois vous répondre d'abord , en établissant les fondements de la doctrine chrétienne sur l'amour de nos frères ; Cet honune pour vous déplaire, et n'être pas de votre goût , en est-il moins votre frère, enfant de Dieu, citoyen du ciel, membre de Jésus- Christ , et héritier des promesses éternelles 7 son humeur, son caractère, qudqu'il puisseétre, effaco-t-il quelqu'un de ces augustes traits qu'il a reçus sur les fonts sacrés qui Tunissent à vous par des liens divins et immortels , et qui doivent vous le rendre cher et respectable? Lorsque Jésus-Christ nous ordonne d'aimer nos frères comme nous-mêmes , prétend-il faire un précepte qui ne coûte rien au coeur, et dans l'accomplissement duquel nous ne trouvions ni diflicullé , ni peine? Eh ! qu'eût-il été besoin qu'il nous eût commandé d'aimer nos frères, si , en vertu de ce commandement, nous n étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentons du goût et une inclination naturelle? Le cceur n'a pas là-dessus besoin de précepte; ilest à lui-même sa loi. Le précepte suppose donc k difficulté de notre part ; Jésus-Christ a donc prévu qu'il nous ep coûteroit pour aimer nos frères, que nous trouverions en nous des antipathies et des répugnances qui nouséloigneroient d'eux : et voilà pourquoi il a attaché un si grand mérite à l'observance de ce seul point, et nous a déclaré si souvent que l'observer étoit observer la loi tout entière. L'aversion pour nos frères, loin donc de justifier notre éMgnement envers eux, nous rend au contraire l'obligation de les aimer plus précise, et nous met personnellement dans le cas du précepte.

Mais, d'ailleurs, un chrétien doit-il se conduire par goût et par humeur, ou par dt's principes de raison , de foi , de nJigion el de grâce? Et depuis quand lo goût naturel que l'Évangile nous ori de combattre est-il devenu un pri village qui nous dispt'use de

I règles? Si la répugnance quon a pour les devoirs étoit un litr« ption ob rrf '*'• Aî^*?** /.^<v« #a* ^u*^ /I^ fo>v<oi^ lo? • o# fvy^»

^ LE VENDREDI At>llÈS LES GENDRES.

pins flsenttrril de oomipCioDdaiis jon cœor^ plosU u'jtnmMm jusUficatioo et son innoceuce? Nos goûts sont-ils qotre loi? La religioo D'est-eUe plus qne l'appai el non le remède de la natore? K 'est-ce pas une foiblesse, même selon le monde, de ne régler nos démarches et nos sentiments, nos baines et nos amoors eoTers les autres hommes , que sur la bizarrerie d'un goût dont nous ne saurions nous rendre aucune raison à nous-mêmes ? Les hommes de ce caractère font-ils grand honneur, je ne dis pas à la religion ^ mais à rbumanité? et ne sont-ils pas au monde lui-même un spectacle de mépris , de dérision et de censure ? Quel chaos que la société, si le goût tout seul décidoit des devoirs et des bienséances, et s'il n'j avoit point d'autre loi qui liât les hommes ensemble ! Or, si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas Punique principe de notre conduite envers les autres hoomMS , VÉr Tangile seroit-ii là-dessus plus indulgent : rÉrangiie, qui ne nous prêche que de nous renoncer nous-mêmes $ r£yangile,quînoasordonne partout de nous faire yiolence et de combattre nos goûts et DOS afiections ; TEvangile , enCn , qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et au sang, et que nous sachions sacrifier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles , noilr seulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes?

