LIVRE
acceptâmes leur offre, et nous demeurâmes avec le reste de leurs compagnons.
Parmi ces jeunes gens était un étranger que je voyais pour la première fois. A peine je l'eus regardé, que je sentis couiir dans mes veines un feu qui m'était inconnu : je me doutai pourtant de ce que c'était. Lidie étiiit là; je pensai tomber aux genoux de Lidie , et lui demander pardon de ne pas avoir plaint dans elle le mal que je sentais déjà.
Il était aisé de lire sur mon visage ce qui se passait dans mon âme ; mais tout le monde était occupé de l'étranger. On lui demandait d'achever une chanson que notre arrivée avait interrompue : il la reprit, et je tremblai qu'elle ne parlât d'amour. S'il est amoureux, me disais-je, il ne doit songer qu'à l'amour. Heureusement il ne chanta que les plaisirs de la vie pastorale, et les moyens de conserver les troupeaux : il ne dit rien de ce qui fait mourir les bergères,
A peine avait-il achevé, que nous vimes revenir ceux qui étaient allés nous couper des rameaux. Ils en étaient si chargés, que, marchant s\u^ la même ligne, serrés les uns contre les autres, on aurait cru voir s'approch( r ime petite colline toute couverte de ses arbres. Quand ils furent près de nous, ils entonnèrent une ronde villageoise à la-
quelle nous répond i mes. Bientôt ils déposèrent leurs fardeaux, et vinrent oflrir à chaque bergère une guirlande de difl'érentes fleurs. Nous acceptâmes leurs dons, et nous nous disposions à retourner au village, lorsque le plus vieux d'entre eux, nommé Eleuco, nous arrêta : Il faut, dit-il, que chacune de vous nous récompense de nos peines, en donnant sa guirlande à celui qu'elle aimera le mieux. Cela est trop juste, répondit une de mes compagnes en posant sa guirlande sur la tète de son cousin : les autres suivirent son exemple, et choisirent toutes un de leurs parens. Je restai la la dernière, et par bonheur je n'avais point là de cousin.
Je Us semblant d'être incertaine ; puis m'approchant de linconnu : Je vous donne cette guirlande, lui dis -je, au nom de toutes mes compagnes, pour vous remercier du plaisir que nous a fait votre chanson. Je prononçai ce peu de mots tout d'une haleine, sans oser lever les yeux sur celui que je couronnais ; et ma main tremblait si foil , que la guirlande pensa m'échapper.
L'étiauPier reçut mon bienfait avec reconnaissance et modestie : il saisit l'instant où personne ne pouvait l'entendre , pour me dire à voix basse : Je vous ai payé bien cher la guirlande que j'ai reçue : vous ne m'avez donné (jue des fleiu's ; et