n est donc insensé de nous alléguer une avenàon pour votre frère, qui est elle-même votre crime. Je pourrois tous répondre encore : Vous vous plaignez que votre frère vous déplaît , et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui ! mab vouft* même , croyez- vous ne déplaire à personne ? pouvez- vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le m(»de, et que tout vous applaudit et vous approuve ? Or, si vous exigezqu'on excuse ce qu'il peut 7 avoir de choquant dans vos manières sur la bonté de votre coeur, et sur les qualités essentielles dont tous vous piquez ; s'il tous parott déraisonnable de se laisser révolter par des riens, et par certaines saillies dont nous ne sommes pas quelquefois les maîtres $ si tous voulez qu'on juge de vous par la suite, par le fonds , par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des humeum qui échappent, et sur lesquelles il est malaisé d'être toujours en garde contre soi-même ; ayez la même équité pour votre frère ; appliquez-vous la même règle ; sûpportez-le comme tous avez besoin qu'on vous supporte ; et ne justifiez pas par votre éloignement pour lui , les aversions injustes qu'on peut avoir pour TOUs-même. Et cette règle est d'autant plus équitable, qu'il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans lemonde, pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux mêmes avec qui personne ne peut compatir, qui sont la terreur des sociétés , et à charge au reste des hommes.

Et fd je pourroîs vous demander, mon cher Auditeur, si ce fondi d'oppositions , qui vous rend Totre frère si insof^ortable , n'eai pal

DV PARDON DES OTVtStfSSS. fj^t

flm «TOUS, c'est-à-dire dans votre orgoeU, dans k buonerie de totrekomeiir, dam f iiiooiii(HitiMlité de totre caractère , qae dam h rien propre t toqs demander si tout le monde voit en loi ce qoe TOUS croyezy TOir vons-méme : si ses amis , ses proches, seségaox k regardent des mêmes yeux que toos ; qoe sais-je encore? tous demander si ce qui tous déplaît en lui ne sont pas peut-être ses bonnes qualités : si ses talents , sa réputation son crédit et sa fortune n'ont pas peut-être plus de part à votre aversion que ses dé- Aiuts ; et ri ce n'est pas son mérite ou son rang , qui ont fait jusqu'ici 'auprès de vous tout son crime. 11 est si aisé de se faire là-dessus il-* ludon à soi-même ! Uenvie est une passion si masquée et si habile À se contrefaire ! comme elle a quelque chose de bas et de lâche, et lqu*eUe est un aveu secret que nous nous faisons à nous-mêmes' de notre médiocrité, die se montre toujours à nous sous des dehors éfrai^iers , et qm nous k rendent méconnoissable : mais apfn^ofondissez Yotre cœur, et vous verrez que tous ceux » ou qui vous effa* cent , ou qui brillent trop à vos côtés , ont le malheur de vous déplaire ; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n'ont rien à vous iHsputer f que tout ce qui vous passe ou vous ^ale vous contraint et TOUS gérô; et que , pour avoir droit à votre amitié, il faut n'en âToir aucun à vos prétentions et à vos espérances.

Mals^jetais encore plus loin , et je vous prie de m'écouter, Je reux que votre frère ait encore plus de défauts que tous ne lui en reprodiez. Hélas ! vous êtes si doux et si compkisant envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établissement et dont rhnmeur, k Oerté , les manières vous révoltent : vous souffrez leur hauteur, leurs rebuts et leurs dédains : vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices : vous ne vous rebutez point ; TOtrc patience est toujours plus forte que votre opposition et Totre répugnance, et vous n'oubliez rien pour plaire. Ah! si tous re-r gaitHez votre frère, comme celui de qui dépend votre salut étemel, comme celui à qui vous allez être redevable, non d'une fortune de bouc et d'un établissement fragQe, mais de la fortune même de votre éternité, suivriez-vous à son égard la bizarrerie de votre goAt? ne vaincriez-Tous pas l'injuste opposition qui tous éloigne de lui? TOUS en coûtcrolt-il tant pour mettre tos penchants d'accord aTec TOS intérêts étemels, et tous faire une violence utile et nécessaire ? Vous souffrez tout pour le monde et pour la Tanîté j et TOUS prétendez qu'on est injuste , dès qu'on exige de tous une seule démardie pénible pour l'éteraité !

Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature, dont on ne sauroit rendre raison, et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en couTÎens jusqu'à on certain pohit ; mais il y a un amour de raison et de religion qui doh toujours remporter ^ur la nature. L'ÉTangile n'exige pas que VOOi ayex du gôAt pour Totre frère : il exige que tous l'aimiez.

S^ LE VENBkËDl APftÉS LES OfiMÏ>£ES.

c'est^-dire, que tous le souSMez, qqe vous l'excouez , que y4m «ttchiez ses défauts , qae tous le serviez ; eo on mot , que vons fassies pour lui (oui ce que yous voudriez qu'on fti pour voqs-méoie. La charité n'est pas un goût aveugle et bizarre, une indinatioD naturelle , une sympathie d'humeur et de tempérament : c'est un. devoir juste, éclairé, raisonnable; un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas aimer proprement nos frères , que de ne les aimer que par goât i c*est s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides et véritables. Car le goût change sans cesse , et la charité ne meurt {amais : le goût ne se cherche que lui-même ; et la charité ne cherche pas ses propres intérêts , mais les intérêts de ce qu'dle aime i le goût n'est pas à l'épreuve de tout , d'une perte, d'un procédé, d'une disgrâce ; et la charité est plus forte que la mort :. le goût n'aime que ce qui l'accommode , et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu'elle aime : le goût est aveugle, et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères $ et la charité n'applaudit jamais à l'iniquité, et n'aime danâ les antrea que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que ceux de la nature. Le même goût qui lie les coeurs , souvent un instant après les sépare j mais lès liens formés par la charité durent éternellement.

Telle est la première source de nos amours et de nos hainei, l'injustice et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde : car rien n'est plus ordinaire que de vous entendre justifier vos animosités , en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre, qu'il a fait échouer votre fortune, qu'ilvous suscite tous les jours des affaires injustes ; que vous le trouvez partout sur votre chemin , et qu*il est difficile d'aimer un ennemi aussi acharné à vous nuire.

Mais je suppose que vous dites vrai, et je vous réponds : Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits, celui de le haïr, qui est le plus grand de tous, puisque tous les autres n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers , et que celui-ci perd votre ame, et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel ? En le haïs saut , vous vous nuisez bien plus à vous-même , que toute sa ma • lignite à votre égard n'a jamais su vous nuire. Il a renversé votre Corinne temporelle, je le veux ; et en le haïssant , vous renv^ersez le fondement de votre salut éternel t il a usurpé le patrimoine do vos pères , j'en conviens ; et pour vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus- Christ. Vous vous vengez d3nc sur vous-même; et p^ur vous cou « aolar des. maux que votre frère vous a faits , vous vous en mé« à vous-même un , aana Gn et sans wgSV^'

DU t>ARDON DES OFFENSES. 2&i

Et de plus , TOtre haine envers Yotre frère tous restitue-t-elle les arantages qu'il vous a ravis ? rend-elle votre condition meilleure? Que vous reviei\t-il de votre animosité et de votre amertume? Vous vous consolez, dites- vous en le haïssant ; et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation , grand Dieu, que celle de la haine, c'est-à-dire, d'une passion noire et violente qui déchire le cœur, qui répand le trouble et la tristesse au-dedans de nous-mêmes , et qui commence par nous punir et nous rendre malheureux ! Quel plaisir cruel que celui de haïr, c'est-à-dire de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie ! Quelle manière barbare de se consoler ! Et n*étesvous pas à plaindre de chercher à vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser par la haine une offense passager^ ?

Mais laissons ce langage humain : parlons celui de TEvangOe auquel nos bouches sont consacrées. Si vous étiez chrétien , mon cher Auditeur ; si vous n'aviez pas perdu la foi : loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune, vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre ame, comme les ministres de votre sanctiGcation , et les écueils heureux qui n'ont servi qu'à vous sauver du naufrage. Yous vous seriez perdu dans le crédit et dans l'élévation ; vous y auriez oublié Dieu : votre ambition auroit crû avec votre fortune , et la mort vous auroit surpris dans le tourbillon du monde , des passions et des espérances humaines. Mais le Seigneur, pour préserver votre ame , vous a suscité , dans sa grande miséricorde , des obstacles qui vous ont arrêté en chemin : il s'est servi d'un envieux, d'un concurrent pour vous supplanter, vous éloigner des grâces , et se mettre entre vous et le précipice où vous alliez vous abîmer et périr sans ressource : il a secondé pour ainsi dire son ambition ; il a favorisé ses desseins ; et , par un excès incompr^ensible de bonté sur vous, il a traversé les vôtres : il a élevé votre ennemi dans le temps pour vous sauver dans l'éternité. Vous devez donc adorer les desseins de sa justice et de sa miséricorde sur les hommes ; regarder votre frère comme l'occasion heureuse de votre salut ; demander à Dieu que puisqu'il s'est servi de son ambition , ou de sa mauvaise volonté, pour vous sauver, il lui inspire un repentir sincère ; et qu'il ne permette pas que celui qui a tant contribué à votre salut , périsse lui-même.

Oui , mes Frères, nos haines ne viennent que de notre peu de foi. Hélas l si nous regardions tout ce qui passe , comme une ftunée qui n'a point de consistance ; si nous étions bien convaincus que tout ceci n'est rien , que le salut est la grande affaire, et que notre trésor et nos richesses véritables ne sont que dans rétemité , où nous nous trouverons en un clin d'œil ; si nous en étions convaincus, h^Ias ! nous regarderions les hommes qui s'aigrissent, qui s'échauffent , qui ont entre eux des dissensions et des querelles pour M. h 17

m LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES.

les dignités de la terre , comme des enfants qui disputent entre eax pour des jouets qui servent d'amusement à leur âge, dont les haines et les animosités puériles ne roulent que sur des riens que Tenfanoe toute seule et la foiblesse de la raison grossit à leurs yeux. TranquiQes sur les plus grands et les plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères , et la décadence de leur Tamille, et vifs jusqu'à Texcés dès qu'ils se voient ravir les objets petits et frivoles qui réjouissoient leur enfance ! Ainsi, ô mon Dieu, les hommes insensés et puérils ne sentent point la perte de leur héritage céleste , de ce patrimoine immortel que Jésus-Christ leur a laissé , et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel I Ils yoient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper ; »t ils s'arment de fureur comme des enfants les uns contre les autres, dès qu'on touche à leurs biens frivoles, et qu'on leur enlève les jouets puérils qui n'ont rien de plus sérieux que de tromper leur foible raison , et servir comme d'amusement à leur enfance.

L'intérêt est donc pour, un chrétien un prétexte indigne et criminel de ses haines envers ses frères : mais la vanité , qui en est la dernière source , est encore moins excusable.

Car, mes Frères , nous voulons qu'on nous approuve , qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus ; et, quoique nous sentions nos foiblesses, nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas , et qu'ib nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges, et que le monde, qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât en nous ce qu'il censure dans les autres.

En effet , vous vous plaignez que votre ennemi vous a décric en secret et en public ; qu'il a ajouté la calomnie à la médisance ; qu'il vous a attaqué par les endroits les plus vifs et les plus sensibles , e( qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les hommes.

Mais avant que de vous répondre, je pourrois vous dire d'abord : Défiez-vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère : les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues par où ils passent ; il y a tant de flatteurs indignes qui cherchent à plaire aux dépens de ceux qui ne plaisentpas ; il y a tant d'esprits noirs et mauvais, qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal oii il n'est pas, et voir la dissension parmi les hommes ; il y a tant de caractères indiscrets et légers , et qui disent à contre-temps et d'un air envenimé ce qui n'a voit été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes ; il y a tant d'hommes naturellement outrés et dans la bouche desquels tout s'enfle, toutgrossit, tout sort de la vérité simple et naturelle ! j'en appelle ici à vousoiéme. Ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discoura

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